Cette étude propose une lecture stratégique et géopolitique du trumpisme à travers l’analyse croisée des deux administrations de Donald Trump (2017-2020 et depuis 2024). L’autrice examine en particulier les fondements idéologiques, économiques et informationnels d’un ordre stratégique post-libéral, marqué par l’unilatéralisme, la déstabilisation des alliances et le recours croissant à l’économie comme outil de coercition par les Etats-Unis. L’originalité de l’étude tient également à la place accordée aux mutations de la conflictualité informationnelle engendrées sous les deux présidences Trump.
Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.
Les références originales de cet article sont : Maud Quessard « La puissance sans principe ; géopolitique du trumpisme », IRSEM, Etude n°126, septembre 2025 Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de l’IRSEM.
L’histoire retiendra sans doute le sommet d’Anchorage du 15 août 2025 comme un moment charnière dans la reconfiguration des rapports de puissance à l’échelle euro-atlantique. À travers la mise en scène soigneusement orchestrée d’une rencontre entre Donald J. Trump, réélu à la présidence des États-Unis, et Vladimir Poutine, président d’une Russie toujours engagée dans une guerre de haute intensité en Ukraine, c’est une nouvelle matrice diplomatique qui s’esquisse. Celle-ci est marquée par une redéfinition brutale de la souveraineté, une diplomatie post-institutionnelle et une logique transactionnelle fondée sur des intérêts étroits plutôt que sur des principes universels.
Ce que révèle en creux cette séquence diplomatique, et que met en lumière cette étude sur le « trumpisme » comme reconfiguration stratégique, c’est l’émergence d’un leadership américain désidéologisé, volatil et profondément narcissique, dont les ressorts géopolitiques défient les canons de la diplomatie classique. Alors que le bureau ovale redevenait une scène mondiale le temps d’un huis-clos retransmis en mondovision, Donald Trump, fidèle à sa grammaire politique, n’a eu de cesse de repositionner la guerre russo-ukrainienne non pas comme une tragédie européenne ou une remise en cause de l’ordre international, mais comme une opportunité commerciale pour l’Amérique : « vendre des armes, c’est bon pour l’emploi », a-t-il lancé sur Fox News, en soulignant que l’aide militaire à l’Ukraine pourrait devenir « un excellent deal pour les États-Unis ».
Pour autant, cette posture ne signifie pas une adhésion pleine et entière à la cause ukrainienne. Bien au contraire. À Anchorage comme à Washington, Trump a multiplié les gestes de connivence à l’égard de Poutine : en l’appelant « Vladimir », en évoquant publiquement la nécessité d’un « accord raisonnable » incluant des cessions territoriales de l’Ukraine et en laissant entendre que les Européens pourraient en assumer le coût logistique et politique. Son entourage, à l’image de Steve Witkoff, aurait même esquissé une proposition de redécoupage territorial réduite à « cinq régions de l’Est », dans une logique de « deal immobilier », transposée à l’échelle de la souveraineté nationale. Ce cynisme assumé, nourri par une ignorance manifeste du droit international et 14 15 une fascination récurrente pour l’idée de troc territorial – comme l’a montré l’épisode du Groenland – témoigne d’un mépris structurel pour les normes juridiques fondatrices de l’ordre de 1945.
Face à cela, la réaction européenne a été d’une intensité inédite. Moins de soixante-douze heures après Anchorage, pas moins de sept dirigeants européens ont rejoint Volodymyr Zelensky à Washington – parmi eux Emmanuel Macron, Friedrich Merz, Ursula von der Leyen, Giorgia Meloni et Keir Starmer, pour tenter de réaffirmer une unité stratégique autour de la sécurité continentale. Cette démonstration de force diplomatique illustre une bascule majeure : alors qu’hier encore le conflit en Ukraine opposait Moscou à l’Ouest, il s’organise désormais selon une nouvelle ligne de fracture, Russie et États-Unis d’un côté ; Ukraine et Europe de l’autre.
