Vaincre les inégalités

Mis en ligne le 17-08-2017 18:56:05

Parution le 01-04-2017 / Source : IDDRI

Tancrède VOITURIEZ, Emmanuelle CATHELINEAU, Françoise RIVIERE



D’après un récent rapport (Oxfam, 2016), les 1% les plus riches de la population planétaire détiendraient davantage que les 99% restants. A l’instar du climat, les inégalités croissantes de revenus et leurs conséquences émergent comme une question politique globale et comme une priorité au menu de l’agenda international. Le constat ainsi dressé constitue l’épine dorsale de cette analyse introductive d’un récent dossier d’étude de l’IDDRI. L’article propose un panorama mondial illustré de ces inégalités croissantes, s’intéresse à leurs causes et explore les options politiques pour les réduire.

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Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas le CSFRS.

Les références originales de ce texte sont: Tancrède Voituriez, Emmanuelle Cathelineau, Françoise Rivière, « Vaincre les inégalités », IDDRI, regarssurlaterre.com, avril 2017.

Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être visionnés sur le site de l’IDDRI.

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Vaincre les inégalités

 

Le monde en 2015 n’a jamais été aussi riche, si la richesse se mesure à l’aune des biens et services consommés et produits. Et cette richesse n’a jamais été aussi inégalement répartie. La part de la richesse nationale possédée par les 1 % ou les 10 % les plus riches retrouve, dans les pays où les données fiscales sont disponibles, les niveaux record du début du siècle passé. Sept personnes sur dix vivent dans un pays dans lequel l’écart entre les riches et les pauvres est plus grand qu’il y a 30 ans[1]. Dans les pays de l’OCDE, l’écart entre riches et pauvres n’a jamais été aussi grand : le revenu des 10 % les plus riches est 9,6 fois supérieur à celui des 10 % les plus pauvres (OCDE 2015) ; le rapport était de 7 à 1 dans les années 1980. Dans les rares pays d’Amérique latine qui ont connu une baisse des inégalités, les coefficients de Gini, qui mesurent les inégalités de revenus, restent à des niveaux élevés. En Afrique du Sud, le coefficient de Gini était moins élevé en 1995 (0,56) à la fin de l’apartheid qu’en 2009 (0,63)[2]. Ces inégalités de revenus nourrissent et renforcent les inégalités en matière de santé, d’éducation ainsi que les inégalités de genre[3], territoriales (entre urbains et ruraux) et, dans certains cas, ethniques[4]. La hausse des inégalités que l’on observe au sein des pays s’observe également à l’échelle du monde. En 2016, les 1 % les plus riches de la population de notre planète détenaient davantage que les 99 % restants[5]. Pour la première fois cependant, la réduction des inégalités de revenus domestiques est au menu de l’agenda international. Elle figure explicitement parmi les objectifs universels du développement durable (ODD) adoptés en septembre 2015 par les Nations-Unies. Rappelons que les Objectifs du Millénaire pour le Développement, qui orientaient la coopération internationale depuis 2001, ne traitaient pas des inégalités de revenu et se concentraient sur l’extrême pauvreté et l’accès aux services de base. De surcroît, ils ne concernaient que les pays en développement, contrairement aux ODD qui s’appliquent à tous les pays.

Comment les inégalités économiques sont-elles devenues un problème universel appelant une réponse politique coordonnée ? En quoi la hausse des inégalités est-elle insoutenable ? Pourquoi les inégalités se sont-elles creusées et comment, en pratique, les inégalités peuvent-elles être réduites ? Quel rôle, en particulier, la coopération internationale pour le développement est-elle susceptible de jouer ?

 

L’émergence des inégalités comme question politique globale

La hausse des inégalités de revenus a acquis durant ces dix dernières années une importance sans précédent dans les débats publics. Si peu de monde se souvient que les travaux de Piketty et Saez – avant que le premier ne rédige son Capital – étaient cités dans le discours d’investiture de Barack Obama en 2009, plus personne ou presque n’ignore que le capitalisme est foncièrement inégalitaire, et Thomas Piketty un auteur de best-seller comme jamais les sciences humaines en ont connu. Le premier sujet qui au XXIe siècle est parvenu à rendre l’économie populaire est la question des inégalités.

