Mondialisation et sécurité, pour un concept de défense du XXIe siècle

Mis en ligne le 12-10-2017 09:11:41

Parution le 01-10-2017 / Source : RDN

Eric DE LA MAISONNEUVE



La conflictualité constitue la trame de l’histoire, elle-même fille de la géographie. Partant de ce constat géopolitique, cet article plaide pour un rééquilibrage de notre posture de défense. Cette posture est en effet marquée par la prépondérance historique de l’orientation continentale, au détriment de l’axe Méditerranée-Afrique, en particulier depuis la fin de la Guerre Froide. A l’heure où la mondialisation accouche d’une conflictualité dépolarisée et omnidirectionnelle, il devient pour l’auteur urgent de repenser notre concept de défense. Après un long épisode d’aveuglement et de conservatisme stratégiques, les temps sont, selon lui venus pour un aggiornamento, appuyé sur notre position géographique et sur notre héritage historique, au cœur des conflits qui affectent l’Europe et l’Afrique.

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Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas le CSFRS.

Les références originales de ce texte sont: Eric de La Maisonneuve, « Mondialisation et sécurité, pour un concept de défense du XXIe siècle », Revue Défense Nationale n°803, octobre 2017.

Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être visionnés sur le site de la RDN.

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Mondialisation et sécurité, pour un concept de défense du XXIe siècle

 

La  géographie commande et explique l’histoire, notamment celle de la conflictualité qui en constitue la trame. C’est vrai pour n’importe quel pays, mais plus encore pour la France dont la position extrême sur le continent eurasiatique se combine avec son tropisme méditerranéen. Ainsi la France s’est-elle trouvée étroitement mêlée depuis ses origines aussi bien aux problèmes du continent européen qu’à ceux de l’outremer. Mais en permanence, depuis bientôt deux mille ans, pour des raisons de continuité territoriale et parce que les Romains nous ont légué le limes rhénan, seconde frontière de l’empire après celle de l’Elbe, les responsables français ont-ils été absorbés par la défense du « pré carré » européen, cet hexagone dont les richesses naturelles et les accès maritimes étaient enviés également par nos voisins anglo-saxons et germaniques.

Il est arrivé pourtant, à plusieurs reprises, aux XVIIe et XIXe siècles, sans oublier ni Saint-Louis dans la Croisade, ni Bonaparte en Égypte, que nos énergies se soient orientées au sud de cette Méditerranée que les Romains appelaient mare nostrum. Les deux empires coloniaux ainsi constitués ont été dissous, le premier au Traité de Paris en 1763 au profit de nos rivaux britanniques, le second en 1960 lors de la vague de décolonisation. Parce que, à ces époques, soit nos opérations ultra-marines étaient tenues en échec, soit nos préoccupations européennes étaient redevenues majeures, et aussi parce que nos « partenaires » préféraient nous savoir confinés sur le continent, la France a dû se recentrer sur ses intérêts vitaux. La grande affaire militaire française au cours des siècles, et encore tout récemment dans la guerre froide, a été de défendre le territoire des agressions européennes en provenance du côté oriental du Rhin.

Notre système de défense a hérité des particularismes de cette conflictualité Est-Ouest et, en ramenant en métropole les 500 000 hommes qui constituaient l’armée présente en Algérie en 1962, le général de Gaulle n’a fait que replacer la France dans sa posture historique, mais avec les moyens de l’époque et dans un contexte élargi de guerre froide mondiale. C’est ainsi qu’il a « inventé » un concept de défense moderne et original, celui d’une dissuasion du faible au fort face aux deux Grands, dissuasion nucléaire crédibilisée et encadrée par des forces dites conventionnelles servies par la conscription. Ce concept osé mais génial a assuré à la France, en même temps qu’un système de défense efficace, une position mondiale exceptionnelle, une sorte de coin entre les deux Grands et une place éminente au Conseil de sécurité des Nations unies. Mis sur pied dans les années 1960 par deux lois de programme, l’armement nucléaire a été valorisé par des forces conventionnelles interarmées pour constituer dès la décennie suivante un appareil militaire indépendant, cohérent et significatif. Outre-mer, le dispositif militaire était maintenu, mais allégé, avec des forces de présence dans les territoires français, quelques bases dans les pays avec lesquels nous avions des accords de défense, de nombreuses missions de coopération en Afrique et une capacité de projection limitée aux unités Guépard émanant de la division parachutiste.

Ce système a correctement fonctionné pendant la guerre froide, à deux restrictions près : les capacités d’intervention extérieure se sont trouvées rapidement dépassées par la dégradation des situations en Afrique et au Levant dans les années 1970 – nous y reviendrons ; les moyens consentis pour moderniser et entraîner les forces conventionnelles étaient largement insuffisants à les rendre réellement opérationnelles. Ces deux difficultés prendront de l’ampleur avec le temps, notamment à cause du phénomène de « métamorphose de la violence » qui va bouleverser les rapports de forces et l’expression de la conflictualité dans l’après-guerre froide.

 

Réveil des conflits et remodelages du concept

Si le conflit larvé avec l’Union soviétique et ses satellites s’est effacé brutalement après l’effondrement du mur de Berlin et celui, simultané, des régimes communistes européens, d’anciennes cicatrices qui avaient été artificiellement gommées ou sous-estimées se sont réveillées aux limites européennes et orientales de l’ex-Empire ottoman. L’implosion de la Yougoslavie et les désordres du Moyen-Orient ont conduit à des interventions extérieures dont la France ne pouvait pas s’exclure et pour lesquelles ses armées, focalisées sur le saillant de Thuringe, n’étaient ni formatées ni préparées. Pour former la division Daguet qui intervint au Koweït en 1991, il fallut prélever des unités dans les 100 régiments qui constituaient la Ire Armée ; ceux-ci étaient alors composés essentiellement d’appelés du contingent, non employables hors du territoire européen et, pour un grand nombre, insuffisamment préparés pour participer à des opérations de guerre.

Cette affaire et celle qui suivit dans les Balkans conduisirent naturellement le pouvoir exécutif à s’interroger sur le bien-fondé de notre concept et à envisager de le faire évoluer. Mais lorsque cette proposition fut faite en mai 1993, elle émanait du Premier ministre Édouard Balladur alors en « cohabitation » avec le président Mitterrand, chef des Armées et seul légitime à écorner le « dogme ». Or, le président Mitterrand était peu enclin à toucher à un système qui avait fait ses preuves, pensait-il, et dans une conjoncture stratégique qui était tout sauf lisible.

