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L’avenir du Moyen-Orient : volonté des Puissances et puissance des volontés

Mis en ligne le 16 Jan 2018

Parution le 16-01-2018 / Source : CHEM

Bruno LESCURE

L’avenir du Moyen-Orient : volonté des Puissances et puissance des volontés
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Constatant l’extrême fragilisation des frontières du Moyen-Orient issues du partage de l’empire ottoman, au sortir de la première guerre mondiale, l’auteur de cet article s’interroge sur leur pérennité. Cette interrogation constitue l’amorce d’une analyse prospective, structurée et documentée de la dialectique des Puissances et des volontés au cœur de la problématique. L’auteur expose avec clarté la complexité et les interactions de ce jeu des Puissances et des volontés, en met en lumière les ressorts ainsi que le vraisemblable et souhaitable point d’équilibre à venir.


Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas le CSFRS.

Les références originales de ce texte sont: Bruno Lescure, « L’avenir du Moyen-Orient : volonté des Puissances et puissance des volontés « , Centre des Hautes Etudes Militaires, 

Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être visionnés sur le site du CHEM.


L’avenir du Moyen-Orient : volonté des Puissances et puissance des volontés

 

Depuis plus d’un siècle, les contestations des frontières historiques des Etats issues du partage de l’Empire ottoman, conséquences directe ou indirecte des accords Sykes-Picot, ont été reprises à leur compte aussi bien par les tenants d’une réunification du monde arabe selon une revendication séculière de défense de l’identité arabe, que par les partisans d’un panislamisme nostalgique d’un califat fantasmé. Cette fragilisation des frontières du Moyen-Orient est paroxystique en ce début du XXIème siècle et nous amène à nous interroger sur leur pérennité. C’est dans l’analyse de la confrontation des volontés des Puissances globales et régionales avec la puissance des volontés des peuples que nous pouvons trouver une réponse à cette interrogation. En définitive, le scénario le plus probable est un retour à l’équilibre, i.e. à une stabilité relative qui passera certainement, non par une remise en cause des frontières, mais par une autorité retrouvée des pouvoirs politiques locaux, avec l’appui des Puissances, pouvoirs qui devront consacrer leurs efforts à rétablir leur légitimité perdue. Cette stabilité pourrait revêtir toutes les caractéristiques d’un nouveau type de guerre froide, non plus entre deux puissances mondiales étendant leur zone d’influence mais entre des puissances régionales soutenues par ces puissances mondiales.

 

Le 2 août 1990 Saddam Hussein ordonne à son armée d’envahir l’émirat du Koweït évoquant entre autre argument, et au-delà de sa volonté de voir la dette de l’Irak envers le Koweït effacée, celui de la contestation des frontières historiques de l’Emirat depuis son indépendance en juin 1961. Ce différend n’a eu de cesse de dicter le calendrier diplomatique des relations entre les deux Etats, l’Irak revendiquant dès la création du Koweït sa souveraineté sur les îles de Warba et Boubiyan[1]. Une coalition internationale de 28 pays se lève alors en 1991 sous l’égide des Nations-Unies et dirigée par les Etats-Unis, hyperpuissance vainqueur de son duel avec l’Union soviétique, aboutissant à la libération du Koweït. C’est également pour un motif de désaccord frontalier que Saddam Hussein avait attaqué l’Iran le 22 septembre 1980 déclenchant une guerre de 8 ans ayant causé plus de 600000 victimes.

Or, 1991 peut être considérée comme une année charnière dans l’histoire contemporaine par l’effondrement du bloc soviétique. La chute de l’URSS est l’une des raisons principales de la remise en cause de l’équilibre du monde issue de la seconde guerre mondiale. A partir de cette date le Moyen-Orient bascula dans une nouvelle ère de déstabilisation durable dont on peut se demander aujourd’hui si elle ne va pas conduire à un redécoupage des Etats nés, au début du XXème siècle, de l’effondrement de l’Empire ottoman. Le Moyen-Orient «étant le produit d’un imaginaire géopolitique»[2], nous adopterons ici l’acception française du terme Moyen-Orient. Dans cette acception, il inclut les pays du Proche-Orient (Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Irak, Iran, Israël, Jordanie, Koweït, Liban, Palestine, Qatar, Syrie, Sultanat d’Oman, Turquie et Yémen) et l’Egypte, contrairement au sous-ensemble « Middle East », popularisé par Alfred T. Mahan et qui englobe le Maghreb[3].

En effet, cette remise en cause des frontières par une violence étatique du « fort au faible » ou plus exactement de « fou au faible »[4] n’est pas la seule illustration de la fragilité des équilibres géopolitiques du Moyen-Orient. Les contestations des frontières historiques des Etats issues du partage de l’Empire ottoman, conséquences directe ou indirecte des accords Sykes-Picot[5], ont été reprises à leur compte aussi bien par les tenants d’une réunification du monde arabe selon une revendication séculière de défense de l’identité arabe, que par les partisans d’un panislamisme nostalgique d’un califat fantasmé. Force est de constater que depuis plus d’un siècle les guerres ont sans cesse marqué l’histoire de cette région du globe. Les causes ou parfois les prétextes politiques, idéologiques et religieux de ces confrontations doivent être mis en perspective avec le jeu des puissances, globales comme régionales, mais également avec celui des jeunes Etats issus des redécoupages territoriaux à l’issue des deux guerres mondiales. Cette volonté des Puissances est par ailleurs contestée par des idéologies, des courants de pensées, des ambitions personnelles, des volontés individuelles ou celles des peuples qui sont en quête de destins singuliers et qui viennent fragiliser les équilibres régionaux. Ce sont alors les Etats et leurs frontières qui sont contestés et les pouvoirs politiques ébranlés.  Ainsi dans cette dialectique des Puissances et des volontés se trouve la clé de toute analyse prospective sur l’avenir des Nations du Moyen-Orient. Nous tenterons, après en avoir recherché l’origine, de dresser une analyse des équilibres entre ces ambitions pour tenter de prédire les évolutions futures de la carte politique de cette région du monde.

