« L’autonomisation du concept de crise » dans le champ de la conflictualité internationale

Mis en ligne le 18-09-2017 10:30:28

Parution le 01-05-2017 / Source : RDN

Thomas MESZAROS



Depuis l’avènement des armes nucléaires, les travaux de Lucien Poirier et de stratégistes américains ont introduit le concept de crise, nécessaire selon eux pour mieux rendre compte de cet état conflictuel, sinon nouveau, en tous cas présentant de facto une logique propre. En s’appuyant sur leurs travaux, l’article « L’autonomisation du concept de crise dans le champ de la conflictualité internationale » de Thomas Meszaros, issu de la RDN, présente une typologie de ce concept de crise et en explore la grammaire interne. Une clarification nécessaire, à l’heure où nous faisons face à un véritable « clair-obscur » stratégique sur la scène internationale.

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Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas le CSFRS.

Les références originales de ce texte sont: Thomas Meszaros, « « L’autonomisation du concept de crise » dans le champ de la conflictualité internationale », Le débat stratégique en revue, n°800, Revue de Défense Nationale, mai 2017.

Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être visionnés sur le site de la RDN.

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« L’autonomisation du concept de crise » dans le champ de la conflictualité internationale

« N’oublie jamais, celui qui croit savoir n’apprend plus ». Pierre Bottero

 

Les apports de Lucien Poirier, Michael Brecher et Jonathan Wilkenfeld à l’étude des crises internationales

Il n’est pas possible de traiter de l’autonomie du concept de crise dans le champ de la conflictualité internationale sans rappeler les travaux fondateurs de Lucien Poirier en France, de Michael Brecher et Jonathan Wilkenfeld outre-Atlantique. Dans cette brève contribution, il s’agira de restituer à ces deux sources originales l’importance qu’elles occupent dans le champ de l’étude des crises internationales.

Entre 1975 et 1976, le général Lucien Poirier dispense au Centre des hautes études militaires (Chem) et au Cours supérieur interarmées, une série de communications sur la stratégie[1]. Ces communications serviront de base aux trois tomes intitulés Stratégie théorique (Poirier, 1987, 1996, 1997). Le 1er supplément du n° 13 de la revue Stratégique, Cahier de la Fondation pour les études de défense nationale, publié en 1982, en constitue une première version sous le titre Essais de stratégie théorique (Poirier, 1982). La 5e partie, intitulée « Éléments pour une théorie de la crise », reprend les communications précédemment dispensées au Chem et au Cours supérieur interarmées. Elles sont les fruits d’une réflexion engagée par Lucien Poirier dans les années 1960 dans le cadre du suivi qu’il assurait d’un contrat entre l’Institut français de stratégie, fondé par le général Beaufre, et le Centre de prospective et d’évaluations. Son objectif était alors de « penser une stratégie pour la France », en l’occurrence une stratégie nucléaire répondant aux contraintes imposées par le système international bipolaire. Cette réflexion stratégique donnera naissance au concept de dissuasion, inspiré du concept américain de représailles massives. La stratégie française de dissuasion dite du faible au fort, dont Lucien Poirier a été l’un des instigateurs, est la conséquence d’une nécessaire révolution stratégique, perçue par l’amiral Castex dès la fin des années 1950, engendrée par l’apparition du feu nucléaire.

