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Les opinions publiques arabes : entre attachement à l’islam et à la démocratie

Mis en ligne le 14 Fév 2019

Parution le 26-06-2018 / Source : Futuribles

Pierre BRECHON

Les opinions publiques arabes : entre attachement à l’islam et à la démocratie
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Cet article s’intéresse aux opinions publiques dans les pays du monde arabe. L’auteur s’attache à mettre en lumière les principales valeurs partagées par les populations, les disparités entre les pays comme l’impact de certains évènements (tels les Printemps arabes) dans l’évolution des opinions.

 


Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas le CSFRS.

Les références originales de ce texte sont: « Les opinions publiques arabes : entre attachement à l’islam et à la démocratie » par Pierre Bréchon dans le numéro 425 de la revue Futuribles.

Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être visionnés sur le site de Futuribles.


Il n’y a pas de total consensus sur la définition des pays arabes mais le critère linguistique — l’arabe comme langue officielle et très largement pratiquée —, la zone géographique — un espace continu (sans pays tiers) au sud et à l’est du Bassin méditerranéen —, l’appartenance à la Ligue arabe — organisme politique de coopération entre ces pays — constituent des éléments centraux pour repérer les pays concernés. Selon les critères, on oscille entre 20 et 23 pays concernés (voir carte 1). Évidemment cette appartenance est aussi le fruit d’une histoire millénaire dans laquelle une culture s’est forgée, en lien avec l’expansion de l’islam à partir de la péninsule arabique.

 

Ces pays sont des monarchies ou des républiques [1], avec presque toujours un pouvoir autoritaire et peu de liberté d’expression pour les oppositions, un taux d’alphabétisation relativement élevé (sauf au Yémen, en Égypte et au Maroc), des structures sociales traditionnelles où les appartenances fami-liales, claniques et tribales sont très valorisées, mais où les liens de type asso-ciatif sont peu développés [2], une absence de tradition démocratique, de nombreux conflits infra et inter-étatiques avec des guerre fratricides fréquentes, des pays parfois très riches, parfois très pauvres, avec une économie assez concentrée dans des familles proches du pouvoir, de très fortes inégalités, une corruption systémique, une transition démographique largement engagée, mais où la forte natalité antérieure fait que la population est très jeune, avec partout un chômage ou un sous-emploi élevés, en particulier dans la jeunesse, y compris chez les diplômés de l’enseignement supérieur.

Face à des pouvoirs autoritaires, les « printemps arabes » de 2011 ont soulevé de vifs espoirs de démocratisation dans beaucoup de ces pays. Mais, quelques années plus tard, peu de choses semblent avoir changé dans leur système politique, sauf en Tunisie. On parle même d’un « hiver arabe » qui se serait installé.

Les enquêtes quantitatives pour connaître les opinions publiques de ces pays étaient jusqu’à une période récente inexistantes ou très rares. Mais la situation a commencé à évoluer[3] et les données disponibles sont d’un grand intérêt pour comprendre ces sociétés, repérer leurs traits culturels communs mais aussi leurs spécificités, voire leurs fractures. L’objectif de cet article est de présenter les résultats de l’Arab Barometer, qui correspond à une re – cherche universitaire internationale de grande ampleur[4]. Cette enquête a été initiée à partir de 2005 par des universitaires américains (université du Michigan) et arabes de plusieurs pays [5]. Ils s’inspirèrent d’autres baromètres comparatifs internationaux, particulièrement des World Values Surveys (WVS) et des European Values Studies (EVS) pour créer un questionnaire adapté à leur culture et à la situation de leur zone géographique.

La première vague de l’enquête eut lieu en 2006-2007 dans huit pays. L’enquête a ensuite été répliquée avec presque le même questionnaire en 2010-2011 et en 2013-2014. Une quatrième vague a été faite récemment dans plusieurs pays dont les résultats sont en cours de publication. Nous retenons ici les données des vagues 2 et 3 pour 12 pays [6]. Le questionnaire est très détaillé et aborde tous les grands domaines de la vie privée et publique : sociabilité, conditions de vie, religiosité, suivi des médias, attitudes politiques, conceptions de la démocratie, printemps arabe, relations inter-nationales[7]… Les échantillons interviewés dans chaque pays comptent au moins 1 000 individus, très généralement sélectionnés aléatoirement[8].

