Enjeux et perspectives de la France en Asie du Sud-Est : analyse au travers des conflits territoriaux en mer de Chine

Mis en ligne le 08-12-2017 14:08:50

Parution le 01-12-2017 / Source : CSFRS

Jérémy BACHELIER

Officier de marine Marine nationale voir le profil

Cet article met en lumière, notamment au travers des conflits territoriaux en mer de Chine, l’importance croissante de cette région pour l’avenir de l’Union Européenne et de la France. L’auteur livre un plaidoyer argumenté pour la définition d’une véritable politique asiatique de la France, alors qu’à un flou stratégique américain fait écho l’affirmation des ambitions chinoises.

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Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas le CSFRS.

Les références originales de ce texte sont: Jérémy Bachelier, « Enjeux et perspectives de la France en Asie du Sud-Est : analyse au travers des conflits territoriaux en mer de Chine », Article tiré du mémoire qui a reçu le Prix de la réflexion stratégique, novembre 2017.

Le mémoire peut être visionné sur le site du CSFRS.

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Enjeux et perspectives de la France en Asie du Sud-Est : analyse au travers des conflits territoriaux en mer de Chine

 

« The Mediterranean is the ocean of the past, the Atlantic is the ocean of the present, and the Pacific is the ocean of the future » John Hay, Secrétaire d’état des états-Unis (1898-1905)

 

Préambule

Le président Xi Jinping ne ménage pas ses efforts pour présenter la Chine comme le champion du libre-échange et du multilatéralisme. Les experts affirment que Pékin cherche à présenter la Chine sur la scène internationale sous les traits d’une grande puissance responsable afin de conférer une crédibilité accrue à son concept de « neutralité du régime ». Ce concept implique une déconnexion entre les bonnes pratiques sur la scène internationale et la politique intérieure, ce qui légitime l’autoritarisme et discrédite l’idée selon laquelle une politique étrangère libérale doit nécessairement émaner d’un régime démocratique. Cette attitude relève sans doute d’une certaine hypocrisie si l’on tient compte des violations des droits de l’Homme, de son expansionnisme agressif en mer de Chine, et du protectionnisme d’État sur certains secteurs de son marché intérieur. Néanmoins, la défense de la mondialisation de la part de la Chine est d’autant plus compréhensible que le libre-échange en vigueur depuis les années 1980 est plus que jamais menacé par la montée du protectionnisme populiste de l’Occident. Le libre-échange mondialisé a en effet permis à une grande partie de l’Asie du Sud-Est de connaître une forte croissance économique. Même à présent que son économie ralentit et subit une mutation, la Chine dépend de manière vitale du libre-échange international et ouvert afin de soutenir sa croissance, sur laquelle repose la légitimité du régime communiste. Par conséquent, les autorités chinoises ont récemment exprimé leur volonté d’accélérer le projet « One Belt, One Road », ou « Nouvelle route de la soie ». Ce projet comporte un investissement massif en infrastructures, afin de relier la Chine au reste du continent eurasiatique et renforcer ainsi sa présence sur les principales routes commerciales, maritimes et terrestres.

L’Asie du Sud-Est devient ainsi progressivement beaucoup plus proche de nous qu’on ne peut le croire. Penser l’Asie du Sud-Est, c’est dorénavant penser le monde de demain. C’est mieux connaître « l’Autre » mais un Autre qui se rapproche et avec lequel on se doit plus que jamais d’interagir. L’Asie du Sud-Est se rapproche également de nous parce qu’elle participe à l’émergence d’institutions communes avec le Moyen-Orient et l’Afrique, susceptibles de peser sur nos intérêts, notamment ultra-marins. Il nous faut donc apprendre à ne pas voir l’Asie du Sud-Est uniquement au travers du prisme de ses rivages avec l’océan Pacifique.