 

La dialectique des Puissances : chute de l’empire ottoman et naissance des États du Proche-Orient

 

Le déclin de l’Empire ottoman jusqu’à sa disparition à l’issue de la première Guerre mondiale entraîne un redécoupage de la zone par et au profit de la France et de la Grande-Bretagne sorties pourtant très affaiblies de ce conflit. Ces deux puissances coloniales en déclin et concurrentes préparent un terrain favorable à l’émancipation des peuples conduisant à l’indépendance des États du Moyen-Orient. La volonté des Puissances ne peut que retarder la puissance des volontés des peuples. De cette naissance imparfaite, parce que contrariée par les deux vieilles nations coloniales, résulte une partie des causes de l’instabilité chronique de la zone.

 

De la volonté des puissances…

La Première guerre mondiale est une période déterminante de l’histoire du Moyen-Orient. Achevant de déliter l’Empire ottoman après la victoire de la Triple entente sur la Triplice, elle aboutit à la création d’un espace géographique aux interconnexions complexes et aux destins liés. Mais cet effondrement ottoman n’est en fait que l’étape ultime d’un long déclin de l’Empire qui avait vainement tenté de moderniser son économie en s’appuyant sur la puissance des pays d’Europe occidentale. Des capitulations (ancêtres des accords douaniers) des XVIème et XVIIème siècle accordées à la France, à l’Angleterre, à la Hollande et à l’Autriche, aux emprunts tout aussi défavorables souscrits auprès des mêmes puissances au XIXème siècle, les Turcs ne cessent de voir leur économie décliner, jusqu’à la banqueroute de 1876. Les Européens réclament alors un statut privilégié pour leurs ressortissants. Les «Levantins» ainsi protégés permettent aux puissances européennes d’imposer leurs propres lois en terre ottomane. C’est alors par les Balkans que débute le démantèlement de l’Empire, les Européens et la Russie aidant les chrétiens à gagner leur indépendance[6]. Puis, c’est du Maghreb et d’Egypte que seront chassés les Ottomans.

Aussi, sans attendre la victoire de 1918, Anglais et Français lorgnent déjà sur les possessions turques au Levant au détriment des nationalistes arabes qui misaient sur la chute du califat pour gagner leur indépendance et rendre possible leur rêve d’un Etat arabe. Les Puissances d’Europe occidentale achèvent alors leur patiente œuvre de démembrement de l’Empire. Les Britanniques fomentent en 1915 une rébellion arabe contre les Ottomans en échange de la promesse de l’édification d’un Etat arabe indépendant. Dans le même temps, ils se rapprochent des Français, en secret, pour poser les bases d’un accord de partage de la région. François Georges-Picot, consul de France à Beyrouth et Mark Sykes, député conservateur britannique négocient en mai 1916 l’accord portant leur nom auquel se rallieront Russes et Italiens. Or, cet accord ne résistant pas au changement de régime en Russie en 1917 et aux « quatorze points » du président Wilson rejetant la diplomatie secrète tout en promouvant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, est abandonné par la France et la Grande-Bretagne. Cette prise de position américaine qui marque le début de la domination des Etats-Unis sur l’occident est à l’origine de leur relation privilégiée avec les Arabes, dictée par les intérêts pétroliers des américains dans la péninsule arabique.

Dans la même période, le secrétaire d’État au «Foreign Office», Lord Balfour, dans sa déclaration éponyme du 2 décembre 1917, informe Lord Rothschild que la Grande-Bretagne «envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national juif». Cette duplicité britannique complexifiera pendant plus d’un demi-siècle les rapports entre la Grande-Bretagne et les jeunes nations du Proche-Orient.

Français et Britanniques, ces derniers appuyant militairement en 1916 les tribus arabes et par ailleurs lançant une grande offensive en Egypte et en Palestine en 1917,  remodèlent alors la région aboutissant aux traités de Sèvres (1920) et surtout de Lausanne (1923) après la victoire du général Mustafa Kemal qui chasse les Européens de l’Anatolie et des détroits turcs. C’est la naissance de la république de Turquie laïque qui sort renforcée de la guerre alors que les arabes pourtant vainqueurs avec leurs alliés britanniques voient leurs positions affaiblies.

Il en est ainsi du jeu des puissances en ce début du XXème siècle qui voit deux Nations sorties très affaiblies de leur victoire à la Pyrrhus de 1918 remodeler la carte du Moyen-Orient et s’en partager la gestion sous forme de mandat. Débute alors une période de domination apparente franco-britannique confrontée très rapidement à la puissance des volontés des peuples aux aspirations de liberté i.e. d’indépendance.

 

…à la puissance des volontés

De cette longue gestation du traité de Lausanne de 1923 indirectement issu des accords «Sykes-Picot» jusqu’à la seconde guerre mondiale, le partage du Moyen-Orient entre la France et la Grande-Bretagne fait place peu à peu à l’affirmation croissante des volontés des peuples et des leaders politiques de la région. Ces derniers veulent asseoir leur autorité afin de préparer leur indépendance profitant de l’affaiblissement des deux puissances coloniales qui ne cessent d’ailleurs de se livrer à une guerre secrète pour fragiliser leurs positions respectives[7].

Du côté de l’Empire britannique, l’Egypte est le premier pays à obtenir son indépendance en 1922 sous la pression du mouvement indépendantiste égyptien du parti Wafd. Suivent l’Irak en 1932 (année d’unification du Royaume d’Arabie saoudite) et la Jordanie en 1946.

La France occupée et meurtrie accorde son indépendance au Liban en 1943 et à la Syrie en 1946.

La dernière vague de pleine indépendance se déroule en pleine guerre froide et voit naître successivement le Koweït en 1961, le Yémen du Nord en 1967 (jusqu’à sa fusion en 1990 avec le Yémen du sud) Bahreïn, Oman, le Qatar et les Emirats arabes unis en 1971.