Comme toutes les enquêtes, celle-ci a certainement des biais. Les résultats doivent en être lus avec prudence, sans surinterprétation de différences minimes de pourcentage entre pays. Mais lorsqu’on compare, pour une même société, les résultats des trois vagues à des questions de type structurel, la proximité des résultats montre la fiabilité globale des données.

 

Caractéristiques sociales

Globalement, le monde arabe est plutôt une zone défavorisée : le produit intérieur brut (PIB) par habitant est évalué à 16 700 dollars [9], mais avec d’énormes inégalités entre pays (tableau 1), surtout en fonction de l’existence d’une rente pétrolière. Parmi les pays enquêtés, le PIB par habitant d’un Koweïtien est presque deux fois plus élevé que celui des habitants de la zone euro[10].

Le PIB ne constituant qu’une mesure très relative, il est intéressant de considérer les différences dans la possession d’équipements durables. L’Arab Barometer dénombre en 2013 les pourcentages de personnes possédant un ordinateur à leur domicile et une voiture. Le Koweït, le Liban et la Libye semblent, sur ces critères, les plus développés. Alors que le Soudan, l’Égypte, le Yémen, le Maroc, la Tunisie le sont beaucoup moins.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ces pays sont déjà assez lar-gement urbanisés. En 2013, 62 % des enquêtés sont considérés comme vivant en ville, mais ce taux varie de 28 % au Yémen à 88 % au Liban[11].

Les Arabes interrogés ne sont que 36 %, en 2013, à juger très ou assez bonne la situation économique de leur pays (tableau 2), avec aussi de très fortes disparités : la situation est jugée bonne par seulement 7 % des Égyptiens et des Libanais, mais par 95 % des Koweïtiens, 66 % des Algériens et 52 % des Irakiens. Évidemment, ces appréciations peuvent traduire à la fois les réa lités économiques mais aussi l’optimisme ou le pessimisme des populations, et pourraient être modulées, dans certains pays où les libertés fondamentales ne sont pas garanties, par la peur de dire ce qu’on pense [12].

Si seulement 36 % pensent en 2013 que l’économie nationale se porte bien, 47 % estiment que celle-ci ira mieux d’ici trois à cinq ans contre 29 % affirmant que ce sera pire. Par rapport à un présent plutôt pessimiste, un relatif optimisme émane des réponses pour le futur mais, là encore, avec des différences nationales qui peuvent refléter l’espoir d’un renouveau après des événements cataclysmiques (Libye, Tunisie, Soudan, Égypte, Yémen) ou encore des tempéraments nationaux. Il est ainsi frappant de comparer les réponses palestiniennes et libanaises. Malgré une situation actuelle très préoccupante, 33 % des Palestiniens croient que leur situation va s’améliorer ; alors que ce n’est le cas que de 14 % des Libanais, qui sont loin de vivre dans des situations aussi précaires que les premiers.

De grandes différences sont aussi visibles concernant le sentiment de sécurité pour soi-même et sa famille. Si ce sentiment est quasi général au Koweït et en Jordanie, il est très faible en Égypte et au Liban.

L’insatisfaction peut aussi se traduire dans un souhait d’émigration (dernière ligne du tableau 2) : 29 % disent y penser, ce qui est considérable. Ce sont les Soudanais qui sont les plus nombreux à y songer, ayant connu de nombreuses guerres civiles meurtrières et des conditions d’extrême pauvreté ou de famine, suivis par les Libanais qui, s’ils sont beaucoup moins déshérités, ont probablement le sentiment d’être dans un pays bloqué, où il n’y a pas beaucoup d’avenir. En outre, une tradition d’émigration y existe de puis le XIXe siècle, renforcée par la guerre intercommunautaire des années 1975-1990.

