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Acteur de l’ombre du Moyen-Orient, quel avenir pour le sultanat d’Oman ?

Mis en ligne le 09 Mai 2018

Source : anaj-ihedn

Kevin MERIGOT

Acteur de l’ombre du Moyen-Orient, quel avenir pour le sultanat d’Oman ?
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Cet article nous propose de lever le voile sur un acteur peu connu du Moyen-Orient et de s’interroger sur son avenir. Partant d’une mise en contexte historique, l’auteur décrypte le rôle que tient le Sultanat dans la région. Il met également en exergue les différents enjeux et défis, domestiques comme externes, liés à la succession de son actuel monarque.

 


Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas le CSFRS.

Les références originales de ce texte sont : Kevin Merigot, « Acteur de l’ombre du Moyen-Orient, quel avenir pour le sultanat d’Oman », Anaj-IHEDN.

Ce texte, ainsi que d’autres publications peuvent être visionnés sur le site de l’Anaj-IHEDN:


Acteur de l’ombre du Moyen-Orient, quel avenir pour le sultanat d’Oman ?

La naissance du Sultanat d’Oman

     Riche d’une culture et d’une histoire millénaires, Oman est aujourd’hui l’un des rares pays du Moyen-Orient où règnent encore la paix et la stabilité. Le pays doit malgré tout faire face aux tensions extérieures générées par les conflits et les groupes islamistes qui embrasent la région. Convoitise des grandes puissances de la région, quelles sont les incertitudes qui planent quant à l’avenir du pays ?

     L’histoire de ce qui deviendra l’actuel Oman remonte au plus lointain de l’histoire des civilisations. Des textes cunéiformes sumériens rapportent qu’aux alentours de 2300 avant J-C déjà, des navires mésopotamiens ramenaient de leurs voyages toutes sortes de richesses (cuivre, bois, or ou encore argent) du pays de « Magan », que la plupart des archéologues identifient comme l’actuel Oman[1].

Grande productrice d’encens, la région entretiendra, des siècles durant, une importante activité commerciale avec la Mésopotamie, l’Egypte, l’Inde ou encore avec la Perse, dont elle constituera l’une des régions[2].

La pointe nord de la péninsule arabique est islamisée du vivant du prophète Mahomet au VIIème siècle. Lors du schisme entre Sunnites et Chiites, la région emprunte la voie d’une troisième branche de l’Islam, le Kharidjisme (branche particulièrement minoritaire, sauf dans la région), qui en fait la principale région d’obédience Ibadite.

     Après une longue période de domination étrangère, la dynastie omanaise des Nabhânides reprend le contrôle du pays et le conserve de 1154 jusqu’à l’arrivée des marins portugais en 1570. Les portugais s’emparent des principaux ports en 1507 et de Mascate (1515) puis occupent le pays jusqu’en 1650, défendant leurs positions des attaques et des sièges ottomans, jusqu’à ce que la dynastie Yaroubide les chassent. Oman s’empare alors des principaux ports swahilis de la côte est-africaine (Mombasa, Kilwa, Zanzibar et Pemba), prenant ainsi le contrôle de points stratégiques du très lucratif commerce d’esclaves[3].

En 1779, le Sultan Ahmed bin Saïd, fondateur de l’actuelle lignée de sultans, établit sa capitale à Mascate, après avoir chassé les Iraniens qui occupent le pays et étend son influence dans tout l’océan Indien occidental, jusqu’à l’île de Madagascar[4]. Avant d’être placé sous protectorat britannique entre 1891 et 1971, Oman est devenu un véritable empire colonial s’étendant du Baloutchistan jusqu’à Zanzibar, au large des côtes de la Tanzanie[5].

     Les contacts avec les britanniques remontent au XVIIème siècle, lorsque la Compagnie anglaise des Indes orientales (CAIO), qui commerçait avec Mascate, cherche à acquérir un comptoir afin de sécuriser la route des Indes.

Alors que les deux empires s’entendent autour de la lutte contre la piraterie Qasimi, l’Angleterre, qui abolit l’esclavage au début du XIXème siècle provoque l’éclatement de l’empire omanais en séparant Zanzibar d’Oman en 1861.

Les Britanniques, pour qui Mascate est une position stratégique dans la région, vont protéger les Sultans omanais face aux tribus de l’arrière-pays. En effet, le pays est toujours divisé entre deux espaces : la côte, nommée Mascate et l’intérieur des terres nommé Oman, peuplé de tribus nomades. En 1872, L’emprise de l’Angleterre sur Oman, qui a accédé à l’Indépendance en chassant les Portugais en 1650, est telle qu’il devient de facto un protectorat britannique.

