« Mieux vaut prendre le changement par la main avant qu’il ne nous prenne par la gorge. » Winston Churchill, homme d'État et écrivain britannique (1874 – 1965)
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Translatio imperii ?
Le dernier sommet sino-américain s’est achevé le 15 mai dernier, sur fond d’enlisement stratégique de Washington au Moyen-Orient et d’affirmation diplomatique globale de Pékin.
L’histoire ne devrait pas retenir les vagues promesses de contrats aéronautiques dont semble se prévaloir l’actuel locataire de la Maison Blanche, mais plutôt la double mise en garde qu’il aura essuyée de la part du Président Xi. Une double mise en garde sur Taïwan en particulier, et plus globalement sur la montée inéluctable de la Chine au rang de première puissance mondiale, via l’invocation du « Piège de Thucydide ».
Et il est vrai que les décisions stratégiques bien souvent erratiques de l’administration Trump II semblent comme accélérer un « transfert de la puissance » vers l’Empire du Milieu. Des décisions qui non seulement entament la force militaire des États-Unis, impuissante seule à amener l’Iran, une puissance de 3ème rang, à résipiscence. Mais des décisions qui sapent également son soft power. Nous l’avions évoqué en avril.
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Translatio imperii ou « transfert de la puissance », ce concept né au Moyen-Âge, décrit l’histoire comme une succession entre détenteurs du pouvoir, d’un empire à l’autre. Ce « transfert de la puissance », l’Europe l’a éprouvé, après 1945. Une Europe qui avait été le centre du monde et qui a dû s’accoutumer à vivre dans l’ombre des superpuissances américaine et soviétique.
Une Europe qui avait de facto abandonné le sceptre de l’Empire romain, toujours ambitionné mais jamais relevé, aux États-Unis d’Amérique. Dès lors que l’URSS s’était désintégrée, les États-Unis jouissaient en effet, jusqu’à naguère, de ce prestige unique que leur conférait une puissance inégalée, à la fois politique et culturelle. Une puissance exercée d’ailleurs par la nouvelle Rome depuis son Capitole, incarnation architecturale de la Modernité, du Progrès, de la Raison.
Cet impérium qu’exerçait les États-Unis, singulièrement sur les mers en y garantissant la liberté de navigation, s’érode, s’effrite sur les falaises du détroit d’Ormuz. Alors même que la marine chinoise dépasse désormais en tonnage l’US Navy, et peut-être demain, en capacité opérationnelle.
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Face à ce « transfert de puissance » qui semble s’accélérer sur la scène internationale, l’Europe paraît toujours en quête d’elle-même.
Elle fait l’objet d’un double chantage à la sécurité, avec des modalités certes différenciées, de la part de Washington et de Moscou. Elle ploie sous la seconde déferlante économique chinoise, et reste exposée à l’épée de Damoclès islamiste, sans évoquer ses fractures politico-sociales internes.
Confrontée à une réalité du monde qu’elle n’avait ni voulue, ni anticipée, elle est partagée entre le maintien d’une dépendance stratégique à des États-Unis, dont la fiabilité est de plus en plus imprévisible, et le pari de l’autonomie.
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L’autonomie stratégique suppose du temps pour monter en volonté collective, en articulation opérationnelle, en cohérence capacitaire, en agilité technologique, en profondeur industrielle et en résilience sociétale.
L’autonomie stratégique n’est bien entendu pas exclusive de partenariats solides, ni d’alliances, avec les États-Unis en premier lieu.
L’autonomie stratégique suppose également que soit tranchée la question du leadership. Sur un continent qui a connu la dévastation, par suite d’ambitions impériales agressives, cette question est clé. Elle a longtemps été éludée, avec l’acceptation de l’hégémonie « bienveillante » de Washington au sein de l’Alliance atlantique. Avec notamment la volonté allemande de (re) devenir la première puissance militaire conventionnelle en Europe, la question ne peut plus être escamotée.
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Alors qu’un « transfert de puissance » semble s’accomplir, d’Occident en Orient, l’Europe est confrontée avant tout à un défi intellectuel. Elle devra d’abord accepter le monde tel qu’il est, et tel qu’il devient, pour escompter demain y peser !
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En ce mois de mai 2026, nous vous proposons une nouvelle sélection de six articles de réflexion sur les questions stratégiques, issus des partenaires de GeoStrategia.