 

 

Les institutions économiques internationales n’ont pas manqué, elles aussi, de souligner l’accroissement sans précédent des inégalités, alors même que ces institutions, sont considérées comme « libérales » et plus promptes, dans leurs recommandations, à se concentrer sur la création de richesse par les vertus de la concurrence, que sur les possibles effets de répartition que la première est susceptible de provoquer. Ainsi les institutions de Bretton Woods ont-elles mis en garde contre les effets de la montée des inégalités sur le développement par l’entremise du premier rapport annuel de la Banque mondiale sur le sujet en 2006[6] ; l’alarme étant sonnée, dans les pays riches, par les publications de l’OCDE quelques années après[7]. Le FMI, qu’aucun individu raisonnable ne soupçonnera de gauchisme, n’est pas en reste et publie en 2015 un papier soulignant certains méfaits de l’orthodoxie libérale[8], avant de publier, en juin 2016 un rapport au titre éloquent – même avec son point d’interrogation : Neo-liberalism : Oversold? Le message est le même : « plutôt que de produire de la croissance, certaines politiques néo-libérales ont accru les inégalités et mis en péril une expansion économique durable »[9].

Tous ces rapports et ouvrages convergent pour établir la hausse des inégalités de revenus comme un fait indiscutable. Quel que soit l’indicateur utilisé[10], l’histoire des trente dernières années est celle d’une hausse des inégalités au sein des pays dans un contexte de réduction des inégalités entre pays : considéré comme un seul et unique pays, le pays « terre » et ses milliards d’habitants est de plus en plus inégalitaire.

 

 

En revanche, si on le suppose habité par l’individu « moyen » de chaque pays membre des Nations unies – soit un peu moins de 200 individus – il est de moins en moins inégalitaire. Les inégalités mondiales s’accroissent, en revanche les inégalités entre pays tendent à se réduire. En toute logique, pour rendre compatible entre eux ces deux phénomènes, les inégalités à l’intérieur des pays se sont accrues au fil du temps (figure 1| Inégalités mondiales et répartition des revenus).

L’accroissement de la richesse des classes moyennes a été inférieur à celui des plus riches : les variations de la répartition du revenu mondial s’expliquent en grande partie par la hausse de la part des 1% les plus riches dans le revenu national (figure 2 | Des riches de plus en plus riches). La crise économique de 2008 a donné un coup d’arrêt aux perspectives d’ascension sociale et d’accumulation de richesse dans nombre de pays émergents et en développement. Le sentiment d’injustice qui résulte de l’enrichissement exponentiel de quelques « happy few » tandis que la majorité attend des jours meilleurs a rendu les inégalités socialement inacceptables.


 

Les perceptions sur la montée des inégalités sont en cohérence avec ces quelques faits. Les inégalités ne sont plus perçues comme nécessaires et passagères, comme le suggère la courbe de Kuznets, mais sont considérées comme un problème majeur et structurel dans la majorité des pays ou régions où les enquêtes sont disponibles – citons à titre d’exemple le sondage effectué dans 44 pays par le Pew Global Attitudes Survey en 2014 (figure 3 | Des inégalités perçues partout comme intolérables).

On notera toutefois que la perception du problème peut être quelque peu décorrélée de la gravité statistique de celui-ci dans certains cas, élément important si l’on veut comprendre l’importance très variable que peut avoir la réduction des inégalités dans les agendas nationaux. De surcroît, si les faits stylisés sur l’évolution des inégalités ne souffrent pas la contestation, le consensus politique sur la gravité du phénomène est plus fragile, de même que celui sur les moyens à mobiliser pour le contenir.

