Inscrivez-vous à la newsletter

Enjeux et défis de la coopération militaire entre la France et l’Égypte

Mis en ligne le 19 Déc 2017

Parution le 01-09-2017 / Source : CHEM

Benoit BAUDONNIERE

Enjeux et défis de la coopération militaire entre la France et l’Égypte
Voir le profil

Encourager et affermir le rôle stabilisateur de l’Egypte, pilier de monde arabe à la croisée de l’Afrique et du Levant, en encourageant la coopération militaire bilatérale franco-égyptienne, c’est l’idée maîtresse qui structure l’analyse proposée par cet article. L’actualité récente, marquée par la virulence du terrorisme djihadiste en Egypte, en souligne toute la pertinence. L’auteur brosse le tableau éclairant d’un pays en proie à une forte instabilité, dans une région en reconfiguration. Ce contexte géopolitique comme la convergence d’intérêts plaident pour l’approfondissement d’un partenariat stratégique franco-égyptien.


Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas le CSFRS.

Les références originales de ce texte sont: Benoît Baudonniere, « Enjeux et défis de la coopération militaire entre la France et l’Égypte « , Centre des Hautes Etudes Militaires,  septembre 2017.

Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être visionnés sur le site du CHEM.


 

 

Enjeux et défis de la coopération militaire entre la France et l’Égypte

 

Africaine, méditerranéenne, arabe mais aussi tournée vers l’Europe, l’Égypte, héritière d’une civilisation antique, est au confluent de plusieurs cultures et espaces géographiques. Cette position centrale lui a valu à la fois de rayonner et d’être convoitée tout au long de son histoire. À travers les âges, les constantes de la géopolitique égyptienne l’emportent nettement sur les ruptures apparentes comme l’irruption de l’Islam, les renversements dynastiques ou les invasions.

Après son élection à la présidence en 2014, Sissi avait promis de restaurer la grandeur de son pays. Considérant que les Etats-Unis adoptent une attitude ambiguë à son égard[1], l’Égypte a choisi de se tourner vers d’autres partenaires, dont la Russie et la France. Or ce qui se joue en Égypte, au cœur du monde arabo-musulman, exerce toujours un effet à plus ou moins long terme sur la rive nord de la Méditerranée. Le poids de l’histoire, la proximité géographique, l’accélération des migrations, la vitesse de circulation de l’information et la problématique de l’islamisation rendent la relation bilatérale entre la France et l’Égypte encore plus étroite aujourd’hui. Celle-ci s’est récemment renforcée avec l’achat par l’Égypte de nombreux équipements militaires : avions de combat « RAFALE », frégate multi-missions « FREMM », bâtiments de projection et de commandement de type « MISTRAL », corvettes « GO WIND », munitions, satellites…

Cette volonté de rapprochement de l’Égypte vers la France est l’expression, d’une part, d’une prise de distance à l’égard des États-Unis qui, après avoir soutenu le régime des Frères musulmans, n’ont cessé de critiquer le nouveau gouvernement du président Sissi, et, d’autre part, de la volonté du Caire de diversifier ses alliances. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’impulsion donnée à la relation bilatérale franco-égyptienne ces dernières années. Elle a une signification géopolitique de première importance pour la France et marque le renforcement d’un partenariat stratégique qui, par ricochet, concerne les principaux soutiens arabes politiques et financiers du Caire : l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis.

 

L’Egypte en pleine instabilité

Dans le prolongement du Printemps arabe et depuis le renversement de Hosni Moubarak en 2011, la stabilité intérieure de l’Égypte reste toujours aussi fragile, que ce soit sur les plans économique, social ou sécuritaire.

Une économie atone

Malgré le soutien du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et des pays du Golfe, l’économie égyptienne ne parvient pas à se redresser. La croissance de la consommation, qui reste le principal moteur de l’activité, a été contrainte par l’érosion du pouvoir d’achat découlant de la forte hausse du niveau général des prix. La confiance des ménages s’est dégradée et a atteint un point bas fin 2016. Les exportations sont restées pénalisées par la surévaluation de la livre égyptienne. De même, la baisse du nombre de touristes après les attentats terroristes continue de heurter un secteur absolument majeur de l’économie de l’Égypte.