Des sociétés où la religion est extrêmement prégnante

A la question classique sur l’appartenance religieuse, les auteurs de l’enquête n’ont pas osé ou pu proposer la réponse « sans religion » [13]. Quasi-ment tout le monde se dit musulman (96 %), sauf au Liban où existe une importante minorité chrétienne (38 %). À une autre question, seulement 8 % de l’échantillon se dit non religieux[14](alors que dans les enquêtes sur les valeurs des Européens, ce sont 40 % des habitants de l’Union euro-péenne qui se disent non religieux ou athées convaincus[15]). Il est de fait très difficile de déclarer son incroyance, même dans les pays les plus ou-verts de la zone arabe[16].

 

Le dénombrement de quelques comportements religieux est très révéla-teur (tableau 3) : près des trois quarts de la population prient tous les jours et une personne sur deux va à la mosquée pour la prière du vendredi, un gros tiers lisant ou écoutant le Coran [17]. À nouveau, ces chiffres contrastent avec ceux que l’on observe dans l’Union européenne : seulement 21 % y prient Dieu quotidiennement et 18 % vont à un office religieux chaque semaine.

Autre signe de l’importance accordée à la religion : à une question de-mandant quels obstacles peuvent faire que les enquêtés s’opposent au mariage de leurs enfants ou de leurs frères et sœurs, c’est le fait de ne pas prier qui vient en tête (71 % citent cette caractéristique du futur conjoint), suivi par le manque d’éducation (60 %) et le statut social de la famille (51 %). Le mariage est une affaire contrôlée par les familles dans laquelle plusieurs facteurs sont capitaux, et tout particulièrement le degré de religiosité du (ou de la) futur(e) conjoint(e).

Cette forte identité religieuse est liée à un islam plutôt fondamentaliste [18] et strict dans les souhaits de conformité aux normes édictées par Dieu, puisque environ deux Arabes enquêtés sur trois pensent que la charia[19] exprime la parole même de Dieu [20] et que trois sur quatre disent qu’elle devrait être appliquée plus strictement. Et seulement 55 % considèrent que les lois de leur pays concordent avec celle-ci [21].

Cette conception intransigeante de l’islam se répercute dans les droits reconnus aux non-musulmans (tableau 4). Si en 2013, 74 % pensent que les minorités religieuses ont le droit de pratiquer librement leur religion, et si 63 % pensent que musulmans et membres d’autres religions devraient avoir les mêmes droits, 30 % sont d’un avis contraire, trouvant probablement nor-mal que les autres croyants aient un statut de seconde zone, selon la concep-tion classique de la dhimmitude [22].

Surtout, 32 % estiment en 2010 que les convertis devraient être condamnés à mort[23], ce qui montre que l’appartenance religieuse est souvent perçue comme une identité collective qui ne peut absolument pas se remettre en cause. L’apostasie est une trahison si grave qu’elle peut justifier la mort de l’hérétique [24].  Précisons cependant que l’on observe de fortes différences selon les pays : les Yéménites, les Égyptiens et les Soudanais sont très intransigeants à l’égard de l’apostasie de l’islam, alors que les Libanais, les Tunisiens et les Algériens sont beaucoup moins extrêmes. Quoi qu’il en soit, la liberté de ne pas croire, et de l’exprimer publiquement, est en fait presque inexistante — alors que les libertés fondamentales, définies par le droit inter-national, garantissent la liberté de conscience et d’expression de ses croyances.

Le caractère traditionnel de ces sociétés s’exprime aussi dans la conception des rapports entre hommes et femmes. Avec cependant des nuances notables : 64 % estiment que les hommes sont en général de meilleurs leaders politiques que les femmes et 61 % que les femmes devraient porter des vêtements modestes. Mais plus de 80 % sont favorables au travail de la femme en dehors de son foyer, 66 % sont favorables à ce que les études universitaires soient mixtes et seulement 23 % jugent que les études universitaires sont plus importantes pour les garçons que pour les filles [25].

Quel rapport les populations entretiennent-elles avec la politique ?

