Les opinions publiques arabes : entre attachement à l’islam et à la démocratie

Mis en ligne le 14 Fév 2019

Pierre BRECHON

Cet article s’intéresse aux opinions publiques dans les pays du monde arabe. L’auteur s’attache à mettre en lumière les principales valeurs partagées par les populations, les disparités entre les pays comme l’impact de certains évènements (tels les Printemps arabes) dans l’évolution des opinions.

 


Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas le CSFRS.

Les références originales de ce texte sont: « Les opinions publiques arabes : entre attachement à l’islam et à la démocratie » par Pierre Bréchon dans le numéro 425 de la revue Futuribles.

Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être visionnés sur le site de Futuribles.


Il n’y a pas de total consensus sur la définition des pays arabes mais le critère linguistique — l’arabe comme langue officielle et très largement pratiquée —, la zone géographique — un espace continu (sans pays tiers) au sud et à l’est du Bassin méditerranéen —, l’appartenance à la Ligue arabe — organisme politique de coopération entre ces pays — constituent des éléments centraux pour repérer les pays concernés. Selon les critères, on oscille entre 20 et 23 pays concernés (voir carte 1). Évidemment cette appartenance est aussi le fruit d’une histoire millénaire dans laquelle une culture s’est forgée, en lien avec l’expansion de l’islam à partir de la péninsule arabique.

 

Ces pays sont des monarchies ou des républiques [1], avec presque toujours un pouvoir autoritaire et peu de liberté d’expression pour les oppositions, un taux d’alphabétisation relativement élevé (sauf au Yémen, en Égypte et au Maroc), des structures sociales traditionnelles où les appartenances fami-liales, claniques et tribales sont très valorisées, mais où les liens de type asso-ciatif sont peu développés [2], une absence de tradition démocratique, de nombreux conflits infra et inter-étatiques avec des guerre fratricides fréquentes, des pays parfois très riches, parfois très pauvres, avec une économie assez concentrée dans des familles proches du pouvoir, de très fortes inégalités, une corruption systémique, une transition démographique largement engagée, mais où la forte natalité antérieure fait que la population est très jeune, avec partout un chômage ou un sous-emploi élevés, en particulier dans la jeunesse, y compris chez les diplômés de l’enseignement supérieur.

Face à des pouvoirs autoritaires, les « printemps arabes » de 2011 ont soulevé de vifs espoirs de démocratisation dans beaucoup de ces pays. Mais, quelques années plus tard, peu de choses semblent avoir changé dans leur système politique, sauf en Tunisie. On parle même d’un « hiver arabe » qui se serait installé.

Les enquêtes quantitatives pour connaître les opinions publiques de ces pays étaient jusqu’à une période récente inexistantes ou très rares. Mais la situation a commencé à évoluer[3] et les données disponibles sont d’un grand intérêt pour comprendre ces sociétés, repérer leurs traits culturels communs mais aussi leurs spécificités, voire leurs fractures. L’objectif de cet article est de présenter les résultats de l’Arab Barometer, qui correspond à une re – cherche universitaire internationale de grande ampleur[4]. Cette enquête a été initiée à partir de 2005 par des universitaires américains (université du Michigan) et arabes de plusieurs pays [5]. Ils s’inspirèrent d’autres baromètres comparatifs internationaux, particulièrement des World Values Surveys (WVS) et des European Values Studies (EVS) pour créer un questionnaire adapté à leur culture et à la situation de leur zone géographique.

La première vague de l’enquête eut lieu en 2006-2007 dans huit pays. L’enquête a ensuite été répliquée avec presque le même questionnaire en 2010-2011 et en 2013-2014. Une quatrième vague a été faite récemment dans plusieurs pays dont les résultats sont en cours de publication. Nous retenons ici les données des vagues 2 et 3 pour 12 pays [6]. Le questionnaire est très détaillé et aborde tous les grands domaines de la vie privée et publique : sociabilité, conditions de vie, religiosité, suivi des médias, attitudes politiques, conceptions de la démocratie, printemps arabe, relations inter-nationales[7]… Les échantillons interviewés dans chaque pays comptent au moins 1 000 individus, très généralement sélectionnés aléatoirement[8].