C’est dans ce contexte qu’il a également engagé une réflexion sur les crises internationales. Sa portée est stratégique. La crise de Cuba, en 1962, a été un événement décisif. Elle consacre « l’autonomisation du concept de crise » c’est-à-dire l’acte de naissance d’une pensée spécifiquement dédiée aux crises internationales (Poirier, 1982, p. 315). Certes, le fait crise n’apparaît pas avec le feu nucléaire mais l’intérêt porté à ce phénomène se manifeste avec la multiplication des crises qui se produisent durant la guerre froide et qui sont la conséquence de l’état de « paix impossible et guerre improbable » du système international. Cet état « a valorisé deux modes stratégiques, la dissuasion et l’action indirecte » (Aron, 1946, p. 26 ; Poirier, 1982, p. 315 ; 1983, p. 82). Si la dissuasion nucléaire a permis de limiter le risque de confrontation militaire directe entre les deux Grands, elle a favorisé le développement de stratégies indirectes à l’origine de la multiplication des crises. En définitive, l’arme nucléaire a été, et demeure encore à l’âge post-guerre froide, un facteur de crise. Pour Lucien Poirier, l’autonomisation de la crise a ouvert une voie encore inexplorée dans la discipline stratégique, en particulier dans la stratégie du conflit. Elle a généré une effervescence intellectuelle autour de ce phénomène pour mieux le comprendre, en réduire les dangers et en exploiter les opportunités.

Cette volonté de compréhension impose une prise de distance de la crise par rapport à la guerre. Crise et guerre, cas particuliers du conflit entendu comme concept englobant, ne doivent pas être confondues. Si la crise initie bien un état conflictuel de plus ou moins longue durée, qui rompt avec la paix, état d’équilibre, elle ne débouche pas nécessairement sur la guerre, état de conflit ouvert, passage à la violence armée. Avec l’avènement du feu nucléaire, la crise n’est plus considérée uniquement comme une phase introductive à la guerre. Elle est devenue un être stratégique autonome, avec sa grammaire. Une forme hybride de conflictualité, à l’image du système international, « le moment critique où l’histoire hésite entre la transformation irréversible et la pérennité de l’ordre des choses » (Poirier, 1982, p. 321)[2].

Le projet International Crisis Behaviour développé depuis les années 1970 par Michael Brecher et Jonathan Wilkenfeld rejoint les constatations formulées en France par Lucien Poirier (Brecher, Wilkenfeld, 2000). Leur « modèle unifié » réunit approche situationnelle, relative à l’acteur (bottom-up), et structurelle, relative au système (top-down). Il appréhende les crises en fonction de deux niveaux : d’une part un niveau subjectif et individuel, la crise de politique étrangère (foreign policy crisis)[3], d’autre part un niveau systémique et objectif, la crise internationale (international crisis)[4]. Pour Brecher et Wilkenfeld, les crises sont le produit de changements dans l’environnement interne et international des États qui produisent des transformations dans leurs perceptions et leurs comportements, ce qui en retour met à l’épreuve le système international.

La crise n’est pas la guerre parce que l’idée même de crise implique un « accroissement de la probabilité de guerre » et exclut per se la guerre. Elle suppose comme « pivot perceptuel » l’augmentation de la probabilité du risque de guerre, ce qui d’emblée distingue les deux notions et introduit un changement d’ordre qualitatif (perception du passage d’un niveau faible, à un niveau normal, élevé ou très élevé de risque de guerre). Une crise peut déboucher sur la guerre ou au contraire, ce qui se produit le plus souvent, ne pas aboutir à une guerre. Une crise peut également se produire dans une guerre (intra-war crisis), elle est alors synonyme de bifurcation dans une succession d’événements (introduction d’un nouvel acteur, perte du contrôle d’un point stratégique ou d’une bataille décisive), aggravation de la violence (utilisation d’armes non conventionnelles, génocide). Une crise peut aussi se dérouler dans le cadre de conflits prolongés (protracted conflicts), « interactions hostiles qui s’étendent sur des longues périodes temporelles avec des déclenchements sporadiques de guerres ouvertes qui fluctuent en fréquence et en intensité » (Azar, Jureidini, McLaurin, cités dans Brecher, Wilkenfeld, 2000, p. 6). Si elle ne se déroule pas dans le cadre d’un conflit prolongé, elle entre alors dans le cadre plus large des conflits internationaux.

