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Les enjeux du jihadisme et du terrorisme en Méditerranée

Mis en ligne le 29 Juil 2019

Source : Revue Défense Nationale

Gilles KEPEL

Les enjeux du jihadisme et du terrorisme en Méditerranée
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Avec cet article, l’auteur propose propose une mise en lumière des enjeux politiques et internationaux du jihadisme et du terrorisme en Méditerranée. Au lendemain de la défaite politique et militaire de « l’État islamique », l’auteur s’interroge sur l’avenir du jihadisme, entre épuisement des systèmes politiques régionaux et émergence de contestations dans des pays relativement épargnés jusqu’alors comme le Soudan et l’Algérie.


Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas le CSFRS.

Les références originales de cet article sont: KEPEL Gilles « Les enjeux du jihadisme et du terrorisme en Méditerranée ».

Cet article est paru dans le numéro d’été 2019 « La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation » de la Revue Défense Nationale (RDN).

Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de la RDN.


La chute de Baghouz, dernier réduit de l’État islamique, en mars 2019, a achevé l’étrange saga de ce califat jihadiste proclamé le 29 juin 2014 au début du Ramadan. Il contrôlait à son apogée, l’année suivante, un territoire de quelque 8 millions d’habitants, à cheval sur la Syrie et l’Irak dont la frontière avait été spectaculairement éradiquée ce même jour, comme l’illustra une vidéo virale sur les réseaux sociaux, par un bulldozer effaçant la ligne Sykes-Picot coloniale de 1916. La reprise de la métropole irakienne du califat, Mossoul, à l’été 2017, par une improbable coalition occidentale et chiite où les agents de la République islamique d’Iran et ceux des États-Unis se coordonnaient avec l’assentiment russe, puis la chute de sa « capitale » syrienne Raqqa, en octobre 2017, bombardée par les avions de l’Otan et de certaines pétromonarchies sunnites où l’on avait eu auparavant bien des largesses pour Daech, avaient semblé sonner le glas de ce singulier État-voyou voué à l’application intégrale de la charia et de la terreur urbi et orbi. De fait, la capacité de coordination du terrorisme depuis la dawla (« l’État », comme disaient ses partisans) s’en était trouvée significativement diminuée, par rapport à la période noire des attentats spectaculaires qui avaient ravagé l’Europe depuis la tuerie de Charlie Hebdo et du supermarché Hyper Cacher de Vincennes les 7 et 9 janvier 2015, en passant par les massacres du Bataclan, de Paris et du Stade de France le 13 novembre, jusqu’aux camions blanc et noir qui fauchèrent des foules festives à Nice le 14 juillet 2016 et à Berlin durant le marché de Noël de cette même année. Les attentats qui suivirent furent causés par des individus liés à la mouvance daechienne par les biais des réseaux sociaux et d’interconnaissance, mais leur impact politique demeura minimal en comparaison des précédents.

Pourtant, la défaite politique et militaire éclatante de « l’État islamique » avec la prise de Raqqa par les milices kurdes des Unités de protection du peuple (YPG – Yekîneyên Parastina Gel) agissant au sol, n’avait pas eu raison des derniers jusqu’au-boutistes. Par familles entières, ceux-ci se réfugièrent dans la bourgade de Baghouz, sur les rives de l’Euphrate aux confins syro-irakiens, et s’y barricadèrent jusqu’à la dernière extrémité, pour ne céder aux assauts qu’après dix-huit mois. La plupart des observateurs n’imaginaient pas une telle résilience, et moins encore que des dizaines de milliers de jihadistes aient pu se terrer dans ce territoire exigu. Le spectacle des litanies de femmes en niqab noir entourées de ribambelles d’enfants dont de nombreux petits Européens, dirigées vers les camps d’internement, les entretiens pleins de défi que certaines converties ou filles d’immigrés accordèrent à la presse, ont stupéfié une opinion publique plus réticente que jamais à autoriser leur « rapatriement » dans des Nations qu’elles veulent détruire, fût-ce au prix de procès aléatoires ou de leur incarcération dans des prisons où leur arrivée en surnombre risquait de transformer les détentions en une aire de prosélytisme massif du jihad.

