Les ambitions nouvelles de la Chine bouleversent les équilibres mondiaux

Mis en ligne le 21 Jan 2019

Daniel HABER
Jean-Louis GUIBERT

Cet article aborde, sous un angle géopolitique et économique, les bouleversements des équilibres mondiaux que les nouvelles ambitions chinoises engendrent. L’analyse des auteurs met en avant la volonté chinoise d’augmenter son pouvoir politique et économique dans le bassin du Pacifique, devenu selon les chercheurs : « le centre d’une nouvel ordre mondial ».

 


Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas le CSFRS.

Les références originales de ce texte sont : Daniel HABER, Jean-Louis GUIBERT, « Les ambitions nouvelles de la Chine bouleversent les équilibres mondiaux »,
CSFRS.


 

La Chine de Xi Jinping s’affirme plus que jamais sur la scène mondiale et prend des initiatives d’envergure qui ont des effets profonds sur le nouvel ordre mondial. Nous devons, Français et Européens, prendre la juste mesure de ces décisions et y répondre de manière appropriée, en s’appuyant sur deux idées-force[1].

Le Bassin Pacifique s’inscrit durablement comme le centre de l’économie mondiale ; deux principaux acteurs de la zone et du monde sont désormais engagés dans un face à face qui dessine le nouvel ordre politique mondial.

  1. Le Bassin Pacifique s’inscrit durablement comme le centre de l’économie mondiale

Ce fait a été identifié depuis longtemps mais, au-delà des statistiques, certaines analyses innovantes peuvent être fournies:

Le « pivot », qui voit chaque nation bordant  les rives du Pacifique décider que l’essentiel de son avenir se joue dans ses relations avec l’autre rive, a des racines historiques et est une réponse adaptée à ses besoins économiques tout autant que géostratégiques.

La conquête de l’Ouest américain et son apogée, la politique récente (Obama) de « pivot » vers l’Asie, la stratégie russe de développement de la Sibérie, le nouvel effort chinois pour assurer la police des mers de Chine, sont les principales affirmations conduisant à la primauté du Bassin Pacifique au XXIe siècle. Ces orientations se caractérisent par leur permanence[2].

Certes notre regard, habitué à lire la carte du monde avec l’Europe en son centre et un océan Pacifique écartelé aux extrémités de notre vision et coupé en deux, ne facilite pas cette prise de conscience.

En changeant notre regard, en voyant le monde à partir de la centralité de l’océan Pacifique, vaste étendue maritime qui est porteuse d’échanges comme le furent la Méditerranée ou la Mer Baltique, la concentration des puissances dominantes sur les deux rives du Bassin Pacifique apparait désormais au grand jour: les trois premières puissances économiques

(Etats-Unis, Chine et Japon) et les trois premières puissances militaires (Etats-Unis, Russie et Chine) font de ce Bassin non seulement le nouveau centre économique du monde, mais aussi le centre du nouvel ordre mondial.

Mais cet  « ordre mondial » n’est qu’en gestation.

C’est, au contraire, le désordre qui apparait à l’analyse :

Ainsi, les  échanges commerciaux et financiers entre les deux rives et à l’intérieur de chaque rive, ne font-ils pas l’objet d’une régulation institutionnelle régionale et ne sont organisés qu’au travers des règles de l’OMC.

Il existe certes des Institutions régionales, essentiellement l’APEC (le « Asia Pacific Economic Cooperation Forum »), destiné, à l’époque, à faire contrepoids à la domination économique « excessive » du Japon mais conçu comme un « Forum des affaires ».

En réalité, tout montre que la zone est structurée davantage par le déploiement et les décisions des grandes firmes mondiales privées que par les institutions inter-gouvernementales[3].

Les groupes industriels asiatiques et occidentaux, par leurs délocalisations, ont déterminé une nouvelle carte de la production mondiale, centrée sur l’Asie, carte complexe où les lieux d’assemblage final (Japon, Corée du sud, Chine, Vietnam), réunissent des sous-ensembles, pièces et composants fabriqués dans d’autres pays de la région.

Et la coordination de l’ensemble est réalisée grâce au rôle peu connu des grands groupes commerciaux privés, japonais et sud-coréens,  dont la gestion logistique harmonise la chaine de valeur, dispersée entre de nombreux pays de la zone.

Ainsi est soulignée  la domination des intérêts économiques dans la construction de l’ensemble du Bassin Pacifique.

2. Mais les choses changent et les deux principaux acteurs de la zone et du monde, les Etats-Unis et la Chine, sont désormais engagés dans un face à face qui dessine le nouvel ordre politique mondial

Le fait majeur a été la réapparition sur la scène mondiale de la Chine à partir de 1978 et son affirmation comme le seul concurrent sérieux et durable pour les Etats-Unis.

Chacun a sa vision spécifique :

La Chine entreprend de  « refaire l’Histoire », pour retrouver sa place centrale en Asie et effacer cent ans d’humiliations et de pillages.