     Avec la séparation de Zanzibar, qui servait essentiellement pour le trafic d’esclaves africains, le port de Mascate se retrouve privé de l’une de ses principales ressources. En parallèle, les affrontements avec l’arrière-pays vont contribuer à réduire son influence. Mascate devient alors un port mineur.

Après la Première guerre mondiale, les prospections pétrolières dans la région vont relancer l’intérêt pour le pays. Les Britanniques qui souhaitent également s’en servir comme relais pour les routes militaires aériennes de la région vont en modifier toute la structure administrative, après avoir racheté la dette de la famille royale.

L’Angleterre va continuer à jouer un rôle dans la construction du pays, notamment en réduisant, avec l’aide des Iraniens, une violente insurrection communiste qui frappe le pays entre 1965 et 1976, lors de ce qui sera appelé « guerre du Dhofar » (région Sud d’Oman, à la frontière avec le Yémen[6] ).

     L’actuel Sultan, le Sultan Qaboos bin Saïd, né en 1940 à Salalah, dans le sud du pays, prend le pouvoir en 1970[7] en renversant son père, Saïd bin Taimur, qui dirigeait le pays de façon « rigide et traditionaliste »[8]. Il renomme le pays « Sultanat d’Oman », entreprend la modernisation des infrastructures et développe de nombreux secteurs comme la santé ou encore l’éducation[9] en s’appuyant sur la manne financière croissante qu’apporte l’exploitation des gisements d’hydrocarbures.

Le processus de développement du pays, salué par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), a permis à Oman d’être le pays dont l’Indice de développement humain (IDH) a le plus progressé entre 1970 et 2010.

Le consensus créé par le Sultan Qaboos autour de lui depuis le début de son règne a permis de préserver la stabilité politique du pays : il a rapproché les bédouins de l’intérieur et les hommes de la côte en offrant à tous des perspectives de développement. Le Sultan Qaboos est parvenu à créer une unité nationale, une identité omanaise, tout en préservant l’existence et le rôle des tribus.

 

Le Sultan Qaboos, un acteur de l’ombre dans une région crisogène


     Le Sultan s’est appliqué à construire avec soin l’image de son pays aux yeux du monde. Il a su concentrer les principaux pouvoirs tout en unifiant les tribus entre elles. Il a ainsi obtenu une légitimité sur la scène de la politique internationale. Bien que le Sultan Qaboos ait joué un rôle très actif dans la région, le Sultanat demeure aujourd’hui peu connu.

Conscient de la vulnérabilité géopolitique de son pays, le Sultan a également œuvré pour la stabilité de la région : en tentant des médiations entre l’Irak et l’Iran en guerre dans les années 1980, en encourageant des discussions entre l’Inde et le Pakistan sur la question du Cachemire, en jouant un rôle dans l’unification des deux Yémen en 1991 (pour ne pas risquer une déstabilisation du sud d’Oman où s’était déroulé l’insurrection communiste quelques années plus tôt), en étant le seul pays du Golfe signataire des accords de Camp David ou encore en servant de facilitateur diplomatique entre les Etats-Unis et l’Iran autour du dossier du nucléaire.

     Disposant de ressources en hydrocarbures bien plus modestes que ses voisins, Oman n’a pas intégré l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) mais possède malgré tout un certain nombre de leviers dans la région, notamment par sa position géographique, en revanche, il ne dispose ni des capacités militaires ni des capacités financières pour être une puissance majeure de cette partie du monde. Il n’a pas les capacités de contraindre politiquement l’Iran, l’Arabie saoudite, ni même les Emirats arabes unis (EAU), malgré cela le Sultan dispose d’une véritable force : la diplomatie.

     Bien que membre du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le Sultanat ne participe pas à la coalition menée par l’Arabie saoudite, qui intervient militairement au Yémen depuis mars 2015 pour lutter contre la rébellion houtiste. Le Sultan cherche à maintenir des liens avec tous les acteurs de la région, tout en gardant un maximum de liberté d’action. Le Sultan a jusqu’à aujourd’hui réussi à maintenir le pays dans le calme et la paix au milieu d’une région en proie à de violents conflits : Irak, Syrie, Israël, Palestine, Yémen. Acteur de l’ombre, il a notamment joué un rôle clé dans la libération de l’employée franco-tunisienne de la CroixRouge enlevée au Yémen en décembre 2015. Le Sultan Qaboos a joué également un rôle direct ou indirect dans les discussions dans le cadre du conflit en Syrie mais aussi entre les belligérants au Yémen.