Plus de la moitié de l’économie égyptienne est entre les mains du complexe militaro-industriel et ce monopole risque de favoriser une corruption massive. D’autant plus que personne ne sait si l’Égypte aura les moyens à terme de régler les contrats d’armement qu’elle a signés avec la France, la Russie et les États-Unis.

L’Islam, au cœur de l’identité égyptienne

Que ce soit dans la mode vestimentaire, le langage, le calendrier, la bienséance sociale, l’architecture, l’art ou l’économie, l’Islam est omniprésent. Mais la multiplicité de ses visages – l’Islam festif, presque païen des confréries soufies, celui savant et plus rigoriste d’AlAzhar[2], et le Salafisme enfin – le rend difficile à caractériser. Pourtant, deux constantes se dégagent : la forte pression de la société et le rôle central de l’État. Avec une population de religion musulmane à 90%, l’Islam tient tout naturellement une place centrale en Égypte. La constitution elle-même précise que l’Islam est religion d’État et que les principes de la loi islamique – la charia – constituent une source principale de la législation[3]. Si elle reconnaît, en théorie, la liberté religieuse[4], et prévoit que l’État garantisse la liberté de croyance et la liberté de l’exercice du culte, d’innombrables discriminations affectent la vie des chrétiens d’Égypte qui sont près de huit millions (dont six millions de coptes orthodoxes). Beaucoup de chrétiens envisagent d’émigrer cherchant sans doute aussi à fuir la misère.

Une démographie galopante

Avec plus de 90 millions d’habitants en 2016, l’Égypte est le pays le plus peuplé du monde arabe, du Moyen-Orient et du bassin méditerranéen. Le taux de natalité, qui avait pu être contenu jusqu’en 2005, est depuis reparti à la hausse. Ainsi, la population égyptienne va continuer de s’accroître par simple effet mécanique et dépassera les 100 millions d’habitants dans moins de cinq ans. Cette démographie galopante pèse lourd. « La croissance démographique est une catastrophe qui engloutit tous les efforts gouvernementaux visant à élever le niveau de vie des citoyens, dont le tiers vit au-dessous du seuil de pauvreté », expliquait le président Moubarak. La croissance économique, de l’ordre de 2%, est beaucoup trop faible pour subvenir aux besoins de la population et rattraper le retard en matière de santé, de logement, d’infrastructures et surtout d’éducation et de création d’emplois. Or les Égyptiens sont jeunes – 62 % d’entre eux sont âgés de moins de 30 ans – et le chômage ne cesse d’augmenter, avoisinant les 20% de la population active. Le gouvernement ne se prive pas de brandir l’épouvantail de la bombe démographique pour continuer de bénéficier d’une aide internationale importante : la démographie est aussi une arme politique…

Un régime militaire particulièrement dur

Même si le président Sissi a déclaré en 2016 qu’il avait su rétablir la démocratie et l’ordre constitutionnel après des années de bouleversements à la suite des soulèvements du Printemps arabe en 2011, des groupes de droits de la personne ont fait remarquer que le dirigeant a mis en place en Égypte une répression sans précédent contre toute forme d’opposition au pouvoir. « Depuis 1953, l’Égypte a été dirigée par un régime militaire sauf pendant les deux ans de Mohamed Morsi, rappelle Karim Lahidji, président de la Fédération internationale des droits de l’homme. Ce n’est donc pas nouveau. Mais le bilan du régime actuel est le pire jamais vu. ». Pour justifier un régime particulièrement dur, le maréchal Sissi prétexte la lutte contre le terrorisme. Le président égyptien, dont la cote de popularité s’effrite dans la société, s’appuie sur des conseillers majoritairement militaires et mise sur la consolidation de l’armée pour le redressement intérieur du pays sur les plans économique, social et sécuritaire. D’ailleurs, le décret numéro 136 d’octobre 2014 a placé la majorité des biens publics sous le contrôle de l’armée : routes, chemins de fer, ponts, télécommunications, énergie.