À l’aide d’une Commission très officielle et technocratique, un  compromis  fut rédigé sous la houlette du vice-président du Conseil d’État Marceau Long, document qui devint dès 1994 le viatique des armées françaises. Rien dans ce texte n’avait fondamentalement changé puisque le Président s’était opposé à toute modification notoire, sauf que l’éventail y avait été élargi quasiment à l’infini avec l’évocation de  six scénarios qui couvraient l’ensemble des champs possibles de la conflictualité.

Après ce premier rafistolage qui tentait de faire face aux incertitudes du moment – car les menaces étaient encore diffuses – mais qui en l’occurrence était aussi inadapté qu’incomplet, il fallut ensuite à deux reprises remettre l’ouvrage sur le métier pour poursuivre dans la voie du remodelage d’un concept qui était pourtant à l’évidence dépassé. Le monde et notre environnement stratégique avaient trop profondément et trop brutalement changé pour que nous puissions encore nous satisfaire de énièmes amendements ou de soi-disant refondations. Ce qui a changé pour la France depuis vingt ans est essentiel et la mondialisation est passée par là : la conflictualité, comme le reste des activités humaines, a subi les lois de la mondialisation ; elle n’est plus Est-Ouest ou Nord-Sud, elle est omnidirectionnelle, plurivalente et permanente. Et la France, géographiquement située à l’un des centres du monde, au carrefour de l’Europe et de l’Afrique, prend de plein fouet cette nouvelle donne polémologique.

Le concept de défense, réorienté vers le sud avec la création de la Force d’action rapide par Charles Hernu en 1984, ne cessera d’être ainsi étiré jusqu’à la décision du président Chirac de suspendre la conscription en 1996 et de professionnaliser les armées, désormais vouées pour l’essentiel à la projection sur des théâtres extérieurs. Les Armées sont alors entrées dans un cycle infernal de réorganisations et de postures qui exigeaient d’elles, d’une part qu’elles appliquent les orientations du concept de défense décrit par les trois derniers Livres blancs tout en maintenant les « grands programmes » lancés pendant la guerre froide et conçus dans ce cadre stratégique, d’autre part qu’elles s’engagent en force dans divers théâtres d’opérations face à des adversaires « asymétriques », selon le terme consacré. À partir du choc du 11 septembre 2001 et de la guerre déclarée contre le terrorisme islamiste, en Afghanistan d’abord, puis en Afrique sahélienne et enfin sur le territoire national, les incohérences et les tensions se sont faites encore plus fortes entre la théorie et la pratique. Nous en sommes là, et les querelles budgétaires qui ont alourdi l’atmosphère en juillet 2017 ne font que souligner un grand écart entre les missions et les moyens auquel il faut absolument remédier.

Concernant le concept de défense et les velléités de ses révisions successives, il s’agit d’un problème de méthode qui s’est perpétué tout au long de ces vingt-cinq dernières années. Faut-il rappeler ici que la politique de défense et de sécurité du pays émane de celui qui en a la légitimité constitutionnelle, à savoir le président de la République, chef des Armées ? Ce n’est donc à nul comité ou commission, par définition technocratique, de proposer et donc d’orienter les choix stratégiques de la France, mais bien au responsable suprême. Celui-ci a toute latitude pour organiser, à son niveau, l’analyse et l’élaboration des hypothèses dont il a besoin pour formaliser et décider du futur concept de défense et de sécurité. Le général de Gaulle, par ailleurs expert dans ce domaine, s’entoura néanmoins des conseils de quelques spécialistes des études stratégiques comme les généraux Pierre Gallois et Lucien Poirier. Le Livre blanc – explicatif et non incitatif – ne vint que douze ans plus tard, son successeur ayant estimé, à juste titre, qu’il était devenu indispensable de diffuser la doctrine et d’en faire la pédagogie ; ce fut une des tâches majeures du Service d’information et de relations publiques des armées (Sirpa). Cette méthode vertueuse fut négligée en 1993 pour les raisons qui ont été décrites plus haut, et la perversion depuis s’est perpétuée. Le retour au respect de la logique constitutionnelle paraît indispensable : la création, au niveau présidentiel, d’un comité stratégique, indépendant de toute administration et travaillant au seul profit du chef de l’État, aussi bien pour l’analyse de situation que pour l’élaboration des hypothèses politico-stratégiques, permettrait de remettre enfin sur ses pieds la méthode de conception en matière de défense et de sécurité.

 

Un manque de perspicacité stratégique

Outre cette erreur de méthode, on peut se demander pourquoi nous n’avons pas vu venir ce changement du monde géopolitique et stratégique et, lorsque celui-ci est apparu, pourquoi nous ne sommes pas parvenus à remettre notre modèle en question. Parmi d’autres, on peut sélectionner deux raisons majeures : l’incertitude stratégique d’abord, le mimétisme américain ensuite.

Arc-boutée sur le dogme gaullien de la dissuasion nucléaire et de l’indépendance de la nation, la France s’est contentée d’interpréter la nouvelle donne stratégique à travers ses convictions. Le socle de sa défense lui a paru une garantie suffisante et nécessaire en attendant que l’horizon stratégique, masqué par un épais brouillard, ne se dégage à nouveau. Or, en la matière, les signaux ne manquent jamais qui indiquent des pistes de compréhension des phénomènes et, en l’occurrence, elles furent nombreuses, sérieuses et visibles, et ce dès les années 1980. Plusieurs ouvrages en attestent, dont La Crise des fondements de Lucien Poirier, La Transformation de la guerre de Martin van Creveld et La Violence qui vient que j’ai publié en 1997. Mais depuis 1990 jusqu’à ces dernières années, la procrastination stratégique a été érigée en règle d’or. D’abord, faute d’analyse objective de la situation : les volte-face sur la Syrie, ou sur la Libye, sont exemplaires de cette tendance, louable mais hors jeu, qui fut celle de nos dirigeants de faire passer les bons sentiments ou les jugements de valeur avant le réalisme froid et lucide ainsi que les analyses objectives ; les médias qui privilégient le sensationnel et l’impressionnant ne sont pas les seuls responsables de cette vision « trop humaine » du monde. Ensuite, par défaut d’une politique étrangère digne de ce nom, à la mesure de la France et de son histoire et, surtout, cohérente avec sa situation géographique brusquement revalorisée par la bourrasque de la mondialisation.