Ancien protectorat britannique, le Sultanat d’Oman entretient encore des liens forts avec le Royaume-Unis, où le Sultan a fait ses études jusqu’en 1962. En 2011, lors du « printemps omanais », David Cameron l’a rencontré et l’aurait incité à nommer son successeur. Le pays entretient également des liens particuliers avec les Etats-Unis, conscient que dans la région il est impossible de se passer d’un tel allié, avec qui il coopère notamment dans la lutte contre le terrorisme.

 

Une gouvernance construite autour du Sultan Qaboos

     Le Sultan est perçu dans son pays et à l’étranger comme un monarque sage et éclairé qui initie des changements progressifs dans son modèle de gouvernement, où les partis politiques demeurent interdits.

En 1981, le Sultan crée un conseil politique du gouvernement composé de membres de gouvernement et de citoyens ordinaires, qu’il nomme, afin de discuter des grands enjeux politiques et sociaux dans le pays. Ce conseil est remplacé, en 1991, par la Chambre de consultation (« Majlis al-Shûra »), élue par le peuple, chargée d’examiner les projets ministériels. Avec la Loi Fondamentale, adoptée en 1996, le Sultan ouvre l’élection de ses membres au suffrage universel direct.

     Le système politique demeure malgré tout centré autour du Sultan qui conserve les prérogatives pour prendre les décisions sur les enjeux stratégiques du pays. Il cumule le statut de Chef de l’Etat, de Premier ministre, ministre de la Défense et des armées, ministre des Affaires étrangères, ministre de l’économie et des finances ou encore de directeur de la Banque Centrale.

La légitimité du pouvoir du Sultan repose également sur un réseau d’allégeances tribales, entretenant la dimension clientéliste du régime. En effet, dans un pays essentiellement composé de tribus, l’unification du territoire ne pouvait se faire autrement que par la mise en place d’un système fortement décentralisé où l’autorité reconnue par la population était celle du cheikh local.

En créant une structure pyramidale où chaque citoyen dépend d’un cheikh, qui est son interlocuteur principal et par qui doivent passer les requêtes adressées au pouvoir central, le Sultan a inclus les tribus dans la construction et la vie de l’Etat, tout en limitant leur pouvoir de nuisance.

     Pour parer au sentiment de distance entre le pouvoir central et le peuple, le Sultan effectue chaque année une tournée de plusieurs semaines dans le pays, avec ses ministres, durant laquelle tout citoyen peut s’adresser directement à lui pour formuler une requête. Cette tournée, qui sert essentiellement à répondre aux requêtes matérielles des omanais (accès à l’eau, à l’électricité, aux transports) permet de leur faire sentir que le pouvoir est concerné par leurs intérêts et permet ainsi au Sultan de susciter leur adhésion et gagner leur confiance. Il évite ainsi des revendications de démocratie.

Avec cette organisation de la vie de l’Etat et afin de consolider sa légitimité et ses soutiens, le Sultan Qaboos a donc été contraint de garantir aux familles les plus influentes et au peuple omanais certains avantages sociaux. Ainsi, plusieurs familles importantes du pays détiennent la moitié des entreprises qui se sont développées depuis la prise du pouvoir du Sultan et le développement du pays dans les années 1970, notamment les Zubayr, Bahwan ou encore les Khimji dont les entreprises portent le nom.

Les sociétés étrangères doivent passer par ces entreprises, qui servent d’intermédiaires commerciaux, pour exporter vers Oman ou mettre en place des joint-ventures. Les grandes familles omanaises ont ainsi conforté leur influence en concentrant une grande partie de la richesse issue des investissements dans le privé et en contrôlant une part importante des activités économiques du pays.

En plus de financer les infrastructures et le développement de certains secteurs économiques, le Sultan a utilisé les revenus générés par les hydrocarbures pour créer de nombreux emplois dans le secteur public, notamment dans l’armée. Le fonctionnariat donne accès à un très bon salaire et un taux plein de retraite après seulement 15 ans d’activité.

     Le Sultanat a rattrapé son retard dans l’accès à l’éducation, développant considérablement ses services et en assurant un accès gratuit à l’éducation primaire et secondaire. Le pays affiche aujourd’hui un taux de scolarisation égal, voire supérieur, à celui des autres pays du Golfe (98,1% en 2011 contre 85,4% en 1990[10]).