Environ un enquêté sur deux dit suivre les nouvelles politiques du pays (de manière très ou assez intensive)[26]  et 39 % déclarent s’intéresser beau-coup ou assez à la politique [27]. De ce point de vue, les Arabes semblent à peu près aussi politisés que les Européens[28]. Mais ils sont plus nombreux à trouver la politique incompréhensible (76 %), probablement du fait à la fois de leur plus faible niveau d’éducation et de la faiblesse des débats poli-tiques dans l’opinion publique. Ils sont 44 % à estimer que leur gouverne-ment bloque l’expression médiatique de l’opposition (de 61 % au Soudan à 33 % en Égypte, Irak et au Yémen). La confiance envers les autorités est assez limitée puisque 44 % font confiance (beaucoup ou assez) au gouvernement et 33 % au Parlement [29]; avec de forts écarts selon les pays : les Libyens, les Libanais et les Égyptiens sont moins de 20 % à faire confiance aux deux instances politiques majeures[30].

S’ils font peu confiance aux élites politiques, les Arabes restent plutôt conformistes et n’osent pas trop exprimer leurs désaccords (tableau 5) : près de 40 % estiment qu’il faut soutenir les décisions du gouvernement même lorsqu’on les désapprouve [31]. Des différences conséquentes apparaissent selon les pays, Koweïtiens, Tunisiens et Jordaniens se montrant les plus conformistes en 2013. On observe un effet « printemps arabe » contrasté entre l’Égypte et la Tunisie, les événements ayant conduit les Égyptiens à être beaucoup moins conformistes à l’égard de leur gouvernement, alors que les Tunisiens semblent l’être plus qu’avant.

Quand on considère le classement des éléments qui font un bon leader politique, il est très révélateur que viennent très largement en tête ses ori-gines claniques, suivies — avec un fort écart — par son ouverture aux idées politiques, sa piété, son expérience politique passée, sa capacité à parler en public et à communiquer avec les gens, son travail et ses efforts intenses, et enfin, au niveau le plus bas, son intégrité.

Cette très faible prise en compte de l’intégrité des dirigeants s’explique probablement par le caractère systémique de la corruption, de haut en bas de la société. Cette corruption gangrène la société et les élites politiques, ce dont les populations sont conscientes (tableau 6). Près de 80 % estiment qu’il y a de la corruption dans les services de l’État — de manière assez consensuelle dans les différents pays — et seulement à peu près la moitié d’entre eux pensent que le gouvernement cherche à l’éliminer. La lutte contre ce fléau ne semble pas vraiment à l’agenda politique[32]. Et face à ce problème, la résignation semble assez souvent l’emporter, tout particulièrement au Liban et en Libye.

La participation des citoyens à la vie politique est assez limitée : 57 % ont voté aux dernières élections législatives[33], environ 20 % ont assisté au moins une fois à un meeting ou signé une pétition depuis trois ans, le même pourcentage ayant aussi manifesté, participé à une marche ou à un sit-in (52 % au Yémen[34], 33 % en Libye et 30 % en Palestine). L’expression démocratique est donc limitée malgré des aspirations soutenues.


 

Quelles aspirations démocratiques ?

À peine un tiers des enquêtés pensent que l’état de la démocratie et des droits de l’homme est très ou assez bon dans leur pays[35] et il n’y a guère plus de personnes pour dire que leur pays est démocratique (tableau 7)[36]. Les différences sont fortes selon les pays et selon la vague de l’enquête. Koweïtiens et Jordaniens sont assez optimistes concernant la démocratie dans leur pays. Les Marocains et les Égyptiens sont très pessimistes en 2013. Pour ces derniers, il semble bien que le printemps arabe ait engendré une forte désillusion.

Pourtant, un peu plus d’un Arabe sur deux estime que la démocratie est adaptée à leur pays[37] et, au niveau des principes, ils adhèrent largement à ce système : plus de 80 % jugent que c’est un bon système et plus de 70 % estiment même que c’est le meilleur, « même s’il peut avoir des problèmes »[38]. Ils rejettent au contraire un modèle d’État autoritaire avec un président indifférent au Parlement et aux élections (tableau 8).