Pour être tout à fait clair, les dirigeants, les analystes, les observateurs n’ont pas compris que la France, par sa position et ses multiples héritages, aurait, si elle en prenait les risques et s’en donnait les moyens, à jouer un rôle déterminant dans ce nouveau monde. Au lieu de profiter de l’incertitude stratégique, du brouillard  de la guerre comme aurait dit Clausewitz, pour avancer ses pions et prendre des gages, la France s’est figée dans l’attentisme, elle s’est même complue dans le déclinisme et a été tentée par les thèses de la forteresse assiégée. La mondialisation n’est pas une option qu’on pourrait cocher en fonction de ses inclinations ou de ses intérêts, c’est une réalité de l’évolution du monde à laquelle il faut s’adapter et, mieux, qu’il faut tenter de précéder. Elle rend certes les situations plus incertaines et la fameuse tectonique des plaques plus brutale, mais elle offre dans le même temps des opportunités stratégiques qu’il faut savoir discerner et exploiter.

Que nous révèle la mondialisation en matière de stratégie, plus particulièrement sur la polémologie contemporaine, qui soit nouveau ? Les pays occidentaux, au premier rang desquels se trouve la France, ont été conduits depuis toujours à inscrire leurs actions de guerre majeures sur le continent eurasiatique. Les menaces principales en provenaient depuis les Grecs (Parthes et Perses) et les Romains (Huns, Germains, Ostrogoths, Vandales…), car aucun obstacle naturel  ne les arrêtait et leur tropisme nomade les entraînait irrésistiblement vers les richesses agricoles des sédentaires. Il s’est ainsi constitué au fil des siècles une continuité et une symétrie stratégiques entre les principaux rivaux, placés sous la même latitude, profitant de climats plus ou moins tempérés, influencés par les mêmes cultures, bénéficiant des mêmes progrès. La symétrie des forces entre acteurs était devenue telle au XVIIIe siècle que les principaux protagonistes s’échangeaient leurs régiments selon les alliances du moment. Et ce sont l’Espagne inventeur des régiments, la Prusse de l’état-major, la France de l’organisation divisionnaire qui donnèrent le modèle d’armée dont s’inspirèrent tous les pays du monde, aux bannières chinoises près.

Il en va tout autrement sur le faux axe Nord-Sud. Selon la thèse du Néo-Zélandais Jared Diamond exposée dans son ouvrage De l’inégalité parmi les sociétés (Folio Essais 493, Gallimard, 2007), qui concerne l’économie mais s’applique aux autres domaines, s’il existe bien une continuité Est-Ouest favorable aux échanges  et aux symétries, en revanche la discontinuité territoriale Nord-Sud les freine ou les interdit, pour des raisons de latitude, de climats hostiles, de barrières désertiques, finalement de ruptures culturelles. Lors de la découverte du monde et des conquêtes coloniales, cette disparité fut un avantage décisif pour les Européens ; c’est ainsi que Pizarro avec seulement 168 Espagnols (contre près des 80 000 Indiens de Atahualpa) ruina l’empire Inca après que Cortès en eut fait autant avec les Aztèques et les Mayas ; il en fut de même en Inde et en Afrique pour les Anglais et les Français. La dissymétrie jouait alors pleinement en faveur de la force armée et cet avantage fut réel jusqu’aux  guerres  de  décolonisation.  De  façon  croissante  après les grands  bouleversements  consécutifs  à la Seconde  Guerre  mondiale, ces conflits Sud-Nord de « libération » furent des occasions pour les insurgés d’inverser la logique de la force en se mettant systématiquement en position d’asymétrie, y compris sur le plan humain et moral. Les armées occidentales impliquées, incapables de se plier à cette règle du jeu imposée par l’adversaire et empêtrées dans leurs doctrines fondées sur la juste proportion des rapports de forces, furent toutes obligées de s’incliner ; l’armée soviétique en Afghanistan fit de même. Le conflit balkanique de 1992 à 1995 fut emblématique de cette situation hybride où des forces classiques furent confrontées à la décomposition d’un État – la Yougoslavie – sur fond de rivalités ethniques, de querelles religieuses et, surtout, d’anciennes et vivaces cicatrices impériales ; la violence y prit des formes extrêmes que seule l’écrasante puissance américaine du moment permit d’apaiser par les accords de Dayton.

La méthode de rupture stratégique qui avait si bien réussi contre les empires coloniaux, puis s’est propagée dans les années 1970 à 1990 lors des conflits dits périphériques puis post-guerre froide, s’est généralisée au début de ce siècle pour atteindre son acmé avec le terrorisme, notamment avec l’agression du « nine eleven » 2001. Ce mode d’insurrection est effectivement la marque actuelle de la conflictualité du Sud contre le Nord. Nous ne nous en sommes rendu compte que très tardivement, même si les colonels de l’armée d’Algérie, Lacheroy et Argoud entre autres, en avaient parfaitement fait l’analyse. Pour la première fois sans doute dans l’histoire, la force est mise en échec par des procédés qui la déstabilisent et qui devraient conduire à la réinventer car le « droit des nations » en dépend. Mais, aussi radicales que soient les différences entre les types de conflictualité, aussi incompatibles que soient les divers modes d’action guerriers, il faut savoir se protéger des uns comme des autres. Et si un pays, comme la France, se trouve à la croisée de ces chemins, il lui faut savoir faire face à toutes les hypothèses « en même temps », ce qui n’est simple ni à concevoir ni à mettre en œuvre.