Ce basculement trouve une mise en perspective saisissante dans cette étude, qui qualifie la puissance américaine sous Trump de « puissance sans principe ». Elle y montre, à travers une analyse diachronique du trumpisme 1.0 et 2.0, comment le repli souverainiste, la désinstitutionnalisation des alliances (OTAN, G7) et l’arsenalisation de l’économie, combinés à une diplomatie informationnelle agressive, redéfinissent les modalités de l’influence américaine dans un monde post-libéral.
Sur le théâtre ukrainien, ces mutations ont des effets concrets. Les propositions de Trump, qui promettait lors de sa campagne à l’élection présidentielle de mettre fin à la guerre « en 24 heures », dans un langage emprunté à la téléréalité plus qu’à la diplomatie, demeurent floues, incohérentes et inapplicables. Il alterne les menaces de désengagement, les promesses de garanties sécuritaires et les injonctions à « conclure un deal » sans jamais produire une feuille de route cohérente. Comme le rappelle Michael Kimmage, cette obsession pour la résolution rapide fait écran à toute sortie crédible du conflit : elle affaiblit l’Ukraine, favorise la stratégie attentiste de la Russie et mine la crédibilité stratégique des États-Unis.
Plus fondamentalement, cette diplomatie-spectacle témoigne de ce que Ludovic Tournès nomme la « menace américaine », une superpuissance dont les soubresauts internes (culturels, idéologiques, électoraux) désorientent ses partenaires et dont l’engagement en faveur de l’Europe n’est plus garanti mais négociable – voire monnayable. L’alignement ponctuel entre Washington et Moscou autour d’une vision réductionniste de la paix (territoire contre paix) ne fait que raviver les souvenirs les plus sombres de la Realpolitik, au détriment du droit à l’autodétermination et de la sécurité collective.
Pourtant, cette dynamique ne fait pas l’unanimité aux États-Unis. Selon un sondage The Economist/YouGov publié le 20 août, 68 % des Américains s’opposent à tout abandon de territoire ukrainien à la Russie, même au nom d’un accord de paix. Cette opinion publique en désaccord avec le président illustre les tensions croissantes entre le trumpisme comme projet idéologique et les traditions démocratiques encore vivantes au sein de la société américaine.
En définitive, le sommet d’Anchorage et ses suites ne doivent pas être compris comme des épisodes isolés mais comme les manifestations systémiques d’une recomposition stratégique où les principes cèdent la place aux intérêts et où la diplomatie devient spectacle.
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L’élection de Donald J. Trump à la présidence des États-Unis en 2016, puis sa réélection en 2024, constituent un tournant stratégique majeur dans la projection de puissance américaine. Le phénomène ne se limite pas à une inflexion conjoncturelle, il reflète une transformation profonde, à la fois doctrinale et opérationnelle, de la politique étrangère des États-Unis dans un monde désormais marqué par la démondialisation, la conflictualité informationnelle et la fragmentation de l’ordre international libéral hérité de 1945.
L’élection de Donald Trump en novembre 2016 avait marqué une césure dans la trajectoire diplomatique de la première puissance mondiale. À rebours du libéralisme multilatéral hérité de l’après-guerre, l’orientation stratégique de son premier mandat s’est fondée sur un nationalisme économique offensif, une méfiance envers les alliances historiques (notamment l’OTAN) et une revalorisation des rapports de force bilatéraux. Le slogan America First est devenu l’expression programmatique d’un désengagement partiel du monde, d’un retour au protectionnisme et d’une contestation ouverte des normes internationales.
Cependant, c’est avec sa réélection en 2024 que le trumpisme prend une dimension plus structurelle. Le second mandat ne se limite pas à une répétition du premier, il consacre une rupture idéologique profonde. Désormais, la politique étrangère américaine est non seulement transactionnelle mais aussi messianique, mue par une vision civilisationnelle, autoritaire et identitaire du pouvoir. Le soft power, pilier du leadership moral des États-Unis, est démantelé. À la place émerge une diplomatie informationnelle offensive, appuyée sur les plateformes privées et les récits clivants produits par des figures idéologiques, telles que Steve Bannon ou Laura Loomer.
