Édito n° 131/52 du 23 avril 2026

Mis en ligne le 23 Avr 2026

 

« On peut commencer une guerre quand on le souhaite, mais on ne la finit pas de même. » Nicolas Machiavel, poète, dramaturge et stratégiste italien (1469 – 1527), in « Le Prince »

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Des guerres « choisies », des guerres « subies », et de leurs aboutissements.

Le deuxième acte de conflit ouvert entre l’Iran et la coalition américano-israélienne a déjà dépassé les limites temporelles que le président des États-Unis entendait lui fixer, alors que les frappes initiales atteignaient la République islamique, le 28 février dernier.

La domination capacitaire et technologique, la démonstration de force opérative, la maestria tactique sont indiscutables, illustrées par le tempo d’opérations aériennes à la planification « boostée » par l’IA, par le nombre et la qualité des cibles politico-militaires neutralisées, ou encore par la récupération, spectaculaire, et mise en spectacle, d’un équipage abattu en zone hostile.

La domination capacitaire et technologique, la démonstration de force opérative, la maestria tactique n’auront toutefois pas (encore ?) produit de résultats stratégiques de portée comparable pour les États-Unis…

Et le « POTUS » semble en quête d’une porte de sortie de ce conflit pourtant, au départ, « choisi ». Une issue qui lui permettrait de tenir à ses compatriotes, et par ailleurs électeurs, un récit à la hauteur de cette Amérique rendue « Great Again ».

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Ces déboires, dont l’acuité finale est, à ce jour, encore incertaine, s’inscrivent d’ores et déjà dans la filiation de ceux de ces « guerres sans fin(s) ». Des conflits originairement « choisis » par l’Occident, et par les États-Unis plus particulièrement, mais qui se muent en guerres « subies », et le plus souvent en fiascos, sur les plans géopolitiques et stratégiques.

La succession des guerres perdues depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, du Vietnam à l’Afghanistan en passant par l’Irak ou encore la Libye, ne résulte donc pas expressément des orientations idéologiques de telle ou telle administration en place à Washington. Elle semble plutôt traduire et accentuer une lente et continue érosion de la puissance occidentale.

Donald Trump n’en est finalement que le révélateur et, paradoxalement, l’accélérateur. La perception d’affaiblissement des États-Unis paraît en effet alimenter comme un comportement d’autodestruction sur la scène internationale, vis-à-vis des rivaux comme vis-à-vis des alliés, tant par le recours désinhibé à la force militaire, à la coercition économique, aux « vérités alternatives », que par le sabordage du Soft Power américain.

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La réflexion stratégique s’est penchée sur cette « malédiction » stratégique, cette propension des campagnes militaires expéditionnaires occidentales à s’achever sur un échec, peu ou prou annoncé.

Trois raisons clefs méritent d’être soulignées, notamment selon l’essai collectif dirigé par Amélie Theussen, Sten Rynning et Olivier Schmitt, « War Time : Temporality and the Decline of Western Military Power » : philosophique, politique, stratégique.

Nous l’évoquions lors d’éditos précédents, une conception du temps linéaire, tendue par la flèche du Progrès, domine la pensée occidentale, en particulier depuis les Lumières. Une telle conception messianique occulte une compréhension cyclique du temps, telle que davantage partagée hors de l’Occident. Une telle conception du temps incite à considérer la guerre comme un levier, brutal et fulgurant, de conversion de l’Autre au Progrès (… à la Démocratie, à l’économie de marché, au respect du Droit… à un changement de régime plus compatible…).

La configuration politico-sociale des démocraties occidentales, et la distanciation entre les sphères civiles et militaires, pèsent également sur l’issue des guerres expéditionnaires que ces pays entreprennent. Les sociétés occidentales, surtout en Europe, ont troqué les valeurs collectives et « héroïques » de jadis pour des attentes plus individualistes, sinon « hédonistes ». Politiquement, il serait suicidaire d’envisager une campagne militaire extérieure autre qu’éclair et quasi-indolore.

Enfin, sur le plan stratégique, les Occidentaux ont, progressivement, pensé la Guerre comme l’antithèse de la Paix, et comme inscrite dans une grammaire de principes et de règles. Et cette approche tranchée, fruit d’une expérience historique singulière de la conflictualité, est battue en brèche par la persistance, la permanence, d’une conception plus « hybride » de la Guerre, partagée par les adversaires de l’Occident. Une conception, et d’ailleurs une réalité du monde du XXIème siècle où la guerre « sous le seuil », la guerre irrégulière et de basse intensité, prévalent, de pair avec des manifestations ouvertes et de forte intensité.

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Initialement « choisi », le conflit en Iran s’est mué progressivement en une épreuve à endurer, relevant ainsi d’une phase historique de lent effritement relatif de la puissance occidentale.

Pour autant, dès lors que la guerre est d’emblée « subie » et /ou que des intérêts vitaux sont clairement en jeu, les exemples israéliens ou ukrainiens soulignent qu’une société occidentale peut se transcender et faire face, dans la durée !