 En principe favorables à la démocratie, beaucoup d’Arabes hésitent sur ce que la mise en œuvre de ce système signifie prioritairement (tableau 9). Ils y voient au moins autant une transformation économique qu’un idéal politique. La démocratie, c’est avant tout la fin de la corruption, un minimum de ressources pour tous, et plus d’égalité économique entre les individus. Mais c’est aussi un projet politique, des élections, une égalité de droits civiques et le droit de critiquer les dirigeants.



La place de l’islam dans le système politique

L’enquête permet aussi d’appréhender la place que l’opinion publique de ces pays reconnaît à l’islam dans un système politique. Une première façon de le mesurer consiste à préciser ce qu’est une bonne loi : doit-elle être conforme aux désirs du peuple ou à la loi islamique (tableau 10) ?

En 2013, 56 % des enquêtés pensent que la loi doit être conforme aux désirs du peuple mais 38 % sont d’avis contraire. Par ailleurs, une forte majorité (72 %) juge que les lois doivent être conformes à la loi islamique. Le croisement des réponses aux deux questions montre que 43 % pensent que les lois peuvent répondre à une double légitimité, à la fois celle du peuple et celle de la religion. Si 29 % privilégient la légitimité islamique sur celle du peuple, 13 % sont au contraire pour la légitimité populaire (et démocratique), tandis que 9 % rejettent les deux.

Cette première appréhension de la place de l’islam aboutit à une vision plutôt optimiste : pour un groupe majoritaire (43 %), il n’y aurait pas de conflit entre la démocratie et l’islam puisque l’osmose est forte dans les sociétés arabes entre visions religieuse et politique. Mais le deuxième groupe en taille (29 %) privilégie nettement l’islam sur l’expression du peuple alors qu’il n’y a que 13 % de répondants à revendiquer une loi séculière, qui ne se préoccupe pas de sa conformité à l’islam. Pour la majorité des enquêtés, démocratie et islam font bon ménage, alors que — à une autre question — seulement environ 25 % affirment que « la démocratie contredit les enseignements de l’islam ».

Une deuxième manière d’identifier le rôle reconnu à l’islam peut se lire dans le croisement de deux autres questions : la démocratie est-elle ou non le meilleur système politique ? Et les leaders religieux doivent-ils ou non influencer les décisions du gouvernement ? (tableau 11). Trois catégories émergent des réponses :

— Ceux qui sont favorables à la démocratie et rejettent l’influence des leaders religieux, que l’on peut identifier à des « démocrates séculiers » et qui représentent environ la moitié de la population. Ils sont particulièrement nombreux au Liban, en Égypte, en Algérie, en Tunisie.

— Ceux qui sont favorables à la démocratie mais souhaitent une influence des leaders religieux, que l’on peut identifier à une « démocratie sous in fluence religieuse » (environ 30 %), surreprésentés au Yémen, au Soudan, voire en Jordanie et en Irak.

— Ceux qui pensent que la démocratie n’est pas le meilleur système politique (environ 20 %), assez également répartis dans l’ensemble des pays.

Ces typologies essaient de préciser l’articulation entre démocratie et islam pour des pays dans lesquels l’islam est, de toute manière, très influent dans toute la vie sociale et politique. Elles mettent en lumière les préférences accordées à l’une ou à l’autre selon que l’on considère la confection de la loi ou la prise de décision dans le système institutionnel. Les séculiers et les religieux n’ont pas la même importance selon les domaines considérés.

Une troisième manière d’appréhender la conception des relations que la politique et la religion doivent entretenir réside dans la place reconnue aux partis religieux (tableau 12). Les adeptes d’un système parlementaire sont très dominants et beaucoup estiment que tous les types de partis doivent pouvoir s’exprimer dans l’arène politique[39]. Mais environ un cinquième de la population veut réserver la compétition électorale aux partis islamistes, ce qui sous-entend que seuls des partis incarnant la défense de la charia seraient légitimes. Il y a aussi environ un petit cinquième de la population pour limiter les élections aux partis non religieux, défendant donc une conception laïque de la représentation nationale.