Une insécurité chronique

L’Égypte est confrontée au terrorisme islamiste, surtout actif dans une bande côtière étroite du nord du Sinaï, et dont les réseaux cherchent également à s’implanter en Égypte continentale, ce qui entretient un sentiment global d’insécurité. L’armée égyptienne tente de contrer cette menace asymétrique en adaptant ses modes opératoires. Les Égyptiens ont également développé leur coopération opérationnelle avec les Israéliens, directement menacés par Daech à partir du Sinaï. Le Caire exerce enfin une très forte pression politique sur le Hamas, accusé d’accueillir des combattants de Daech en échange de livraison d’armes. À l’Ouest, les forces de sécurité peinent à contrôler la frontière libyenne. Or ces frontières poreuses constituent une réelle menace pour la sécurité interne de l’Égypte car toutes sortes d’armes et de combattants proviennent de Libye pour rejoindre le Sinaï. Au bilan, les risques d’explosion sociale en Égypte ne peuvent pas être ignorés même si la population égyptienne n’aspire probablement pas à voir son pays basculer dans un nouveau chaos tant les stigmates du Printemps arabe sont encore bien présents dans les esprits.

 

Les enjeux e la région

Le Nil, artère vitale de l’Égypte

Le partage de l’eau dans cette région est une condition préalable à la stabilité et à la paix entre les États riverains. La question de l’eau est devenue l’un des enjeux géopolitiques et géoéconomiques déterminants pour l’avenir du Moyen-Orient et l’Afrique du Nord déjà hautement instable.

« L’ Égypte est un don du Nil[5]». Artère vitale, symbole de la civilisation égyptienne, le bassin du Nil couvre quelque 3 millions de km2, soit un dixième du continent africain. Sans ce fleuve, le plus long du monde, l’Égypte n’existerait pas. Vue du ciel, l’Égypte se présente sous la forme d’un immense désert parcouru d’un mince filet bleu, lui-même bordé d’un liseré vert. En tout, la surface cultivable – et donc habitable – du pays ne représente que 5% de sa superficie. Cette situation, tout à fait vivable pendant des siècles, est devenue aujourd’hui une contrainte majeure. Il est vital pour l’Égypte de gagner des terres sur le désert pour éviter l’asphyxie.

Au XXème siècle, une véritable course-poursuite s’est engagée entre la démographie et la superficie. Un important effet de ciseau est à l’œuvre, bouleversant les équilibres alimentaire, économique, urbanistique et écologique du pays. Ce phénomène trouve naissance dans plusieurs causes, dont l’explosion démographique. Ainsi, la croissance urbaine se fait au détriment des terres agricoles. De plus, le programme de bonification des terres a été interrompu dans les années 1970 au profit de la reconstruction de la zone du canal de Suez. La principale conséquence de ce déséquilibre croissant entre population et surface cultivable se traduit par une dépendance alimentaire structurelle qui fait de l’Égypte l’un des premiers importateurs de blé au monde. L’aide alimentaire étrangère est devenue une nécessité pour le régime égyptien, ce qui ne manque pas de réduire sa marge de manœuvre politique. Le Nil est donc le principal sujet de préoccupation géopolitique de l’Égypte comme en témoigne la réticence envers le projet éthiopien de barrage sur le Nil, perçu comme une atteinte aux intérêts vitaux de l’Égypte[6].

Tout cela explique pourquoi la sécurité des eaux du Nil fut l’un des principes sur lequel a été fondée la théorie de la sécurité nationale égyptienne à travers les diverses époques de l’histoire. Cela explique également les multiples tentatives, anciennes et nouvelles, d’employer les eaux du Nil comme arme politique dans tout conflit contre l’Égypte.

Le gaz, nouvelle donne énergétique en Méditerranée orientale

La découverte d’un immense gisement de gaz au large de l’Égypte en 2015 redessine la carte énergétique de la région. Près de 850 milliards de mètres cubes de gaz ont été quantifiés par la compagnie italienne Eni sur le bloc de Zohr, à 200 km des côtes égyptiennes. C’est le plus grand champ gazier jamais découvert en Méditerranée.

Les gisements gaziers de l’Égypte avaient vieilli et ne suffisaient plus à satisfaire les besoins en électricité de la plus grande population du monde arabe. L’Égypte était même devenue importatrice de gaz auprès des pays du Golfe et s’apprêtait à en importer de chez son voisin, Israël, devenu au milieu des années 2000 l’eldorado gazier de la Méditerranée.