Le concept de « conflit international » utilisé par Michael Brecher et Jonathan Wilkenfeld se rapproche de celui de « différend international » employé par Jean-Louis Dufour. Selon lui, « la crise et la guerre représentent deux sous-catégories d’un phénomène plus large, le différend international » (Dufour, 2004, p. 21-23). Il distingue ainsi : les différends internationaux sans crise, ni guerre ; les crises internationales qui ne débouchent pas sur la guerre ; les crises internationales qui débouchent sur la guerre ; la guerre (conflit armé). Contrairement à Michael Brecher et Jonathan Wilkenfeld, il estime qu’il est erroné de penser qu’une crise puisse se dérouler dans la guerre car cela en revient à confondre « “crise” et “situation de crise”, c’est-à-dire une crise internationale caractérisée et des difficultés passagères, éventuellement dramatiques, survenues dans le cadre d’une guerre » (Dufour, 2004, p. 23). En revanche, il considère qu’une « guerre constitue souvent une crise pour un pays tiers non impliqué directement et immédiatement mais qui pourrait l’être à des titres divers lors du développement ultérieur du conflit considéré » (Dufour, 2004, p. 23).

Si l’on accepte l’hypothèse de Brecher et Wilkenfeld, on obtient la typologie suivante. Certaines crises se déroulent dans des conflits prolongés et dans le cadre de guerres, elles sont alors décisives (l’entrée en guerre des États-Unis en 1917, la défaite allemande lors de la bataille de Stalingrad en 1942-1943, les bombardements américains sur Hiroshima et Nagasaki en 1945). D’autres débouchent sur des guerres (l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand en 1914, l’invasion des Sudètes par Hitler en 1938, l’offensive Serbe contre l’UCK au Kosovo en 1998, la sécession de l’Ossétie du Sud en 2008). D’autres encore se déroulent dans le cadre de conflits prolongés mais ne se produisent pas dans le cadre de guerres ou ne débouchent pas sur des guerres (le blocus de Berlin en 1948, la crise des missiles de Cuba en 1962, la crise de Kargil entre l’Inde et le Pakistan en 1999, la crise géorgienne de 2006, la crise entre Israël et le Liban en 2006, la crise nord-coréenne de 2013, la crise ukrainienne en 2013-2014). D’autres crises encore se déroulent dans le champ des conflits internationaux, hors du cadre des conflits prolongés et se produisent dans la guerre (étrangère ou civile), ou débouchent sur la guerre (crise entre la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Roumanie en 1919, les attentats du 11 septembre 2001 qui ont entraîné la deuxième guerre d’Afghanistan, les bombardements menés par l’armée russe et les forces gouvernementales syriennes sur Alep en 2016 durant la guerre civile syrienne). Enfin, certaines crises se déroulent dans le cadre des conflits internationaux et n’entrent ni dans le cadre des conflits prolongés, ni dans celui des guerres et ne débouchent pas sur des guerres (l’Anschluss en 1938, la crise de Suez en 1956, la crise haïtiano-dominicaine de 1963, la crise de l’îlot Perejil entre le Maroc et l’Espagne en juillet 2002).

Cette typologie de Michael Brecher et Jonathan Wilkenfeld est importante car elle montre que la crise, la guerre et le conflit prolongé sont des concepts distincts qui ne s’excluent pas nécessairement. Elle s’inscrit dans la continuité des travaux inédits de Lucien Poirier. Depuis la « double coupure épistémologique et praxéologique provoquée par l’entrée dans l’âge nucléaire, [qui a remis] en cause notre savoir sur les conflits comme nos conduites d’action », ces travaux fondateurs invitent désormais à considérer les crises internationales comme des êtres stratégiques autonomes (Poirier, 1982, p. 373).

 

Bibliographie

Raymond Aron : Le grand schisme ; Paris, Gallimard, 1948.

Michael Brecher et Jonathan Wilkenfeld : A Study of Crisis ; Ann Arbor, University of Michigan Press, 2000.

Michel Dobry : Sociologie des crises politiques ; Paris, FNSP, 1986.