La deuxième raison de notre conservatisme stratégique tient au mimétisme à l’égard des États-Unis. Les officiers français ont toujours eu une admiration  mêlée d’envie à l’égard de l’armée américaine. Elle leur apparaît comme la continuatrice des grandes armées qui ont fait l’histoire du monde, la phalange macédonienne, la légion romaine, les régiments prussiens, la garde napoléonienne, plus près de nous la Wehrmacht ou l’armée japonaise. C’est de fait un système d’armes exceptionnel, une machinerie inouïe et une organisation exemplaire, sans oublier ses unités d’élite comme les Marines. Sauf que cette armée, malgré sa puissance de feu, son excellence logistique et son budget faramineux (près de la moitié des dépenses militaires mondiales, soit plus de 600 milliards de dollars annoncés pour 2018,- 4 % du PIB américain), a subi depuis la guerre de Corée des échecs répétés et retentissants au Vietnam, en Iran, en Afghanistan, en Irak ; c’est la démonstration par les faits du changement de pied de la puissance, de la réalité de l’asymétrie et  de la vanité d’un modèle omnivalent. Malgré tout, l’armée américaine conserve  une influence considérable sur les armées occidentales, par le biais de l’Otan notamment qu’elle contrôle et où elle a imposé ses procédures, par ses matériels aussi qui équipent de nombreuses forces, par le soutien technique et logistique dont elles lui sont toutes redevables.

En 1993, la RAM (Révolution dans les affaires militaires), théorisée par Andy Marshall, a traduit le bouleversement que produisait l’insertion de l’informatique dans les systèmes d’armes, en fait la précision ; l’obus, la bombe ou le missile, dotés d’une puce électronique peuvent être commandés à distance et délivrés sur l’objectif au mètre près. Voilà qui change des longues et coûteuses préparations d’artillerie, des tapis de bombes et autres déluges de feu puisqu’il suffit d’un missile bien placé pour atteindre et détruire l’objectif, à condition que celui-ci soit précisément connu. Si l’arme pénètre dans la salle de bain de l’adversaire mais que ce dernier en est absent, la RAM n’a aucune efficacité ; ce qui signifie que le renseignement devient la clef de toute réussite opérationnelle. La véritable révolution dans les affaires militaires, c’est la primauté absolue du renseignement pour engager les forces. À la suite de l’armée américaine, elle a obligé toutes les « grandes » armées à modifier leurs programmes d’armement et leurs  priorités.

L’armée américaine est celle d’une « hyperpuissance » impériale qui, à l’instar des légions romaines, s’est ancrée sur les quatre continents à portée de toutes les zones de crise, en Europe comme dans le Pacifique et au Moyen-Orient. Mais Rome tenait l’empire avec trente légions, soit de 150 000 à 200 000 hommes. L’armée des États-Unis dispose, quant à elle, d’une panoplie complète de forces et de systèmes d’armes auprès desquels aucune armée au monde ne peut rivaliser, mais que toutes essaient sinon d’égaler du moins de copier. Toutes choses égales par ailleurs, l’armée française est tentée par ce mimétisme : pour avoir une « surface » planétaire, ce qui reste l’ambition française, il faudrait s’inspirer du modèle américain, disposer du même type d’armements et de forces ayant des capacités similaires. Un « modèle réduit » en quelque sorte ! C’est la voie choisie (ou imposée) depuis longtemps avec de « grands programmes » destinés à nous faire jouer dans la cour des Grands mais, faute de moyens financiers, condamnée au « de tout un peu ». Quitte à passer sous le seuil de la suffisance, où un seul porte-avions ne peut assurer la permanence à la mer, où trois centaines de chars de bataille et quelques dizaines d’hélicoptères obèrent les coûts d’entretien de toute une armée… L’armée française, dans la conjoncture, ne peut continuer à subir les inconvénients d’un système guerrier décalé et d’un appareil militaire équipé de séries limitées, voire de prototypes et, partant, de matériels obsolètes.

 

Des pistes de réflexion pour la sécurité

Comme nous l’avons déjà exposé, la situation géostratégique mondiale est tout sauf apaisée et elle oblige la France, sauf à s’amoindrir, à renouveler une posture de vigilance « tous azimuts » face à des hypothèses de conflictualité multiples et diverses. Il faut néanmoins à cet égard rester mesuré. La remontée en puissance militaire des Russes et des Chinois à des niveaux de force raisonnables ne devrait pas faire hurler au loup ! Ces deux grands pays sont en droit de se considérer eux- mêmes comme menacés dans ce contexte et d’accompagner leur réémergence en réévaluant leur effort de défense en conséquence. L’addiction des pays du golfe Persique aux armements est plus inquiétante, dans une région déjà tourmentée. Mais il est vrai que rien ne saurait être définitif sur l’axe Est-Ouest et que dans les profondeurs du continent eurasiatique – et tout au long des multiples cicatrices des anciens empires – des résurgences guerrières peuvent toujours se manifester.

En tout cas, qu’il s’agisse de la Russie, de la Chine ou plus généralement des flux eurasiatiques éventuels qui pèseraient sur l’Union européenne, la France s’est mise en posture de dissuasion en souscrivant une assurance-vie nucléaire. Cette force de dissuasion avec ses deux composantes mer et air est une garantie de sa liberté et le socle sur lequel repose son intégrité territoriale. Curieusement, alors qu’on débattait vigoureusement de la fonction dissuasive pendant la guerre froide, le silence règne sur ce sujet depuis vingt ans ; les suppressions du Hadès terrestre puis des missiles d’Albion sont passées inaperçues ; seule la reprise des essais nucléaires dans le Pacifique par le président Chirac avait momentanément réveillé les consciences. La dissuasion demeure pourtant un beau sujet de débat et il serait nécessaire, alors qu’elle ne paraît plus avoir d’autre efficacité que de conférer un « statut de puissance » à son détenteur, d’interroger à nouveau sa fonction stratégique. Peut-être s’apercevrait-on alors que sa doctrine de « non-emploi » pourrait sans dommages être revue à la baisse ou à la simplification, avec les économies substantielles que cela pourrait entraîner.

Mais cette posture n’est dissuasive qu’à condition d’être crédible, non seulement par les armements nucléaires eux-mêmes qui doivent être maintenus « en état » d’opérer dans le contexte nucléaire général, mais par l’encadrement et l’entourage de ceux-ci. C’est d’abord une volonté politique forte et affichée. C’est ensuite une capacité de test, une gradation antérieure de moyens capables d’obliger un agresseur potentiel à expliciter ses intentions ou, au contraire, à faire marche arrière. Dans la situation géopolitique de la France, désormais seule puissance nucléaire européenne, où l’Union européenne est le cadre stratégique naturel de sa défense, l’environnement des forces nucléaires françaises ne peut être qu’européen ; la crédibilité de la dissuasion en dépend. Dans ce domaine, non perçu et jamais abordé par nos partenaires, tout ou presque reste à faire.