L’accès à la santé a lui aussi été amélioré, passant d’un système très précaire à un système de soin performant qui a permis de très bons résultats en matière d’espérance de vie[11] (77,09 ans en 2014 contre 50,26 ans en 1970)[12].

L’amélioration des conditions de vie dans le Sultanat a conduit à un accroissement des naissances entre 1970 et le début des années 1990[13]. En parallèle, le dynamisme économique d’Oman a accru son attrait et de nombreux travailleurs étrangers, notamment en provenance du sous-continent Indien et d’Asie du Sud-est, sont venus gonfler les rangs de la population du pays. Ces phénomènes combinés ont généré un véritable boom démographique, la population passant d’environ 720 000 habitants en 1970, à un peu plus de 2,2 millions en 2000 avant d’exploser en 2010 pour atteindre près de 4,5 millions d’habitants en 2014[14]. La répartition Omanais/immigrés à Oman est à peu près équilibrée, à la différence de ses voisins comme les Emirats arabes unis ou encore le Qatar. Le nombre de travailleurs immigrés à Oman avoisine les 40%.

     Avec une population très jeune, dont près de 50% est âgée de moins de 25 ans[15], Oman doit faire face au défi de l’emploi. Les plus jeunes semblent bouder les métiers de l’artisanat traditionnel tel que la fabrication des boutres, de poignard (« Khanjar »), le travail du cuir, du textile ou encore de la poterie[16]. Les jeunes diplômés des universités publiques ou privées du pays aspirent à des salaires plus élevés que ceux proposés par les entreprises concurrencées sur le marché du travail par les immigrés qui acceptent des salaires bien plus faibles.

     Le gouvernement a mis en place des mesures pour faciliter l’embauche des Omanais[17] mais les entreprises sont assez réticentes car elles s’inquiètent de voir leurs budgets salariaux exploser.

Cette jeune génération omanaise qui n’a jamais connu le sous-développement et les fractures tribales du pays de l’« avant pétrole » se sent lésée par rapport aux pays voisins mais également par rapport à la génération précédente.

L’économie omanaise dépend fortement de l’exportation d’hydrocarbures, qui représente encore près de 80% du PIB. Le budget de l’Etat, construit sur une estimation du prix moyen du baril de pétrole, est particulièrement exposé aux fluctuations du marché. Dans un contexte international compliqué, les prix très bas du marché depuis 2014 ont fortement impacté ses capacités financières.

     Confronté aux demandes croissantes de la jeune génération, toujours plus nombreuse, envieuse de ce qu’elle peut observer chez ses voisins ou, par internet, en Europe ou en Amérique du nord, le modèle de gouvernement semble arriver à bout de souffle, incapable de maintenir de bonnes conditions sociales et de proposer des emplois.

Le Sultan Qaboos semble avoir toujours su anticiper les demandes des Omanais : tentant d’améliorer l’accès à l’emploi des jeunes, augmentant le niveau des salaires et offrant, en dernier recours, un peu d’impression de démocratie pour satisfaire son peuple. Mais en 2011, pour la première fois, la jeunesse omanaise va remettre en cause le régime du Sultan, se plaignant du manque de perspectives offertes dans un pays pourtant en plein développement.

     Inspirée par la jeunesse arabe des pays du Maghreb et d’Egypte, les Omanais descendent eux aussi dans la rue. Rassemblements protestataires et contre-rassemblements pro-Sultan vont se produire, dans le prolongement des « printemps arabes », constituant une sorte de « printemps omanais ».

Dans la rue, les jeunes dénoncent la corruption de l’administration et le chômage. Alors qu’en Tunisie ou en Egypte, les mouvements appelaient à la chute du régime, à Oman les manifestants n’ont pas réclamé la destitution du Sultan mais une réforme du régime. Avant de se répandre relativement pacifiquement et avec une ampleur modérée dans les grandes villes du pays, c’est dans la ville portuaire de Sohar qu’a commencé le mouvement. Des manifestants ont occupé l’une des places de la ville pour réclamer des emplois, un remaniement et dénoncer la corruption qui entache l’administration[18].

C’est également à Sohar que vont se dérouler de tragiques échauffourées : alors que des manifestants prennent d’assaut le poste de police pour libérer des personnes arrêtées la veille, des affrontements éclatent. La police tire d’abord des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes pour tenter de repousser les manifestants. Mais alors que le poste de police et des voitures sont incendiés, la police, incapable de maîtriser la foule de plus en plus agitée, ouvre le feu à balles réelles, conduisant à la mort d’au moins deux manifestants (Cinq selon les protestataires)[19].