Jean-Louis Dufour : Les crises internationales. De Pékin (1900) au Kosovo (1999) ; Paris, Éditions Complexe, 2004.

Thomas Meszaros : « L’autonomisation du concept de crise à l’âge nucléaire et ses conséquences sur le système international post-guerre froide », Actes du colloque Penser les crises : contributions à de nouvelles approches scientifiques, sous la direction de Jean-Paul Joubert, Thomas Meszaros, Réginald Marchisio, Lyon, 2008, p. 61-77.

Lucien Poirier : Essais de stratégie théorique, Cahier de la Fondation pour les études de défense, n° 22, 1er supplément au n° 13 de Stratégique, 1er trimestre 1982.

Lucien Poirier : « Épistémologie de la stratégie », Anthropologie et Sociétés, 1983, p.71-95.

Lucien Poirier : Des stratégies nucléaires ; Paris, Hachette, 1977 (réédité aux Éditions Complexe, 1996).

Lucien Poirier : Les voix de la stratégie. Généalogie de la stratégie militaire, Guibert, Jomini ; Paris, Fayard, « Géopolitiques et stratégies », 1985.

Lucien Poirier : Stratégie théorique II ; Paris, Économica, « Bibliothèque stratégique », 1987.

Lucien Poirier : La crise des fondements ; Paris, Économica, « Bibliothèque stratégique », 1994.

Lucien Poirier : Stratégie théorique III ; Paris, Économica, « Bibliothèque stratégique », 1996.

Lucien Poirier : Stratégie théorique ; Paris, Économica, « Bibliothèque stratégique », 1997.

References   [ + ]

1. Nous avons eu l’occasion de rencontrer le général Poirier en janvier 2004 avec le général Renaud Dubos qui dispensait à l’époque les cours de sociologie spécialisée sur les crises à l’Université Lyon 3 et dont nous étions l’assistant. Cette rencontre a donné lieu à une publication dont Lucien Poirier avait eu Thomas Meszaros, « L’autonomisation du concept de crise à l’âge nucléaire et ses conséquences sur le système international post-guerre froide », Actes du colloque Penser les crises : contributions à de nouvelles approches scientifiques, sous la direction de Jean-Paul Joubert, Thomas Meszaros, Réginald Marchisio, Lyon, 2008, p. 61-77. Ces éléments sur l’autonomisation du concept de crise font également partis d’un cours que nous dispensons en licence 3 droit-science politique à l’Université Lyon 3 depuis plus de dix ans maintenant.
2. Cette définition n’est pas sans rappeler la définition que donne Jean-Louis Dufour de la crise, « une rupture dans un système organisé. Elle implique pour les décideurs qu’ils définissent une position en faveur soit de la conservation, soit de la transformation du système donné, dans la perspective de son retour à l’équilibre » (Dufour, 2001, p. 20-21). À ces approches de la discontinuité s’opposent les approches de la continuité comme celle proposée par Michel Voir, Sociologie des crises politiques ; Paris, FNSP, 1986.
3. Dans la continuité de l’approche situationnelle formulée par Charles Hermann, Michael Brecher et Jonathan Wilkenfeld produisent une définition de la crise de politique étrangère qui repose sur trois caractéristiques : « une menace contre l’une ou plusieurs des valeurs fondamentales de l’État concerné (1), accompagnée d’un temps de réponse limité (2) et d’une intensification de la probabilité d’engagement dans des hostilités militaires (3) » (Brecher, Wilkenfeld, 2000, 3-4).
4. Une crise internationale est caractérisée par deux conditions : « (1) un changement du type et/ou un accroissement dans l’intensité des interactions perturbatrices, qui sont hostiles, verbales ou physiques, entre deux ou plusieurs États, avec une plus grande probabilité d’hostilités militaires ; ce qui, en retour, (2) déstabilise leurs relations et met à l’épreuve la structure d’un système international – global, dominant, ou sous-système » (Brecher, Wilkenfeld, 2000).

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