Le papier, « Quand la géopolitique gouverne l’économie », explore la redéfinition des enjeux géopolitiques, économiques et stratégiques, dans un contexte mondial en mutation. Luc de Rancourt initie sa démonstration en rappelant l’illusion de fin de l’Histoire et de la géopolitique qui prévalait dans nos sociétés occidentales. Il met ensuite en lumière comment les diverses interdépendances sont désormais déclinées en levier de puissance. Il pointe enfin les nouvelles responsabilités qui incombent aux acteurs économiques, dans ce contexte de renversement où la géopolitique devient motrice pour la définition des stratégies des États comme des entreprises. Un papier issu de la revue RDN.
Le papier sous forme d’entretien, « « Plan national sur les terres rares » : la France et l’UE peuvent-elles endiguer leur retard face à la Chine ? », aborde cette question des terres rares, au cœur des rivalités économiques et géopolitiques mondiales. Guillaume Pitron s’intéresse plus particulièrement à la stratégie que la France et l’Union européenne tentent de développer afin de réduire leur dépendance. Et ce, alors que le retard accumulé est considérable face à la domination chinoise faute de capacités industrielles à la hauteur des enjeux. L’entretien permet de faire un point sur les problématiques clés, économiques, géoéconomiques et géopolitiques, associées à ces matières premières critiques. Un papier issu de l’IRIS.
Le papier sous forme d’entretien, « Mali : le régime peut-il résister à la pression insurrectionnelle ? », analyse la montée en puissance de la coalition entre le Jama’at Nusrat al-Islam wa al-Muslimin (JNIM) et le Front de libération de l’Azawad, à l’origine d’attaques coordonnées inédites contre l’État malien depuis avril dernier. Djenabou Cisse souligne que cette coopération repose sur des intérêts tactiques communs plus que sur une convergence idéologique durable. Les offensives récentes révèlent les limites du modèle sécuritaire malien, malgré le soutien russe et les renforcements capacitaires de l’armée malienne. L’entretien met également en lumière l’évolution du JNIM en acteur politico-militaire structuré, capable d’exploiter les fragilités de l’État. Enfin, il interroge les conséquences régionales et le rôle ambigu de la Russie et de l’Algérie. Un papier issu de la FRS.
Le papier, « La géographie mondiale des religions : une forte dimension géopolitique », analyse cette géographie mondiale des religions à travers une lecture géopolitique des dynamiques confessionnelles. Gérard-François Dumont propose tout d’abord une typologie des États selon leur composition religieuse. Son étude montre ensuite que les répartitions religieuses résultent autant d’héritages historiques que de migrations, conflits, politiques publiques ou phénomènes de sécularisation. Puis, via les exemples de l’Inde, du Nigeria, de la Russie, de l’Europe occidentale ou de la Chine, le papier met en lumière comment les religions influencent les équilibres internes, les tensions identitaires et les relations internationales. L’auteur souligne enfin la montée des « sans religion » et la difficulté croissante de mesurer précisément les appartenances religieuses. Un papier issu de la revue Géostratégiques de l’Académie de Géopolitique de Paris.
Le papier, « Germany’s military power is on the rise. This time it must be firmly embedded in Europe », analyse la montée en puissance militaire de l’Allemagne, dans un contexte marqué par l’agression russe en Ukraine et par le désengagement américain vis-à-vis de l’OTAN. Timothy Garton Ash souligne l’ambition de Berlin de devenir la principale puissance militaire conventionnelle européenne, ce qui suscite des inquiétudes historiques et politiques chez plusieurs partenaires européens. Il insiste sur la nécessité d’inscrire ce réarmement dans un cadre véritablement européen, tant pour l’industrie de défense que pour les capacités opérationnelles. Face aux fragilités actuelles de la défense européenne, le papier plaide pour une coopération renforcée entre l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni et la Pologne afin de construire une autonomie stratégique crédible face à la Russie. Un papier issu de l’ECFR.
Le papier, « De l’externalisation au mercenariat », analyse la montée en puissance des acteurs non étatiques dans les domaines de la sécurité et de la défense, dans un contexte international marqué par la multipolarité et par les conflits hybrides. Gérard Dugard montre comment sociétés militaires privées, groupes armés, organisations criminelles et entreprises de cybersécurité participent désormais aux stratégies d’influence et aux opérations militaires des États. L’étude souligne l’essor mondial des Sociétés Militaires Privées, notamment en Russie, en Chine, en Turquie ou aux États-Unis, ainsi que les difficultés du droit international à encadrer leurs activités. Enfin, l’auteur plaide pour le développement d’Entreprises de Services de Sécurité et de Défense françaises puissantes afin de renforcer la souveraineté, la résilience et les capacités stratégiques nationales. Un papier issu de l’association AED/SNC-IHEDN.
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Rendez-vous courant juin pour une nouvelle publication de votre Agora Stratégique.
Général (2s) Paul Cesari, Rédacteur en chef, et toute l’équipe de Geostrategia.