 

L’Asie au coeur de la mondialisation

Le processus de mondialisation s’est traduit dans les faits par l’augmentation – en volume et en valeur – des flux numériques et de marchandises empruntant les voies sous-marines (câbles), maritimes et terrestres, dont le contrôle revêt dorénavant une importance stratégique. L’extension des réseaux d’information ainsi que la multiplication des traités de libre-échange ont élargi les espaces de compétition, alors même que les forces armées des États européens, asiatiques et océaniens se côtoient désormais, avec celles des États-Unis, dans un vaste espace allant de l’Afrique à l’Extrême-Orient. L’Asie du Sud-Est est dorénavant le cœur battant du monde économique et commercial, impliquant depuis près de 20 ans d’importants changements dans l’architecture de sécurité en mer de Chine méridionale. Aire au succès économique retentissant, résiliente à la crise, dotée d’un marché de plus de 600 millions d’habitants, demain comparable en taille à l’Union européenne (UE), cœur du commerce globalisé, regorgeant de ressources naturelles, l’Asie du Sud-Est, qui fabrique une bonne partie de la croissance mondiale, est aussi au cœur du débat stratégique actuel et des rivalités de puissance, cristallisées en mer de Chine méridionale par l’affirmation croissante des revendications chinoises, dans un contexte de « course aux armements ».

Agrégées, les dix économies d’Asie du Sud-Est forment la 4ème puissance économique mondiale, attirent des dizaines de milliards d’investissements étrangers chaque année, consomment, avec des classes moyennes qui se comptent désormais en centaines de millions, investissent, avec mille milliards d’euros d’infrastructures qui seront construites dans les dix prochaines années, et s’affirment, de plus en plus, comme des acteurs globaux sur la scène internationale. Par la multiplication des accords de libre-échange, des investissements directs et des déplacements officiels de leurs dirigeants, les puissances occidentales et émergentes s’y pressent. Ce faisant, la menace pesant sur la liberté de manœuvre militaire, le droit international de la mer et la stabilité en Asie du Sud-Est constitue un risque croissant pour les intérêts européens et français dans une région dorénavant essentielle à leur croissance économique, d’autant plus que la situation sécuritaire s’y est considérablement dégradée depuis 2009.

 

L’Asie du Sud-Est, « pré-carré » naturel de la Chine

L’Asie du Sud-Est assiste depuis près de vingt-ans à l’émergence économique, commerciale, financière et militaire d’un pays, la Chine, qui a su en peu de temps combler son retard pour devenir un acteur incontournable de l’Asie, et plus largement du rapport de forces géopolitique mondial. La Chine a fait le pari d’acquérir ses galons de puissance asiatique au moyen d’un long et difficile apprentissage des standards diplomatiques internationaux à une période où sa politique intérieure semblait s’essouffler aux yeux d’un peuple alors en quête de nouvelles perspectives et de nouveaux idéaux[1]. Pourtant, le réveil chinois fait dorénavant craindre le pire à la plupart de ses voisins qui, soucieux de leurs propres intérêts, assistent chaque jour à de nouvelles démonstrations de puissance de la part de Pékin qui veut atteindre en un minimum de temps un certain nombre de résultats tangibles sur des sujets tels que la construction régionale en Asie du Sud-Est, l’accélération de l’intégration économique initiée depuis 1997 et la crise financière survenue dans cette région, ainsi que sur la reconfiguration régionale au travers du prisme de l’équilibre stratégique.

La Chine souhaite prendre part à la construction d’une Asie nouvelle, afin de redorer une image ternie depuis les répressions des manifestations de la place de Tian’anmen à Pékin en 1989[2], et ainsi lui assurer un environnement plus stable et favorable à sa soif de paix, de sécurité et de développement économique[3]. Les objectifs de Pékin en Asie du Sud-Est sont cependant ambitieux, si bien que plusieurs pays de la région se sentent dorénavant menacés. Outre le fait que la région d’Asie du Sud-Est est devenue le « pré-carré » naturel de la Chine, cette région voit de nouveaux rapports de force cohabiter autour du même espace vital, la mer de Chine méridionale, dotée d’assez faibles ressources halieutiques et énergétiques mais devenue un axe de transit international majeur avec le transit de près de 25% des marchandises mondiales. Pour reprendre une expression de M. François Gipouloux[4], cette « diterranée asiatique » exerce donc un rôle central dans les préoccupations géostratégiques de la région.     