Or, dans ce monde arabo-musulman nouveau, deux Etats dénotent par leur particularisme, l’un très ancienne puissance historique, l’Iran, chiite et perse et l’autre, le jeune Etat d’Israël, né de la volonté du nationalisme politique d’un peuple fuyant la démence nazi. Ayant choisi comme terre d’élection le territoire de la Palestine et sa colline de Sion après les persécutions du peuple juif, le mouvement sioniste appuyé notamment par la France donnera naissance à l’État d’Israël en 1948.

Ces deux Etats vont être et sont encore à la fois à l’origine d’une partie de l’instabilité de la zone et facteur de stabilité par la puissance de leurs alliances et la force de leur détermination.

L’Iran tout d’abord, pays le plus étendu du Proche-Orient avec l’Arabie saoudite, est une Nation ancienne (plus de deux millénaires de présence perse) ancrée sur un vaste plateau central. Seule l’Egypte « mère du Monde » a vu le jour avant la Perse et constitue la « doyenne » des nations du Moyen-Orient. Chiite depuis le début du XVIème siècle, l’Iran abrite, dans sa périphérie, des minorités ethniques, linguistiques et religieuses. L’unité nationale est malgré tout durablement garantie par deux piliers, perse en opposition aux arabes et, après la chute du Shah, chiite sous la république des Mollahs. Aussi, la seule contestation fondamentale des frontières de cet Etat fut extérieure et a entrainé l’un des conflits les plus sanglants du Proche-Orient au XXème siècle, l’Irak et l’Iran se disputant de 1980 à 1988 la région du Chatt-el-Arab.

Israël, en revanche, est un Etat unique dans la région car créé par une population majoritairement issu d’une immigration récente de retour vers la «terre promise», contre la volonté de la Grande-Bretagne. Sa création contre la volonté de l’ex-puissance coloniale britannique a entrainé un enchaînement de conflits majeurs[8] avec les pays arabes, remportés par Israël. Elle a en outre fait naître un sentiment nationaliste chez le peuple palestinien en particulier lors de la guerre des Six jours à l’origine de l’échec du mouvement nationaliste arabe. Ce sentiment a donné naissance à un mouvement, «l’organisation de libération de la Palestine» (OLP), appuyé pour ne pas dire créé par les pays arabes, très rapidement en conflit en septembre 1970 avec l’un d’entre-eux, la Jordanie, et soumis à des contestations internes violentes sous fond de rivalités et de divergences stratégiques majeures.

Ainsi, l’Iran et Israël, la Turquie et l’Arabie Saoudite, forment le quatuor des puissances régionales qui par leur jeu d’alliances internationales et locales sont devenus les acteurs majeurs de cette zone. Aujourd’hui, les crises qui s’y succèdent et atteignent un niveau paroxystique en ce début de XXIème siècle ne risquent-elles pas d’entraîner une recomposition globale de la région ? Pour répondre à cette question, il nous faut analyser les facteurs stabilisants de ces jeunes Etats dont les dirigeants ont su, dans une certaine mesure, créer un sentiment national au sein de leur population et en miroir évaluer la puissance des forces contraires, internes comme externes pouvant entraîner leur décomposition.

 

La confrontation des volontés dans l’espace géopolitique moyen-oriental : facteurs stabilisant et forces centrifuges

 

 Les accords « Sykes-Picot » sont non seulement le prétexte permanent des partisans des mouvements transnationaux depuis la fin de la première guerre mondiale pour justifier un redécoupage des frontières au Moyen-Orient mais expliqueraient pour certains l’instabilité géopolitique de la zone. Or, non seulement une partie importante des frontières du Moyen-Orient trouve son origine dans la volonté des peuples (frontières entre l’Iran et l’Irak issues de la paix de Zuhab en mai 1639, frontières turques et saoudiennes négociées « avantageusement » avec les Français et les Anglais[9]) mais en fait moins de 700 km[10] de tracés actuels ont pour origines ces accords. Il est plus juste de considérer que les frontières actuelles sont nées et ont perduré par la rencontre des volontés franco-britanniques et des intérêts arabes. A l’instar d’Henry Laurens nous pouvons affirmer que «si les Français et les Britanniques ont dessiné la carte, les Arabes l’ont coloriée…en prenant le contrôle des territoires et des populations qui leur avaient été dévolus par les puissances européennes »[11].

Ainsi, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, l’identité nationale de chacun des Etats s’enracine dans la volonté des anciennes puissances coloniales tout comme les contestations de ces frontières s’appuient sur un rejet de ces puissances. La force des frontières héritées des Britanniques et des Français est donc ambivalente, garantie des Etats comme source de conflictualité.

 

Naissance et contestation du sentiment national au Moyen-Orient

Egypte, Turquie, Iran et Israël sont parfois considérés comme les seuls véritables États-nations de la région, leur ancienneté pour les trois premiers et la volonté du peuple juif pour le dernier, les ayant dotés d’une indispensable cohésion politique. Bénéficiant par ailleurs d’une géographie favorable, ils ont su traverser les crises et les guerres y compris après des transitions politiques violentes. Or, même les Etats plus jeunes nés des indépendances d’après guerres se sont forgés une identité nationale autour d’un passé millénaire certes en partie fantasmé mais auquel leur peuple s’identifie globalement. Les sites antiques sont protégés et deviennent source de fierté nationale que ce soit en Syrie avec Palmyre et les vestiges de la lutte contre les croisés, en Irak avec Babel, au Liban, en Jordanie… Billets et pièces de monnaies, timbres, musées nationaux, livres d’histoire et bien sûr frontières construisent ainsi un sentiment d’appartenance, un «désir de territoire»[12] qui semblent plus anciens encore que l’origine historique de ces nations.

Le sentiment national se construit aussi par opposition à «l’étranger». Dès 1949, la citoyenneté dans ces jeunes Etats est accordée de plus en plus drastiquement notamment pour se préserver des flux de réfugiés palestiniens. Des recensements permettent d’arrêter les critères de la nationalité  et de discriminer les individus selon leur origine.

Les guerres ensuite, ou les menaces de guerre, exacerbant le nationalisme belliqueux, contribuent à renforcer ce sentiment d’appartenance à la Nation, contre Israël principalement ou contre ses voisins (Irak-Iran, Irak-Koweït).

