De l’externalisation au mercenariat

Les acteurs non étatiques de la sécurité et de la défense

Mis en ligne le 18 Mai 2026

Информационное агентство БелТА, CC BY 3.0 , via Wikimedia Commons
Информационное агентство БелТА, CC BY 3.0 <https://creativecommons.org/licenses/by/3.0>, via Wikimedia Commons

Le présent papier analyse la montée en puissance des acteurs non étatiques dans les domaines de la sécurité et de la défense, dans un contexte international marqué par la multipolarité et par les conflits hybrides. L’auteur montre comment sociétés militaires privées, groupes armés, organisations criminelles et entreprises de cybersécurité participent désormais aux stratégies d’influence et aux opérations militaires des États. L’étude souligne l’essor mondial des Sociétés Militaires Privées, notamment en Russie, en Chine, en Turquie ou aux États-Unis, ainsi que les difficultés du droit international à encadrer leurs activités. Enfin, l’auteur plaide pour le développement d’Entreprises de Services de Sécurité et de Défense françaises puissantes afin de renforcer la souveraineté, la résilience et les capacités stratégiques nationales.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont Gérard Dugard, « Souveraineté et compétitions », AED/SNC-IHEDN – Entretiens Armement et Souveraineté, rapport 2026. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de AED/SNC-IHEDN.

Le contexte géostratégique 

En ce premier quart du XXIème  siècle, le multilatéralisme cède la place à la multipolarité. Lorsque le nombre des États qui revendiquent leur souveraineté et leur autonomie stratégique devient considérable, la multipolarité devient l’hyperpolarité, en fait en une a-polarité.
Ce monde apolaire a favorisé la multiplication et la montée en puissance d’entités non étatiques, qui pèsent sur les relations internationales, empiètent largement sur le rôle des États et participent aux conflits :

Des organisations non gouvernementales (ONG), qui  promeuvent leurs visions du monde, grâce aux médias et à l’argent donné par les différents pays au gré de leurs intérêts.

De très grandes entreprises internationales, qui disposent de leurs propres services de sécurité.

Des groupes armés non étatiques (GANE) de toutes natures : milices communautaires, factions armées dissidentes, groupes paramilitaires, organisations terroristes… Ils agissent en autonomie ou par « délégation » d’Etats (proxys), dont ils prolongent l’action ou l’influence.

Des organisations criminelles (mafias, triades, gangs…), qui peuvent être  des instruments secrets pour des États et des multiplicateurs de force. La collaboration croissante entre le crime organisé et les acteurs de menaces hybrides est devenue un facteur de déstabilisation supplémentaire.

Des sociétés militaires privées, qui sont financées par des Etats (ou des entreprises) ou par un prélèvement de richesses du pays. Elles sont dénommées :

  • PMC : Private Military Company (dans le monde anglo-saxon)
  • EMSP : Entreprise Militaire et de Sécurité Privée (dans le Document de Montreux et par l’UE)
  • ESSD : Entreprise de Services de Sécurité et de Défense (en France)

Elles  offrent des palettes de services de plus en plus larges : la sécurité des personnes, des installations publiques ou privées ; l’appui aux forces, la formation, le renseignement et l’intelligence stratégique ; des opérations dans des zones à haut risque. Leurs activités se sont étendues dans le cyberespace, nouveau domaine conflictuel : intrusion, piratage, rançonnage, manipulation de l’information, influence… et a contrario dans la cyberdéfense.

Le droit international  tente de réguler leurs activités

Le Protocole additionnel (du 4 décembre 1989) aux Conventions de Genève définit  le terme mercenaire.

Le Comité International de la Croix Rouge (CICR) a rédigé le « Document de Montreux ». Ce DdM fait référence aux obligations juridiques pertinentes et aux bonnes pratiques pour les États, en ce qui concerne les opérations des EMSP pendant les conflits armés. Il est soutenu par 61 Etats et 3 organisations internationales,

L’Appel de Paris pour la confiance et la sécurité dans le cyberespace prône un cyberespace ouvert, sûr, et pacifique, dans l’applicabilité du droit international dans son intégralité à l’usage des technologies de l’information et de la communication (TIC).