 

Hausse des inégalités et développement insoutenable

Les études et communiqués de presse de la Banque mondiale, du FMI et de l’OCDE martèlent que la hausse des inégalités n’est pas soutenable d’un strict point de vue économique, dans la mesure où elle constitue un frein à la croissance. Les pays de l’OCDE auraient ainsi perdu en moyenne 4,7 points de taux de croissance cumulé à cause des inégalités entre 1985 et 2005[11]. Pour quelles raisons ? Selon le FMI, la hausse de la part des revenus des 20 % les plus riches affecte négativement la croissance à moyen terme quand, à l’inverse, la hausse de la part de revenus des 20 % les plus pauvres l’affecte à la hausse[12]. La hausse des inégalités (par rapport à une situation plus égalitaire) se traduit par un sous-investissement dans l’éducation par les ménages les plus modestes et, à terme, par une baisse de la productivité[13] ; elle restreint la mobilité sociale entre générations ; elle peut réduire la demande agrégée, la propension à consommer des plus riches étant inférieure à celle des ménages plus modestes[14]. La hausse des inégalités contribue également à la récurrence de crises financières en provoquant surendettement, bulles spéculatives et dérégulation financière par le jeu des lobbys[15].

 

 

Pour autant, la croissance économique à moyen terme n’est pas la seule variable ou dimension du développement durable affectée par la hausse des inégalités. En profitant aux plus riches, qui sont aussi les plus mobiles et les plus à même de soustraire leurs revenus à l’impôt, la hausse des inégalités de revenu place les finances publiques dans une équation budgétaire impossible. Le financement des biens et services publics essentiels, inscrits dans le contrat social d’après-guerre et dans ses transformations successives, se conçoit désormais sous la contrainte d’un rétrécissement, inexorable en apparence, de la base fiscale des économies développées. Les solutions qu’offrent l’endettement extérieur et la taxation accrue des facteurs captifs – la classe moyenne non mobile pour le dire vite – ne sont pas durables passé un certain seuil ; le risque alors étant celui d’une déstabilisation de nos démocraties[16]. Réduction des inégalités (ODD 10) et bonne gouvernance (ODD 16) sont ainsi des objectifs liés.

 

 

L’insécurité économique des classes populaires et moyennes des économies développées est manifeste dans la mise en graphique des données de Lakner et Milanovic (2013), indépendamment du fardeau fiscal que les évadés et autres indélicats imposent à celle-ci. Le rejet de la mondialisation par les classes populaires, dans des pays pourtant acquis aux vertus du libre-échange tel que le Royaume- Uni, ainsi qu’il ressort des motivations de vote pour le Brexit, est une conséquence de la perception que les classes moyennes du « Grand sud » et les classes les plus aisées dans le monde sont les gagnants de la mondialisation (figures 4 | L’émergence d’une classe moyenne mondiale et 5 | Une classe moyenne crois- sante au Sud).

Les dangers de violence, d’insécurité et d’instabilité politique au sens large que fait peser la hausse des inégalités sont accrus par le fait que celles-ci, pour ainsi dire, s’étalent au grand jour. Elles sont mesurées et connues comme elles ne l’ont jamais été ; les données sont en accès libre ; et les moyens de télé-communications en exacerbent les manifestations les plus criantes et les plus injustes. Les inégalités créent les frustrations dont se nourrissent les conflits et la violence politique[17]. Ce constat contemporain rejoint les observations économiques plus anciennes d’Alesina et Perotti (1996) selon lesquelles les inégalités peuvent réduire la stabilité politique, avec pour effet de provoquer une baisse de l’investissement en-deçà des niveaux optimaux.

Les données empiriques rassemblées à l’occasion de la parution en 2006 du rapport sur le développement de la Banque mondiale, dont le thème était celui des inégalités, montrent par ailleurs que la croissance est essentielle pour réduire la pauvreté (-revenu), à condition que la répartition du revenu reste plus ou moins constante[18]. De même, les données montrent qu’un accroissement des inégalités tend à augmenter la pauvreté (Banque mondiale, 2006). Les inégalités affectent également l’allocation des investissements : seuls, les entrepreneurs disposant de garanties réaliseront leurs projets en accédant à l’emprunt, même si ceux-ci sont d’un faible rendement. À l’opposé, des projets d’investissements (plus) profitables seront jugés plus risqués en l’absence de collatéral et pour cette raison écartés. L’inégalité d’accès au crédit ferme le cercle liant inégalité, croissance et pauvreté[19].