Comme toutes les enquêtes, celle-ci a certainement des biais. Les résultats doivent en être lus avec prudence, sans surinterprétation de différences minimes de pourcentage entre pays. Mais lorsqu’on compare, pour une même société, les résultats des trois vagues à des questions de type structurel, la proximité des résultats montre la fiabilité globale des données.

 

Caractéristiques sociales

Globalement, le monde arabe est plutôt une zone défavorisée : le produit intérieur brut (PIB) par habitant est évalué à 16 700 dollars [9], mais avec d’énormes inégalités entre pays (tableau 1), surtout en fonction de l’existence d’une rente pétrolière. Parmi les pays enquêtés, le PIB par habitant d’un Koweïtien est presque deux fois plus élevé que celui des habitants de la zone euro[10].

Le PIB ne constituant qu’une mesure très relative, il est intéressant de considérer les différences dans la possession d’équipements durables. L’Arab Barometer dénombre en 2013 les pourcentages de personnes possédant un ordinateur à leur domicile et une voiture. Le Koweït, le Liban et la Libye semblent, sur ces critères, les plus développés. Alors que le Soudan, l’Égypte, le Yémen, le Maroc, la Tunisie le sont beaucoup moins.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces pays sont déjà assez lar-gement urbanisés. En 2013, 62 % des enquêtés sont considérés comme vivant en ville, mais ce taux varie de 28 % au Yémen à 88 % au Liban[11].

Les Arabes interrogés ne sont que 36 %, en 2013, à juger très ou assez bonne la situation économique de leur pays (tableau 2), avec aussi de très fortes disparités : la situation est jugée bonne par seulement 7 % des Égyptiens et des Libanais, mais par 95 % des Koweïtiens, 66 % des Algériens et 52 % des Irakiens. Évidemment, ces appréciations peuvent traduire à la fois les réa lités économiques mais aussi l’optimisme ou le pessimisme des populations, et pourraient être modulées, dans certains pays où les libertés fondamentales ne sont pas garanties, par la peur de dire ce qu’on pense [12].

Si seulement 36 % pensent en 2013 que l’économie nationale se porte bien, 47 % estiment que celle-ci ira mieux d’ici trois à cinq ans contre 29 % affirmant que ce sera pire. Par rapport à un présent plutôt pessimiste, un relatif optimisme émane des réponses pour le futur mais, là encore, avec des différences nationales qui peuvent refléter l’espoir d’un renouveau après des événements cataclysmiques (Libye, Tunisie, Soudan, Égypte, Yémen) ou encore des tempéraments nationaux. Il est ainsi frappant de comparer les réponses palestiniennes et libanaises. Malgré une situation actuelle très préoccupante, 33 % des Palestiniens croient que leur situation va s’améliorer ; alors que ce n’est le cas que de 14 % des Libanais, qui sont loin de vivre dans des situations aussi précaires que les premiers.

De grandes différences sont aussi visibles concernant le sentiment de sécurité pour soi-même et sa famille. Si ce sentiment est quasi général au Koweït et en Jordanie, il est très faible en Égypte et au Liban.

L’insatisfaction peut aussi se traduire dans un souhait d’émigration (dernière ligne du tableau 2) : 29 % disent y penser, ce qui est considérable. Ce sont les Soudanais qui sont les plus nombreux à y songer, ayant connu de nombreuses guerres civiles meurtrières et des conditions d’extrême pauvreté ou de famine, suivis par les Libanais qui, s’ils sont beaucoup moins déshérités, ont probablement le sentiment d’être dans un pays bloqué, où il n’y a pas beaucoup d’avenir. En outre, une tradition d’émigration y existe de puis le XIXe siècle, renforcée par la guerre intercommunautaire des années 1975-1990.

Des sociétés où la religion est extrêmement prégnante

A la question classique sur l’appartenance religieuse, les auteurs de l’enquête n’ont pas osé ou pu proposer la réponse « sans religion » [13]. Quasi-ment tout le monde se dit musulman (96 %), sauf au Liban où existe une importante minorité chrétienne (38 %). À une autre question, seulement 8 % de l’échantillon se dit non religieux[14](alors que dans les enquêtes sur les valeurs des Européens, ce sont 40 % des habitants de l’Union euro-péenne qui se disent non religieux ou athées convaincus[15]). Il est de fait très difficile de déclarer son incroyance, même dans les pays les plus ou-verts de la zone arabe[16].