Le nouveau méga-gisement égyptien devrait permettre à l’Égypte non seulement de couvrir ses propres besoins énergétiques pendant dix ans, mais aussi d’exporter un peu de son gaz. La Libye n’étant plus un fournisseur fiable, l’Égypte pourrait expédier du gaz à l’Europe sous forme liquéfiée, principalement par voie maritime. L’enjeu gazier en Méditerranée concerne donc directement les pays européens. La France a intérêt à favoriser toute forme de sécurisation de l’exploitation de cette ressource dans la zone.

Le canal de Suez, nœud stratégique mondial

L’histoire récente de l’Égypte est intimement liée au canal de Suez, point stratégique du transport maritime mondial. Pour l’Europe, et en particulier la France, le maintien de l’utilisation de cette voie de communication est un intérêt stratégique majeur.

Cet ouvrage, censé contribuer à la prospérité de l’Égypte, a cependant conduit à sa mise sous tutelle financière, politique et militaire. L’endettement consenti par l’État égyptien pour les travaux de construction le mena au bord de la faillite et l’obligea à une humiliante mise sous tutelle étrangère à partir de 1876. Par conséquent, le canal de Suez est naturellement devenu le principal objet du ressentiment nationaliste en Égypte. La nationalisation du canal, décidée par Nasser pour financer le haut barrage d’Assouan, provoqua une surprise et un choc immense en Europe. Elle poussa les Britanniques et les Français à tenter de récupérer militairement le canal. Leur expédition, menée conjointement avec Israël en octobre 1956, peut être considérée comme un succès tactique. Cependant, à la suite des pressions conjointes de Washington et Moscou, l’offensive est interrompue et l’opération se traduit par un fiasco politico-diplomatique, signant la perte d’influence des puissances européennes dans la région. Même si la position des États-Unis fut ambiguë pendant presque toute la durée de l’opération militaire, il est certain que les américains étaient opposés à l’intervention franco-britannique dans la région. En effet, les États-Unis étaient en phase de séduction de la zone du Proche / Moyen-Orient à cette époque et une telle intervention à forte connotation « colonisatrice » nuisait à l’image du bloc occidental.

La stabilité de ce nœud géographique situé dans le voisinage immédiat de l’Europe demeure, aujourd’hui encore, un intérêt vital : c’est lui qui garantit, en grande partie, la sécurité et la régularité des approvisionnements pétroliers. De ce fait, tout embargo prolongé ou une interruption brusque – ou même une perturbation dans le trafic pétrolier par le sabotage d’un pipeline ou la fermeture du canal de Suez -, représenterait une menace pour l’économie européenne.

Un nouveau canal annexe reliant Port Saïd à la Méditerranée a été inauguré avec faste en août 2015 par le président Sissi. Cet agrandissement permettra certes d’augmenter la manne du transport maritime[7] qui est bienvenue pour un pays qui souffre de l’effondrement du tourisme et de la raréfaction des investissements étrangers, mais constitue surtout l’un des symboles de la « nouvelle Égypte »[8] voulue par Sissi.

La Mer Rouge, un pont entre l’Égypte et l’Arabie saoudite

La mer Rouge, trait d’union entre l’Afrique et l’Asie va se doter d’un ouvrage pharaonique : un pont pour relier l’Égypte à l’Arabie Saoudite[9]. Cet ouvrage, qui affiche l’objectif de dynamiser les relations commerciales entre les deux nations, est d’abord un pont politique qui dépasse très largement son seul intérêt économique. Pour Sissi, cet accord permet de conforter la relation avec l’un de ses meilleurs bailleurs de fonds. L’Arabie saoudite, quant à elle, y voit l’occasion de consolider ses alliances en renforçant son influence régionale, notamment vis-à-vis de l’Iran. C’est également un enjeu sécuritaire car ce pont garantit une capacité de réaction immédiate de projection de forces militaires égyptiennes qui pourraient rapidement venir protéger le royaume saoudien.