Mais en réalité ces jeunes Etats-Nations sont fragiles. Comme le soulignent Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud[13] «les puissances dominantes de l’époque avec l’appui de certaines classes dirigeantes ayant créé des Etats sans nations, ont laissé des nations sans Etats et instrumentalisé les appartenances communautaires plutôt que de construire les bases d’une citoyenneté».

Pour le comprendre il faut avoir en mémoire les critères du principe géopolitique de souveraineté. La souveraineté s’appuie sur une dimension nationale qui permet d’asseoir l’unité du peuple autour d’un patriotisme que certains dirigeants poussent jusqu’au nationalisme. La souveraineté s’exerce donc au travers de l’État, sur le peuple et avec le peuple, contre les ennemis potentiels y compris de l’intérieur i.e. les contestataires de la souveraineté. Comme le rappelle Frédéric Ancel[14] les trois critères de la souveraineté sont les symboles (drapeau, monnaie, figure historique…), les forces armées, le système de lois associé aux pouvoirs régaliens qui en tirent leur légitimité et qui ont la responsabilité de les faire respecter. Par ailleurs, comme l’affirme Max Weber, l’État moderne exerce le «monopole de la violence légitime» dans un ensemble géographique homogène.

Or, confrontés à ces critères de stabilité, les plus jeunes Etats du Moyen-Orient présentent des fragilités qui se sont accrues en même temps que disparaissaient les dirigeants historiques et que s’affaiblissait le soutien apportés par des puissances extérieures aux régimes en place. Trois facteurs clés expliquent cette fragilisation dès la fin du XXème siècle et plus sensiblement encore au XXIème siècle alors que le soutien occidental et russe, et donc l’affermissement de la stabilité de la région, sont devenus plus incertains à la fin de la guerre froide :

  • en premier lieu, l’incapacité des gouvernements à développer et diversifier leur économie surtout lorsqu’ils bénéficient d’une «rente pétrolière»[15] qui a plutôt entraîné détournement et corruption. Les pays de la zone, à l’exception d’Israël et de la Turquie, sont ainsi moins industrialisés qu’ils ne l’étaient dans les années 70. Ces pays sont fortement importateurs de produits agricoles et sont donc confrontés à un risque de révolte des populations qui ont subi des exodes massifs vers des centres urbains sans emplois disponibles. En outre, l’eau, ressource rare et convoitée, est un facteur de tension important entre les Nations moyen-orientales[16]. Ainsi, la plupart des observateurs convergent pour considérer que ce sont des raisons économiques qui sont à l’origine des troubles intérieurs secouant l’Iran depuis la fin de l’année 2017. La baisse de la rente pétrolière touche tout particulièrement les populations les plus modestes qui reprochent à leurs dirigeants un détournement de cette manne. Par ailleurs, alors que le taux de chômage des jeunes est proche de 50%, les classes moyennes n’acceptent plus le coût du financement du Hezbollah au Liban et en Syrie et le soutien couteux aux Houthis. Bien sûr des raisons intérieures renforcent sans doute cette crise, les conservateurs fragilisant les modérés au pouvoir, tout comme l’immixtion des Etats-Unis et de leurs alliés du Golfe attisent les tensions. Mais il est incontestable que la république islamique souffre, 40 ans après l’instauration d’un régime théocratique en Iran, d’une sérieuse perte de légitimité renforcée par une incapacité à juguler la crise économique.
  • en second lieu, ces économies atones ont fragilisé les gouvernements qui voient le coût de la paix sociale s’accroître en même temps que les ressources se raréfient et que les dépenses publiques sont consacrées pour une part croissante à l’effort de défense et de sécurité intérieure. Les politiques publiques sont défaillantes, faute de ressources budgétaires, et les institutions financières souffrent d’un transfert massif de capitaux vers les banques étrangères. Les forces de sécurité intérieures et le pouvoir judiciaire sont fragilisés par la corruption et, pour ce dernier, par une indépendance trop rare.
  • enfin, les idéologies fragilisent ces Etats-Nations en ce qu’elles en contestent les fondements même et encouragent l’irruption de nationalismes transnationaux : panarabisme, islamisme, irrédentismes kurde et palestinien sont autant de facteurs de déstabilisation de la région. Par ailleurs, les nombreuses remises en cause des frontières des pays du Moyen-Orient sont le plus souvent issues de menaces transfrontalières. La contestation des frontières présente alors le paradoxe de devenir « un vecteur de leur réaffirmation »[17].

 

La contestation des frontières par unification ou partition

Né en Egypte dès la fin du XIXème siècle, le nationalisme arabe fut d’abord un mouvement d’émancipation de la tutelle ottomane avant, sous l’impulsion de Nasser, de se transformer en un  mouvement révolutionnaire et d’émancipation de la domination occidentale tout d’abord en Egypte sous l’appellation de «nassérisme» puis en Syrie et en Irak avec le parti Baas puis en Libye sous Kadhafi.

S’il peut apparaître comme une volonté d’une réunification de la Nation arabe autour de la langue, des arts et des lettres, le panarabisme s’est très vite transformé en un mouvement de lutte contre l’occident avec l’appui de l’Union soviétique voire en un outil d’influence régionale de la part des dirigeants arabes. Les frontières en furent donc peu affectées à l’exception de la création éphémère, de 1958 à 1961 de la république arabe unie, fusion de l’Egypte avec la Syrie.

La défaite militaire des Nations arabes contre Israël lors de la guerre des Six-jours et l’accord de paix entre Israël et l’Egypte en 1979 marqua logiquement la fin du panarabisme L’humiliation ressentie à l’époque de même que la haine contre l’occident, allié d’Israël, fit alors ressurgir une idéologie ancienne, le panislamisme, en opposition doctrinale majeure avec le panarabisme au caractère fondamentalement séculier car issu de l’influence des Lumières.