Si la sécurité du pays peut être ainsi garantie « par le haut » aux conditions ci-dessus requises, elle doit l’être également « par le bas ». Comme le stipule l’Ordonnance de janvier 1959 portant organisation de la défense nationale (qui demeure la Loi fondamentale en la matière), celle-ci a aussi pour objectif d’assurer la « protection des populations ». Depuis l’abandon de la DOT (pour défense opérationnelle du territoire), qui était d’ailleurs demeurée pour l’essentiel dans les limbes, cette mission majeure de nos armées est mal remplie voire inexistante dans la réalité. L’attrition des effectifs à la suite de la professionnalisation a même provoqué un assèchement de la présence militaire sur le territoire métropolitain. Ce trou dans le dispositif porte pourtant un préjudice sérieux à notre sécurité et ce, à plusieurs titres. Au titre de la présence, d’abord, avant toute rassurante pour une population inquiète du « détricotage » de la cohésion nationale auquel elle assiste impuissante ; au titre de la vigilance, ensuite, indispensable dans le climat d’insécurité que fait régner la menace terroriste ; au titre de la participation, enfin, de la jeunesse française à la sécurité.

Sur le plan factuel, le dispositif territorial actuel est très insuffisant pour faire face aux menaces et désordres possibles. En cas d’alerte rouge et de coups durs simultanés, les forces de première catégorie (police et gendarmerie) ne pourront faire face à toutes les hypothèses et risquent d’être débordées ou de faire des impasses toujours dangereuses. Il leur faudrait, dans chaque département, pouvoir compter sur des forces de seconde catégorie (militaires) pour assurer la garde de points sensibles, la surveillance sur zone et qui constitueraient des réserves d’intervention. Cela ne concerne pas seulement la menace terroriste et les postures Vigipirate ou Sentinelle, mais aussi les catastrophes industrielles ou naturelles que, s’agissant de ces dernières, le dérèglement climatique va très probablement multiplier et aggraver. C’est pourquoi il paraîtrait raisonnable et judicieux de mettre sur pied dans chaque département un bataillon territorial qui, sous l’autorité du délégué militaire départemental, serait mis pour action à la disposition du préfet. Cela consisterait à doubler les effectifs actuels de l’Armée de terre, car cette « garde territoriale » devrait comprendre 100 000 personnes, soit un millier par département en moyenne. La seule possibilité de retrouver de tels effectifs serait de rétablir un service national, en l’occurrence un service militaire volontaire de quatre à six mois, qui concernerait donc 200 000 à 250 000 jeunes gens chaque année. Service volontaire car il s’agirait de recréer une dynamique de sécurité, impossible à imposer par une obligation sans doute contestée par nombre de « réfractaires » qu’il serait difficile et délicat de faire entrer sous la toise. Ne compliquons pas d’avance une affaire qui ne sera déjà pas simple et qui demandera des années, quelques milliards et beaucoup de transpiration avant d’être effective. On peut ajouter que pour un volontariat « spontané » il faudra envisager des contreparties qui « intéresseront » le service, dans un monde où tout se paye : formation au permis de conduire, brevet de secourisme, certificat d’aptitude, bonus pour les emplois publics, etc. Un des objectifs d’un tel service, outre son utilité de défense, serait de « récupérer » par ce biais une partie de la jeunesse qui se trouve en déshérence, livrée à elle-même et aux tentateurs, faute de diplômes et d’emplois. Sans en faire un préalable, n’oublions pas que le « rôle social » fait partie de l’ADN de l’armée française. Enfin et non la moindre des utilités, remettre l’armée au cœur du pays et des populations, proposer ses valeurs de service, de rigueur et de désintéressement à une société individualiste et matérialiste sans repères collectifs.

L’état-major de l’Armée de terre est très défavorable à la relance de la DOT et à la résurgence d’un service militaire, considérant que la page de ces problématiques est tournée et qu’elle a suffisamment à faire ailleurs. Il est vrai que le modèle d’armée professionnelle paraît plus simple à gérer que le double système d’alimentation en effectifs engagés-appelés. Ces réticences pèsent pourtant peu eu égard aux avantages d’un tel « amalgame », pour reprendre le terme consacré par Carnot en l’an II lorsque la patrie était en danger. Qu’on relise aussi Vers l’armée de métier (Plon, 1971, p. 53) dans lequel Charles de Gaulle expose sa conception : « … Le moment est venu d’ajouter à notre masse de réserves et de recrues, élément principal de la résistance nationale mais lente à réunir, lourde à mettre en œuvre et dont le gigantesque effort ne saurait correspondre qu’au dernier degré du péril, un instrument de manœuvre capable d’agir sans délai, c’est-à-dire permanent dans sa force, cohérent, rompu aux armes… ». Aux yeux de l’auteur, l’un n’allait pas sans l’autre, et il réclamait justement l’armée de métier. Aujourd’hui, où nous avons construit celle-ci, nous avons abandonné la première, cette « masse de réserves et  de recrues, élément principal de la résistance nationale ». Dans son esprit, cette masse devait constituer le « vivier » dans lequel se recruteraient naturellement les engagés de l’armée professionnelle ; rétablir cette logique faciliterait sans doute le recrutement in vivo et fidéliserait le personnel. S’agissant des lieux d’accueil de ce futur contingent – rappelons-le, 1 000 par département, on ne voit pas quel Conseil départemental ne trouverait pas dans ses réserves immobilières le bâtiment approprié ou le terrain pour installer un camp sommaire. Pour ce qui concerne l’encadrement de ces bataillons, il y a trois sortes de ressources : les cadres surnuméraires des armées (ceux qui arrivent en fin de première carrière, souvent jeunes, et dont les chances d’avancement sont compromises par leur statut et le numerus clausus) ; les réservistes et les appelés volontaires eux-mêmes dont une partie, formée en préparation militaire ou lors des « classes », serait apte à constituer l’encadrement de contact du contingent suivant. La seule véritable question qui se pose est celle du financement d’une telle opération, quelque 3 milliards par an. Mais le jeu en vaut sans doute la chandelle, et sans pouvoir être mesurés, les bénéfices sécuritaires et sociaux devraient être sensibles. Ensuite, c’est une question de volonté !