La présente étude articule ces dynamiques à travers trois perspectives principales :
1) La reconfiguration doctrinale de la puissance américaine via une transition du multilatéralisme au souverainisme idéologique.
2) L’émergence d’un nouveau théâtre stratégique où les outils numériques et cognitifs prennent le pas sur les instruments diplomatiques classiques.
3) L’inscription du trumpisme dans une séquence globale de fragmentation de l’ordre international, marquée par la montée des régimes autoritaires, l’arsenalisation du commerce et de l’information ainsi que par une redéfinition des alliances.
Le trumpisme, en tant que configuration idéologique et stratégique, ne peut être réduit à une posture populiste ou isolationniste. Il doit être saisi dans sa dimension géopolitique. Par « géopolitique du trumpisme », on désigne ici une « doctrine de puissance sans principe » fondée sur trois piliers : la défiance envers les normes internationales, la prédation transactionnelle au sein des alliances et l’instrumentalisation des technologies cognitives à des fins de domination narrative. Cette approche rompt avec les paradigmes classiques de la « Grande Stratégie » américaine, notamment celle de l’après-guerre froide qui visait un équilibre entre leadership multilatéral et intérêt national [1].
Le second mandat de Trump inaugure ce que l’on peut qualifier de schisme idéologique de l’ère 2.0, une rupture interne au sein même de la fabrique stratégique américaine. Ce schisme ne concerne pas seulement les orientations diplomatiques ou les doctrines militaires. Il touche à la structure cognitive de la politique étrangère, la fin du soft power au profit d’un sharp power algorithmique privatisé (via X, Truth Social, The Daily Wire), la marginalisation des services diplomatiques traditionnels, purgés de leurs cadres, et l’émergence de figures non étatiques dans l’élaboration du récit stratégique [2] .
Cette étude se propose d’analyser cette reconfiguration profonde à travers une double focale diachronique : le premier mandat de Trump (2017-2020), caractérisé par une diplomatie de rupture, et le second mandat (depuis 2024), marqué par une radicalisation idéologique et informationnelle. En articulant ces deux séquences, l’étude met au jour les continuités sous-jacentes du trumpisme (antimultilatéralisme, souverainisme économique, logique bilatérale) tout en soulignant les ruptures portées par l’ère 2.0 (privatisation du pouvoir stratégique, repli civilisationnel, posture cyber agressive).
L’approche retenue s’inscrit dans le champ des études stratégiques, entendues au sens élargi de l’analyse des instruments, espaces et récits de la puissance dans un environnement post-westphalien. Trois questions de recherche structurent cette étude :
1) Dans quelle mesure le trumpisme constitue-t-il une nouvelle grammaire stratégique pour les États-Unis au XXIe siècle ?
2) Comment l’arsenalisation de l’information et des réseaux numériques recompose-t-elle les modalités d’influence et de puissance dans le second mandat de Trump ?
3) Le schisme idéologique induit par Trump 2.0 est-il soutenable pour les alliances traditionnelles américaines (OTAN, G7) et pour l’ordre libéral global ?
Sur le plan méthodologique, cette recherche adopte une approche qualitative stratégique et prospective, fondée sur l’analyse de discours officiels, de productions médiatiques partisanes, de doctrines militaires émergentes et sur la littérature scientifique spécialisée en politique étrangère américaine. L’étude se situe à l’intersection de la géopolitique critique, des études de sécurité et de la science politique comparative.
Cette étude a deux objectifs. D’une part, elle entend contribuer à l’analyse critique de la diplomatie américaine en contexte de reconfiguration autoritaire, en mobilisant des outils d’analyse narratifs et systémiques rarement croisés dans les études classiques de politique étrangère. D’autre part, elle aborde l’ère cognitive, en intégrant la question de la guerre informationnelle et des techno-stratégies non étatiques dans l’analyse des politiques de puissance.
Contrairement à de nombreuses études centrées sur la posture institutionnelle des États-Unis, cette approche examine les mutations infra-étatiques, symboliques et technologiques qui font des États-Unis eux-mêmes un acteur disruptif de l’ordre international [3].
Références
Par : Maud QUESSARD
Source :
IRSEM