Le panislamisme sunnite trouve pour sa part son origine à la fois dans la contestation de la domination occidentale mais également du panarabisme impie car laïc. Renforcé par l’intervention illégitime[18] des Etats-Unis en Irak en 2003[19] inspirée par les néoconservateurs qui souhaitaient démocratiser le régime irakien[20], il est une déclinaison d’un islam politique qui trouve son incarnation dans différents mouvements à la violence croissante jusqu’au paroxysme de Daesh. Le découpage de «l’Oumma», la communauté des croyants, est jugé artificiel. La restauration du «Califat» est un objectif essentiel et commun des panislamismes mais selon des modalités politiques divergentes, divergences exacerbées par une concurrence féroce entre les djihadismes d’Al-Qaïda et de Daesh, des frères musulmans en Egypte (eux-mêmes divergeant sur la forme d’action politique qu’il faut promouvoir) et de manière plus ambiguë de l’Arabie saoudite finançant l’expansion d’un islam rigoriste.

Or, si les panarabismes se nourrissaient d’un Etat puissant incarné par un leader charismatique, les panislamismes au contraire cherchent à fragiliser les Etats par contestation interne de l’autorité d’un chef autocratique (songeons à l’assassinat d’Anouar el-Sadate par les frères musulmans[21] ou à la lutte contre Bachar el-Assad) ou en profitant des interventions militaires hasardeuses de puissances étrangères (dislocation de l’Irak en 2003 pour ne citer que ce conflit). Les panislamistes se substituent à l’Etat pour assoir leur autorité.

A l’opposé de ces courants idéologiques transnationaux, d’autres communautés revendiquent au contraire un droit à une Nation au détriment des frontières actuelles. Deux peuples sont emblématiques de ces phénomènes d’irrédentismes régionaux, les Kurdes et les Palestiniens.

Si le traité de Sèvres prévoyait bien la création d’un Etat kurde au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, ce n’est pas le cas du traité de Lausanne de 1923 qui prit le parti de faciliter la restauration d’un Etat turc. Or, plus d’un Etat verrait ses frontières redéfinies dans l’hypothèse de la création d’un Etat kurde puisque ce peuple est éclaté entre la Syrie, la Turquie, l’Irak, l’Iran et dans une moindre mesure l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie. Les Kurdes sont donc aujourd’hui acteurs et jouets des Etats qui les accueillent, ces derniers s’opposant à leur autodétermination mais profitant de leur capacité de déstabilisation pour fragiliser leurs voisins et rivaux.

Les Palestiniens de leur côté sont engagés dans une guerre sans fin avec Israël alors qu’ils ont eu par ailleurs à souffrir du soutien ambigu des pays de la région. Les Palestiniens sont exposés au risque d’instrumentalisation des dirigeants du monde, ceux du Moyen-Orient en tout premier lieu. Mais, comme pour les Kurdes, la création d’un Etat indépendant pouvant entraîner un effet de contagion dans la région, le soutien apporté aux peuples palestinien par les pays arabes et l’Iran doit surtout être interprété comme un moyen de faire pression sur Israël. Tel-Aviv en profite pour gagner du temps et renforce son emprise sur les territoires occupés en pouvant à nouveau compter sur le soutien de la nouvelle administration américaine.

Mais alors, dans ce système géopolitique si instable, nous devrions conclure qu’un redécoupage de la carte des Nations est inévitable dans un avenir proche. Faut-il craindre le déclenchement d’un «processus interminable de séparations et de scissions»[22] ?

C’est dans le retour des jeux des puissances que se trouve la réponse à cette question, ce relai de puissance étant la clé principale de l’avenir du Moyen-Orient.

 

Le retour des Etats puissances, acteurs déterminants de l’avenir du Moyen-Orient

 

Le Moyen-Orient n’est certes pas la région la plus peuplée ni la plus développée du monde mais elle est pourtant au cœur des préoccupations et des affrontements de puissances étatiques en raison de trois facteurs essentiel : symbolique car ayant vu naître les trois grandes religions monothéistes du globe, énergétique et par contre coup économique par volonté des pays importateurs de pétrole de profiter de « retours » commerciaux de la part des pays exportateurs.

Ces Puissances n’ont cessé d’intervenir directement ou par des voies plus secrètes pour influencer le cours de l’histoire du Moyen-Orient. Mais aujourd’hui, et notamment depuis la guerre Iran-Irak qui a non seulement affaibli les protagonistes mais également influé sur la nature de l’interventionnisme des puissances extérieures[23] et a durablement inscrit les rapports des Nations concernées y compris occidentales et russes sous le sceau du pragmatisme, c’est tout autant des puissances régionales que globales que dépend l’avenir des Etats de la zone et ce d’autant plus sûrement que s’est achevée l’ère de la toute puissance mondiale américaine laissant place à un monde multipolaire et concurrentiel.

 

L’équilibre des puissances régionales favorise la préservation des frontières du Moyen-Orient

Iran, Turquie, Arabie Saoudite, Israël et dans une moindre mesure l’Égypte sont les Nations pivots des équilibres régionaux actuels et futurs. Leur capacité d’influer sur l’avenir de la zone est certaine mais là encore les leçons du passé et notamment du conflit Iran-Irak et ses retournements d’alliance incitent à une lecture pragmatique, Etat par Etat, en ayant conscience de la grande instabilité de ces équilibres confrontés aux facteurs politiques, religieux, économiques, identitaires et soumis aux vents incertains de la mondialisation.