Les résultats des enquêtes Arab Barometer que nous venons de présenter montrent que les pays arabes restent très marqués par leur culture traditionnelle et par un islam qui demeure assez fondamentaliste. Pourtant, les valeurs de ces pays ne sont pas figées. Les droits des individus y sont lentement reconnus ; ainsi les femmes semblent moins dominées qu’autrefois dans des sociétés qui restent bien sûr encore en partie machistes. Même si les citoyens restent largement des sujets qui doivent se conformer à un certain nombre de normes et de traditions, ils ne semblent pas trop hésiter à formuler des critiques, tout particulièrement à l’égard des élites corrompues. Les Arabes s’intéressent à la vie politique, même s’ils ont du mal à en comprendre tous les méandres. Surtout, leurs aspirations à la démocratie sont réelles, une démocratie qui implique du développement économique mais qui doit aussi se matérialiser dans des institutions politiques. La principale question pendante est celle de la conciliation entre les réelles aspirations démocratiques et la volonté — non moins forte — de suivre la charia. Tant que la charia sera considérée de manière très littérale, les évolutions du monde arabe vers les valeurs d’autonomie individuelle et vers des démocraties réelles seront probablement limitées.

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References   [ + ]

1. Dans les monarchies, la légitimité dynastique est un élément de stabilité. Les républiques ont été historiquement plus progressistes, mais les dirigeants sont aujourd’hui plus facilement délégitimés.
2. Environ 10 % sont membres d’une association dans les pays arabes contre 40 % dans les pays de l’Union européenne. Cependant, l’action des organisations non gouvernementales (ONG) dans le monde arabe favorise depuis quelques années une croissance de la société civile.
3. La vague 6 de la World Values Survey (2011-2014) a été réalisée dans 12 pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord : Algérie, Égypte, Irak, Jordanie, Koweït, Liban, Libye, Maroc, Pales tine, Qatar, Tunisie et Yémen. Un rapport d’enquête détaillé vient d’en être publié sur le site WVS (http://www.worldvaluessurvey.org/wvs.jsp). L’université d’Aberdeen a réalisé en 2014 l’en-quête Arab Transformations, financée par l’Union européenne, sur six pays : Maroc, Tunisie, Libye, Égypte, Jordanie et Irak. Le questionnaire porte sur la situation économique et le sentiment de sécurité, les opinions politiques et les attentes démocratiques, les inégalités hommes / femmes, les relations avec l’Union européenne et les autres pays, les printemps arabes, l’utili-sation des médias. L’objectif était de mieux comprendre les transformations des opinions pu-bliques après les printemps arabes. Une partie de résultats a été publiée (http://www.arab eu). Quelques sondages sur le monde arabe et sur l’islam ont aussi été produits ces der-nières années par le Pew Research Center (http://www.pewglobal.org/).
4. Site Internet : http://www.arabbarometer.org/. Ce site comporte beaucoup d’informations sur les résultats, avec des rapports pour chaque pays et l’accès à de nombreuses publications faites à partir de ces données.
5. À l’initiative de Mark Tessler, qui en a présenté les premiers résultats dans Public Opinion in the Middle East: Survey Research and the Political Orientations of Ordinary Citizens, Blooming ton : Indiana University Press, 2011.
6. L’Arabie Saoudite et le Bahreïn, aussi enquêtés une fois, ne sont pas pris en compte dans cet article.
7. Nous ne prenons pas en compte ces deux derniers thèmes dans cet article.
8. Comme dans la plupart des enquêtes aléatoires, pour corriger les écarts de l’échantillon avec la structure sociodémographique de la population, une pondération a été calculée, permettant un redressement des données.
9. En 2016, en dollars internationaux courants, selon la Banque mondiale, par pays et pour l’ensemble du monde arabe.