Suite à cet incident tragique, pour ramener le calme, le Sultan promet une série de réformes sociales et la création de nouveaux emplois (environ 50 000 postes dans le secteur public). Ces mesures n’ont eu malgré tout qu’un effet limité. La jeunesse est consciente que cela ne représente pas une solution à long terme et qu’elles ont pour objectif d’acheter le silence de la population.

La contestation n’a pas cessé et s’est entre autres poursuivie sur les réseaux sociaux. Le printemps et l’été 2012 ont été marqués par une reprise des grèves à travers le pays, notamment dans le secteur pétrolier.

     La législation pénale assez vague confère au cabinet du Sultan des pouvoirs punitifs arbitraires[20], de nombreux militants des droits de l’homme, des ouvriers, des avocats ou encore des bloggeurs ont été arrêtés pour « cybercriminalité », « attroupement illégal » et « crime de lèse-majesté ». De nombreuses amendes et des peines de prisons importantes, parfois jusqu’à 5 ans, ont ainsi été prononcées, en particulier à l’encontre de personnes utilisant Facebook ou Twitter.

En réponse aux contestations, les dispositions juridiques criminalisant l’expression d’opinions critiques ont été renforcées : des peines de prison sont prévues par le Code pénal pour « la publication de fausses informations, de communiqués ou de rumeurs de nature à saper le prestige de l’Etat ». Les rassemblements de plus de 9 personnes sur la voie publique non autorisés par les autorités sont passibles de peines de prison pouvant aller jusqu’à un an.

L’Organisation des Nations Unies (ONU) et Amnesty International (AI) ont à plusieurs reprises dénoncé des intimidations, des arrestations arbitraires voire des atteintes pouvant s’apparenter à des actes de tortures à l’encontre de militants pour les droits de l’homme ou ayant appelé à des réformes.

En mars 2013, le Sultan Qaboos décide d’accorder son pardon à toutes les personnes reconnues coupables de « crimes informatiques » et de participation à des manifestations non autorisées. Les personnes emprisonnées sont alors relâchées.

Ces événements ont été moins dramatiques que ce que l’on a pu observer au Bahreïn mais ils ternissent le tableau paisible et pacifique que l’on attribue au pays. Le gouvernement, qui n’a pas su anticiper ce mouvement, a été pris de court et, peut-être inquiet du déroulé des événements dans les autres pays, a réagi avec rigidité et fermeté. Ils illustrent également l’incapacité du régime à accepter la légitimité de l’expression d’opinions alternatives, sans que celles-ci soient d’emblée considérées comme une atteinte à l’ordre public.

Les mesures démocratiques et socio-économiques superficielles ne fonctionnent plus et n’arriveront plus à convaincre la jeunesse omanaise, plus éduquée que les générations précédentes, connectée au monde par internet et les réseaux sociaux et qui, n’ayant pas connu l’« avant Qaboos », remet en question la gouvernance autoritaire du Sultan.

 

La question de la succession

En 2015, pour la première fois depuis sa prise de pouvoir (en 1970), le Sultan Qaboos n’était pas présent sur le territoire omanais pour la fête nationale du 18 novembre[21]. Le Sultan avait annoncé quelques jours plus tôt, par une intervention télévisée, qu’il ne serait pas présent car il effectuait des examens médicaux en Allemagne, depuis juillet déjà. Cette nouvelle n’a pas contribué à rassurer les Omanais et a, au contraire, confirmé les rumeurs concernant son état de santé[22]. Le Sultan serait atteint d’un cancer. Son séjour médical en Allemagne a remis la question de sa succession sur le devant de la scène.

Sans enfants et sans frère, le Sultan Qaboos a choisi de s’en tenir à la coutume ancestrale : dans les trois jours suivant sa mort, la famille, qui règne à Mascate depuis 1750, doit désigner un successeur. S’ils ne parviennent pas à un accord dans le temps imparti, le Conseil de défense assisté des présidents du Conseil consultatif (élu tous les 4 ans au suffrage universel depuis 2003), du Conseil d’Etat (nommé par le Sultan) et 3 membres de la Cour suprême auront à charge d’entériner le choix du Sultan exprimé dans une lettre.

Selon les articles 5 et 6 de la Loi fondamentale de l’Etat, promulguée par décret en 1996 et révisée en 2011, seuls les descendants, masculins, du Sultan Turki bin Saïd (qui a régné de 1871 à 1888) musulmans et enfants légitimes de deux parents omanais musulmans, peuvent prétendre au trône[23].