  • La Turquie d’Erdogan, en tout premier lieu, ne peut accepter la création d’un Etat kurde de 35 millions d’habitants qui entraînerait une partition de la Syrie, de l’Irak éventuellement de l’Iran et inévitablement de son propre territoire. Elle intervient donc dans les conflits irakien et syrien essentiellement pour contrer les Kurdes et depuis peu affaiblir Daesh. En ce sens, elle devient l’allié de circonstance de l’Iran, pourtant son ennemi chiite, qu’elle a longtemps combattu en s’opposant au pouvoir syrien. L’une des erreurs stratégiques de Daesh est d’avoir attaqué la Turquie qui aurait pourtant pu favoriser sa volonté de faire chuter les régimes syrien et irakien, trop proche de l’ennemi perse. Ce jusqu’au-boutisme fanatique de Daesh le condamne à terme. Le risque de disparition des frontières actuelles des Etats irakien et syrien s’éloigne donc. Le nationalisme nostalgique d’Erdogan qui remet en cause régulièrement le traité de Lausanne présente un effet boomerang certain en raison de la question kurde qui pourrait faire ressurgir les conclusions du traité de Sèvres. Mais la fragilité de l’Arabie Saoudite, aux causes internes (contestation du régime par les islamistes, diminution de la rente pétrolière) et externes (conflit au Yémen), place la Turquie dans une position favorable pour revendiquer la tutelle du monde sunnite. En ce sens, elle s’inscrit durablement dans une lutte d’influence avec l’Iran. Dans un proche avenir, le discours nationaliste à usage interne ne devrait donc pas être facteur de déstabilisation du Moyen-Orient, la Turquie visant plutôt un avenir de puissance régionale voire globale.
  • L’Iran est l’autre puissance régionale clé de la zone mais, nous l’avons vu, loin d’être aussi stable et dominatrice faute d’une économie favorable. L’ancienne puissance impériale a souffert de ces difficultés économiques depuis la fin de la guerre avec l’Irak dont elle est sortie durablement affaiblie puis en raison des sanctions qui lui ont été infligées pour la contraindre à renoncer à son programme nucléaire. C’est par ailleurs un Etat multiethnique dont les Persans ne représentent que 60% de la population. Elle est cependant animée d’une forte volonté de soutenir les communautés chiites des pays du Golfe et du Levant, ambition renforcée par l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003 entraînant la chute de Saddam Hussein et l’installation au pouvoir d’un régime chiite, le chiisme étant la religion majoritaire en Irak. Mais ce soutien ne peut aller jusqu’à l’émergence d’une concurrence irakienne à son pouvoir d’influence sur la communauté dans la zone. Elle n’est donc pas un facteur de dislocation des pays du Moyen-Orient mais joue de son influence pour affaiblir les Nations sunnites et partage avec la Turquie l’opposition à la création d’un Etat kurde. En revanche, le risque majeur pour Téhéran au-delà de la déstabilisation intérieure du régime théocratique, réside dans un conflit possible avec sa rivale principale, l’Arabie saoudite, conflit qui semble pour le moment se jouer à distance au Yémen avec le soutien de l’Iran aux rebelles Houthis et dans la lutte armée entre Daesh, les milices chiites du Hezbollah libanais et les forces Al-Qods, unités d’élite des pasdarans iraniens. Les menaces régionales inquiètent Téhéran qui craint par ailleurs que le revirement de la position américaine sur les accords de Vienne du 14 juillet 2015 prolonge durablement la crise économique frappant ses populations les plus fragiles. L’Iran n’est donc pas en position de force et n’a pas d’intérêt à l’évolution des frontières du Moyen-Orient.
  • Monarchie islamique absolue, l’Arabie Saoudite est en fait soumise aux rapports de force interne entre les clans et les tribus. Soutien financier indirect des groupes djihadistes via certaines puissantes familles ou plus direct notamment en Syrie pour fragiliser le régime proiranien, elle a créé en son sein les facteurs de sa déstabilisation. Luttant à présent contre cette menace après avoir contribué à l’affaiblissement des frères musulmans de tout temps opposés aux régimes monarchiques, confrontée à la menace iranienne devenue une obsession depuis la rupture des relations diplomatiques avec Téhéran en janvier 2016, le régime saoudien est fragile.

 

Économiquement sa stratégie de surproduction pour faire chuter les cours du brut au détriment de l’Iran n’a pas porté ses fruits, ses réserves financières s’épuisant dangereusement. Elle n’a donc pas les capacités de ces ambitions et c’est sans doute ce pays qui est le plus exposé à un risque de partition dans les années futures. Mais elle demeure par sa puissance militaire, son financement à travers le monde musulman d’un islam rigoriste et son contrôle des lieux saints de l’islam, une puissance régionale incontournable mais qui n’a pas d’intérêt à un redécoupage des pays de la région qui la fragiliserait plus encore.

L’Arabie saoudite doit donc se réformer car dans ce pays, comme ailleurs, la rente pétrolière ne permettra pas de subvenir durablement aux besoins de sa population de plus de 30 millions d’habitants, fragilisant à terme plus encore la monarchie des Saoud. C’est ce que tente le jeune prince Mohammed Ben Salman qui affiche sa volonté de « détruire les idées extrémistes » de l’Islam tout en conduisant, avec l’appui des Etats-Unis, une politique étrangères très agressive envers son voisin iranien, et qui a donc décidé de renforcer la légitimité du régime monarchique. Mais paradoxalement, c’est au sein même de sa famille que sa légitimité est la plus contestée aujourd’hui à la suite de son coup de force pour prendre la succession de son père le roi Salman.

La libéralisation toute relative de la société (droit de conduire accordées aux femmes, réouverture de salle de concert, de cinéma,…) ne compense pas les échecs dans les conflits en cours notamment au Yémen et de l’embargo terrestre et maritime qu’il a décidé envers le Qatar accusé de complaisance avec l’Iran. Le coût de la guerre a donc fortement augmenté poussant le régime, pour la première fois de son histoire, à adopter une TVA afin de réduire son déficit budgétaire.

