« Là où il n’y a pas de grande vision, le peuple périt » Franklin Delano Roosevelt, homme d’état américain (1882 – 1945), cité par Jacques Delors (Président de la Commission européenne entre 1985 et 1995) in “Mémoires”.
De l’arbre russe et de la forêt chinoise ?
Près de quatre années de guerre en Ukraine, quatre années pour un conflit qui s’est rapidement mué en un duel d’attrition. Une récente étude du Center For Strategic and International Studies sur les pertes estimées l’éclaire d’une lumière sombre, singulièrement s’agissant de celles de la Russie.
Une Russie qui poursuit un lent et coûteux grignotage de terrain au Donbass, alors même que des pourparlers directs entre belligérants se déroulent sous patronage américain, en vue d’une cessation des hostilités. Un arrêt du conflit pour lequel l’Administration Trump II n’hésite pas à souffler le chaud et le froid sur la partie ukrainienne. En appelant sans ménagement son homologue à « se bouger », le Président Trump révèle en creux la hâte de Washington à mettre un terme à la guerre.
Cette hâte traduit la poursuite d’intérêts entrecroisés entre géopolitique (éloigner la Russie de la Chine, éviter le cauchemar d’un « Heartland » consolidé, hostile aux Etats-Unis), géoéconomie (relancer des échanges économiques avec Moscou, après une vraisemblable levée unilatérale des sanctions) et politique domestique (se prévaloir du titre indiscutable de « Faiseur de Paix » avant les Midterms, fin 2026).
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Une Russie élevée désormais explicitement au rang de menace en Europe, et dont on craint qu’elle ne prépare une confrontation militaire avec l’OTAN pour 2030, sur fond de guerre hybride permanente. Une OTAN dont la cohésion pâtit des interrogations sur la fiabilité de la réassurance américaine.
A contrario du tempo souhaité par Washington, la crainte suscitée par une résurgence de la menace militaire russe incite les Européens à encourager Kiev dans son positionnement stratégique. L’Ukraine se refuse, aujourd’hui, à troquer une profondeur spatiale (la partie du Donbass contrôlée par ses forces, mais revendiquée par Moscou) pour une profondeur temporelle (se donner du temps pour reconstituer ses forces en signant un « traité de paix »), craignant qu’un accord avec le Kremlin soit trop fragile, sinon illusoire.
L’équation stratégique spatio-temporelle des Européens semble d’une certaine façon aller au rebours de celle de Kiev. Il s’agit de gagner du temps, de la profondeur temporelle, pour constituer une capacité militaire qui soit crédible, dissuasive vis-à-vis de la Russie et d’un possible regain de prurit impérial ciblant des pays-membres de la façade orientale de l’Union. Il s’agit également, incidemment, de se conformer progressivement aux injonctions de Washington. Des Etats-Unis qui martèlent en effet leur volonté de transférer aux Européens le fardeau de la sécurité sur le Vieux Continent.
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Une menace peut en cacher une autre, plus insidieuse. Si les armées chinoises sont bien loin de Bruxelles, la puissance économique de Pékin, elle, s’avère bien présente, prégnante, sinon asphyxiante. Un récent rapport du Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan français sonne l’alerte en des accents inédits, enjoignant les Européens à un véritable sursaut industriel.
La Chine, sur laquelle les Occidentaux daubaient en la cantonnant au rôle d’Usine du monde d’une « globalisation heureuse ». Une mondialisation où ils pensaient pouvoir maintenir un statu quo qui leur réserverait les tâches nobles de conception, d’innovation, de production à haute valeur ajoutée. La Chine, en ce début de deuxième quart de siècle, est en passe de menacer le cœur productif de l’Europe. Après une première lame où les Chinois ont investi la production à bas coût, une seconde lame survient qui risque d’emporter des pans entiers de l’économie du Continent. Une nouvelle déferlante, assise sur des productions dorénavant de qualité, de haute technologie, et à des tarifs dopés par des coûts de production bas et une monnaie délibérément sous-évaluée.
On se souvient du fiasco d’une Europe, se voulant exemplaire sur la question de la transition climatique, mais incapable de développer une industrie du solaire compétitive, en dépit d’une avance technologique, par la suite rapidement surclassée. Et on peut désormais citer des secteurs clefs en passe de basculer dans une même spirale fatale, comme l’automobile, les batteries, la chimie, les machines-outils, avec d’innombrables cortèges de plans sociaux comme hérauts d’un appauvrissement généralisé.
Le rapport préconise, certes sur un mode verbal bien moins tonitruant, des mesures que l’administration Trump II ne réprouverait peut-être pas : protection tarifaire de l’ordre de 30% infligée aux importations chinoises ou dévaluation équivalente de l’Euro face au Renminbi. Avec, bien entendu, une exhortation à conjuguer un véritable « agenda de productivité », associant simplification, innovation, investissement, production, réformes sociales structurelles avec ces mesures immédiates de protection de notre prospérité collective.
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Le choc suscité par la guerre en Ukraine et la crainte d’une confrontation armée avec la Russie ne doivent pas occulter les autres périls, qui non seulement guettent l’Union, mais sont même déjà à l’œuvre…
Le retard de l’Europe, en termes de défense, et de surcroît également en termes d’économie, semble traduire une véritable dissonance de sa vision du monde avec les réalités d’une planète en mutation géopolitique et géoéconomique !