 

Le dénombrement de quelques comportements religieux est très révéla-teur (tableau 3) : près des trois quarts de la population prient tous les jours et une personne sur deux va à la mosquée pour la prière du vendredi, un gros tiers lisant ou écoutant le Coran [17]. À nouveau, ces chiffres contrastent avec ceux que l’on observe dans l’Union européenne : seulement 21 % y prient Dieu quotidiennement et 18 % vont à un office religieux chaque semaine.

Autre signe de l’importance accordée à la religion : à une question de-mandant quels obstacles peuvent faire que les enquêtés s’opposent au mariage de leurs enfants ou de leurs frères et sœurs, c’est le fait de ne pas prier qui vient en tête (71 % citent cette caractéristique du futur conjoint), suivi par le manque d’éducation (60 %) et le statut social de la famille (51 %). Le mariage est une affaire contrôlée par les familles dans laquelle plusieurs facteurs sont capitaux, et tout particulièrement le degré de religiosité du (ou de la) futur(e) conjoint(e).

Cette forte identité religieuse est liée à un islam plutôt fondamentaliste [18] et strict dans les souhaits de conformité aux normes édictées par Dieu, puisque environ deux Arabes enquêtés sur trois pensent que la charia[19] exprime la parole même de Dieu [20] et que trois sur quatre disent qu’elle devrait être appliquée plus strictement. Et seulement 55 % considèrent que les lois de leur pays concordent avec celle-ci [21].

Cette conception intransigeante de l’islam se répercute dans les droits reconnus aux non-musulmans (tableau 4). Si en 2013, 74 % pensent que les minorités religieuses ont le droit de pratiquer librement leur religion, et si 63 % pensent que musulmans et membres d’autres religions devraient avoir les mêmes droits, 30 % sont d’un avis contraire, trouvant probablement nor-mal que les autres croyants aient un statut de seconde zone, selon la concep-tion classique de la dhimmitude [22].

Surtout, 32 % estiment en 2010 que les convertis devraient être condamnés à mort[23], ce qui montre que l’appartenance religieuse est souvent perçue comme une identité collective qui ne peut absolument pas se remettre en cause. L’apostasie est une trahison si grave qu’elle peut justifier la mort de l’hérétique [24].  Précisons cependant que l’on observe de fortes différences selon les pays : les Yéménites, les Égyptiens et les Soudanais sont très intransigeants à l’égard de l’apostasie de l’islam, alors que les Libanais, les Tunisiens et les Algériens sont beaucoup moins extrêmes. Quoi qu’il en soit, la liberté de ne pas croire, et de l’exprimer publiquement, est en fait presque inexistante — alors que les libertés fondamentales, définies par le droit inter-national, garantissent la liberté de conscience et d’expression de ses croyances.

Le caractère traditionnel de ces sociétés s’exprime aussi dans la conception des rapports entre hommes et femmes. Avec cependant des nuances notables : 64 % estiment que les hommes sont en général de meilleurs leaders politiques que les femmes et 61 % que les femmes devraient porter des vêtements modestes. Mais plus de 80 % sont favorables au travail de la femme en dehors de son foyer, 66 % sont favorables à ce que les études universitaires soient mixtes et seulement 23 % jugent que les études universitaires sont plus importantes pour les garçons que pour les filles [25].

Quel rapport les populations entretiennent-elles avec la politique ?

Environ un enquêté sur deux dit suivre les nouvelles politiques du pays (de manière très ou assez intensive)[26]  et 39 % déclarent s’intéresser beau-coup ou assez à la politique [27]. De ce point de vue, les Arabes semblent à peu près aussi politisés que les Européens[28]. Mais ils sont plus nombreux à trouver la politique incompréhensible (76 %), probablement du fait à la fois de leur plus faible niveau d’éducation et de la faiblesse des débats poli-tiques dans l’opinion publique. Ils sont 44 % à estimer que leur gouverne-ment bloque l’expression médiatique de l’opposition (de 61 % au Soudan à 33 % en Égypte, Irak et au Yémen). La confiance envers les autorités est assez limitée puisque 44 % font confiance (beaucoup ou assez) au gouvernement et 33 % au Parlement [29]; avec de forts écarts selon les pays : les Libyens, les Libanais et les Égyptiens sont moins de 20 % à faire confiance aux deux instances politiques majeures[30].