  • Israël est en recherche d’alliés dans la région. Bénéficiant des accords de paix avec l’Egypte et la Jordanie, il a un intérêt vital à la stabilité politique de ces deux Nations. C’est maintenant vers les pays sunnites qu’il cherche de nouveaux appuis, et ce, par volonté de fragiliser plus encore l’Iran en participant à son isolement. Mais la question palestinienne limite toute avancée significative dans ce processus de rapprochement. Or, Israël s’inquiète des victoires récentes du régime syrien appuyé par les Russes et les Iraniens et d’un Irak qui demeure dirigé par les chiites. L’aguerrissement du Hezbollah (même s’il a subi des pertes conséquentes) dans les conflits en Syrie et en Irak l’expose à de nouvelles confrontations aux sud Liban. Israël mise donc sur ces nouvelles coopérations pour stabiliser le Levant à condition que la résolution de la question Palestinienne ne redevienne pas une condition sine qua non à sa sécurité. Elle peut compter sur la nouvelle administration américaine pour affermir ses positions.
  • Enfin, l’Egypte est confrontée à une menace islamiste forte, menace intérieure ainsi qu’à sa frontière avec la Libye. C’est une ancienne puissance régionale en déclin victime de l’échec du panarabisme et de son incapacité à démocratiser son régime et à diversifier son économie. Elle est aujourd’hui contrainte de recevoir le soutien financier de l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes Unis qui contribuent à la modernisation des équipements de l’armée égyptienne et en retour est l’alliée des saoudiens dans leur action au Yémen. Jouant de son dynamisme et de son influence culturelle dans le monde musulman et de ses liens avec Israël, elle n’est cependant plus en mesure de jouer un rôle déterminant dans l’évolution du Proche-Orient.

Les puissances régionales ont donc un intérêt à la préservation d’une forme de statu quo dans un Moyen-Orient en ébullition.  Mais, fragilisées par les printemps arabes et par un islamisme qui reste encore très actif malgré leur coalition de fait, ces Nations, piliers de la zone, doivent compter avec le retour des puissances globales dans un monde redevenu multipolaire.

 

Le retour des puissances globales, arbitres probables des confrontations régionales

Les puissances globales par leur interventionnisme ont sans doute masqué un temps l’absence de soutien populaire des dirigeants du Moyen-Orient qu’elles avaient aidés à accéder au pouvoir. Elles ont ensuite contribué à leur déstabilisation. Aujourd’hui, même si elles pourraient être qualifiées de « pompiers incendiaires », elles seront un acteur clé de la résolution des conflits dans la zone. Quel est le jeu de chacune d’elle ?

Russie et Etats-Unis, dans un mouvement asynchrone, sont les premiers acteurs de la stabilisation du Moyen-Orient. Les Etats-Unis voulant solder les années Bush avaient globalement renoncé à tout interventionnisme majeur au Moyen-Orient sous la présidence Obama, retirant l’essentiel de leur troupes d’Irak, refusant d’intervenir au début du conflit syrien alors que la Russie de Poutine a cherché au contraire à redevenir la Nation incontournable du règlement international des conflits moyen-orientaux afin de préserver son intégrité territoriale menacée par le radicalisme sunnite et en affichant son soutien indéfectible aux régimes alliés. Les tensions croissantes entre Russie et Etats-Unis autour de la question syrienne ont cependant fini par s’apaiser par une sorte d’acceptation de facto par les Etats-Unis du rôle central de la Russie dans la reconquête de la Syrie aux mains des islamistes pendant que les américains appuyaient le pouvoir central irakien contre les mêmes extrémistes.

Dans le même temps, Etats-Unis et Russie parvenaient à obtenir un accord sur le nucléaire iranien en juillet 2015.

La nouvelle administration américaine, que l’on pouvait penser être favorable à un dégel des relations avec la Russie et  à la recherche d’une entente de circonstance américano-russe renforcée afin de gérer avec l’Iran l’après conflit en Irak et en Syrie, s’avère plus encore imprévisible que ne l’imaginaient les plus pessimistes après l’élection de Donald Trump. De la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël à la remise en cause des accords sur le nucléaire iranien, Donald Trump affiche son hostilité totale à l’Iran et donc son opposition indirecte à la Russie dans la région. Son appui sans limite aux monarchies sunnites semble être sa ligne de conduite avec l’appui d’Israël qui craint un Iran doté de la dissuasion nucléaire.

La Russie, de son côté, continue à soutenir l’Iran et le régime syrien lui permettant en particulier de se garantir  un accès à la Méditerranée tout en réaffirmant son retour au premier plan du jeu des relations internationales. Elle agit en opposition des Etats-Unis moins par reproduction du schéma de la guerre froide que par opportunité de renforcer ses positions dans la zone, politique favorisée par l’unilatéralisme des Américains. Quant à la Chine, elle prône une politique de strict respect des souverainetés des Etats refusant de voter toutes sanctions à l’ONU contre les régimes opprimant leur peuple. Pour elle, le Moyen-Orient est une ressource en hydrocarbure indispensable à son économie. Elle ne peut donc se permettre une déstabilisation des pays du Golfe dont elle devient le principal client. Adepte du « soft power », elle investit durablement au Moyen-Orient s’assurant un contrôle renforcée de ses approvisionnements énergétiques tout en s’affranchissant de la toute-puissance américaine dans la zone[24].

Puissances régionales et Puissances globales se renforcent donc mutuellement dans leur volonté de pérenniser les frontières héritées des puissances coloniales. La faiblesse de la souveraineté des Etats du Moyen-Orient est compensée par un appel  plus systématique au soutien des Puissances. Mais cette stabilisation forcée des frontières ne sera durable qu’à la condition qu’elle soit mise à profit pour renforcer la souveraineté des régimes en place.

La pérennité des frontières du Moyen-Orient doit donc être analysée dans ce contexte de nouvelle guerre froide présentant la particularité d’être conduite par deux puissances régionales, l’Iran et l’Arabie saoudite, soutenues par deux puissances globales. Ces puissances régionales aux régimes politiques et à l’économie fragile annihilent leurs forces, rendant peu probable un bouleversement des frontières des pays de la région.