Enfin la contribution de la hausse des inégalités à la dégradation de l’environnement peut s’observer dans les cas de mimétisme de consommation, lorsque les classes pauvres et moyennes reproduisent les modèles des classes plus aisées — l’hypothèse étant alors que ces derniers sont les plus nuisibles à l’environnement. La vérification systématique d’une telle hypothèse ne peut cependant être acquise, les déterminants des comportements écologiquement irresponsables étant difficilement réductibles aux seuls revenus à l’intérieur d’un pays[20]. Pour chaque euro, dollar – peu importe – de revenu supplémentaire, un super riche pollue-t-il davantage qu’un pauvre ou un middle-class ? La réponse est empirique – et méconnue pour l’instant. En revanche, expliquer l’inertie politique en matière de protection de l’environnement – et donc implicitement la dégradation de celui-ci – par l’anticipation d’un creusement des inégalités de revenus trouve quelques illustrations convaincantes dans l’histoire récente, qu’il s’agisse du maintien des subventions à l’électricité-charbon en Pologne ou du renoncement à la taxation du carbone sous la présidence Sarkozy[21].

 

Vers un consensus sur les causes des inégalités ?

Pour expliquer la hausse des inégalités de revenu, caractéristique des trente dernières années, les causes les plus consensuelles dans la littérature sont : 1) la mondialisation et, en particulier, la diffusion d’un progrès technique favorable aux qualifiés et la réorganisation de la production au profit des détenteurs de capital et des managers ;, et 2) les réformes des politiques publiques, avec la dérégulation du marché du travail et l’approfondissement de la libéralisation financière, une « captation » de la parole politique par les plus aisés et la baisse des dépenses publiques – incluant la perte de progressivité de la fiscalité. Les causes plus controversées sont le commerce international et la concurrence que celui-ci induit entre salariés, le chômage structurel, et l’endogamie entre nouveaux rentiers (« marry your like »). Sans négliger ces dernières, nous examinons ici les quelques grands « drivers » parmi les mieux documentés[22].

Revenons quelque 30 ans en arrière. À partir des années 1980, les politiques d’ajustement structurel ont eu pour ambition de rétablir les équilibres macro-économiques des économies en développement frappées par la chute des prix des matières premières et des niveaux d’endettement insoutenables. Elles ont eu notamment pour effet de réduire considérablement les dépenses publiques dans la santé et l’éducation[23] ainsi que l’emploi dans le secteur public, constitutif du pacte social dans de nombreux pays et auquel est attachée la couverture sociale la plus étendue. Les mesures d’austérité et la privatisation des services et entreprises publics, en période de forte croissance démographique, ont eu pour corollaire des mutations profondes du marché du travail. L’accroisse- ment du chômage[24], notamment des jeunes, et de l’informalité[25] ont accéléré les inégalités de revenus et, plus généralement, de conditions de travail et de vie au sein de la société. La dualisation des services a rendu l’accès à des services essentiels de qualité encore plus inéquitables, alors même qu’ils sont indispensables à la constitution du capital humain susceptible de rompre le cycle de transmission inter- générationnelle de la pauvreté.

 

 

Les bouleversements technologiques que nous avons connus depuis les années 1980, associés à la libéralisation du commerce international et à l’extension des chaînes d’approvisionnement mondiales, a eu pour conséquences la délocalisation de la demande de main d’œuvre peu qualifiée vers les pays émergents puis vers les pays en développement, la diminution de la valeur relative du travail peu qualifié et la valorisation de celle du travail très qualifié[26]. Les écarts de revenus entre emplois qualifiés et non qualifiés s’en sont trouvés considérablement renforcés. Les nouvelles chaînes de valeurs mondiales ont créé de nouvelles lignes de partage : entre la finance et l’économie réelle, entre les donneurs d’ordre et les sous-traitants, entre les salariés du haut de la chaîne et ceux du bas. Le pouvoir de négociation de ces derniers s’en est trouvé considérablement affaibli.