S’ils font peu confiance aux élites politiques, les Arabes restent plutôt conformistes et n’osent pas trop exprimer leurs désaccords (tableau 5) : près de 40 % estiment qu’il faut soutenir les décisions du gouvernement même lorsqu’on les désapprouve [31]. Des différences conséquentes apparaissent selon les pays, Koweïtiens, Tunisiens et Jordaniens se montrant les plus conformistes en 2013. On observe un effet « printemps arabe » contrasté entre l’Égypte et la Tunisie, les événements ayant conduit les Égyptiens à être beaucoup moins conformistes à l’égard de leur gouvernement, alors que les Tunisiens semblent l’être plus qu’avant.

Quand on considère le classement des éléments qui font un bon leader politique, il est très révélateur que viennent très largement en tête ses ori-gines claniques, suivies — avec un fort écart — par son ouverture aux idées politiques, sa piété, son expérience politique passée, sa capacité à parler en public et à communiquer avec les gens, son travail et ses efforts intenses, et enfin, au niveau le plus bas, son intégrité.

Cette très faible prise en compte de l’intégrité des dirigeants s’explique probablement par le caractère systémique de la corruption, de haut en bas de la société. Cette corruption gangrène la société et les élites politiques, ce dont les populations sont conscientes (tableau 6). Près de 80 % estiment qu’il y a de la corruption dans les services de l’État — de manière assez consensuelle dans les différents pays — et seulement à peu près la moitié d’entre eux pensent que le gouvernement cherche à l’éliminer. La lutte contre ce fléau ne semble pas vraiment à l’agenda politique[32]. Et face à ce problème, la résignation semble assez souvent l’emporter, tout particulièrement au Liban et en Libye.

La participation des citoyens à la vie politique est assez limitée : 57 % ont voté aux dernières élections législatives[33], environ 20 % ont assisté au moins une fois à un meeting ou signé une pétition depuis trois ans, le même pourcentage ayant aussi manifesté, participé à une marche ou à un sit-in (52 % au Yémen[34], 33 % en Libye et 30 % en Palestine). L’expression démocratique est donc limitée malgré des aspirations soutenues.


 

Quelles aspirations démocratiques ?

À peine un tiers des enquêtés pensent que l’état de la démocratie et des droits de l’homme est très ou assez bon dans leur pays[35] et il n’y a guère plus de personnes pour dire que leur pays est démocratique (tableau 7)[36]. Les différences sont fortes selon les pays et selon la vague de l’enquête. Koweïtiens et Jordaniens sont assez optimistes concernant la démocratie dans leur pays. Les Marocains et les Égyptiens sont très pessimistes en 2013. Pour ces derniers, il semble bien que le printemps arabe ait engendré une forte désillusion.

Pourtant, un peu plus d’un Arabe sur deux estime que la démocratie est adaptée à leur pays[37] et, au niveau des principes, ils adhèrent largement à ce système : plus de 80 % jugent que c’est un bon système et plus de 70 % estiment même que c’est le meilleur, « même s’il peut avoir des problèmes »[38]. Ils rejettent au contraire un modèle d’État autoritaire avec un président indifférent au Parlement et aux élections (tableau 8).

 En principe favorables à la démocratie, beaucoup d’Arabes hésitent sur ce que la mise en œuvre de ce système signifie prioritairement (tableau 9). Ils y voient au moins autant une transformation économique qu’un idéal politique. La démocratie, c’est avant tout la fin de la corruption, un minimum de ressources pour tous, et plus d’égalité économique entre les individus. Mais c’est aussi un projet politique, des élections, une égalité de droits civiques et le droit de critiquer les dirigeants.



La place de l’islam dans le système politique

L’enquête permet aussi d’appréhender la place que l’opinion publique de ces pays reconnaît à l’islam dans un système politique. Une première façon de le mesurer consiste à préciser ce qu’est une bonne loi : doit-elle être conforme aux désirs du peuple ou à la loi islamique (tableau 10) ?