 

Le partage du fardeau

Selon un schéma ancien, explicité par le ministre Charles Hernu dans les années 1980, le système de défense de la France doit se concevoir selon trois cercles qui correspondent à nos zones d’intérêts élargies, du territoire national épicentrique aux régions ultramarines de présence ou d’influence, en passant par notre environnement géographique européen. Les effets de la mondialisation obligent à dire que cette théorie n’est plus aussi pertinente ; l’étanchéité, ou au moins une certaine distance, qui existait entre les trois cercles s’est fortement atténuée et avec elle les distinctions sécuritaires qui s’étaient établies : s’agissant du terrorisme, sa menace « idéologique » se joue des frontières et s’exerce aussi bien dans les grandes métropoles européennes qu’au fin fond du Sahel. Dans ces conditions, que nous assurions sous notre responsabilité et avec nos propres moyens  la  protection  du  premier cercle va de soi et, comme nous y avons insisté, encore faudrait-il que nous le fassions complètement et de façon exemplaire ; mais s’agissant des cercles européen et ultra-marin, la gravité, la complexité et la charge que fait peser la conflictualité internationale actuelle nous interdisent pratiquement d’agir seuls. Nous n’en avons tout simplement ni la légitimité, ni la taille ni les moyens financiers et humains. La coopération sécuritaire, la co-construction de défense avec nos partenaires, voisins et alliés s’impose désormais. C’est donc à une révision de la répartition des responsabilités qu’il faut procéder, à ce qu’on a appelé le « partage du fardeau ».

Si la posture de défense ne peut plus être univoque et franco-française, ce n’est pas d’abord pour une question de moyens et ce serait une approche réductrice que de les convoquer en priorité. Une fois encore, la position géographique de la France et son héritage historique nous placent au cœur de conflictualités qui affectent des pays proches ou/et amis. La notion de glacis protecteur est désormais une fiction. Pour le dire en d’autres termes, nous sommes engagés volens nolens dans une communauté de destin aussi bien avec nos partenaires européens qu’avec nos « frères » africains. C’est avec les uns comme avec les autres qu’il faut inventer une posture de défense qui soit efficace contre les désordres du  siècle.

Le terrorisme islamiste est aujourd’hui, et pour longtemps, non plus une menace qui pèserait, entre autres, sur nos tranquillités mais la source et la réalité de conflits multiples qui ensanglantent et déstabilisent de nombreux pays, au Moyen-Orient (Irak, Syrie, Yémen) et en Afrique sahélienne. Par de multiples canaux encore mal maîtrisés, il s’insinue en Europe où il frappe aveuglément et soumet tous nos pays à la même inquiétude. L’agressivité de l’islam en Asie -(centrale et au Xinjiang chinois, du Sud indien et pakistanais, du Sud-Est en Indonésie, -orientale aux Philippines) ouvre des perspectives considérables au terrorisme dans ce chaudron démographique. Bref ! C’est une affaire mondiale et nous devons l’aborder comme telle en suscitant à son encontre des systèmes régionaux de défense, concernant au moins les deux régions qui nous préoccupent, l’Europe et l’Afrique.

L’Afrique d’abord. Nous y avons en premier lieu des responsabilités héritées de notre passé colonial, et nous leur devons assistance lorsque certains des pays « frères » sont en grand danger ; nous y avons aussi de nombreux ressortissants et des intérêts significatifs à protéger ; nous ne sommes pas sans connaître enfin les forts déséquilibres démographiques et économiques qui affectent en particulier les pays de la bande sahélienne, véritables bombes à retardement qu’il faudrait absolument désamorcer. Nous sommes lourdement engagés sur le continent noir et, malgré d’incontestables succès ces dernières années, nous ne voyons pas le terme de ces engagements dans une conjoncture politique régionale dégradée. C’est là surtout que nos forces s’usent, hommes comme matériels, et que nos finances s’épuisent.

Nous avons déjà connu dans le passé des périodes de fortes tensions où nos armées étaient engagées sur de multiples fronts. Au printemps 1978, sous l’autorité   du général Guy Méry, alors chef d’état-major des Armées, les forces françaises opéraient sur quatre fronts simultanément : au Liban en pleine guerre civile (1975-1990), en Mauritanie (opération Lamentin contre le Front Polisario), au Tchad (opération Tacaud contre le Frolinat armé par la Libye [déjà !]), au Zaïre de Mobutu enfin avec l’intervention du 2e REP sur Kolwesi. Cette accumulation d’Opex, difficilement soutenable au moins sur le plan logistique, fit dire et écrire au Cema à maintes reprises qu’il fallait absolument « partager le fardeau ». Il savait que ces interventions étaient justifiées et il avait compris qu’elles se perpétueraient pour toutes les raisons qu’expliquent aujourd’hui la géopolitique et l’analyse stratégique : tant que ces pays ne seront pas en état de se défendre par eux-mêmes, nous serons « obligés » d’aller à leur secours ; il y va d’une certaine idée que les démocraties se font de la civilisation et de la liberté. Il était aussi convaincu que nos armées, aussi entraînées et valeureuses fussent-elles, ne pourraient poursuivre ces missions ad aeternam sans l’appui, le soutien et le concours de tous nos alliés, qu’ils soient occidentaux, européens ou africains.