Le Sinaï, talon d’Achille de la relation israélo-égyptienne

Géopolitiquement, la péninsule du Sinaï, désertique mais riche (manganèse, pétrole), terre de passage habituelle des armées israélienne et égyptienne, est un « entre-deux ». Cette région reste très instable notamment à cause de la démilitarisation imposée par le traité israéloégyptien de 1978. Cet endroit voit s’affronter de nombreux groupes d’intérêts : armée égyptienne, bédouins, groupes islamistes et le Hamas. Le nombre d’actions terroristes a augmenté une première fois en 2004 puis en 2011 lors du Printemps arabe et enfin en 2013 à la chute de Mohamed Morsi. Or, la présence d’Israël aux frontières du Sinaï constitue un enjeu de taille pour l’Égypte qui veut à tout prix éviter de fragiliser les accords de paix entre les deux pays. L’Égypte doit impérativement réussir à stabiliser cette région « crisogène ».

La politique extérieure égyptienne

Le président Sissi, qui veut éviter une nouvelle révolution et le retour des frères musulmans au pouvoir, conduit une politique extérieure dictée par l’opposition aux pays qui soutiennent les frères musulmans. Parallèlement, les autorités égyptiennes recherchent toute alliance permettant de soutenir leur lutte contre le terrorisme et leur volonté de retrouver une stabilité intérieure. Enfin, les Égyptiens valorisent toutes les initiatives internationales susceptibles d’éviter l’effondrement de la Libye qui aurait des répercussions catastrophiques sur la stabilité de leur propre pays.

Dans ce contexte, le développement des capacités militaires égyptiennes vise à démontrer qu’Israël n’est pas le seul pays à disposer d’une force armée crédible dans la région. Cette politique est largement soutenue par l’Arabie Saoudite qui participe financièrement au développement d’un outil militaire qui peut la protéger.

A la lumière des enjeux décrits supra, le besoin de l’Égypte de se doter d’outils de défense devient évident. L’Égypte doit sécuriser les deux côtés de Suez, conduire la lutte contre les groupes armés terroristes dans le Sinaï, et assurer une présence dissuasive sur les lieux d’exploitation des champs gaziers. Par ailleurs, la possession d’équipements militaires modernes et performants, outre leur emploi opérationnel, participe au renforcement du prestige de l’Égypte – par conséquent de son influence -, et conforte la légitimité des militaires et de l’armée dans la société.

 

Une coopération militaire en plein essor

Sur la base de relations historiques, le dialogue entre les autorités égyptiennes et françaises a toujours été très nourri. La France et l’Égypte partagent en effet des positions communes sur les principaux dossiers régionaux : conflit israélo-palestinien, intervention américaine en Irak, lutte contre le terrorisme. L’essor des relations bilatérales représente une chance pour la France de construire un partenariat durable avec un acteur-clé d’une région en pleine recomposition.

Les intérêts français

Ces dernières années, des plans de coopération ont été mis en place pour appuyer des contrats d’armement majeurs qui ont transformé l’Égypte en partenaire stratégique. Certains observateurs ou analystes présentent volontiers cette relation comme une vision opportuniste des deux pays se limitant à des intérêts économiques. Or les enjeux du Proche-Orient dépassent largement la sphère économique.

L’importance stratégique de l’Égypte réside dans ses intentions de réformes politiques, sociales et économiques, dans son potentiel de relations économiques renforcées avec l’Occident et dans sa volonté de participer à la promotion de la paix et de la sécurité dans la région. Pour s’imposer dans le jeu égyptien, la France doit développer un partenariat qui permette à l’Égypte de répondre à ses priorités tout en confortant les intérêts français. Il s’agit donc d’encourager les réformes de l’Égypte dans les domaines de la démocratie, des droits de l’homme, de la bonne gouvernance et de la justice, de favoriser le développement de la compétitivité et la productivité de l’économie égyptienne et de soutenir sa volonté de renforcement de la sécurité dans la région. Le volet militaire de la coopération bilatérale prend dès lors une importance croissante compte tenu des zones d’intérêts communs prioritaires : la méditerranée orientale[10], la Libye[11] et la Mer Rouge[12]. La France veut préparer l’Égypte à assumer ses responsabilités des deux côtés du canal de Suez. Plus encore, les capacités de projection de forces et de puissance conférées par des outils militaires maîtrisés par l’armée égyptienne créent un effet de dissuasion propice à la stabilisation de la région. La coopération militaire vise à consolider l’architecture militaire égyptienne et à transmettre les savoir-faire opérationnels pour permettre à l’Égypte d’assurer, avec la meilleure autonomie possible, la préservation de ses intérêts stratégiques qui servent, directement ou indirectement, les intérêts français.