Les candidats les plus probables sont les 3 neveux du côté de l’oncle paternel Tariq bin Taimur. Assad, Haitham et Shihab qui n’ont pas, ou très peu, d’expérience politique mais qui demeurent des figures importantes dans le pays.

S’il avait nommé son successeur, le Sultan aurait pu être marginalisé, politiquement, au profit du prince héritier. En n’affichant aucune préférence pour l’un de ses 3 neveux qui devrait prendre sa place et en conservant ainsi toute l’incertitude quant à sa succession, le Sultan garde ainsi la main sur tous les leviers du pouvoir.

 

Les favoris à la succession

     Assad bin Tariq, né en 1954, est un ancien général de brigade, diplômé de l’Académie royale militaire britannique de Sandhurst (comme l’actuel Sultan). Après avoir brièvement dirigé les Forces blindés du Sultan, il est nommé secrétaire général du Haut Comité pour les conférences internationales en 1993. Il préside le conseil d’administration de la deuxième université privée du pays (l’université privée de Nizwa). Il dirige également plusieurs sociétés d’investissement et préside la deuxième banque islamique d’Oman (Alizz bank). Secrétaire général adjoint aux relations internationales du Conseil national de la Recherche, il est le représentant personnel du Sultan depuis 2002.

Le 2 mars 2017, Qaboos a nommé Assad bin Tariq par décret royal, vice-premier ministre pour les relations et les affaires de coopération internationale[24]. Cette nomination a relancé de nombreuses spéculations, d’autant plus que le poste était vacant depuis 2010 après le décès de son dernier occupant : Sayyid Thuwaini bin Shihab al-Said, l’oncle de Qaboos.

     Haitham bin Tariq, son demi-frère, né lui aussi en 1954, a longtemps servi au ministère des affaires étrangères avant de devenir ministre du patrimoine national et de la culture en 2002. Il joue un rôle clé d’agent exclusif auprès de plusieurs multinationales étrangères et a joué un rôle central dans la réalisation de plusieurs grands projets, notamment dans le domaine de l’énergie et du tourisme. Depuis décembre 2013, il préside le Comité suprême en charge de développer la nouvelle stratégie nationale du pays : « Vision Oman 2040 ».

Son profil est cependant entaché de sérieux problèmes de gestion et de différents juridiques entre promoteurs du projet « Blue City », qui ont forcés le fond souverain Oman Investment Fund à racheter une part importante des obligations du projet entre 2011 et 2012[25].

     Shihab bin Tariq, né en 1955, est un ancien contre-amiral, ayant assuré le commandement de la Marine royale de 1990 à 2004, avant de devenir conseiller du Sultan. Propriétaire et dirigeant de la holding Seven Seas, il préside également le Conseil national de la Recherche. En 2003, l’une de ses entreprises, Amnas, s’est vu octroyer, par décret du Sultan, les droits exclusifs pour l’aide à la navigation dans les eaux territoriales omanaises.

Deux des neveux du Sultan affichent une légitimité militaire :

  • Assad, qui a suivi les mêmes études que le Sultan Qaboos. Celui-ci dispose également d’un autre atout important : un fils (Taimur, né en 1980) qui pourrait être le prétendant au trône le plus sérieux de la génération suivante ;
  • Shihab affiche lui un profil intéressant, son ancienne fonction dans la Marine lui confère une expérience pour assurer la sécurité du Détroit d’Ormuz, enjeu majeur pour la région ou passe 30% de la production mondiale de pétrole.
  • Haitham, qui n’affiche pas de profil militaire, incarne l’avenir à travers le projet « Vision Oman 2040 » ce qui représente une carte non-négligeable dans un contexte où la jeunesse dénonce le fort taux de chômage et la corruption.

Le rôle central que pourraient jouer des personnes extérieures à la famille royale dans ce processus successoral unique dans la région suscite de nombreuses interrogations. Notamment quant à l’acceptation de la famille de pouvoir être dépossédée de la décision suprême par des personnes nommées par le Sultan Qaboos si elle n’arrivait pas à désigner un successeur dans le temps imparti par la coutume. Des messages contradictoires concernant les volontés du Sultan pourraient également apparaître et générer une certaine confusion susceptible d’être exploitée par des clans opposés au sein de la famille.

 

Les défis qui attendent le futur Sultan

L’image et légitimité

     Peut-être par superstition, l’homme qui a renversé son père pour le bien du pays et de son peuple, s’est toujours efforcé de concentrer le pouvoir autour de sa personne. Semblant se méfier de la famille royale, le Sultan Qaboos a réussi à maintenir la paix et la stabilité du pays en s’entourant de personnes extérieures à sa famille, qui lui sont dévouées.