Le cœur des conflits régionaux réside dans les revendications territoriales, essentiellement chinoises, sur des archipels d’îles des mers de Chine. La politique de Pékin y est particulièrement agressive, à l’instar du comportement belliqueux des pêcheurs dits « patriotiques »[5], de ses garde-côtes et de sa marine hauturière. Elle s’appuie sur une doctrine maritime explicitement expansionniste, que ce soit en mer de Chine (stratégie de la première et de la seconde chaînes d’îles[6] ) ou, plus récemment, en océan Indien (stratégie dite du « collier de perles »[7] ). Le premier élément de changement dans les paramètres de sécurité maritime en mer de Chine méridionale est donc bien le durcissement de la position chinoise. Sujet à débat depuis plusieurs années, cette omniprésence croissante est perçue de manière conflictuelle par ses voisins d’Asie du Sud-Est. Ces pays, qui se sont jusqu’à présent cantonnés à un positionnement prudent, semblent de plus en plus enclins à opposer une résistance farouche et armée à l’expansion de la puissance chinoise. Tous se sont d’ailleurs récemment lancés dans d’ambitieux programmes de renforcement de leur puissance navale. Cette transformation rapide de l’équilibre militaire fait de la mer de Chine méridionale un environnement de plus en plus concurrentiel, que la récente décision de la Cour permanente d’arbitrage (CPA) de l’ONU sur le conflit territorial entre les Philippines et la République populaire de Chine (nommée simplement Chine dans le reste du mémoire) a accentué sur le plan diplomatique[8]. Si les vecteurs de tensions semblent se multiplier, les obstacles et les moyens de contrôler l’escalade sont, pour leur part, fortement mis à l’épreuve.

Dans ce véritable jeu de GO, la Chine occupe une place essentielle. Du fait de l’accroissement spectaculaire de son poids économique depuis les réformes menées par le président Deng Xiaoping à la fin des années 70, elle entend effectivement jouer un rôle de premier plan et revendiquer le statut de puissance régionale prédominante. Mais l’importance pour la Chine de développer une stratégie de puissance dans ses abords immédiats doit aussi être abordée comme l’expression d’une ambition mondiale allant bien au-delà du contrôle de ses eaux et de la mer de Chine méridionale. En découlent des stratégies et des modalités de mise en œuvre qu’il est nécessaire d’analyser et dont les résultats peuvent déjà être observés. La Chine semble ainsi résolue – sinon à dicter ses propres conditions au reste du monde – à au moins utiliser à son avantage une vaste palette d’outils diplomatiques, militaires et économiques pour imposer sa propre volonté.

 

Un risque de déclassement de l’UE et de la France

 Le commerce européen en provenance ou en direction de l’Asie du Sud-Est passe essentiellement au travers du carrefour maritime de la mer de Chine méridionale et représente près de 70% du fret à destination de l’Europe. L’UE et la France y ont établi pêle-mêle des partenariats stratégiques avec de nombreux pays d’Asie du Sud-Est et la région est aujourd’hui la priorité stratégique et militaire de l’administration américaine, célébrée par le fameux « rebalancing » asiatique théorisé par Hillary Clinton. Les évolutions qui opèrent en Asie du Sud-Est ne resteront dans tous les cas pas sans incidence sur les perspectives de l’UE et de la France en termes de sécurité et de prospérité. En effet, alors que l’Asie est devenue le premier partenaire commercial de l’UE, toute escalade des tensions en mer de Chine méridionale serait susceptible de porter gravement atteinte aux intérêts économiques et commerciaux de l’UE, comme de la France – 6ème exportateur et 5ème investisseur mondial. Plus largement, dans un monde irréversiblement globalisé et interconnecté, la France et l’UE se doivent dorénavant d’établir une stratégie commune dans cette région du monde et se positionner comme force de négociation et de compromis – en particulier si elles veulent continuer à jouer, demain, un rôle dans la future forme de gouvernance du monde – dont le centre sera inéluctablement recentré plus à l’Est.