C’est à cette époque qu’ont été initiées de nouvelles formes de coopération avec les pays africains. La déstabilisation du Zaïre au Shaba (ex-Katanga) avait démontré l’incapacité opérationnelle de l’armée de Mobutu ; celui-ci, en reconnaissance du sauvetage de Kolwesi, demanda à la France d’encadrer et de « commander » ses deux unités d’intervention, la brigade parachutiste et les troupes blindées ; ce qui fut fait pendant dix ans avant que, pour de mauvaises raisons, nous les abandonnâmes, les laissant seuls dans la tourmente de la guerre des grands lacs. Mais cette expérience [1] au Congo-Kinshasa, répétée dans plusieurs pays (Cameroun, Côte d’Ivoire…) avec des écoles « interafricaines », avait été concluante. Grâce à notre encadrement et sous notre commandement (en garnison mais pas en opérations), les unités africaines pouvaient se constituer et se former dans des conditions matérielles et morales acceptables, sans être soumises aux lois tribales ou à la corruption des petits et des grands chefs. En réétudiant ce sujet en 1996, en tant que directeur de la Fondation pour les études de défense, j’avais imaginé de constituer une brigade régionale d’intervention pour la CEAO (Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest), formée de bataillons provenant des six États-membres. Cette force (distincte de la Gendarmerie ou des forces locales) d’environ 5 000 hommes, répartie sur 4 ou 5 bases le long de la « ceinture sahélienne », sous commandement régional, devait être encadrée à tous les niveaux de commandement par des officiers et sous-officiers coopérants, qu’ils soient français ou d’autres nationalités. Le caractère « africain » de la force justifiait à la fois qu’elle soit placée sous l’autorité de cadres coopérants et qu’elle soit équipée, armée et soutenue par la communauté internationale ou européenne. Le non-paiement des soldes, les vols de carburant, le délabrement des matériels, le laxisme physique et technique sont, parmi d’autres, les plaies des armées africaines. Y remédier et les sortir des pressions tribales ou eth- niques qui les corrompent et les désorganisent permettrait de changer radicalement, en quelques années, la capacité opérationnelle de ces troupes [2]. À terme, pour quelques centaines de coopérants permanents, dont la mission serait exaltante – et nos Marsouins y excellent – nous pourrions contribuer à construire une « force africaine » digne de ce nom. Alors nos interventions seraient moins nécessaires et, le cas échéant, moins lourdes, moins longues et moins coûteuses. Fin 1997, Michel Rocard, alors député européen très impliqué en Afrique, avait eu connaissance de mes travaux et m’avait proposé de venir travailler à ses côtés pour faire avancer ce chantier ; l’étroitesse de vues de l’administration de l’époque a empêché que cela se fasse et cette occasion fut manquée. Depuis vingt ans, on a inventé beaucoup de gadgets, notamment les écoles de « maintien de la paix », coûteux temples d’utopie qui ont enfermé les intéressés dans leurs palabres coutumières et les ont tenus éloignés des rigueurs de l’état militaire. Mais si on a gâché beaucoup d’espoirs et de temps, rien n’est perdu pour autant : la force régionale africaine de la CEAO, sous encadrement et soutien français (et européen) peut voir le jour en quelques mois. Et Barkhane pourra alors avoir un terme…

 

La co-construction européenne

La défense européenne est un vieux serpent de mer, insaisissable jusqu’à présent. Les causes de cet immobilisme sont connues et rabâchées ad nauseam : le refus initial de la CED par la France en 1954 ; la suprématie absolue des États-Unis et de l’Otan pendant la guerre froide ; la satisfaction béate des « dividendes de la paix » après 1990 ; le blocage britannique, le désintérêt allemand, l’insouciance de tous les autres ; enfin, la crise financière de 2008 qui a obligé les États à resserrer drastiquement leurs budgets militaires. Plus une raison qu’on avance avec précaution : et si ce problème n’avait jamais été abordé sous le bon angle, volontairement ou comme un fait exprès ! Vouloir en effet fédérer voire fusionner les armées européennes par le « dur » (commandement, forces…) relevait de l’utopie politique ;  les quelques tentatives dans ce sens, initiées le plus souvent par les Français, étaient vouées à l’échec et elles échouèrent.

Depuis quelques années sur le plan stratégique, depuis quelques mois sur  le plan politique, la situation a évolué qui devrait permettre de changer le fusil d’épaule et, peut-être, d’avancer. Si la Communauté européenne a pu se construire pendant la guerre froide, c’est qu’elle avait un « mur » auquel s’adosser, un adversaire en contre miroir et des valeurs à défendre. Tout cela s’est effondré avec la fin de l’Union soviétique, la dissolution du pacte de Varsovie et l’élargissement européen aux pays orientaux. S’en sont suivis un grand flottement géopolitique et une indifférence générale aux questions stratégiques dont les pays balkaniques ont fait les frais. La proclamation du pseudo-État islamique au Levant et sa déclaration de guerre à tous les « mécréants », qu’ils soient musulmans ou « infidèles », et aux pays occidentaux exécrés avec leurs valeurs démocratiques et humanistes a entraîné un déchaînement de terrorisme au Moyen-Orient d’abord, dans les pays musulmans ensuite, dans les pays occidentaux enfin avec les drames qu’ont connus récemment Paris, Londres, Berlin, Nice… Cette déclaration de guerre à « la » civilisation ne peut que sensibiliser les démocraties européennes à ce cancer qui risque de les ronger et de les affaiblir ; elle doit les conduire à réagir et à se mettre en posture de se prémunir et de se défendre contre ses métastases. La parenthèse pacifique est close, la tragédie de l’histoire reprend ses droits et les Européens lucides doivent l’affronter.

Même si cela peut sembler cynique de le dire si brutalement, le terrorisme est une opportunité pour l’Europe. Il survient alors que les États-Unis annoncent vouloir prendre leurs distances, que les Anglais ont décidé de rompre leurs liens avec le continent… Autant de facteurs qui, en assouplissant nos entraves atlantiques et en nous mettant face à nos responsabilités, devraient nous obliger à regarder la réalité en face et à nous rassembler pour organiser la riposte. L’Otan est certes toujours présente avec son immense machinerie qui recueille l’adhésion du plus grand nombre d’États, notamment à l’est du continent, toujours inquiets des agissements russes. Mais elle ne nous protège (article 5) que d’éventuelles agressions majeures, en l’occurrence peu probables avant longtemps. Il reste deux domaines dans lesquels  la liberté d’action européenne est entière : la solidarité et la co-construction. La solidarité peut (doit ?) s’exprimer par la constitution d’un « budget de défense européen », projet en voie d’élaboration si l’on fait crédit aux intentions politiques récentes (déclaration du président de la Commission européenne, compte rendu du Conseil de défense franco-allemand). Le Conseil européen pourrait décider que les États-membres y souscrivent à hauteur d’un pourcentage fixe de leur PIB – 0,2 % par exemple – de façon à disposer d’un matelas commun significatif. Ce budget devrait financer en premier lieu les interventions opérationnelles extérieures agréées par le Conseil, en second lieu les investissements de matériels mutualisables comme les avions de transport et ravitailleurs, les navires de commandement ou de logistique, les véhicules gros porteurs, etc. ; toute une gamme de moyens indispensables au soutien des armées et qui pourraient être prêtés ou loués aux armées intéressées. L’effort d’investissement de défense serait ainsi mieux réparti  et aucun État ne serait perdant puisqu’ils auraient tous accès à cette « réserve générale ». Ces propositions ont été formulées ici même depuis plus de deux ans, puis reprises dans les projets électoraux, et il semble qu’elles soient désormais prises en compte au niveau des gouvernements. C’est une voie effectivement vertueuse qui permettra de construire un socle sur lequel des mesures plus intégratrices pourront se greffer ultérieurement. Ce sera en outre une façon habile de simplifier et d’unifier la chaîne de production des matériels d’armement, de créer un vaste marché et ainsi d’accélérer la constitution de grandes entreprises d’armement européennes.  Le transfert progressif d’une partie des budgets d’investissements militaires échappera ainsi à la conjoncture et la stabilité des efforts de défense en bénéficiera qui sera un gage de sérieux et un facteur de modernisation plus rapide pour les armées.