Les SMP dans le monde

Les SMP se sont multipliées ; le nombre de pays disposant d’entreprises de ce type ou ayant recours à leurs services, a augmenté. Les zones d’action des SMP s’étendent au monde entier.

 

Ce marché est en croissance, compte tenu des évolutions géostratégiques et du développement des conflits hybrides. Le chiffre d’affaires  annuel des SMP (difficile à évaluer en raison des sous-traitances en  cascade et  d’un certain secret) a été  estimé à 235 milliards de dollars en 2023 et atteindrait  338 milliards en 2030.

Les statuts des SMP sont très variables. En principe, ce sont des entreprises de droit privé. En fait, elles sont plus ou moins dépendantes vis-à-vis du pouvoir politique du pays dans lequel elles sont implantées.

Aux Etats-Unis, Blackwater a changé plusieurs fois de nom (aujourd’hui Constellis Holdings) . Des SMP sont actives sous couvert d’actions humanitaires (Fondation Humanitaire pour Gaza).

En Russie, le groupe Wagner a été nationalisé et ses membres intégrés à l’armée russe. Il est actif. en Afrique, sous la dénomination Africa Corps . Des sociétés privées liées au renseignement militaire recrutent massivement en ligne afin de regarnir les rangs des forces armées russes en Ukraine après de lourdes pertes ; 10000 Nord-Coréens et  plus de 1400 combattants africains (majoritairement kenyans), mais aussi indiens et népalais ont été enrôlés.

La Chine missionne de nombreuses SMP (安 保)  pour assurer la protection de ses implantations sur les nouvelles routes de la soie et la diffusion de son influence sur le continent africain.

En Turquie, la SMP SADAT est contrôlée (non officiellement)  par le pouvoir politique ; sa mission est d’assurer la promotion de l’Islam et le rapprochement des pays musulmans dans le domaine des industries de défense. Elle sert aussi les intérêts géopolitiques et stratégiques de la Turquie.

D’autres SMP actives dans le monde, notamment dans le domaine cyber, sont étudiées dans le rapport.

L’Union européenne, entité politique et économique, ne dispose pas de forces de sécurité et de défense autonomes ; pour assurer la protection de ses ambassades et de ses missions de coopération à l’étranger, le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) est amené à lancer des appels d’offre internationaux, auprès d’EMSP  (y compris étrangères à l’UE ou locales).

Le recrutement et la formation des personnels (contractors)

Dans le monde occidental, la gestion des ressources humaines est  confidentielle ; elle s’effectue de façon préférentielle auprès d’anciens militaires, des services spéciaux, de services de renseignement, de retraités de la police

Les compétences requises sont  tactiques (acquises dans le cadre d’une expérience professionnelle.), techniques (permettant la mise en œuvre des équipements d’appui), de disponibilité  (sans délais) et de motivation (financière, goût de l’aventure).  Des sociétés assurent la formation des futurs « contractors » (PEGASUS International).
D’autres filières sont  privilégiées dans des Etats du Sud Global, dans des démarches collectives : organisations qui encadrent des populations d’anciens policiers d’anciens militaires,  unités constituées issues de contingents des missions de maintien de la paix de l’ONU, anciens miliciens présents et non désarmés sur un théâtre.


Les ESSD en France

Externalisation ou non-externalisation est un sujet très délicat à traiter dans le cadre du ministère des armées du fait de ses spécificités. Déjà, la fabrication et la maintenance des armements sont privatisées. Les avantages versus les inconvénients ou risques d’une privatisation ou non d’activités régaliennes de services (elles-mêmes d’une grande diversité) ont fait l’objet de nombreux débats et rapports ; la France et les pays anglo-saxons ont des stratégies différentes.

Le comité éthique de défense a énoncé plusieurs principes directeurs : le monopole de la force légitime doit demeurer du ressort de l’État; mais la Défense doit aussi  pouvoir s’appuyer sur toute la Nation, à travers l’engagement patriotique de tous les citoyens et de tous les acteurs publics et privés.

