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Où est donc passé le Califat?

Mis en ligne le 26 Mar 2018

Source : CNAM

Alain BAUER

Professeur de CriminologieConservatoire National des Arts et Métiers, New York et ShanghaiVoir le profil

Avec cet article, l’auteur nous livre une réflexion, hélas prémonitoire, sur la plasticité et sur la résilience de l’organisation Etat Islamique. Les coups de boutoirs que connait le califat territorial n’affectent pas le califat virtuel. Cette double dimension, territorialisée et déterritorialisée, avait d’ailleurs été pensée dès l’origine du mouvement. C’est la thèse qui sous-tend l’analyse et la mise en garde de l’auteur.


Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas le CSFRS.

Les références originales de ce texte sont Alain Bauer : « Ou est donc passé le Califat?  »

Ce texte ainsi que d’autres publications peuvent être visionnés sur le site du CNAM : www.cnam.fr


Où est donc passé le Califat ?

 

En Syrie comme en Irak, la victoire militaire sur le califat territorial ne fait plus aucun doute. Les divisions entre alliés d’hier vont se traduire mécaniquement par une décomposition et des recompositions entre alliés du régime Assad, alaouites de l’Etat profond syrien, kurdes de diverses obédiences, turcs, iraniens, russes, agents des monarchies sunnites, alliés de Washington dans l’Armée Syrienne Libre, et tribus mercenaires aux alliances tarifées et en CDD.

L’Etat Islamique a donc vécu en tant qu’Etat. Il restera des zones de guérilla et comme en Afghanistan, la guerre sur place ne fera que continuer, tant les haines millénaires semblent insurmontables.

En Occident, le calme trompeur qui règne provoque l’effet habituel d’ennui, d’inertie, de procrastination. On se prépare doucement à baisser la garde, à réduire les frais, à alléger une sécurité parfois un peu tatillonne et souvent sans grand effet, mais qui rassurait les citoyens.

Or, il existe un autre califat. Virtuel mais puissant, décentralisé mais disposant de ressources d’autant plus difficiles à saisir qu’il n’en tient lui-même pas d’inventaire.

Al Souri, le conseiller de Ben Laden, n’avait pas réussi à le convaincre de créer un califat territorial car ce dernier était persuadé qu’une défaite sur le terrain provoquerait son effondrement symbolique. En revanche, Abou Bakr Al Baghdadi a mieux accomplice projet en créant un double califat, à la fois État et organisation sur internet, ou, suivant l’expression américaine, « click and mortar » (des clics et du mortier).

Ce dispositif, pensé par les anciens des services secrets de Saddam Hussein, mais amélioré par la sainte alliance des sunnites qui en a assuré les fondations depuis leur rencontre dans la prison de Bucca après l’invasion américaine de l’Irak en 2003, semble donc pouvoir perdurer.

Il y a peu ou pas d’attentats en Occident depuis la mi-2016, en grande partie grâce à l’efficacité retrouvée des services de renseignement qui ont enfin développé la culture de l’antiterrorisme. En revanche, cette situation devrait nous interpeller quant aux mutations à venir de l’Etat Islamique.

Cette organisation a développé des caractéristiques inédites: l’EI n’a rien inventé en propre, n’a pas de signature d’attentats, pas de profils clairs de ses opérateurs, peu ou pas de points communs avec les organisations qui l’ont précédé dans l’histoire du terrorisme. En revanche, l’EI reste l’organisation qui a disposé du plus vaste territoire avec le nombre d’habitants le plus élevé, du plus grand nombre connu d’agents armés, de femmes djihadistes, de convertis parmi ses membres, de criminels reconvertis ou hybrides dans ses effectifs.

Si ce qui reste de l’Etat Islamique n’est pas mort, il est plus que probable que nous assistions à des phénomènes déjà subis ou signalés dans le passé.

Une partie de ses agents sont restés sur place, pour des raisons personnelles, familiales, tribales ou d’attachement territorial. D’autres, comme antérieurement en Algérie, au Kosovo, en Tchétchénie, en Afghanistan, aux Philippines, au Daghestan, dans l’espace Ouigour continuent le combat de maquis en maquis, nouveaux mercenaires d’une cause dévoyée. Certains rentrent, traumatisés par une expérience de guerre civile dont les effets psychologiques et psychiatriques sont plus préoccupants que le risque terroriste en tant que tel. Certains, notamment des très jeunes et des femmes, sont des bombes à retardement, dont la dangerosité doit être traitée.

Comme lors des conflits précédents, il est faux de croire que les phénomènes de « déradicalisation » (ce mot n’a guère de sens mais admettons d’en partager la signification) sont impossibles. Mais ils ne peuvent réussir que par la volonté individuelle de chacun. On peut y être accompagné, elle ne peut s’imposer.

A ce jour, ces politiques de quarantaine sont bien peu utilisés et tous les Etats, notamment en Occident, pataugent dans la définition d’un axe cohérent et surtout efficace d’actions.

L’EI hélas résiste mieux sur la toile que sur le terrain. Ses propagandistes sont présents et ses fidèles n’ont pas tous disparu.Certains, seuls, attendent que leurs démons les poussent à une action individuelle le plus souvent vouée à l’échec ou à la mort, mais au fort retentissement médiatique. D’autres tentent de reconstituer groupes logistiques ou cellules d’action. Cherchant à échapper aux radars, ils se préparent car telle est leur destinée à leurs yeux.

Le calme que nous connaissons est trompeur.


Rédigé par Alain BAUER

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