Édito n°134/55 du 23 juillet 2026

Mis en ligne le 24 Juil 2026

 

« La stratégie (…) c’est (…) l’art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit. »
André Beauffre, officier général et stratégiste français (1902-1975), in revue Politique étrangère 27/5 de 1962.

De l’« impuissance de la Puissance »,
et de la démarche stratégique.

*

La crise paraît perdurer au Moyen-Orient. Le conflit entre les Etats-Unis et l’Iran connaît, alors que ces lignes sont écrites, une résurgence ouverte, en dépit du protocole d’accord conclu entre les deux pays le 17 juin dernier.

Cette résurgence était vraisemblablement inscrite en filigrane d’un libellé d’accord ambigu, sur les responsabilités de Téhéran en matière de sécurité des transits commerciaux dans le détroit d’Ormuz. Cette résurgence souligne, quoi qu’il en soit, la nouvelle profonde déconvenue stratégique de Washington, dans le bras de fer qui l’oppose à Téhéran depuis 1979.

Le régime est toujours en place. Il sape le crédit des Etats-Unis, tant par sa résilience face à la supériorité opérationnelle militaire américaine que par sa capacité de nuisance, de portée à la fois régionale et mondiale.

L’administration Trump II semble ainsi placée devant un trilemme : céder, s’user ou escalader, y compris en intervenant au sol.

*

Passer cette situation paradoxale d’« impuissance de la Puissance » au filtre des trois dialectiques autour desquelles s’articule la démarche stratégique peut permettre de mieux l’éclairer.

La stratégie s’inscrit en effet dans une triple dialectique, une triple interaction dynamique.

Elle articule, de façon pro et recto-active, les fins politiques aux voies et moyens disponibles. Elle est ce duel des volontés et des intelligences, avec l’Autre. Elle est déploiement, entre le temps présent et le temps futur, d’engagement, de cohérence, de constance, pour façonner la finalité recherchée.

*

Les voies et moyens peuvent insidieusement devenir des fins en soi, mais des fins sans perspectives, dès lors que les finalités politiques affichées sont mouvantes, comme au gré des diverses annonces de l’administration Trump II.

On peut en effet se poser la question d’un possible aveuglement, sinon d’une impasse doctrinale. La guerre que les forces américaines veulent/savent faire, appuyée sur le nombre, le rythme et la précision des frappes à distance, se poursuit. Elle semble faire abstraction de la capacité d’anticipation et d’adaptation de l’adversaire.

Et on peut également s’interroger sur l’efficience stratégique globale de cette hypertrophie délibérée du volet « Hard », de ce caractère « hémiplégique » de la puissance, telle que Washington l’exerce désormais sur la scène internationale.

*

Nous l’évoquions par ailleurs lors de précédents éditos, le conflit au Moyen-Orient met en lumière trois asymétries clefs, qui pèsent sur la dialectique des volontés et des intelligences.

Une asymétrie des capacités militaires que l’Iran, comme évoqué supra, renverse à son avantage en tirant parti des fragilités des pays du Golfe, alliés aux Etats-Unis, comme de sa position géographique clef au regard de flux majeurs pour l’économie mondiale.

Une asymétrie de sensibilité aux pertes également. Car le duel des volontés se fonde, in fine, sur le prix, humain surtout, que les adversaires sont prêts à payer. L’art de la guerre américain s’appuie sur le Shock and Awe, sur la combinaison entre technologies de pointe et puissance de feu inégalable. Et ce, afin d’épargner au mieux la vie des boys, au risque de se perdre dans la profondeur stratégique d’un adversaire refusant le combat frontal.

La géographie iranienne, la doctrine dite « mosaïque » de continuité du pouvoir, la mise sous tunnel des arsenaux de réplique, la persistance préparée et entretenue de frappes indirectes, à faible coût et sur les points faibles de l’adversaire, l’instrumentalisation stratégique des points nodaux du commerce international, l’aide subreptice reçue de puissances extérieures… Autant de voies et moyens qui participent de cette profondeur stratégique, opposée à la supériorité militaire américaine.

Une asymétrie d’enjeux enfin, avec des intérêts qui s’avèrent existentiels pour le régime de Téhéran et ses affidés, alors que les États-Unis affirment principalement des intérêts de puissance dans ce conflit.

*

La question de la dialectique temporelle participe pleinement de l’équation stratégique. Le temps de la constance dans l’effort déployé, de la capacité à durer et à user la détermination de l’Autre. Un temps long d’une stratégie tendue vers la finalité politique, qui s’oppose au temps court tactique.

La technologie, qui permet de réduire toujours davantage le délai entre l’observation et la frappe, peut entretenir l’illusion que la suprématie tactique, l’ascendant opérationnel, seraient décisifs. Or, comptabiliser des cibles détruites, même chirurgicalement, n’est pas gage du seul aboutissement qui importe vraiment, celui du niveau politique.

Un succès de niveau politique, bien que jamais immuable, se construit sur le temps long de l’investissement stratégique. Le pouvoir iranien y aura consenti depuis près d’un demi-siècle, pour persévérer dans son être, au mépris de son peuple.

*

Au-delà même du Moyen-Orient, la capacité de l’administration américaine à dépasser ce syndrome d’« impuissance de la Puissance » interpelle. Elle pourrait d’autant plus s’y piéger que sa plus haute direction ne semble guère encline à en identifier les causes, pour espérer en juguler les effets délétères !