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En ce mois de février, nous vous proposons un nouveau bouquet de six articles de réflexion sur les questions stratégiques, issus des partenaires de GeoStrategia, ainsi que deux contributions d’auteurs.
Lever pour partie le « Brouillard de la Guerre » s’avère une quête permanente des décideurs, dès lors qu’ils sont confrontés à des choix de portée stratégique. Alors que les outils d’Intelligence Artificielle (IA) générative sont devenus d’usage de plus en plus courant dans les processus décisionnels, le risque d’en occulter la fiabilité relative va croissant. Avec le papier « Intelligence artificielle et décision stratégique : l’illusion de la certitude », Emmanuel Bégué aborde cette question désormais clef des conditions et précautions d’utilisation de l’IA. Une IA qui certes peut permettre de faciliter en amont la compréhension d’un problème posé, mais qui suppose une formation et une expertise préalables. Un papier issu de la revue RDN.
L’Europe est confrontée à une guerre hybride généralisée. C’est le constat initial que dresse Patrice Cardot, auteur du papier « Vers une Europe souveraine et résiliente : l’urgence d’une doctrine globale de sécurité ». Un constat qui oriente sa réflexion sur les conditions à rassembler pour y faire face. Le papier expose les manifestations et les défis posés par cette guerre invisible, constate les limites des réponses fragmentées actuelles, et souligne la nécessité d’une doctrine globale d’action. Une doctrine globale, assise sur des fonctions stratégiques clefs, et qui devrait s’attacher à équilibrer sécurité et résilience. Un papier issu de la Fondation Robert Schuman.
La maîtrise des armements et ses instruments sont largement affectés par la compétition stratégique exacerbée que se livrent désormais les puissances sur la scène internationale. Le papier « Vers une nouvelle maîtrise des armements ? Défis et opportunités de l’expiration de New START » s’intéresse plus particulièrement à ce traité New START de réductions des arsenaux nucléaires de la Russie et des Etats-Unis. Héloïse Fayet souligne le caractère inévitable de son expiration et s’interroge sur les conséquences engendrées. Des conséquences qui concernent le futur des arsenaux, mais au-delà, celui du risque nucléaire. Des conséquences d’une expiration que l’autrice aborde également sous l’angle des opportunités ouvertes. Un papier issu de l’IFRI.
Entre ingérence américaine et diplomatie musclée, l’Amérique latine est la cible d’une politique de type « America First », illustrée par l’opération spectaculaire d’enlèvement du président Nicolas Maduro, début janvier 2026. Le papier « Enlèvement de Maduro au Venezuela : Amica First en Amérique latine » analyse la cohérence globale de la diplomatie mise en œuvre par l’administration Trump II, à travers le cas vénézuélien et ses différentes interprétations internationales. Pour Jean-Jacques Kourliandsky, la dimension géoéconomique s’avère au cœur des actions menées. Un papier issu de la Fondation Jean Jaurès.
Le constat d’un « hiver démographique » gagnant peu à peu la majorité des continents de la planète est à l’origine de l’analyse déclinée par le papier « Géopolitique de « l’hiver démographique » dans le monde ». Gérard-François Dumont s’interroge sur les bouleversements que cette évolution démographique va engendrer. Il aborde tour à tour les manifestations puis les causes de ce phénomène, avant d’en souligner les conséquences géopolitiques, d’abord globales, puis focalisées sur l’Afrique et sur l’Europe. Un papier proposé dans la rubrique Contributions Libres.
Un an après la chute du régime de Bachar Al-Assad désormais réfugié à Moscou, le papier « Evolutions de la présence militaire russe en Syrie et des dynamiques régionales » éclaire la séquence des évènements qui ont conduit à cet effondrement, et leur articulation avec le contexte géostratégique régional. Ce contexte général permet de mieux appréhender la relation évolutive entre le Kremlin et le nouveau pouvoir à Damas. Malcolm Pinel analyse cette relation qui tend à se normaliser à moyen terme, même si la présence de la Fédération de Russie pourrait, à plus long terme, pâtir du nouveau positionnement de la Syrie et des soutiens régionaux et internationaux qui l’accompagnent. Un papier proposé dans la rubrique Contributions Libres.
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Quelques mots pour vous confirmer la possibilité d’assister à la journée d’étude organisée par l’Equipe et le Pôle Sécurité & Défense – Renseignement, Criminologie, Crises, Cybermenaces (SDR3C) du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) : « Les technologies à double usage : un levier industriel stratégique ». Elle se déroule le 04 mars, de 09h00 à 17h00 en l’Amphithéâtre Abbé Grégoire du Cnam. Inscriptions via le lien : Les technologies à double usage : un levier industriel stratégique.
Quelques mots pour vous confirmer également la clôture du nouveau MOOC du Cnam « Questions Stratégiques ; faire face aux défis du XXIème siècle ». Ce cours en ligne, élaboré avec le soutien du SGDSN, s’est en effet terminé le 02 février 2026, et aura rassemblé plus de 4000 internautes. Nous préparons d’ores et déjà une version enrichie pour la fin de l’année 2026.
Rendez-vous en mars pour une nouvelle publication de votre Agora Stratégique.
Général (2s) Paul Cesari, Rédacteur en chef, et toute l’équipe de Geostrategia.