Le fonctionnement « irrationnel » de ces adeptes qui n’avaient aucune chance de l’emporter dans un environnement totalement hostile a pourtant une causalité mise en lumière par le chercheur Hugo Micheron dans sa thèse Les territoires du jihad français : quartiers, prisons, Syrie, soutenue à l’École normale supérieure en juin 2019. En ayant réalisé des entretiens approfondis avec 80 jihadistes incarcérés, il a pu établir que les zélotes de Daech, convaincus d’avoir établi le royaume d’Allah sur Terre, se situaient dans une logique « post-millénariste » (contrairement à ceux d’Al-Qaïda, appartenant globalement à la génération précédente, et qui en revanche en étaient restés à œuvrer pour un califat futur). Pour eux, de ce fait, il était impensable que leur Créateur les eût abandonnés : la chute du califat représentait une mise à l’épreuve divine, mais ils seraient immanquablement sauvés d’après la virtuosité dont ils faisaient preuve par le strict respect de la Loi islamique, depuis la ségrégation des femmes jusqu’à la décapitation des apostats et infidèles, la lapidation des homosexuels ou le commerce des esclaves sexuelles yézidies. Ce salut sur Terre n’advint pas pourtant à Baghouz, mais l’endoctrinement demeure si consubstantiel aux militants que tant les femmes interviewées dans les camps d’internement que le « calife » rescapé Abou Bakr al-Baghdadi, dans une vidéo diffusée le 29 avril 2019, demeurent convaincus de l’inéluctabilité de la victoire finale. La perte du territoire concret ne signifie, pour eux, qu’un revers momentané. Car il en existe un autre, situé pour ainsi dire entre l’ici-bas dominé par le Mal et les kouffar (« impies »), et l’au-delà paradisiaque où fleuves de vin et houris aux yeux sombres s’offrent à la jouissance éternelle des martyrs : le monde virtuel – qui est le principal vecteur du prosélytisme et de la diffusion du Grand Récit de ce jihadisme « 3 G ». C’est en effet grâce aux réseaux sociaux que le terrorisme « réticulaire » de Daech a pu se diffuser « par le bas » à travers le monde à l’instar du « rhizome révolutionnaire » du philosophe gauchiste Gilles Deleuze, au contraire de son prédécesseur pyramidal et centralisé d’Al-Qaïda, qui suivait un modèle plus « léniniste », et avait besoin du média télévisuel pour rayonner « par le haut ». Après les attentats du 11 septembre 2001, qui avaient fait pénétrer Hollywood au journal de 20 heures pour produire un effet planétaire de sidération et consacrer un Grand Récit jihadiste universel transformant le nouveau millénaire du calendrier chrétien en un millénium islamiste, mais n’étaient pas parvenus à la conquête d’un territoire, la stratégie de Daech avait relié des jeunes salafistes radicalisés des banlieues populaires européennes aux cités périphériques du Maghreb et du Moyen-Orient. Créant ainsi une ubiquité jihadiste tout autour du bassin méditerranéen et établissant le terreau permettant, grâce aux voyages à bas prix en moyen-courrier, de déclencher la vague terroriste de la décennie 2010 dont les attentats de Mohamed Merah à Toulouse le 19 mars 2012 (lors du cinquantenaire de la fin de la guerre d’Algérie) ont été l’événement précurseur. L’effondrement momentané des régimes répressifs – de la Tunisie de Ben Ali à la Syrie d’Assad en passant par le Yémen d’Abdallah Saleh, l’Égypte de Moubarak et la Libye de Kadhafi – a permis la prolifération et l’armement de mouvements jihadistes qui sont passés à l’action une fois émoussée la première vague d’enthousiasme démocratique brouillon de la place Tahrir du Caire ou de ses équivalents à Tunis, Benghazi ou Sanaa.