La dérégulation de l’économie a conduit à sa financiarisation croissante, avec deux conséquences importantes pour la répartition de la richesse : (1) les revenus de celles et ceux qui vivent de la production de matières premières dépendent des cours, d’une très grande volatilité ; (2) le capital tire de plus en plus profit de la richesse produite, au détriment du travail. Les politiques fiscales, qui taxent davantage les revenus du travail que la transmission du patrimoine, accentuent l’inégalité patrimoniale[27], facteur explicatif essentiel renforçant les inégalités sociales plutôt que de les combattre. Aux États-Unis, ces politiques sont de moins en moins progressives et redistributives : les ménages riches et les entreprises bénéficient de taux d’imposition effectifs inférieurs à ce qu’ils étaient avant les réductions d’impôts mis en place par le gouvernement Bush en 2001 et 2006[28].

 

 

La combinaison de ces phénomènes (précarisation et baisse des revenus, concentration du patrimoine, modification des prestations et services publics) a un effet multiplicateur sur les inégalités de revenu disponible corrigé. Les inégalités d’opportunité face au travail et un accès insuffisant aux ressources et aux différentes formes de capital (humain, financier, social) sont pour une large part à l’origine de la reproduction des inégalités et de la pauvreté entre générations. Parmi ces inégalités, celles relatives aux discriminations dans l’accès à l’éducation sont sans doute les plus déterminantes[29]. Selon cette lecture, les inégalités de revenu constatées (ou « ex-post ») renvoient fondamentalement à des inégalités de chances (ou « ex-ante ») : accès au savoir, aux soins, au toit et à tout ce réseau de relations sans lesquelles vous êtes tenus hors de la Cité et loin de l’emploi.

 

Explorer les options politiques

En supposant que des préférences collectives émergent pour réduire les inégalités, face à toutes les causes possibles, quelles sont les options poli- tiques ? Vouloir en dresser une liste exhaustive serait trop ambitieux – de politiques promouvant l’égalité des chances et en particulier l’accès à l’éducation, jusqu’aux réformes structurelles marxistes, en passant par une taxation mondiale et progressive des patrimoines, le spectre politique est large. Les inégalités s’inscrivent dans des histoires nationales ; de la même manière, leur correction ne peut se résoudre à l’usage d’un instrument de politique publique particulier. Si les auteurs et les institutions les plus visibles sur le sujet ont chacun une préférence ou une priorité dans les solutions à apporter, tous reconnaissent que c’est à la fois en corrigeant les inégalités des chances (accès à l’éducation, à la santé, au marché du travail) et de résultats (inégalités de revenu proprement dites) que la réduction des inégalités peut être durablement contenue. Cela ressort des travaux de l’un des meilleurs spécialistes des inégalités, Anthony B. Atkinson (2015). Pour cet économiste britannique, la réduction des inégalités passe par une imposition progressive des revenus (un haut niveau de taxation des plus hauts revenus ayant été analysée par la CEPAL comme facteur puissant de réduction des inégalités – figure 6 | Les impôts réduisent les inégalités) mais également par un renforcement de la protection sociale et une redistribution ex ante et ex post plus large incluant un revenu et un emploi garantis.

  • La réduction des inégalités des chances – l’exemple du Chili

Des exemples concrets de réduction d’inégalités – suffisamment rares dans le contexte actuel où celles-ci repartent à la hausse – confirment l’étendue des instruments à mobiliser, ciblant plusieurs registres des causes que nous avons recensées (figure 6). Tel est le cas des réformes mises en place au Chili à l’initiative de la présidente Michelle Bachelet lors de son second mandat, inauguré en 2014, qui combinent réformes fiscales et réduction des inégalités des chances, en particulier en matière d’accès à l’éducation.