Le Sultan a forgé l’identité nationale autour de sa propre personne afin d’unifier le peuple omanais. Quel que soit son successeur, il sera difficile à celui-ci de prétendre à la même adhésion et au même respect.

Alors que le pays se retrouve au milieu de nombreuses tensions hors de ses frontières, il subit également des pressions internes de revendications pour plus de liberté et de démocratie. C’est dans ce contexte que le successeur de Qaboos devra se forger une image politique suffisamment forte pour maintenir l’unité et créer l’adhésion du peuple omanais, tout en trouvant une alternative à l’autoritarisme et au clientélisme de l’actuel modèle de gouvernance rejeté par la jeunesse qui s’est révoltée en 2011.

Les multiples défis économiques

     La disparité du développement des régions, leur isolement et la question de l’emploi constituent d’autres grands défis socioéconomiques auxquels le prochain Sultan devra apporter une réponse.

La population est principalement concentrée dans la capitale, Mascate, qui regroupe près d’1,2 millions d’habitants, soit presque 30% de la population du pays, tandis que Salalah, 2ème ville du pays ne recueille qu’à peine 200 000 habitants. Malgré le développement de nombreuses infrastructures et de nombreuses routes, les disparités régionales persistent et certaines régions du pays demeurent isolées.

Le désenclavement des régions du Sud et de l’arrière-pays est primordial pour conserver l’unité omanaise. Avec le développement des régions et en s’appuyant notamment sur son potentiel portuaire grâce à sa position privilégiée dans la région, le gouvernement souhaite résoudre la problématique de l’« après pétrole ». Les régions du Dhofar et Al Wusta (centre du pays) avec leurs ports de Salalah et de Duqm, qui ambitionnent de concurrencer le hub portuaire de Jebel Ali, sont au cœur de la stratégie de développement du pays.

     Le gouvernement souhaite également s’appuyer sur le fort potentiel de l’industrie du tourisme pour réduire la dépendance du budget de l’Etat aux fluctuations des cours du pétrole et résoudre une partie de la problématique de l’emploi, la première urgence à court terme. Cependant, des doutes peuvent être émis quant à la pertinence de la carte du développement touristique pour lutter contre le chômage à court ou moyen terme. En effet, d’une façon générale, la plupart des omanais refusent d’exercer un certain nombre de tâches peu gratifiantes à leurs yeux, en particulier dans le tourisme.

Le gouvernement a fait le choix d’une ouverture progressive au secteur privé en vendant des parts d’entreprises publiques. Cette ouverture qui parait incontournable peut constituer un vecteur de développement pour le pays. En effet la structure d’« Etat providence » a masqué le manque de productivité et le retard concurrentiel des entreprises nationales, sous perfusion de fonds publics, entraînant des difficultés pour les entreprises privées à s’implanter dans le pays. Néanmoins, cette ouverture présente un risque pour l’emploi des jeunes ce qui pourrait exacerber les tensions sociales qui ne se sont pas totalement éteintes depuis 2013.

     L’autre défi à relever est celui qu’impose au pays le contexte régional extérieur, à savoir : les rivalités entre l’Iran et l’Arabie saoudite, les rivalités au sein du CCG entre le Qatar, les EAU et l’Arabie saoudite ou encore la menace de l’islamisme et du terrorisme international.

     Les trois favoris à la succession du Sultan Qaboos semblent présenter les qualités et les compétences pour relever ces défis. La question qui demeure et qui pourrait être l’élément clé qui définira l’avenir d’Oman est la capacité qu’aura le prochain Sultan à relever les défis intérieurs et extérieurs du pays, simultanément. La nomination d’Assad bin Tariq au poste de vice-premier ministre pour les relations et les affaires de coopération internationale pourrait être vue comme un premier pas vers la succession, Qaboos lui permettant ainsi de se confronter à ces futurs défis.