En été 2019, on observe autour de la Méditerranée une congruence entre l’épuisement des systèmes politiques des États susmentionnés impactés par les soulèvements de 2011-2012 et l’émergence de nouvelles contestations dans des pays relativement épargnés alors, dont le Soudan et surtout l’Algérie sont les exemples les plus saillants. Abou Bakr al-Baghdadi, du reste, voit dans ces deux dernières situations une opportunité propice à enclencher à l’identique le processus qui avait fait basculer les soulèvements de 2011 dans un processus d’islamisation puis de jihadisation, aboutissant soit à la perpétuation de la guerre civile (comme en Syrie, au Yémen et dans l’Ouest libyen), soit à la restauration autoritaire (comme en Égypte et dans l’Est libyen), à l’exception de la Tunisie où des institutions démocratiques ont prévalu face à un terrorisme jihadiste combattu par la population. C’est à cette « espérance » que fait explicitement référence Abou Bakr al-Baghdadi dans sa vidéo diffusée fin avril 2019, où il salue « la chute des despotes en Algérie et au Soudan » mais rappelle que « seul le jihad peut renverser la tyrannie impie (taghout) » et établir l’État islamique véritable qui s’est temporairement incarné dans le « califat de Daech ».

Les situations soudanaise et algérienne présentent en effet quelques similitudes de départ avec celle de l’Égypte de Moubarak en janvier 2011 : un pouvoir usé par un long règne ayant favorisé la concentration des prébendes et de la concussion dans les mains d’un entourage présidentiel protégé par les services de renseignement et la police se voyant contré par des manifestations de la jeunesse, des couches populaires, les classes moyennes paupérisées et graduellement marginalisées ainsi que les cadres de l’armée qui construisent une alliance pour « sortir les sortants ». Au Caire, l’armée avait laissé ouvertes les ruelles menant à la place Tahrir dont la police bloquait les principaux accès, et avait empêché celle-ci de déloger les manifestants, puis avait popularisé le slogan « l’armée et le peuple sont les doigts d’une seule main » (Al gaysh wal Shaab îd wahed), amenant à la chute de Moubarak et au pouvoir d’un Conseil supérieur des Forces armées qui laissa gagner les Frères musulmans aux élections pour mieux les exposer et les réprimer radicalement avant de reprendre totalement la main à l’été 2013. À Alger, l’État-major de l’armée a poussé dehors le président Bouteflika en mars-avril 2019 et s’emploie à marginaliser son clan ainsi que les services de renseignement, en se réclamant d’une légitimité populaire incarnée par les manifestations continuelles qui, comme lors des soulèvements arabes de 2011, se déroulent tous les vendredis au sortir de la mosquée. Au Soudan, c’est également l’État-major qui a éloigné le président Bechir et les moukhabarât (services secrets) pour tenter de récupérer et contrôler l’exaspération populaire – où l’on observe la même congruence entre la jeunesse, les déshérités et les classes moyennes éduquées en voie de paupérisation. Ces situations instables sont propices à des conflits intenses pour le pouvoir qui passent par la mobilisation de la rue et à une déstabilisation sécuritaire qui, dans l’attente d’une hypothétique démocratisation vertueuse ou d’un retour autoritaire sous une nouvelle configuration, fournissent d’exceptionnelles opportunités de développement à la mouvance salafiste et aux militants jihadistes qui en émanent. Dans ces deux pays, le régime a courtisé le salafisme dans lequel il voyait une manière de maintenir l’ordre au nom de la charia dans des couches populaires massifiées par une explosion démographique sans frein, à laquelle ne peuvent répondre des infrastructures sanitaires, éducatives, urbaines débordées, et pour laquelle le secteur informel offre les principaux et aléatoires emplois disponibles. Cette idéologie a prêché une rupture culturelle avec les mœurs « impies » et fait régner un « ordre moral » islamiste, sans appeler à passer à l’acte contre le pouvoir fort qui l’avait coopté. C’était l’axe de la stratégie politique de Bouteflika après la guerre civile de 1992-1997, à laquelle fut donné par euphémisme le nom de « concorde civile ». Le général Bechir, quant à lui, était venu au pouvoir avec l’appui des Frères musulmans locaux et de leur branche dirigée par le charismatique Hassan al-Tourabi, dont il s’était émancipé, sans que leurs réseaux disparaissent du paysage. Dans les deux cas, l’affaiblissement du pouvoir fort délie les islamistes – momentanément – « quiétistes » de leur allégeance à celui-ci ce qui leur permet le passage à l’acte.