 

Conclusion

L’instabilité du Moyen-Orient trouve sans doute l’une de ses sources dans le découpage « crisogène » de l’Empire ottoman par deux puissances occidentales en déclin qui ne souhaitaient pas voir s’émanciper les peuples concernés. Mais un siècle plus tard, c’est surtout d’un déficit de légitimité dont souffrent les régimes en place qui ont perdu la confiance de leurs peuples, orphelins des pères de leur indépendance. A l’aube du XXIème siècle, aucune des puissances actuelles, régionales comme globales, n’ont intérêt à ce que perdure le chaos. Le retour à l’équilibre i.e. à la paix passera donc certainement, non par une remise en cause des frontières qui ajouterait à la confusion, mais par une stabilité retrouvée des pouvoirs politiques qui devront consacrer leurs efforts à rétablir leur légitimité perdue. Cette restauration de pouvoirs légitimes doit passer par une séparation nette entre le domaine du spirituel et du temporel et ce, pas seulement au sein de l’appareil de l’Etat mais également au sein de la société, des corps sociaux, des communautés et des ethnies.  Ce sont effectivement des sociétés qui sont à reconstruire. En parallèle à cette réaffirmation interne des souverainetés, une paix régionale « westphalienne » doit être recherchée en s’appuyant sur l’émergence des puissances régionales Turquie, Iran et Arabie saoudite. «L’Ancien Monde se meurt et le nouveau tarde à apparaître…et dans ce clair-obscur surgissent des monstres»[25].


Annexe 1

Bibliographie

  • James Barr, Une ligne dans le sable, Editions Perrin, février 2017
  • Michel Foucher, Le retour des frontières, CNRS Editions, 2016
  • Anne-Laure Dupont, Catherine Mayeur-Jaouen, Chantal Verdeil, Histoire du Moyen-Orient du XIXème siècle à nos jours, Editions Armand Colin, 2016
  • Henry Laurens, « Il y a eu une légende noire des accords Sykes-Picot », interview Le Monde, 24-25-26 décembre 2016
  • Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud, Atlas du Moyen-Orient – aux racines de la violence, Editions Autrement, janvier 2016
  • Tancrède Josseran, Florian Louis, Frédéric Pichon, Géopolitique du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, Editions PUF novembre 2016
  • Mathieu Guidère, Etat du Monde arabe, Editions de Boeck, mars 2015
  • Pierre Razoux, La guerre Iran-Irak. Première guerre du Golfe 1980-1988, Editions Perrin, 2013
  • Frédéric Encel, Comprendre la géopolitique, Editions du Seuil, « Points essais », mars 2011
  • Site internet : Middle East Research and information Project (Washington) : www.merip.org/

 

Annexe 2 | Pour aller plus loin

Illustration 1 : le Moyen-Orient avant et après le Traité de Lausanne

 

 

Illustration 2: portraits de Mark Sykes et François Georges-Picot

 

Illustration 3: carte de répartition des populations chiites et sunnites

 

 

Illustration 4 : l’eau au Moyen-Orient

 

 

Illustration 5 : les principales réserves mondiales de pétrole (hors gaz de schiste) / La Documentation Française 2009

Le Blog d’Olivier Da Lage

L’invasion du Koweït : quelques repères (Hérodote 3ème et 4ème trimestre 1990, n°58-59)

L’INVASION DU KOWEIT

Quelques repères

 

 

References   [ + ]

1. Olivier Da Lage, L’invasion du Koweït : quelques repères,  Hérodote 3ème et 4ème trimestre 1990, n°58-59, odalage.wordpress.com
2. Hamit Bozarslan , Sociologie politique du Moyen-Orient, La Découverte, 2011
3. Alfred T. Mahan, The Persian Gulf and International Relations, in Retrospect and Prospect ; studies in International Relations Naval and Political, Boston, 1902
4. Frédéric Encel, Comprendre la géopolitique, Editions du Seuil, « Points essais », mars 2011
5. Sur les rivalités franco-britanniques à la suite de cet accord : James Barr, Une ligne dans le sable, Editions Perrin, février 2017
6. Grèce en 1830, Roumanie en 1859, Serbes et Bulgares en 1878
7. Sur les rivalités franco-britanniques durant cette période : James Barr, Une ligne dans le sable, Editions Perrin, février 2017
8. Du 16 mai 1948 à l’été 49, d’octobre à novembre 1956, en juin 1967, en octobre 1973 et de 1982 à 1985
9, 10. Dans Michel Foucher, Le retour des frontières, CNRS Editions, 2016
11. Henry Laurens «Il y a eu une légende noire des accords Sykes-Picot»,  Le Monde, 24-25-26 décembre 2016
12. François Thual, Le désir de territoire: Morphogenèses territoriales et identités, Editions Ellipses, 1999
13. Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud, Atlas du Moyen-Orient, Editions Autrement, janvier 2016
14. Frédéric Encel, Comprendre la géopolitique, Editions du Seuil, « Points essais », mars 2011
15. Thierry Coville, Des économies du Moyen-Orient marquées par la malédiction de la rente pétrolière, Académie de géopolitique de Paris, 15 mars 2016
16. Richard Hiaux, « Ces guerres de l’eau qui nous menacent», Les Echos, 30 août 2016 et Hervé Amiot «L’eau au Moyen-Orient», www.lesclesdumoyenorient.com, 20 novembre 2013
17. Michel Foucher, Le retour des frontières, CNRS Editions, Paris 2016
18. Guerre qualifiée d’illégale par le secrétaire général des Nations-Unies en 2004
19. Mathilde Damgé, « Origine, puissance, financement : les clefs pour comprendre l’Etat islamique », Le Monde, 20 novembre 2015
20. Sans doute n’avaient-ils pas lu Charles de Gaulle dans « Histoire des troupes du Levant » : « Il est vain de prétendre appliquer au monde du Levant les principes libéraux et démocratiques dont l’Occident a pu s’accommoder »
21. Gilles Képel, Le Prophète et Pharaon, Les mouvements islamistes dans l’Égypte contemporaine, Gallimard, « Collection Folio histoire »,  Nouvelle édition, février 2012
22. Henry Laurens, « Il y a eu une légende noire des accords Sykes-Picot », Le Monde, 24-25-26 décembre 2016
23. Pierre Razoux,  La guerre Iran-Irak. Première guerre du Golfe 1980-1988, Editions Perrin, 2013
24. Romain Brunet, « La Chine, nouvel acteur bientôt incontournable au Moyen-Orient », www.france24.com,  21 janvier 2016
25. Antonio Gramsci cité par Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud, Atlas du Moyen-Orient, Editions Autrement, janvier 2016

Rédigé par Bruno LESCURE

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