Il y a 50 ans, le lancement du Redoutable, le premier sous-marin nucléaire français

Mis en ligne le 04-07-2017 11:45:44

Parution le 01-03-2017 / Source : Union-IHEDN/Revue Défense

Philippe WODKA-GALLIEN



Cet article revient sur le formidable défi stratégique, technologique et humain associé au lancement en 1967 du premier Sous-marin Nucléaire Lanceur d’Engins (SNLE), le Redoutable.

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Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas le CSFRS.

Les références originales de ce texte sont: Philippe Wodka-Gallien, « Il y a 50 ans, le lancement du Redoutable, le premier sous-marin nucléaire français », Chronique de la dissuasion, mars – juin 2017.

Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être visionnés sur le site de l’Union-Ihedn.

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Il y a 50 ans, le lancement du Redoutable, le premier sous-marin nucléaire français

 

Le Redoutable est le premier SNLE français. Sa fabrication est décidée le 2 mars 1963 au titre de la Loi de Programmation Militaire 1960/1964. Le défi est tel qu’il faut une organisation intégrée. Son nom : Cœlacanthe. Créée au sein de la nouvelle DMA (la future DGA), cette structure multidisciplinaire pilote étroitement les travaux confiés à la DTCN maître d’œuvre (aujourd’hui DCNS). La conduite du projet prend en compte les leçons du Q244, sous-marin d’attaque à propulsion nucléaire lancé dans les années 1950, mais qui avait été stoppé faute de maturité technologique en matière de propulsion nucléaire.

Le SNLE vient parachever la triade stratégique française en cours de constitution, aux côtés des bombardiers Mirage IV et des missiles du plateau d’Albion. Anticipant sur la vocation en devenir de la Force océanique stratégique, le 15 février 1965, le général de Gaulle avait déclare devant l’École navale: « La Marine se trouve maintenant et sans doute pour la première fois de son histoire au premier plan de la puissance guerrière de la France, et ce sera dans l’avenir tous les jours un peu plus vrai ». En une décennie, la France atteint le statut de puissance nucléaire crédible, telle est la conclusion de la déclaration des Alliés de l’OTAN, à Ottawa en juin 1974.

Le SNLE : un défi industriel et technologique

L’échec n’est pas une option. A l’été 1968, démonstration est faite par les scientifiques du CEA de la maîtrise de l’explosif thermonucléaire. Tous les programmes sont menés de front et le Général suit de près le nouvel édifice stratégique, celui de l’atome, qu’il veut pour les Français.

Une économie dynamique, 5,3 % en rythme annuel durant les années 60, vient soutenir cette ambition. La France prenant l’option d’un développement souverain de sa dissuasion, le SNLE français fait appel aux ressources technologiques nationales. Mais, à la différence des Américains, des Britanniques et des Soviétiques qui ont opté pour une démarche progressive : des bâtiments d’attaque à propulsion nucléaire, des unités armés de missiles tirés en surface, ou encore des sous-marins diesel porteurs d’engins balistiques.

Brûlant les étapes, la France prend le parti d’un concept entièrement achevé en matière de système stratégique : un sous-marin à propulsion nucléaire porteur de missiles balistiques lancés en plongée. Les défis sont multiples : fiabilité du bâtiment, fiabilité des équipements, et transmissions durcies, sécurité des dispositifs de lancement, discrétion, ou encore performance des systèmes de détection et de défense.

Le défi premier tient au réacteur à eau pressurisée, dit « de 1ère génération ». Son développement passe par un Prototype à terre (PAT), une mission du CEA en son usine de Cadarache. Sa construction est décidée le 18 mars 1960. Sans attendre les matériaux produits par l’usine d’enrichissement de Pierrelatte, le PAT diverge pour la première fois le 14 août 1964 avec l’uranium enrichi fourni par les États-Unis, un geste de Washington obtenu suite à un accord signé en 1959.

Un réacteur fut installé dans un tronçon circulaire de diamètre identique à celui de la coque du Redoutable, le tout étant plongé dans une piscine au centre du CEA à Cadarache. Il est armé par 3 opérateurs, parmi eux, un marin avec qualification d’ingénieur nucléaire. En cas d’arrêt du réacteur, le bâtiment dispose alors de batteries électriques et de moteurs diesel de secours. Par ailleurs, une maquette en bois échelle 1 de section du sous-marin dans l’Arsenal de Cherbourg aide au développement de ce qui constitue un véritable bâtiment prototype et permet d’intégrer les modifications demandées par l’équipage lors des sorties pour essais.

Après le lancement, les travaux se poursuivent. Le 26 février 1969, le cœur du réacteur diverge pour la première fois. Le 2 juillet, il effectue sa première plongée dans la Manche au-dessus de la Fosse d’Aurigny, avec à bord les ingénieurs participant à sa conception. La coque est dessinée à l’aide de maquettes testées au bassin d’essais des carènes à Paris, et sur modèles réduit à Saint-Tropez. Un tube immergeable à l’échelle participe à la mise au point des dispositifs d’éjection du missile en plongée. Au final, 12 millions d’heures de travail sont nécessaires à son achèvement à Cherbourg.