Ce contexte global propice à la résurgence du jihadisme doit toutefois être relativisé par nombre de facteurs tant globaux et régionaux que locaux. Tout d’abord, le « mode opérationnel » de Daech, en dépit du millénarisme de ses dirigeants et adeptes, a échoué politiquement et militairement. L’idéologie en persiste sur les réseaux sociaux, dans les cercles de pairs, mais la capacité d’entraînement auprès de populations beaucoup plus vastes, que leur avait donné l’édification du « califat » territorial, les réalisations concrètes des prophéties musulmanes qu’il paraissait incarner, les espérances messianiques, font aujourd’hui défaut car la dawla a été éradiquée – fût-ce par les kouffar et autres apostats. Les jihadistes doivent rétablir une crédibilité, sans écarter la possibilité qu’une nouvelle phase « postDaech » émerge, à la manière dont ce réseau avait supplanté l’organisation Al-Qaïda. Ce processus, qu’on ne discerne pas à ce stade sur les réseaux sociaux jihadistes où le triomphalisme des années de sang 2015-2017 a cédé la place à beaucoup d’introspection, prendra nécessairement quelque temps.

Un autre facteur, régional, tient à la profonde fissuration du monde sunnite. Alors que, dans les années 2011-2013, la mouvance islamiste sunnite, des Frères musulmans aux jihadistes en passant par les salafistes, était unie contre « l’hérésie chiite » et contre Téhéran – comme le montra l’écrasement de la révolte à majorité et d’inspiration chiite au Bahreïn, en mars 2011, qui fit consensus dans toutes les mouvances sunnites confondues – le renversement du président Frère musulman Mohamed Morsi en juillet 2013 à l’instigation du et grâce au financement saoudien et émirati a introduit un profond clivage dans cet univers. Cela a eu pour premier effet le « lâchage » de la rébellion islamiste syrienne par la plupart de ses sponsors financiers de la péninsule Arabique, conduisant à sa fragmentation – une cause de son échec aussi importante que l’offensive militaire russe à partir de l’établissement de la base aérienne de Hmeimim, sur la côte alaouite, en septembre 2015. De plus, la fracture entre les Frères musulmans et leurs soutiens étatiques turcs et qataris d’une part, et leurs ennemis saoudiens et émiratis de l’autre, qui brise les continuités internes de l’islamisme sunnite, s’inscrit dans un contexte où les pétromonarchies sont confrontées à l’épuisement du modèle rentier. Si les cours erratiques du pétrole permettent encore des gains momentanés, ils n’assurent plus les budgets des États, surtout les plus populeux. Et surtout, la production massive de pétrole et de gaz de schiste aux États-Unis a fait du Texas le nouveau producteur élastique (swing producer) à la place de l’Arabie saoudite – qui ne peut maintenir les cours qu’au prix de son alliance avec la pétromonarchie russe, laquelle a conduit aussi au « lâchage » par Riyad des derniers rebelles islamistes syriens en 2017-2018. La transition à une économie post-rentière, dans laquelle s’est engagée notamment l’Arabie de Mohammed ben Salmane, s’est traduite par une distanciation d’avec les oulémas wahhabites comme source de légitimité, l’appui à une forme d’émancipation des femmes afin qu’elles participent au marché du travail (l’autorisation de conduire en est un exemple, etc.). Les évolutions saoudiennes rendent beaucoup plus complexe qu’au début de la décennie le financement incontrôlé par des instances officielles, mais même par des canaux paraétatiques ou des fortunes privées, de la mouvance salafo-jihadiste. Cela ne signifie pas que l’idéologie concernée soit affectée – le prince héritier saoudien est voué aux gémonies sur les réseaux sociaux jihadistes – mais le « nerf du jihad » n’est plus aussi tendu que dans la première moitié de la décennie 2010, avec de probables effets sur la capacité de structuration et de résilience de la mobilisation, sans compter que les États occidentaux ont rattrapé leur retard sur l’inventivité informatique des jhadistes « 3 G » et que les progrès d’une surveillance virtuelle de niveau « 5 G » s’étendant graduellement à l’ensemble de la planète rendent plus malaisés les déplacements qui avaient facilité l’ubiquité jihadiste autour du bassin méditerranéen.


Rédigé par Gilles KEPEL

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