Enfin, c’est aussi en Égypte que se joue le positionnement de la Russie en Méditerranée. En effet, la Russie pourrait avoir intérêt à développer un deuxième point d’appui politique au Moyen-Orient après la Syrie. En renforçant durablement son partenariat stratégique avec l’Égypte et, partant, son influence au Proche-Orient, la France exprime sa détermination à ne pas se laisser écarter du cercle des grandes puissances.

Une solide structure de coopération

Le pilotage des différentes actions de coopération s’effectue au sein d’une commission militaire mixte annuelle sous l’égide de l’état-major des armées et de la direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS). Le plan annuel de coopération de défense entre l’Égypte et la France comprend plusieurs dizaines d’actions de coopération réparties dans toutes les dimensions d’une relation de défense, que ce soit en matière de formation et d’échanges, d’exercices, d’équipements ou de dialogue stratégique.

Les armées françaises doivent répondre aux attentes immédiates des égyptiens en termes d’appropriation des nouveaux outils et d’amélioration des capacités opérationnelles de l’armée. Mais il convient de travailler également dans des domaines qui portent des fruits sur le long terme : formation des élites, maintien en condition opérationnelle, élaboration de concepts et de doctrines. Toutes les actions doivent toutefois se mettre en place de manière progressive. Il s’agit de prendre en compte la capacité du partenaire à assimiler les capacités des nouveaux outils, de préserver l’effort français[13] et les domaines réservés du savoir militaire national, et de maîtriser la montée en puissance en cas de rupture géostratégique toujours possible.

La formation, vecteur d’influence

Chaque année, plusieurs officiers égyptiens suivent des stages dans différents centres militaires français de formation comme l’École de guerre, les écoles d’application d’officiers, ou encore des hôpitaux d’instruction des armées au profit du personnel médical. Les armées françaises apportent également une aide à l’enseignement du français en milieu militaire. Ces différentes actions de formation réalisées au profit des militaires égyptiens vont permettre de renforcer les relations de confiance pour, dans un deuxième temps, toucher les élites, y compris du monde civil. Ainsi, les coopérations dans le domaine de la formation militaire pourraient-elles déboucher, à terme, sur une diversification des filières de formation universitaires.

L’interopérabilité et l’interarmées, catalyseurs de la coopération opérationnelle

L’interopérabilité entre les équipements militaires, favorisée de facto par la possession d’outils communs (BPC, FREMM, RAFALE), va permettre de passer d’une logique d’exercice à la conduite d’opérations communes. Dans le domaine maritime, par exemple, les liens tissés entre les deux marines, et renforcés ces dernières années à la faveur de nombreux exercices et escales de bâtiments français en Égypte, pourraient déboucher sur des opérations de sûreté maritime conjointes.

Il convient de profiter du caractère interarmées des BPC pour encourager l’Égypte à diversifier ses composantes alors que la logique d’armée est très présente dans la culture militaire égyptienne. À moyen terme, il devrait être possible de convaincre notre partenaire de l’efficacité de la composante « hélicoptère » française, tant dans les domaines aéromaritime qu’aéroterrestre, en valorisant l’excellence des outils français actuels (TIGRE, NH90).

À plus long terme, profitant de la présence de moyens aéromaritimes égyptiens de surveillance des champs gaziers et des liens de confiance établis entre les deux pays, Paris pourrait obtenir le renforcement d’échanges de renseignement d’intérêt maritime, notamment en méditerranée orientale et en mer Rouge. De même, cette coopération pourrait permettre d’obtenir qu’Alexandrie puisse être utilisé comme point d’appui logistique au profit des moyens militaires français.

 

Conclusion

Considérant que l’Égypte est l’un des rares pays du monde arabo-musulman qui reste relativement stable, avec un président fort, Paris a fait le choix d’une politique étrangère pragmatique visant à donner au président Sissi les moyens de ses ambitions sur le plan militaire afin de combattre un ennemi – l’État islamique – contre lequel la France lutte également. La coopération bilatérale entre la France et l’Égypte s’est ainsi renforcée pour garantir la stabilité de l’Égypte, pivot d’un Proche-Orient en proie au chaos. Cette politique arabe rénovée vise à renforcer la légitimité du statut de la France sur la scène internationale.