References   [ + ]

1. UNESCO, consulté le 04.06.2017
2. Y. Thoraval, « La route de l’encens », Le Monde Diplomatique, décembre 1996, [en ligne], URL : https://www.monde-diplomatique.fr/1996/12/THORAVAL/5933, consulté le 04.06.2017
3. Oman Tourisme, consulté le 04.06.2017
4. A. Tapia, « Sultanat d’Oman de 1798 à 1920 : la progressive implantation britannique », Les Clés du MoyenOrient, juillet 2012, [en ligne], URL : http://www.lesclesdumoyenorient.com/Sultanat-d-Oman-de-1798-a-1920la.html, consulté le 04.06.2017
5. G. Moravioff, « Zanzibar, le Royaume perçu des Arabes », Films sans Frontières, 2004, [en ligne], URL : http://www.films-sans-frontieres.fr/zanzibar/histoire/sultanat.htm, consulté le 04.06.2017
6. L. Romeo, « Guerre du Dhofar (1964-1976) », Les Clés du Moyen-Orient, avril 2011, [en ligne], URL : http://www.lesclesdumoyenorient.com/Guerre-du-Dhofar-1964-1976.html, consulté le 04.06.2017
7. I. Ramonet, « L’heure de la libération a sonné », Le Monde Diplomatique, octobre 1974, [en ligne], URL : https://www.monde-diplomatique.fr/1974/10/RAMONET/32687, consulté le 04.06.2017
8. P. Rondot, « Le Dhofar : de la guerre au développement », Le Monde Diplomatique, mars 1984, [en ligne], URL : https://www.monde-diplomatique.fr/1984/03/RONDOT/37882, consulté le 04.06.2017
9. C. & M. Farrugia, « Oman : autorité, stabilité et développement, tryptique gagnant ? », Classe Internationale, février 2015, [en ligne], URL : https://classe-internationale.com/2015/02/26/oman-autorite-stabilite-etdeveloppement-tryptique-gagnant/, consulté le 04.06.2017
10. NORRAG, consulté le 04.06.2017.
11. Service Economique de Mascate, « Le secteur de la santé en Oman », Publications des Services économiques, novembre 2016, [en ligne], URL : http://www.tresor.economie.gouv.fr/File/432152, consulté le 04.06.2017.
12. Perspective Monde, consulté le 04.06.2017.
13, 14. Perspective Monde, consulté le 04.06.2017.
15. Central Intelligence Agency, The World Factbook, consulté le 04.06.2017.
16. Oman Tourisme, consulté le 04.06.2017.
17. Limitation de la population immigrée dans la population totale à 33% – Sur l’« omanisation du marché du travail » : L. Delacloche, « Oman veut dissuader les travailleurs étrangers », Les Echos, septembre 2015, [en ligne], URL : https://www.lesechos.fr/01/09/2015/LesEchos/22013-054-ECH_oman-veut-dissuader-lestravailleurs-etrangers.htm, consulté le 04.06.2017.
18. C. Ayad, « La révolte arabe s’étend jusqu’au paisible Oman », Libération, mars 2011, [en ligne], URL : http://www.liberation.fr/planete/2011/03/03/la-revolte-arabe-s-etend-jusqu-au-paisible-oman_718907, consulté le 04.06.2017.
19. G. Paris, « La contestation dans le golfe Persique s’étend désormais au sultanat d’Oman », Le Monde, février 2011, [en ligne], URL : http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2011/02/28/la-contestation-dans-le-golfepersique-s-etend-desormais-au-sultanat-d-oman_1486167_3218.html, consulté le 04.06.2017.
20. Toute publication qui « entraînerait des dissensions publiques, violerait la sécurité de l’Etat ou abuserait des droits ou de la dignité d’un individu » est interdite – article 31 de la Loi fondamentale omanaise – de même que toute publication qui insulterait ou diffamerait les « droits et l’autorité du Sultan » (article 126 du Code pénal).
21. S. Aboudi, « Sultan’s absence raises worries over Oman succession », Reuters, décembre 2014, [en ligne], URL : http://www.reuters.com/article/us-oman-qaboos-succession-insight-idUSKBN0JT0XS20141215, consulté le 04.06.2017.
22. L. De Saint Perier, « Histoire : à Oman, le roi se meurt », Jeune Afrique, décembre 2014, [en ligne], URL : http://www.jeuneafrique.com/36722/politique/histoire-oman-le-roi-se-meurt/, consulté le 04.06.2017.
23. Royal Decree n°101/96 promulgating the Basic Statue of the State, consulté le 04.06.2017.
24. S. Neubauer, « Succession in Oman: Clues But No Clarity », The Arab Gulf States Institute in Washington, mars 2017, [en ligne], URL : http://www.agsiw.org/succession-in-oman-clues-but-no-clarity/, consulté le 04.06.2017.
25. B. Hope, « Oman now owns Blue City project », The National, avril 2011, [en ligne], URL : http://www.thenational.ae/business/property/oman-now-owns-blue-city-project, consulté le 04.06.2017.

Rédigé par Kevin MERIGOT

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