Pour les Etats-Unis, il s’agit simplement de « faire l’histoire » en continuant outremer leur progression vers l’Ouest et en préservant leur avance militaire et technologique.

C’est sur ce dernier terrain que se joue l’essentiel de la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis : la Chine doit transformer son modèle économique pour devenir un leader scientifique et technologique.

Et les Etats-Unis souhaitent  tout faire pour briser la dynamique de la croissance chinoise (guerre commerciale) et de ses percées technologiques (attaques directes contre ZTE et Huawei) afin d’affaiblir le socle économique de la Chine sur laquelle est assise sa nouvelle stratégie d’affirmation.

Ainsi le Bassin Pacifique est-il désormais le théâtre d’action de deux  leaders, Trump et Xi, qui entendent « faire de la politique », parfois aux dépens de leurs intérêts économiques immédiats.

C’est là encore que la Chine se trouve en confrontation directe avec les Etats-Unis qui s’estiment investis (comme naguère la Grande Bretagne qu’ils ont supplantée) de la mission de faire « respecter la liberté des mers ».

Alors que les Etats-Unis et la Chine sont, à la fois, en confrontation mais aussi engagés dans de multiples coopérations, chacun avance avec sa puissance économique, financière, militaire  et, ajoute le Président Xi, la force de sa civilisation.

De ce fait, les organisations à caractère économique se sont transformées en forums politiques.

L’APEC voit, chaque année, la rencontre des chefs d’Etat et de gouvernement qui ne manquent que rarement l’occasion de promouvoir la puissance globale de la région, celle qui succède à la domination de 500 ans d’un Occident assis sur le « progrès » induit par la  Renaissance européenne, le Siècle des Lumières et les premières révolutions industrielles et scientifiques centrées sur l’océan Atlantique.

Mais en même temps, la centralité du Bassin Pacifique met en lumière le défi que la Chine lance au pôle américain.

Il est donc essentiel de comprendre les motivations profondes de chaque partie, dans un jeu complexe, inédit, où les conflits cohabitent avec des partenariats multiples[4].

Un certain équilibre est atteint aujourd’hui qui voit les deux hyperpuissances  à la fois coopérer dans de nombreux domaines du commerce, des investissements, des coopérations scientifiques et technologiques, mais aussi entrer dans des conflits, encore limités (Iles des Mers de Chine) mais qui peuvent s’envenimer (lorsque les Etats-Unis accusent la Chine de pratiquer des échanges commerciaux « déloyaux » et des investissements «prédateurs »…).

Les méfiances, et même les peurs, à l’égard de la Chine se multiplient au fur et à mesure que la puissance chinoise apparait aux regards.

La question clé de ce XXIe siècle devient celle de savoir qui sera le vainqueur de la compétition qui oppose la Chine et les Etats-Unis.

 Pour l’instant, elle n’est qu’une concurrence intense, voire féroce, mais elle se transforme en une animosité qui prend des formes graduellement offensives : taxes sur les importations, embargos, prise d’otages (la fille du Président de Huawei au Canada avec demande américaine d’extradition, suivie de la réplique chinoise et l’arrestation, par la Chine de ressortissants canadiens), exclusion de marchés publics, interdiction de ventes à certains pays (Iran)…

Et, spectateur de ces défis, les autres pays du Pacifique doivent réfléchir à leurs fidélités, à leurs amitiés, à leurs alliances …et à leurs intérêts à long terme.

La Chine doit aussi  trouver de nouvelles ressources et de nouveaux marchés dans le monde entier, ce qui suppose la maîtrise des flux et de la logistique, terrestres et maritimes, à travers des infrastructures modernes de par le monde.

Ceci est l’essentiel du plus grand projet chinois (et mondial) d’infrastructures, la « Belt and Road Initiative  (les  nouvelles Routes de la Soie).

Ce projet concerne directement les Européens. C’est la raison pour laquelle les motivations chinoises méritent d’être mieux comprises. Elles sont plurielles : faire travailler leurs groupes géants de BTP, irriguer les continents eurasiatique et africain de canaux de communication pour vendre la masse des produits issus des manufactures chinoises, apporter la paix par le commerce et jouer un rôle majeur d’influence dans ces régions.

Mais la motivation la plus importante, est la nécessité pour la Chine, si elle veut redevenir Zhong Guo, le pays du milieu, d’ouvrir vers l’Ouest des relations que la géographie (déserts, hauts plateaux, montagnes) a longtemps limitées[5].

Et pour la Chine, l’Ouest, c’est aussi l’Europe, son plus grand marché, une zone dont la division lui profite.

La prédation, potentielle, dont certains européens accusent la Chine, n’aura de réalité que si l’Europe restait passive.

DH/JLG

References[+]

Par : Daniel HABER, Jean-Louis GUIBERT
Source : Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégiques


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