Finalement, compte tenu de la propension de l’Égypte à concilier ses partenariats, pays occidentaux et du Golfe d’un côté, Russie de l’autre, ses intérêts la poussant dans tous les cas à rechercher l’appui de l’Occident, la France doit investir résolument dans sa relation bilatérale de défense afin de rester le partenaire privilégié de ce pays.

 

Annexe

Intérêts stratégiques égyptiens et capacités militaires égyptiennes , d’après Pierre Razoux-2016

References   [ + ]

1. Après la révolution du 30 juin 2013, Washington a suspendu une partie de son aide militaire livrée à l’Égypte et a retardé la livraison de matériels et d’équipements militaires dont l’Égypte avait besoin pour la lutte contre le terrorisme dans le Sinaï.
2. Fondée en 970, la mosquée d’Al-Azhar abrite l’université la plus ancienne du monde, qui est l’un des plus importants centres théologiques du sunnisme et qui affiche une volonté de promouvoir un islam modéré.
3. La charia est présentée dans le préambule de la constitution du 15 janvier 2014 comme « l’une des sources de la législation égyptienne ».
4. « Les citoyens sont égaux devant la loi, sans distinction de race, d’origine, de religion ou de croyance » (art. 53 de la constitution égyptienne).
5. Hérodote, Vème siècle avant J.C.
6. Un accord a finalement été signé en mars 2015 entre l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie, portant sur la répartition de l’eau, et plus particulièrement le barrage de la Renaissance.
7. Le nouveau tronçon du canal permet de doubler la capacité de transport du canal avec l’accès de bateaux de plus grande taille et la diminution de la durée du trajet entre la Méditerranée et la mer Rouge.
8. Au même titre que les projets de villes nouvelles de « New Cairo » et « New Ismaïlia », ou le développement portuaire et industriel envisagé le long du canal de Suez.
9. Ce pont partirait de la station balnéaire de Charm El Cheikh (Egypte). Long de 32 kilomètres, sa réalisation devrait coûter plus de 3 milliards d’euros avec un financement largement supporté par le royaume saoudien.
10. Favoriser la stabilité d’Israël et du Liban pour préserver la sécurité de nombreux français et binationaux.
11. Enrayer le développement de Daech pour l’empêcher d’accéder à la Méditerranée.
12. Assurer la liberté de la navigation sur l’axe mer Méditerranée/mer Rouge/Océan indien.
13. L’engagement actuel des militaires français dans leurs différentes missions limite l’effort possible. Un investissement plus important en ressources humaines sera nécessaire dans les prochaines années si la France veut permettre à ce partenariat stratégique d’atteindre les objectifs souhaités.

Rédigé par Benoit BAUDONNIERE

Du même partenaire

Défense et Sécurité

Révolution numérique : vers une armée numérique ?

Mis en ligne le 10-04-2018 13:39:44

Par Erwan Rolland

Source : CHEM

Défense et Sécurité

La défense du territoire européen, enjeu de la décennie à venir pour la France?

Mis en ligne le 07-03-2018 13:33:02

Par Marc-Antoine de SAINT GERMAIN

Source : CHEM

Géopolitique

L’avenir du Moyen-Orient : volonté des Puissances et puissance des volontés

Mis en ligne le 07-03-2018 13:38:27

Par Bruno LESCURE

Source : CHEM

Articles de la catégorie Défense et Sécurité

Défense et Sécurité

Révolution numérique : vers une armée numérique ?

Mis en ligne le 19 Dec 2017

Par Erwan Rolland

Source : CHEM

Défense et Sécurité

Où est donc passé le Califat?

Mis en ligne le 19 Dec 2017

Par Alain BAUER

Source : CNAM

Défense et Sécurité

Vers une dissuasion technologique fondée sur les systèmes d'armes autonomes

Mis en ligne le 19 Dec 2017

Par Thierry BERTHIER

Source : CREOGN

Défense et Sécurité

Nos partenaires

 

afficher tout