 

La notion d’effort de défense

Selon la logique des Livres blancs et des lois de programmation militaires (LPM) quinquennales qu’ils suscitent, la France dispose en théorie d’un outil rationnel pour la définition et le financement à long terme de son appareil de défense. Dans la réalité il n’en est rien. Aucune des LPM depuis leur origine n’a été respectée ou conduite à son terme. C’est inquiétant pour l’autorité de l’État, sachant que ces LPM sont discutées en Conseil de défense, adoptées en Conseil des ministres et votées par le Parlement. Cette fragilité de la LPM et des budgets d’investissement des armées a une cause probable : le projet de loi étant construit sur une logique de modèle et non sur une exigence de missions peut être amendé  à tout moment, soit en réduisant le format du modèle prévu, soit en repoussant dans le temps son exécution. Et les financiers de Bercy ne se privent pas de faire valoir ces arguments à chaque difficulté budgétaire où, en réalité, dans le budget général, seul celui des armées a une part d’investissements aussi importante et aussi « mobile ». Ainsi qu’elle a été dénoncée ci-dessus, la méthode d’évaluation des besoins militaires adoptée depuis plus de trente ans conduit mécaniquement à la réduction du budget des armées, réduction qui porte à la fois sur les effectifs, gros consommateurs de crédits, et sur les matériels dont la relève (et la modernisation) devient impérative avec la double usure due à l’âge et aux opérations. Pour illustrer ce propos, on peut citer une anecdote qui se situe lors d’un comité de défense présidé par le général de Gaulle au début des années 1960. Au Premier ministre Michel Debré qui lui faisait remarquer qu’il manquait 300 millions de francs pour boucler la loi de programme (consacrée à la mise sur pied des forces nucléaires), le président de la République a répondu : « Qu’on les trouve ! » On n’était pas, alors, dans une logique de modèle mais bien dans une exigence de mission.

Le modèle que défendent les responsables militaires a été revu à la baisse au moins trois fois depuis le passage à une armée professionnelle. C’est dire qu’il n’était pas défini au départ comme une exigence et que les missions des armées pouvaient être discutées. Il a fallu la multiplication des actes terroristes en métropole et l’intervention au Mali pour qu’on cesse de jouer sur cette commode variable d’ajustement.

Puisque la technique du modèle a été improductive, on vient d’en inventer une autre, celle des 2 % du PIB consacrés à la défense, norme (encore une !) imposée par l’Otan sur des critères inconnus (pourquoi pas 1,8 ou 2,2 ?) et qui ne tient aucun compte des réalités économiques, stratégiques et géopolitiques des différents pays. On s’inquiète du budget militaire de la Chine qui, avec 150 milliards d’équivalents dollars, ne représente que 1,5 du PIB de l’empire du Milieu et on ne dit rien de celui des États-Unis qui grimpe à 4 % ! On voit bien que le règne des comptables, voire des épiciers, est total dans un domaine – la sécurité – où les moyens doivent rester subordonnés aux fins.

Revenir à cette exigence des missions, telle est la voie vertueuse qu’il faut retrouver, tout en sachant, dans l’élaboration de celles-ci, qu’il faudra savoir être raisonnables. L’argument contraire souvent invoqué est que les missions n’ont pas changé, qu’elles sont quelque part « éternelles » et qu’il n’y a pas lieu de revenir sur le sujet. Ce raisonnement est vrai dans l’absolu – défendre le territoire et protéger la population – mais faux dans la réalité. D’abord, comme cela a été dit, parce que la mission de protection de la population est très sous-évaluée et mal remplie, ensuite parce que la configuration géopolitique a modifié les attendus stratégiques et qu’il convient de s’y adapter. Revoir les missions de l’armée française n’est pas une obstination stupide mais une nécessité dans ce temps de guerre proclamée. Et les missions doivent privilégier la défense de la France avec l’organisation, les effectifs et les matériels suffisants en qualité et en quantité pour que celle-ci soit assurée. C’est le rôle premier et la justification majeure de l’État. Puis, au-delà, en Europe et outremer en mettant l’accent sur l’Afrique, coopérer avec nos partenaires pour faire « tache d’huile » et construire avec eux des systèmes de sécurité régionaux capables de protéger des agressions comme celles intentées par les djihadistes.

Conclusion

D’une certaine façon, les terroristes nous rendent service. En s’attaquant avec tant de fureur et de haine à « la » civilisation, ils nous obligent à sortir d’une confortable léthargie et nous mettent au pied du mur. Ils rendent service à nos sociétés en les poussant à réagir, à se ressouder sur l’essentiel et à redéfinir leurs valeurs. Et ils rendent service à notre système de défense, dont une partie des logiciels date du vieux XXe siècle, en lui enjoignant de se mettre en phase avec son temps et de se réinventer. Si nous, militaires, ne le faisons pas ou en traînant des pieds, d’autres, peu compétents ou animés de pensées moins désintéressées, se précipiteront pour l’imposer. Ni la France ni les armées n’y gagneront. Et plutôt que de jeter ses forces dans des querelles budgétaires, soyons stratèges et reprenons le problème par le « haut », là où nous n’aurions jamais dû le lâcher.

References   [ + ]

1. J’ai commandé l’École des Troupes blindées zaïroises de 1981 à 1983.
2. C’est d’ailleurs ce qui est entrepris avec le G5 depuis juillet 2017, avec le concours de l’Allemagne.

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