***

En ce mois de juillet 2026, nous vous proposons une nouvelle sélection de six papiers de réflexion sur les questions stratégiques, issus des partenaires de GeoStrategia et d’une « Contribution Libre ».

Le papier « Rhéopolitique ; la souveraineté à l’épreuve des flux » aborde le déplacement de la souveraineté contemporaine, du territoire et de sa maîtrise, vers celle des flux et dépendances, dans un monde en voie de fragmentation. Xavier Carpentier-Tanguy propose d’analyser ce changement de la puissance en cours, de la géopolitique des lieux à une « rhéopolitique » des circulations structurant l’économie mondiale : flux, chaînes logistiques, intrants critiques… Il souligne ainsi une mutation de la stratégie qui devient, selon lui, structurellement dépendante de la maîtrise des points de passage, ports, détroits, corridors… Une mutation illustrée par l’arsenalisation des ressources rares ou des nœuds stratégiques, comme la crise d’Ormuz 2026, singulièrement au risque de la liberté de circulation sur les mers. Un papier issu de la FRS.

Le papier « « La Chine a gagné ! » : anatomie d’un récit performatif » analyse comment le récit chinois sur la puissance de l’Empire du Milieu, articulé autour du dépassement, influence les perceptions et les décisions sur la scène internationale. Paul Charon développe une anatomie du discours porté par Pékin, souligne le rôle, les effets, de ce discours, mais également comment il est consolidé, même de façon involontaire. Il aborde ensuite les questions des contre-récits et des stratégies permettant de contester les narrations performatives, avant de proposer quelques conclusions et conseils, face au récit chinois. Un papier issu de la revue RDN.

Le papier « Nouvelle guerre au Moyen-Orient : facteurs explicatifs et prospective géopolitique multiscalaire » s’attache à décrypter les causes de la guerre déclenchée fin février 2026, entre les États-Unis, Israël et l’Iran, en précisant tant les racines profondes, relevant du temps long, que les facteurs du temps court ayant conduit à l’ouverture des hostilités. Gérard-François Dumont aborde également le déroulement des opérations militaires, et leur montée rapide en intensité. Il se livre ensuite à une analyse prospective, menée à plusieurs échelles géographiques. Il propose ainsi divers scénarios, allant d’un élargissement mondial du conflit à une pacification progressive. Il examine parallèlement les conséquences géopolitiques internes qui seraient associées de tels scénarios, en Iran comme en Israël. Un papier issu de la revue Géostratégiques de l’Académie de Géopolitique de Paris.

Le papier « L’intelligence artificielle de défense » propose une réflexion de synthèse sur l’IA et son utilisation à des fins militaires, en tant que multiplicateur de forces. Olivier Barré souligne qu’en effet l’IA peut contribuer grandement à l’obtention d’une supériorité opérationnelle, notamment via l’automatisation et l’optimisation des tâches, et via l’accélération de la boucle de décision. Il aborde tour à tour diverses questions clefs autour de l’IA, des enjeux de son intégration dans la défense, aux risques et limites associés à cette technologie, en passant par sa dimension de symbole de la compétition stratégique sur la scène internationale. Un papier issu de la Bibliothèque de l’École Militaire (BEM).

Prenant acte du désengagement stratégique américain, du retour de la conflictualité ouverte, ou encore de l’affirmation géopolitique accrue des grandes puissances, le papier « Quelle souveraineté pour la France dans un contexte européen » aborde la question d’une redéfinition des conditions de l’autonomie, pour la France et pour l’Europe. Défense, dissuasion nucléaire, intelligence artificielle, cyberespace, espace, approvisionnements critiques, maîtrise des mers ou encore lutte contre les ingérences… Michel Latché analyse les domaines où se joue désormais la souveraineté et entend montrer pourquoi celle-ci ne peut plus être envisagée sans une ambition européenne renouvelée. Il propose ainsi une réflexion sur les choix stratégiques qui façonneront la sécurité et la liberté d’action des Européens dans les décennies à venir. Un papier issu de l’association AED/SNC-IHEDN.

En s’appuyant sur de récents travaux et rapports parlementaires, le papier « Sécurité économique : soigner les symptômes et traiter les causes » propose diverses pistes visant à refonder la sécurité économique française, autour d’une logique de souveraineté et d’État stratège. Damien Concé considère en effet que la multiplication des prédations économiques révèle des fragilités structurelles de notre souveraineté économique. Il propose donc une approche plus offensive, et examine pour ce faire les conditions d’une politique de sécurité économique rénovée. Doctrine d’État, adaptation du cadre juridique, nouveaux outils de financement souverain, réorganisation des moyens publics, ou encore soutien durable aux entreprises stratégiques… Autant de pistes pour transformer une logique de protection en une véritable stratégie de puissance économique. Un papier proposé dans la rubrique « Contributions Libres » de GeoStrategia.

*

Quelques mots pour vous rappeler le rendez-vous 2026 des Assises Nationales de la Recherche Stratégique (ANRS), le 24 septembre au Cnam. La thématique qui sera développée par les 4 tables-rondes de la journée s’inscrit dans le fil d’une année de commémoration des 400 ans de la Marine Nationale : « Anticiper la tempête : repenser notre stratégie maritime ».
Lien d’information et d’inscription : https://my.weezevent.com/assises-nationales-de-la-recherche-strategique-2026

Bel été, et rendez-vous courant septembre, pour une nouvelle publication de votre Agora Stratégique.

Général (2s) Paul Cesari, Rédacteur en chef, et toute l’équipe de Geostrategia.


Nos partenaires

 

afficher nos partenaires