10. Les inégalités sont cependant particulièrement colossales dans ce pays. Les citoyens de plein exercice sont minoritaires par rapport à une population sous-payée, souvent étrangère, tenue en quasi-esclavage. La répression de l’opposition y est forte.
11. D’après l’enquête, les Arabes des villes sont plus politisés, un peu moins conformistes et un peu moins religieux que ceux des zones rurales.
12. Si en moyenne deux tiers des enquêtés pensent que les gens sont aujourd’hui en état de cri-tiquer le gouvernement sans avoir peur, le pourcentage va de 35 % au Soudan, 43 % en Pales-tine, 54 % au Koweït, 60 % au Maroc, 61 % au Yémen, 63 % en Algérie, 72 % en Jordanie, 77 % en Irak, à 83 % au Liban, en Égypte et en Libye, 85 % en Tunisie. Mais ces chiffres sont eux-mêmes relatifs car on peut penser que les personnes craignant le plus de s’exprimer dans certains pays n’ont pas accepté de répondre à l’enquête.
13. Pour l’immense majorité des habitants des pays arabes, l’absence de religion est inconcevable et l’athéisme est assimilé à une apostasie de l’islam, religion normale et attendue de tous. C’est une appartenance objective qui ne peut se remettre en cause.
14. À l’inverse, 37 % se disent très religieux et 53 % assez religieux.
15. Concernant les résultats de l’Enquête sur les valeurs des Européens, voir Bréchon Pierre et Gonthier Frédéric (sous la dir. de), Atlas des Européens. Valeurs communes et différences natio-nales, Paris : Armand Colin, 2013 ; numéro spécial « Les valeurs des Européens », Futuribles, n° 395, juillet-août 2013.
16. Pontanier Émilie, « Indifférence religieuse et athéisme, ou le choix d’une école laïque en Tunisie », in Pierre Bréchon et Anne-Laure Zwilling (sous la dir. de), Indifférence religieuse ou athéisme militant ? Penser l’irréligion aujourd’hui, Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2018 (à paraître).
17. Les femmes sont un peu plus pratiquantes que les hommes en ce qui concerne la prière et le Coran, mais elles vont beaucoup moins à la mosquée le vendredi : 38 % des femmes disent toujours assister à la prière du vendredi contre 60 % des hommes. En Europe, les hommes ont une religiosité nettement plus faible que celle des femmes.
18. Dans toutes les religions, le fondamentalisme peut être identifié à une tendance considé-rant que les textes sacrés doivent être suivis littéralement, sans adaptation visant à tenir compte des transformations économiques et sociales depuis le temps des origines. Ce qu’on appelle l’intégrisme n’est pas très différent. Un intégriste défend les traditions religieuses anciennes et refuse les adaptations à la modernité.
19. La charia est un ensemble de normes et de lois (juridiques) que le croyant doit respecter. C’est la loi que Dieu demande de respecter. Mais il n’y a pas de texte écrit faisant consensus sur le contenu de la charia. Certains estiment que le droit musulman peut évoluer alors que d’autres jugent qu’il doit rester figé selon les pratiques ancestrales.
20. Contre 28 % qui pensent qu’elle est seulement « l’interprétation humaine de la parole de Dieu ». Le questionnaire n’ose pas évoquer une troisième possibilité, à savoir que la charia serait une simple création humaine. Enfin, 7 % ne se prononcent pas.
21. De fait, les législations nationales de ces pays sont en partie empruntées à la charia (notam-ment concernant les droits des individus et des familles), en partie au droit occidental. Dans les réponses, les écarts entre pays sont importants puisque le taux de bonne intelligence des lois nationales avec la charia est de 86 % au Koweït, 65 % en Irak, 64 % en Jordanie, 63 % en Libye,
22. La dhimmitude désigne le statut autrefois conféré aux minorités religieuses dans les pays musulmans, se traduisant par une certaine protection — leur existence légale est reconnue — mais aussi une inégalité de droits avec les musulmans. Officiellement disparue, elle tend à se perpétuer dans les pratiques étatiques et sociales.
23. Bien sûr, 54 % sont d’un avis contraire et 11 % ne se prononcent pas. Même si cette volonté de mort pour l’apostasie de l’islam n’est pas majoritaire, le chiffre interpelle.