En 2013, 56 % des enquêtés pensent que la loi doit être conforme aux désirs du peuple mais 38 % sont d’avis contraire. Par ailleurs, une forte majorité (72 %) juge que les lois doivent être conformes à la loi islamique. Le croisement des réponses aux deux questions montre que 43 % pensent que les lois peuvent répondre à une double légitimité, à la fois celle du peuple et celle de la religion. Si 29 % privilégient la légitimité islamique sur celle du peuple, 13 % sont au contraire pour la légitimité populaire (et démocratique), tandis que 9 % rejettent les deux.

Cette première appréhension de la place de l’islam aboutit à une vision plutôt optimiste : pour un groupe majoritaire (43 %), il n’y aurait pas de conflit entre la démocratie et l’islam puisque l’osmose est forte dans les sociétés arabes entre visions religieuse et politique. Mais le deuxième groupe en taille (29 %) privilégie nettement l’islam sur l’expression du peuple alors qu’il n’y a que 13 % de répondants à revendiquer une loi séculière, qui ne se préoccupe pas de sa conformité à l’islam. Pour la majorité des enquêtés, démocratie et islam font bon ménage, alors que — à une autre question — seulement environ 25 % affirment que « la démocratie contredit les enseignements de l’islam ».

Une deuxième manière d’identifier le rôle reconnu à l’islam peut se lire dans le croisement de deux autres questions : la démocratie est-elle ou non le meilleur système politique ? Et les leaders religieux doivent-ils ou non influencer les décisions du gouvernement ? (tableau 11). Trois catégories émergent des réponses :

— Ceux qui sont favorables à la démocratie et rejettent l’influence des leaders religieux, que l’on peut identifier à des « démocrates séculiers » et qui représentent environ la moitié de la population. Ils sont particulièrement nombreux au Liban, en Égypte, en Algérie, en Tunisie.

— Ceux qui sont favorables à la démocratie mais souhaitent une influence des leaders religieux, que l’on peut identifier à une « démocratie sous in fluence religieuse » (environ 30 %), surreprésentés au Yémen, au Soudan, voire en Jordanie et en Irak.

— Ceux qui pensent que la démocratie n’est pas le meilleur système politique (environ 20 %), assez également répartis dans l’ensemble des pays.

Ces typologies essaient de préciser l’articulation entre démocratie et islam pour des pays dans lesquels l’islam est, de toute manière, très influent dans toute la vie sociale et politique. Elles mettent en lumière les préférences accordées à l’une ou à l’autre selon que l’on considère la confection de la loi ou la prise de décision dans le système institutionnel. Les séculiers et les religieux n’ont pas la même importance selon les domaines considérés.

Une troisième manière d’appréhender la conception des relations que la politique et la religion doivent entretenir réside dans la place reconnue aux partis religieux (tableau 12). Les adeptes d’un système parlementaire sont très dominants et beaucoup estiment que tous les types de partis doivent pouvoir s’exprimer dans l’arène politique[39]. Mais environ un cinquième de la population veut réserver la compétition électorale aux partis islamistes, ce qui sous-entend que seuls des partis incarnant la défense de la charia seraient légitimes. Il y a aussi environ un petit cinquième de la population pour limiter les élections aux partis non religieux, défendant donc une conception laïque de la représentation nationale.

Les résultats des enquêtes Arab Barometer que nous venons de présenter montrent que les pays arabes restent très marqués par leur culture traditionnelle et par un islam qui demeure assez fondamentaliste. Pourtant, les valeurs de ces pays ne sont pas figées. Les droits des individus y sont lentement reconnus ; ainsi les femmes semblent moins dominées qu’autrefois dans des sociétés qui restent bien sûr encore en partie machistes. Même si les citoyens restent largement des sujets qui doivent se conformer à un certain nombre de normes et de traditions, ils ne semblent pas trop hésiter à formuler des critiques, tout particulièrement à l’égard des élites corrompues. Les Arabes s’intéressent à la vie politique, même s’ils ont du mal à en comprendre tous les méandres. Surtout, leurs aspirations à la démocratie sont réelles, une démocratie qui implique du développement économique mais qui doit aussi se matérialiser dans des institutions politiques. La principale question pendante est celle de la conciliation entre les réelles aspirations démocratiques et la volonté — non moins forte — de suivre la charia. Tant que la charia sera considérée de manière très littérale, les évolutions du monde arabe vers les valeurs d’autonomie individuelle et vers des démocraties réelles seront probablement limitées.

References[+]

Par : Pierre BRECHON
Source : Futuribles


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