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En ce mois d’avril 2026, nous vous proposons un nouveau bouquet de six articles de réflexion sur les questions stratégiques, issus des partenaires de GeoStrategia.

Le papier « La mondialisation est de plus en plus perçue comme un espace de rivalité », sous forme d’entretien avec Martial Foucault aborde la question de l’économie comme arme de conflictualité. Une « arsenalisation » des échanges commerciaux dont l’auteur souligne les causes, les modalités et les conséquences. Le papier décrit tout d’abord la notion d’interdépendance militarisée, puis la manière dont la géostratégie économique reconfigure les relations internationales, en soulignant les enjeux clefs. L’entretien permet ensuite d’aborder le positionnement et les défis posés à la France et à l’Union Européenne dans ce contexte. Un papier issu de l’IHEDN.

Le papier « Le test de crédibilité : les garanties de sécurité accordées par l’Europe à l’Ukraine » expose et analyse les garanties de sécurité que l’Europe pourrait offrir à l’Ukraine pour assurer la crédibilité d’un accord de paix avec la Russie. En évaluant leur nature, leur faisabilité et leur impact dissuasif, Luigi Lonardo brosse ainsi le contexte général dans lequel s’inscrit sa réflexion. Il développe ensuite cette réflexion en exposant les types de garanties envisageables, l’efficacité que l’on peut en attendre, les défis, risques et limites associées. Il souligne enfin combien la crédibilité des garanties résultera d’un équilibre entre faisabilité et détermination, une détermination assise sur de réelles capacités, développées et assumées par l’Europe. Un papier issu de la Fondation Robert Schuman.

Le papier « Le miroir toxique de la Russie ; Comment un style politique qui a affaibli Moscou érode aujourd’hui la puissance américaine » analyse et décrit comment le style politique propre aux états autoritaires déteint sur les démocraties occidentales, et singulièrement sur les États-Unis, en les affaiblissant. Dimitri Minic rappelle les caractéristiques clés de ce style politique propre aux régimes autocratiques : vision conspirationniste, personnalisation du pouvoir, instrumentalisation de la vérité. Il met en lumière les éléments de convergence Russie – Occident sur ces différentes caractéristiques et en souligne les effets délétères, qui s’apparentent à une dynamique d’autodestruction de portée stratégique vis-à-vis des rivaux véritables. Un papier issu de l’IFRI.

Avec le changement radical de volume, la véritable industrialisation, que permet le numérique, la désinformation peut susciter des dégâts de portée stratégique. Le papier « Quand l’information devient une arme » illustre cette idée maîtresse en la replaçant dans une perspective historique. Jacky Isabello met également en exergue les caractéristiques, les modalités et les effets générés par la désinformation, dopés par la technologie, et orientés notamment vers les processus électoraux démocratiques, à des fins de sape politique et sociale. Soulignant enfin que la souveraineté commence dans l’esprit des citoyens, et face à ce qui s’apparente à une guerre, l’auteur considère que la France et l’Union Européenne doivent envisager une véritable « souveraineté cognitive ». Un papier issu de Synopia.

Les jeunes Français seraient-ils prêts à s’engager en cas de guerre, et dans quelles conditions l’envisageraient-ils ? Face à un contexte géopolitique incertain où la guerre de haute intensité est redevenue une réalité proche et tangible, Anne-Laurence L’Hénaff et Amandine Pellizzari présentent les enseignements d’une enquête qualitative menée auprès de jeunes Français de 18 à 24 ans. Avec le papier « S’engager sous conditions : la jeunesse française face au risque de guerre », elles entendent souligner que, loin d’un désintérêt, le rapport des jeunes Français à la guerre se caractérise par une conscience aiguë du risque et une redéfinition conditionnelle de l’engagement. Un papier issu de la Fondation Jean Jaurès.

Le papier « La communautarisation silencieuse de la défense européenne » analyse les instruments et initiatives par lesquels la Commission Européenne étend progressivement son rôle dans le domaine de la défense, en particulier sur ses dimensions industrielles, financières et réglementaires. Joshua Iskierka souligne ce qu’il appréhende comme une dynamique de montée en puissance de l’échelon communautaire dans un domaine historiquement dominé par les États membres. Une dynamique qu’il qualifie donc de communautarisation silencieuse de la défense européenne. Le papier présente ainsi cette dynamique et les instruments associés, comme les réticences, sinon les résistances, qu’elle peut susciter. L’auteur trace enfin quelques perspectives pour l’évolution de la gouvernance de la défense en Europe, entre ambitions communautaires et contestations nationales. Un papier issu des Jeunes-IHEDN.

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Rendez-vous courant mai pour une nouvelle publication de votre Agora Stratégique.

Général (2s) Paul Cesari, Rédacteur en chef, et toute l’équipe de Geostrategia.


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