  • Taxer le capital pour rompre la dynamique endogène d’accroissement des inégalités

Dans Le Capital au XXIe siècle((Piketty, 2013)), Thomas Piketty tente de projeter le ratio capital/revenu sur le long terme, afin de déterminer les tendances probables des inégalités. En effet selon Piketty, le taux de rendement du capital (r) est toujours, sur le long terme, plus important que le taux de croissance de l’économie (g). C’est cette « loi » qui explique la tendance structurelle du capitalisme à créer des inégalités, les détenteurs de patrimoine s’enrichissant plus vite que les autres agents économiques quel que soit le « mérite » ou le « talent » de ces derniers. Pour que cette loi se confirme, le ratio capital/revenu (ß) devrait croître sur le long terme également, en raison de l’accumulation plus rapide de retours sur le capital que des revenus globaux générés par l’économie. Les estimations de Piketty à l’horizon 2100, en se fondant sur un taux d’épargne de 10 % et un taux « écrasé » de croissance de 1,5 % par an à partir de la seconde moitié du XXIe siècle, conduisent à un rapport capital/revenu de 500 % en 2030 (équivalent à celui de la Belle Époque, en 1910), puis environ 680 % en 2100. Ce scénario, qui est selon lui le plus plausible, résulterait d’un environnement de croissance « normatif », plus faible que les taux exceptionnellement constatés pendant une grande partie du XXe siècle en raison de l’impact des guerres mondiales et des efforts de reconstruction.

Face à cette tendance structurelle, Piketty prône la mise en place d’une politique fiscale mondiale de taxation des hauts patrimoines à vocation fortement re-distributive. Il s’agirait ainsi de contrer les tendances structurelles du capitalisme à générer des inégalités, tout en conservant une économie de marché.

  • Au-delà des leviers d’action traditionnels, accompagner un nouveau projet de société autour de la notion de Communs ?

L’attention portée à ces questions dépasse désormais la seule recherche ; les agences de développement notamment se mobilisent.. Parce qu’elles sont devenues une question politique globale et qu’elles ont un impact direct sur le potentiel de développement durable des pays, les inégalités ne sont plus considérées comme une affaire de souveraineté nationale mais comme un enjeu de développement dont il devient urgent pour les agences de se saisir. Cela passe par une identification et une caractérisation plus fine des bénéficiaires finaux des projets financés, pour ne pas creuser les inégalités mais au contraire les réduire, et par un accent mis sur la dimension sociale du développement. À l’AFD par exemple, l’intégration de l’objectif de réduction des inégalités se traduit par le souhait que les projets financés aient davantage d’impact sur l’équité d’accès aux services essentiels (et plus seulement la disponibilité d’une offre des services), la décence des conditions de travail, les inégalités femmes- hommes, l’extension de la protection sociale et le renforcement du lien social. Les agences de développement sont également en situation d’accompagner une utilisation plus optimale du levier fiscal pour réduire les inégalités et les dépenses publiques à vocation redistributive ne sont plus autant bannies dans leurs analyses macro-économiques. Pour Gaël Giraud, économiste en chef de l’AFD, il faut aller plus loin que ces leviers d’action traditionnels : c’est la structuration de la société et des rapports sociaux qui génère des inégalités injustes et c’est sur elle, à travers ses institutions, qu’il faut agir pour entrevoir des changements plus fondamentaux. Comment ? En accompagnant la constitution ou la reconnaissance de Communs. Le concept a fait irruption dans le champ médiatique lors de l’attribution en 2009 du prix Nobel d’économie à Elinor Ostrom. L’essentiel des travaux de cette économiste a consisté à démontrer sur une base empirique que de nombreuses ressources naturelles peuvent être gérées localement par des communautés qui définissent et mettent en place des normes et des institutions ad hoc. L’objectif est notamment d’éviter l’effondrement de leurs ressources. Les communs se définissent à partir de trois éléments : une ressource, une communauté et un ensemble de règles, c’est-à-dire de droits et d’obligations. La ressource peut être physique, comme des pâturages gérés par une communauté, ou immatérielle, comme les logiciels libres. Elle peut également avoir une portée plus globale (la bonne santé, une éducation de qualité, un climat sain). Face au constat mitigé sur l’efficacité de la gouvernance publique et à l’inefficience des marchés dans de nombreuses situations, les communs offrent une autre forme de gouvernance collective. Le concept s’est depuis répandu dans des directions très variées, certains auteurs en faisant un véritable projet de société. Dans cette approche plus holistique, les Communs représentent une alternative politique à la privatisation massive des ressources, des biens et des services qui a généré un accaparement du profit et un accroissement des inégalités. Pour Gaël Giraud, les agences de développement peuvent et doivent accompagner les États à créer les conditions d’existence des Communs, et les communautés à s’organiser et gérer les ressources. Dans l’extrait de l’entretien accordé à Regards sur la Terre, il illustre cette conviction par des exemples tirés de l’expérience de l’AFD.