La  règlementation française est contraignante. Plusieurs lois ou décrets encadrent l’activité des ESSD, avec quelques ouvertures : la protection des transports maritimes contre la piraterie (golfe de Guinée, corne de l’Afrique…) est assurée par des ESSD françaises depuis 2014 ; le décret n°202-1030 du 31 octobre 2025, officialise l’emploi d’« opérateurs de référence »  privés dans le cadre de la coopération militaire internationale

La place des ESSD dans les fonctions stratégiques 

Dans le contexte géostratégique décrit précédemment, la question de la sécurité et de la défense des Etats, qui relèvent de leur mission régalienne, se pose en termes nouveaux. Dans la diversité des futurs champs de conflictualité, de nouveaux métiers et de nouvelles compétences devront être mis en œuvre, avec les capacités techniques et financières associées.

Le recours, par les États, à des sociétés privées est inéluctable, afin d’assurer efficacement, en coproduction, l’ensemble de ces missions.

A côté de la base industrielle et technologique de défense (BITD), la France doit disposer de sociétés privées de services de sécurité et de défense,  solides et compétentes. C’est une nécessité pour sa souveraineté.

Les activités qui doivent être confiées, à l’avenir, à des entités privées, sont positionnées dans chacune des fonctions stratégiques de la revue nationale stratégique (RNS) de 2022, en se reportant aux objectifs stratégiques de la RNS 2025 auxquelles elles contribuent.

Une France unie et résiliente :  grâce à  l’origine, l’expérience et la formation de leurs personnels, les  ESSD participent au réarmement moral de la nation, dans un effort de  prise de conscience, de formation, d’organisation, pour gérer les crises futures .

Une diplomatie de défense plus active : l’emploi d’ESSD sur des projets de longue durée permet une plus grande stabilité des personnels sur place, tout en réduisant la visibilité des armées françaises dans les pays partenaires.

Une souveraineté d’appréciation et décisionnelle : l’anticipation stratégique nécessite une synergie entre acteurs étatiques et privés (chercheurs académiques, think tanks…). Les ESSD, qui disposent des expertises spécialisées (techniques ou géographiques), participent à cette mission ; elles  ont une plus grande réactivité que l’Etat pour utiliser l’IA, nécessaire pour traiter le volume important d’informations disponibles, notamment en source ouverte (OSINT).

Agir dans les champs hybrides : pour la mise en œuvre de cette stratégie, l’Etat, qui ne dispose pas de tous les spécialistes du bon niveau recherché, du fait notamment de la concurrence à l’embauche avec le secteur privé, doit nécessairement  faire appel à des compétences extérieures aux ministères. Dans ce cadre, l’appui aux forces, par des actions d’influence /communication, de reconnaissance et de recueil d’information sur des zones de tensions, est confié à des ESSD.  Dans le domaine cyber, les ESSD ont la possibilité de mener des actions discrètes, non seulement en défense, mais aussi en contre-offensive.

La capacité d’emporter la décision dans les opérations militaires : en cas de crise majeure, pour protéger son territoire, la France doit  coordonner la défense civile et la défense militaire. Les ESSD jouent un rôle complémentaire, dans la sécurité des organismes d’importance vitale (OIV), dans la sécurisation des transports logistiques, le renseignement zonal.

****

Pour que la contribution des ESSD à ces objectifs  se concrétise, une évolution de la législation  est nécessaire : un cadre juridique spécifique (législatif et réglementaire) officialisera les modalités de recours aux ESSD, qui bénéficieront alors d’un statut reconnu par la représentation nationale, ce qui leur confèrera une légitimité accrue.

Des ESSD puissantes pour une offre souveraine, compétente et de confiance

Des ESSD en France (et au sein de l’Union européenne) puissantes, pertinentes et innovantes produiront les prestations attendues pour le futur. Elles apporteront l’indépendance et la capacité à peser sur les affaires du monde. Dès aujourd’hui les gouvernements doivent accompagner et favoriser l’émergence des futurs champions, crédibles et légitimes, qui grandiront avec et pas contre les États.

 

 


© AED/SNC-IHEDN - EAS 2026

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