L’attention portée par la France et l’UE – qui confine souvent à une forte inquiétude – se restreint essentiellement aux incidents qui impliquent la Chine et d’autres puissances régionales, ou les États-Unis, sur fond de revendications territoriales et d’accès aux ressources naturelles. Cette attention est évidemment liée à l’importance primordiale de cette zone pour l’économie et la sécurité du monde. Pour autant, l’UE et la France ne prennent ni position ferme ni ne participent concrètement aux négociations régionales liées à ces problématiques territoriales – l’actuel président du Conseil européen M. Donald Tusk préconisant même une certaine neutralité de la part de l’UE dans cette région du monde. Pourtant, les responsabilités de la France au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies (CSNU) l’obligent à un certain dynamisme diplomatique et politico-militaire dans cette zone du monde. La politique de défense française en Asie-Pacifique témoigne, en apparence, d’une certaine volonté d’engagement de la France à développer avec les États de la région des interdépendances utiles ainsi que des actions conjointes au bénéfice de la sécurité. En juin 2016, à l’occasion de la 15ème édition du Shangri-La Dialogue[9], organisé annuellement par l’International Institute for Strategic Studies à Singapour, M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense français, avait ainsi proposé la mise en place d’une coordination de toutes les forces maritimes européennes en mer de Chine. Il convient pourtant de rester prudent sur la mise en œuvre réelle de telles annonces, d’autant qu’avec le projet d’infrastructure de transport et d’énergie pan-eurasienne « une route, une région » (OBOR), les responsables politiques de l’UE décrivent aujourd’hui encore la Chine comme LE partenaire géostratégique clé de l’UE.

Sous la présidence de Xi Jinping, la Chine semble d’ailleurs déterminée à renforcer sa coopération avec l’UE[10]. Ces mutations géopolitiques offrent à l’UE une possibilité réelle d’augmenter sa présence stratégique en Asie. L’UE avait déjà répondu au « pivot vers l’Asie » d’Obama en organisant son propre « pivot » à travers des accords commerciaux bilatéraux et multilatéraux avec de nombreux pays de la région, et par une coopération accrue avec des organisations comme l’ASEAN. Au cours de la dernière décennie, l’UE est parvenue à construire une présence stratégique non négligeable en Asie.[11] En se positionnant comme un partenaire indispensable pour les pays dans la région, l’UE devient de plus en plus présente dans la partie du monde la plus dynamique sur le plan économique.

Le monde occidental, singulièrement l’UE, est pour la première fois depuis le XVème siècle, dans une « phase de déclin relatif accéler »[12]. Alors que la préface du Livre blanc sur la Défense et la Sécurité́ nationale (LBDSN) de 2013 par le Président de la République évoque de « nouvelles évolutions stratégiques », nous n’assistons pas à un simple « rééquilibrage des économies [émergentes] », mais à un basculement bien plus large du centre de gravité́ mondial. La crise financière et économique initiée en 2007 n’est qu’un accélérateur de cette tendance de fond, d’ailleurs reconnu comme telle dès 2012 par la Direction des Affaires stratégiques (DAS, ex-DGRIS)[13], qui parlait déjà en 2012 d’un véritable « risque de déclassement de l’Europe »[14].

Le LBDSN de 2013 reconnaît bien l’importance croissante du continent asiatique. Principal foyer de croissance du monde, la région Asie du Sud-Est est en effet l’une des régions où les risques de tensions et de conflits sont considérés comme les plus élevés, notamment du fait d’une course effrénée aux armements et du retour en force des puissances navales, reflets des antagonismes qui divisent ce continent et tout particulièrement les pays riverains de la mer de Chine méridionale. C’est d’ailleurs en soulignant ce risque d’instabilité́ que le LBDSN reconnaît implicitement que la prospérité́ de la France est inséparable de celle de l’Asie. Pour autant, aucune stratégie nationale propre à l’Asie-Pacifique n’y est pas concrètement mentionnée. Une nouvelle impulsion semble pourtant nécessaire dans un contexte géopolitique souvent comparé à l’Europe de 1914, marqué par une rivalité entre Chine et États-Unis. Il existe d’évidence une opportunité pour la France, qui dispose de liens profonds avec la Malaisie et d’un partenariat stratégique avec de nombreux pays, dont Singapour, l’Indonésie et le Vietnam. Avec une spectaculaire inversion – à son avantage – de la relation de dépendance économique avec l’Occident, l’Asie du Sud-Est émergente est le creuset des évolutions géopolitiques actuelles, et notamment de la remise en cause des principes « occidentaux » du droit international (liberté de circulation en mer, notamment…).