Sous l’eau, la situation tactique est obtenue par un sonar passif Sintra (maintenant Thales). « Il y eut aussi le défi de la navigation. On a dépensé autant pour le développement des centrales à inertie que pour le Prototype à Terre » se souvient l’Amiral Louzeau, premier commandant du Redoutable. La précision de la navigation est assurée par trois centrales de navigation inertielle Sagem (maintenant Safran), recalées par viseur astronomique. Situées à l’arrière du Poste Central Navigation Opérations, elles sont connectées aux équipements de programmation des missiles. La précision de la frappe repose sur la performance de ce dispositif inédit. Pour mesurer ce défi, trois chiffres : une erreur d’une minute d’angle entraîne un écart d’1 km pour un tir à 3 000 km. Parmi les innovations, on notera des mâts carénés, permettant des observations en surface à immersion périscopique à grande vitesse. Le sous-marin expérimental Gymnote est mobilisé pour la mise au point des missiles et des centrales de navigation.

Premières navigations

Le 25 septembre 1970, le Redoutable quitte Cherbourg pour rallier L’Île Longue et participer à l’achèvement du développement des missiles balistiques. La formation de l’équipage est assurée par la nouvelle École des applications militaires de l’énergie atomique de Cherbourg (EAMEA). A Brest, un simulateur à terre complète la formation et l’entraînement.

La mise au point de la première génération d’engins, le M1, fait l’objet de 4 tirs au Centre d’essais des Landes (CEL) et de 15 tirs depuis le Gymnote, entre le 16 novembre 1968 et le 5 mai 1971. Le 29 mai 1971, en profitant des moyens du CEL, le Redoutable effectue le premier lancement d’un missile. L’essai est suivi d’un second tir le 26 Juin. Le 7 juillet 1971, le vaisseau effectue sa traversée de longue durée, ce qui représente une sortie de 54 jours, ultime étape avant l’admission au service actif. « Quand au bout de trois jours en mer, on s’est aperçu que l’on n’avait plus besoin de remonter, c’était extraordinaire ! Pour cette traversée, les missiles étaient dépourvus de matière fissible. Les essais en mer ont permis de faire tourner les sous-mariniers, et m’ont ainsi permis de former les deux équipages avec un seul bâtiment, puisque nous avions fait le choix de constituer deux équipages, sur le modèle américain, et ainsi assurer une rentabilité maximale. Cette année 1971 a été la plus dure pour moi, car j’avais la mission d’amener le bateau en service actif, tout en formant les équipages. Pour constituer le premier équipage, on a fait la sélection avec le capitaine de frégate Buisson » a raconté l’Amiral Louzeau.

Le Redoutable en mission

Depuis la base opérationnelle de l’Île Longue, le Redoutable, porteur de 16 missiles stratégiques M1 de 2500 km de portée, appareille le 15 janvier 1972, pour sa première patrouille opérationnelle. Ce jour là, la posture stratégique française de dissuasion prend une nouvelle dimension, en donnant au pays une capacité de frappe en second.

Le départ s’effectue en présence du chef d’état major des armées et du chef d’état major de la marine. Armé par deux équipages, un Rouge, un Bleu, le sous-marin assure la mission de dissuasion en mer lors de plongée d’une moyenne de 70 jours, une durée limitée par l’endurance de l’équipage. Certaines plongées sont l’occasion d’exercices de tirs en salve, et ce jusqu’à quatre maquettes.

En avril 1975, il reçoit le nouveau missile M2. Un chantier de rechargement du cœur nucléaire est conduit entre août 1979 et mars 1981, chantier qui lui permet de recevoir le nouveau missile M20, engin qu’il conservera jusqu’à la fin de sa vie opérationnelle. On notera qu’il ne recevra pas le M4 à têtes multiples. Enfin, en avril 1985, il subit un chantier de 17 mois afin de procéder au renouvellement du combustible nucléaire.

En rupture avec les sous-marins diesel, l’équipage dispose d’un confort au meilleur standard : atmosphère régénérée, bannette individuelle, vaste carré, salon de lecture et de détente, production d’eau douce, douches et sanitaires. La propulsion nucléaire apporte aussi un environnement de travail propre. La cuisine dispose de son propre pétrin permettant d’offrir chaque jour pain frais et, le dimanche, des viennoiseries. L’équipage bénéficie également d’un bloc opératoire tenu par un médecin (avec qualification de dentiste), un anesthésiste et un infirmier. Les traditions marines sont respectées à bord : président du carré, nappe et argenterie pour les repas des officiers.

Le Redoutable inaugure 5 autres unités : Le Terrible (1973), Le Foudroyant (1974), L’Indomptable (1977), Le Tonnant (1980), et L’Inflexible (1985) qui dispose, dès sa construction, du missile M4. L’arme sera adaptée aux 4 SNLE précédents. Démontrant une fiabilité remarquable : aucun accident n’a émaillé les patrouilles des bâtiments de la classe Redoutable.

Assurant la continuité de la dissuasion, la FOST reçoit à partir de 1997 une nouvelle famille de quatre SNLE, dits NG pour Nouvelle génération, en remplacement des Redoutable. Le programme SNLE est une réponse par l’exemple à tous les détracteurs jugeant cette ambition hors de portée de la France. Une troisième génération est à l’étude chez DCNS et à la DGA pour 2030. Elle aura pour vocation de célébrer un premier siècle de dissuasion nucléaire française depuis la mer.

Caractéristiques

  • Déplacement : 8045 tonnes (8940 en plongée) Longueur : 128,7 mLargeur : 10,6 m
  • Vitesse : 18 nœuds en surface, 25 nœuds en plongée.
  • Armement : 16 missiles balistiques, 4 tubes lance-torpilles de 535 mm alimentés par 18 torpilles (L-5, F-17) et missiles antinavires à changement de milieu SM-39 Exocet.
  • Equipage : 135 hommes

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