 

En guise de conclusion

L’ampleur du creusement des inégalités économiques dans le monde depuis vingt ans est aujourd’hui largement documenté et commenté. L’enjeu, pour les démocraties, est de répondre au signal envoyé par la science et la société civile – sous forme de rapports, d’ouvrages et d’articles sur la question – et d’apporter, à ce problème universel, une solution. Deux scénarios au moins se dessinent. Dans le premier, ou scénario de « dépolitisation », la réponse politique se construit sur la base d’un consensus sur le coût de l’inaction. Estimé supérieur au coût de l’action (combattre les inégalités rapporte bien davantage à la société que de laisser celles-ci augmenter), le coût de l’inaction motive la mise en place de politiques transcendant les clivages droite-gauche de l’échiquier politique, dans une analogie avec ce que l’on a pu observer en matière de climat avant l’accord universel, et transpartisan, de Paris en décembre 2015. Les prises de position récentes par des figures du parti républicain aux États-Unis ou des Tories en Grande Bretagne sur la nécessité de prendre au sérieux les inégalités économiques montrent que ce scénario, pour incertain qu’il soit, n’est pas complètement farfelu.

Dans un scénario alternatif – baptisons le “scénario de l’apprentissage” – aucune action globale n’est entreprise, à l’exception d’une mise en commun des succès et des échecs des différentes politiques nationales mises en place dans une myriade de jeux d’essais et d’erreur. Les ODD offrent ici l’opportunité de susciter et d’encourager cet apprentissage autour d’un objectif simple, et d’offrir des arguments à la société civile et aux acteurs politiques pour convaincre de la possibilité même de réduire les inégalités alors qu’un accord bi-partisan fait défaut.

Le creusement inéluctable des inégalités, sans réponse ni réaction de la part des citoyens des différentes nations, serait un troisième scenario de “business as usual” que nous préférons écarter ici dans l’intérêt de chacun.

References   [ + ]

1. Oxfam, 2014 d’après Lakner et Milanovic, 2013
2. Oxfam, 2014
3. 70 % des pauvres sont des femmes – Cortino- vis et Rivière, 2015
4. un Kanak a sept fois moins de chance d’être diplômé du supérieur qu’un non-Kanak en Nouvelle Calédonie – Ris, 2013
5. Oxfam, 2016
6. Banque mondiale, 2006
7. OCDE 2011, 2012
8, 12, 14. Dabla-Norris, Kochhar, Ricka, Suphaphiphat, Tsounta, 2015
9. Ostry, Lougani, Furceri, 2016
10. Gini, part des 1 % dans le revenu national, Palma ratio
11. OCDE, 2011
13. Stiglitz, 2012
15. Rajan, 2010 ; Acemoglu, 2011
16. Piketty, RST 2013
17. Badie et Vidal, 2016
18. Deininger et Squire, 1996a, 1996b ; Dollar et Kraay, 2001 ; Ravallion, 2001 ; Bourguignon 2001
19. Bourguignon, RST 2013
20. Chancel, 2017
21. Hourcade, RST 2013
22. Dabla-Norris, Kochhar, Ricka, Suphaphiphat, Tsounta, 2015, OCDE 2012, Hough, Chancel, Voituriez, 2016
23. Nassar, 1993, pour le cas égyptien
24. Jarret et Mahieu, 2002, pour la Côte d’Ivoire
25. Bensidoun, Sztulman, 2015, pour l’Égypte ; Koujianou-Goldberg et Pavnick, 2007, pour l’Amérique latine
26. Bourguignon, 2015
27. Piketty, 2013
28. Hungerford, 2013
29. Arestoff et Sgard, 2012

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