Avec l’ASEAN, la France partage une vision commune des relations internationales. Pourtant, la présence des entreprises françaises reste largement en-deçà de son potentiel. Les récents rapports parlementaires constatent ainsi qu’à tous points de vue (économique, politique, stratégique), les relations de la France avec les pays de l’ASEAN n’épuisent pas leur potentiel. Alors que le montant de nos exportations vers cette zone est comparable à celui des exportations françaises en direction de la Chine, alors que le nombre d’entreprises françaises présentes (1500) y avoisine celui que nous avons en Chine, la part de marché française globale plafonne à 1.5 %, reflet d’un déficit de présence (Indonésie), ou de rapports déséquilibrés (2 milliards de déficit commercial avec le Vietnam). Il y a donc un coût à ignorer plus longtemps une région où se fabriquent la croissance et les opportunités économiques de demain.

 

La mer de Chine, alerte économique de l’Europe

La mer de Chine méridionale est une voie maritime de premier ordre pour les échanges commerciaux de l’Europe, notamment pour le transport des conteneurs. Le flux maritime en mer de Chine représente en effet près de 70% des échanges européens en produits manufacturés. La liberté de navigation y est donc essentielle. L’Asie du Sud-Est représente en 2016 plus de 10% des 24 G€ des exportations européennes et plus de 15% des 21 G€ des importations. Les ventes d’équipements de défense français en Asie sont également en forte croissance (près de 25 % en 2015 et 2016 contre 12 % sur la période 1998-2002), principalement avec l’Australie, l’Inde, la Malaisie et Singapour. Outre l’excellent positionnement de l’industrie de défense française[15], la bonne coopération militaire avec un grand nombre de pays de la région est notable[16] et souvent jalousée par les partenaires européens de la France. Cependant, ces éléments risquent d’entrer en contradiction. Comme le souligne François Godement, le fait d’être devenu un fournisseur d’armes et d’équipements militaires auprès de l’Asie – avec un engagement à long terme – créé une responsabilité française en cas de conflit. Pour M. Fabius, alors Ministre des Affaires étrangères, « il faut au maximum éviter les conflits. Il y a des potentialités de conflits dans cette partie du monde, en lien avec ce nous appelons la mer de Chine du Sud. Nous n’avons pas à trancher entre les uns et les autres. S’il y a différend, il faut le régler selon le droit international et pacifiquement ».

Il s’agit évidemment des intérêts économiques français, mais également de la sécurité de nos citoyens présents en Asie. La France a en effet le devoir d’assurer la protection de ses ressortissants expatriés, dont le nombre a augmenté de 220 % au cours des vingt dernières années, avec près de 1,2 millions de touristes chaque année, en augmentation constante. La France doit donc soutenir avec force la conclusion rapide des négociations visant à l’établissement d’un Code de conduite en mer de Chine méridionale, conformément à la Déclaration sur le code de conduite (DOC) adoptée à Phnom Penh en 2002. La France doit encourager et soutenir le développement de coopérations concrètes en matière de gestion commune des eaux dans la région, notamment pour la protection de l’environnement marin.

S’il est évident de dire que la France n’est à ce jour pas un acteur de premier plan dans la région, cette situation n’est pas une faiblesse mais une opportunité : celle de pouvoir jouer un rôle d’intermédiaire, de facilitateur, voire de médiateur au service de ses propres intérêts.

Le « pivot » vers l’Asie devrait sans nul doute devenir une orientation stratégique structurante de la politique étrangère de la France de l’actuel quinquennat. Cette région devrait poursuivre sa croissance économique au cours de ce que certains observateurs définissent comme « le siècle de l’Asie ». La présence stratégique de la France au travers de ses territoires ultra-marins la place dans une position idéale pour mener à bien cette tâche. La mise en place d’une « relation spéciale » étroite avec la seule Chine irait pourtant à l’encontre des valeurs démocratiques fondamentales de la France, compte tenu des atteintes aux droits de l’Homme de Pékin, de sa politique étrangère agressive ou encore de la censure interne de plus en plus autoritaire. Pour toutes ces raisons, la meilleure politique pour la France consiste à trouver un équilibre délicat entre la Chine et les pays membres de l’ASEAN. Ce « pivot » doit contenir une dimension politique, stratégique, économique, environnementale et sécuritaire.