24. C’est ce qu’affirme la charia. En Turquie, les minorités religieuses doivent éviter tout pro-sélytisme, en particulier les chrétiens. Prosélytes chrétiens et musulmans convertis sont lour-dement punis par les tribunaux. La laïcité turque correspond essentiellement au contrôle de l’islam par le pouvoir politique.
25. Le questionnaire ne mesure pas la perception des discriminations entre hommes et femmes concernant l’héritage. Celui-ci est en principe deux fois plus élevé pour les hommes que pour les femmes. Ce qui était traditionnellement justifié par le rôle de protection matérielle de l’homme à l’égard de sa famille. Devant subvenir aux besoins financiers de son ménage, voire de sa fa-mille élargie, il devait hériter davantage que ses sœurs, qui ne travaillaient pas hors du foyer. Avec le travail de plus en plus fréquent des femmes, la revendication d’égalité d’héritage entre hommes et femmes est aujourd’hui débattue en Tunisie et au Maroc. Mais, dans l’enquête, 83 % des Arabes se disent favorables à ce que le gouvernement établisse des lois d’héritage conformes à la loi islamique.
26. Avec un écart selon le sexe (57 % chez les hommes et 45 % chez les femmes) et selon les pays : le suivi des nouvelles politiques ne concerne que 26 % en Algérie et 32 % au Maroc
27. Avec, là encore, un écart entre hommes (45 %) et femmes (32 %) et par pays, avec des ni-veaux beaucoup plus bas pour l’Algérie (15 %) et le Maroc (22 %).
28. Ils sont 46 % à donner une réponse correcte quand on leur demande de dire qui est le ministre des Affaires étrangères, ce qui constitue aussi un chiffre conséquent.
29. La confiance envers les forces de l’ordre est nettement plus importante : 74 % pour les forces armées et 53 % pour la police.
30. Mais la confiance envers les souverains et les présidents n’a pas été testée, ce qui aurait pro-bablement pu conduire à faire rejeter l’enquête dans certains pays.
31. Cette attitude peut aussi traduire un fort nationalisme. Elle est aussi très sensible à la conjoncture politique : d’après l’enquête Arab Transformations faite à l’été 2014 en Égypte, six mois après la très large élection du président al-Sissi, 61 % des Égyptiens disaient qu’il fallait soutenir un gouvernement que l’on désapprouve, revenant à un chiffre proche de celui de 2010. Tout se passe comme s’il était plus facile de dire qu’il faut soutenir un gouvernement qu’on désap prouve quand on lui est favorable !
32. Alors que c’était un thème fort des printemps arabes.
33. Quand on compare pays par pays le taux de participation déclaré et le taux de participation enregistré dans les urnes, les chiffres sont souvent assez proches. Lorsqu’ils existent, les écarts vont dans les deux sens, celui de la surévaluation de la participation comme on pouvait s’y attendre, mais aussi de la sous-évaluation dans quelques cas
34. Ce niveau très haut s’explique par le printemps arabe au Yémen : en 2011, une ou deux places publiques de Sanaa sont restées occupées pendant environ un an.
35. En 2013, 48 % pensent que les dernières élections législatives étaient équitables et libres
36. On retient ici les positions 6 à 10 sur une échelle allant de 0 « pas du tout démocratique » à 10 « Le pays est très démocratique ».
37. De la même manière, on retient ici les positions 6 à 10 sur une échelle allant de 0 « complètement inappropriée » à 10 « absolument appropriée ».
38. À une autre question visant à dénombrer les critiques faites à la démocratie, on est frappé par leur nombre plutôt faible par rapport à ce que l’on trouve en Europe dans les enquêtes Valeurs (EVS). La critique la plus fréquente est que « les citoyens du pays n’ont pas été préparés à un système démocratique » (43 %).
39. Cependant, à une question spécifique dans laquelle on demande aux individus s’ils préfèrent un parti religieux à un parti non religieux, 48 % disent préférer le premier et seulement 26 % le second, alors que 26 % ne choisissent pas. Les partis religieux ont donc globalement assez bonne presse

Rédigé par Pierre BRECHON

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