 

Conclusion

La préservation de la stabilité et de l’architecture régionale de la sécurité en Asie présente un intérêt majeur pour la France et pour sa sécurité. L’arrivée au pouvoir du nouveau président de la République française, Emmanuel Macron, coïncide avec une multitude de défis, mais aussi d’attentes, en matière de politique étrangère. En Asie-Pacifique, ces tendances sont amplifiées par l’importance croissante de cet ensemble régional. Plus que jamais, il conviendra de définir une politique asiatique de la France, en phase avec les intérêts français et conforme aux enjeux considérables et dans tous les domaines que l’Asie impose. Le chantier doit être ouvert sans tarder, les perspectives étant très larges. La stabilité en Asie du Sud-Est, la liberté de manœuvre militaire et le droit international de la mer sont aujourd’hui menacés, pouvant à terme porter atteinte aux intérêts français au cœur d’une région qui constitue aujourd’hui le principal moteur de la croissance mondiale. L’exercice régulier du droit de circulation navale et aérienne régulièrement mis en œuvre par la marine nationale permet d’adresser un message de fermeté sans excès de provocation envers la Chine, et est essentiel tant pour permettre le bon déroulement d’éventuelles opérations civilomilitaires ou d’évacuations de nos ressortissants que pour la stabilité de la région. La conduite française vis à vis de la Chine doit par ailleurs répondre aux principes de fermeté dans l’application du droit international, mais parallèlement faire preuve de transparence, de prévisibilité et lisibilité dans le cadre des relations diplomatico-militaire entretenues avec les pays riverains de la mer de Chine méridionale. Depuis 2012, lors des sommets du Shangri-La-Dialogue auxquels le ministre de la Défense français a toujours participé, ont été successivement souligné que « la liberté des mers et la sécurité maritime »[17] est une priorité, que « la liberté de circulation sur les mers doit être pleinement assurée, conformément au droit international »[18] et qu’il revient de souligner « l’importance toute particulière des principes de liberté de navigation et de circulation aérienne, auxquels la France est profondément attachée »[19], ceci dans une volonté manifeste de rassurer les pays ayant des différends territoriaux avec la Chine.

Dans la configuration géopolitique actuelle, la présence stratégique d’autres puissances politicomilitaires que les Etats-Unis et la Chine constituerait pour les pays de l’ASEAN au moins une opportunité – au mieux une nécessité. La France a la capacité d’imposer le respect de ses intérêts et de peser dans les équilibres du monde. Elle pourrait probablement profiter de l’actuel flou stratégique des Etats-Unis pour prendre des initiatives remarquées sur la scène régionale. Il ne s’agit pas de satisfaire une forme de nombrilisme français, l’enjeu est avant tout d’équilibrer la charge de la sécurité transatlantique, de faire face avec autorité aux menaces grandissantes qui gravitent dans notre voisinage immédiat, et de prendre conscience du rôle de la France dans la zone « pivot » de l’Asie-Pacifique[20]. Cet environnement géostratégique est favorable à l’UE, et à la France en particulier, et doit permettre d’assumer un rôle croissant sur la scène internationale pour ainsi donner corps à une nouvelle forme de Défense européenne.

Les dirigeants de la France et de l’UE doivent donc pouvoir se positionner clairement vis-à-vis de pays asiatiques inquiets de l’omniprésence et de l’omnipotence grandissantes de la Chine dans son voisinage immédiat, pour progressivement devenir une nation concernée et utile, indissociable de l’acteur économique et commercial de premier plan qu’elle aspire à devenir dans cette région. La nécessité d’une présence renforcée de la France en Asie, aux côtés de l’ASEAN, n’est pas idéologique mais basée sur une conviction, celle qu’elle doit renforcer son rôle en Asie si elle veut exister dans la future gouvernance du monde.

 

References   [ + ]

1. CABESTAN Jean-Pierre, « La politique internationale de la Chine : entre intégration et volonté de puissance », Paris, Presse de Sciences Po, Collection Références : mondes, 2010, 460 p.
2. Les manifestations de Tian’anmen se déroulèrent entre le 15 avril 1989 et le 4 juin 1989 sur la place Tian’anmen à Pékin. Elles se sont conclues par une vague de répression, parfois englobée sous l’expression de massacre de la place Tian’anmen. Elles prirent la forme d’un mouvement d’étudiants, d’intellectuels et d’ouvriers chinois, qui dénonçaient la corruption et demandaient des réformes politiques et démocratiques.
3. TERTRAIS Hugues (dir.), « La Chine et la mer : sécurité et coopération régionale en Asie orientale et du Sud-Est », Paris, L’Harmattan, 2011, 222 p.
4. GIPOULOUX François, « La Méditerranée asiatique : villes portuaires et réseaux marchands en Chine, Japon et en Asie du Sud-Est, XVIème-XXIème siècle », Paris : CNRS éd., 2009, Réseau Asie, 480 p.
5. Travaux d’Andrew S. Erickson sur les Little blue men, Chinese Naval Shipbuilding: An Ambitious and Uncertain Course (Studies in Chinese Maritime Development), Naval Institute Press, janvier 2017, 376 pages.
6. La première ligne est celle dite des « neufs traits », la seconde est une ligne tracée du nord de la Papouasie-Nouvelle Guinée jusqu’au sud du Japon en passant par l’île de Guam.
7. Stratégie qui consiste en un jeu d’alliances et d’influences avec des pays riverains de l’Océan indien pour se constituer des points d’appui militaires et/ou commerciaux. Ce jeu comporte des tensions importantes comme celui que la Chine et Inde se livrent en Birmanie ou au Vietnam.
8. Après la perte de contrôle du Scarborough reef, les Philippines ont déposé en 2013, de manière unilatérale, une plainte contre la Chine en ayant recours à la CPA, compétente pour statuer sur l’application de la Convention des Nations-Unies sur le Droit de la Mer. La CPA a ainsi décidé dans son verdict que la revendication chinoise de « droits historiques » suivant une délimitation en « neuf traits » était juridiquement infondée, qu’aucune des îles habitées de l’archipel des Spratley ne pouvait, dans les conditions actuelles d’occupation, recevoir le qualitatif juridique d’île (et donc générer des eaux territoriales et une quelconque ZEE) et que les actions chinoises avaient à plusieurs reprises violé les droits souverains des Philippines et que Pékin n’avait à aucun instant respecté les obligations incombant à un état dans le cadre d’une procédure de règlement d’un différend.
9. Le Shangri-La Dialogue est forum inter gouvernemental annuel sur le thème de la sécurité qui regroupe en particulier les ministres de la défense des 28 Etats de la zone Indo-Pacifique. Il est organisé depuis 2002 par le Think-Tank IISS (International Institute for Strategic Studies).
10. États-Unis tels que l’UE. Du point de vue européen, le semi-isolationnisme de Trump remet en question la viabilité de l’alliance atlantique au cours des prochaines années, rendant plus que jamais nécessaire le besoin de trouver des alternatives en renforçant la coopération avec d’autres régions du monde. Voir : SCIMIA E., « Will China and the EU team up against Trump? », Asia Times, 7 mars 2017
11. Casarini N., « The European pivot », European Union Institute for Security Studies, mars 2013
12. ZAKARIA Fareed, The Post American World and the Rise of the Rest, 2008, Penguin Books, London, 292 pages, p 1-2.
13. « Le basculement des équilibres géopolitiques vers l’Asie constitue désormais, et plus encore depuis la crise économique et financière mondiale de 2008, la mutation politico- stratégique la plus déterminante ». Horizons Stratégiques, DAS, mars 2012, p.30
14. Livre blanc sur la Défense et la Sécurité́ nationale, Direction de l’information légale et administrative, Paris, 2013, 159 pages, p. 24
15. Salons de l’armement en Australie, à Singapour, en Malaisie, en Indonésie et au Japon
16. Malaisie, Australie, Japon, Inde et Singapour (Réseaux et télécommunications de défense et entraînement des forces aériennes)
17, 18. LE DRIAN JEAN-YVES, Ministre de la défense, Discours pour le Shangri-La Dialogue, Singapour, 3 Juin 2012, http://discours.viepublique.fr/notices/123001067.html
19. LE DRIAN JEAN-YVES, Ministre de la défense, Discours pour le Shangri-La Dialogue, Singapour, 2 juin 2013, http://www.defense.gouv.fr/sallede-presse/nar/discours-du-ministre-pour-le-shangri-la
20. FABIUS LAURENT, Ministre des Affaires étrangères et du développement international, Discours de Laurent Fabius à l’ASEAN au centre de commandement de Jakarta, 2 août 2013, http://www.ambafrance-laos.org/Speech-by-Laurent-Fabius-at-the

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