L’État et le sanitaire : entre surprise stratégique, « étrange défaite » et sursaut salvateur

Mis en ligne le 14 Juin 2022

Crise sanitaire et Etat

La crise pandémique liée au Covid 19 et sa gestion souligne le rôle et les limites de l’action de l’Etat. L’auteur revient sur cette crise, de ses signes avant-coureurs aux enseignements à mettre en œuvre pour le futur, en passant les éléments matériels comme les états d’esprit ayant pu entraver l’efficacité des pouvoirs publics.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : BAUER Alain, « L’État et le sanitaire : entre surprise stratégique, « étrange défaite » et sursaut salvateur », Cahiers de la sécurité et de la justice, IHEMI, n°54, 25 mars 2022. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur abonnement via le site de l’IHEMI.

Krisis, le socle grec du mot crise, n’est pas seulement un terme sanitaire. Son étymologie ramène à : « distinguer, choisir, séparer ou décider ». Juger pour simplifier. Sa latinisation permettra sa transposition dans le domaine médical.

Le mot semblerait presqu’avoir été inventé pour permettre d’analyser sa relation avec la pandémie comme avec l’État qui doit la combattre, particulièrement en période post COVID 19 et dans l’attente de la suivante.

Traiter a posteriori (ou presque) de la gestion d’une crise est toujours plus simple que de devoir l’affronter en direct et la vision de la « toutologie » des plateaux télévisés de téléréalité en continu impose de maintenir à la fois de la distance et une certaine dose d’humilité.

En contrepartie, l’expérience de la gestion des évènements critiques et une pratique de la recherche académique permettent aussi une vision indépendante d’un passé trop proche pour être définitivement évalué, mais qui peut toutefois être remis en perspective, même en « flux tendu ».

Pour bien appréhender l’action publique face à la pandémie, il convient de rappeler que la relation entre l’État et la Nation y est toute particulière. Si dans la plupart des pays du monde c’est la Nation qui a créé l’Etat, en France l’inverse semble bien plus vraisemblable.

Notre histoire est riche de ces grands dirigeants politiques et de leurs Maires du Palais, Missi Dominici, Commissaires Impériaux, Préfets, qui ont structuré un Etat central puissant et dominant.

Conscients du risque de désintégration d’un pays divers, parlant des langues différentes, respectant des traditions et pratiquant des cultes très différents, des dirigeants au sens politique affirmé et des administrateurs de génie se sont alliés.

Ils ont patiemment constitué un État, appelé « profond » dans le monde anglo saxon, qui apparait fort visiblement, responsable et coupable de tous les errements supposés d’une administration vilipendée en temps ordinaire et implorée en période de crise.

Hélas, ce maléfique fantôme qui bloquerait toute évolution ou réforme, ne survit en fait qu’avec difficulté. Il est structurellement enferré dans une gangue bureaucratique et comptable, qu’il a patiemment aidé à construire et qui l’a littéralement submergé. Il est aujourd’hui presque comateux et il faut saluer ses derniers représentants qui se battent ici et là pour l’honneur du service public, résistants de l’intérieur comme de l’extérieur.

Jusqu’à présent, à chaque crise majeure, sortait miraculeusement du peuple ou de l’élite, un sauveur ou une icône : Charlemagne, Louis XI, Jeanne d’Arc, Henri IV, Bonaparte, … La déficience du politique était sauvée par le génie du militaire (De Gaulle), la déstabilisation du financier réparée par l’art du politique (Sarkozy), les crises terroristes par la volonté du rebond (Le Drian, Cazeneuve ou Valls). Sully, Colbert ou Pompidou s’occupant des aspects industriels, économiques ou financiers.

Chacun rajoutera à cette liste ses héros ou héroïnes préférés.

La crise du (ou de la, suivant les options) COVID, aura constitué le révélateur irritant d’un Etat moderne confronté, hors conflit armé, à une crise totale et globale.

Pendant que médecins et politiques passaient lentement du mode sceptique au mode panique, révélant le lent démantèlement de l’hôpital public, les médias, désorientés et bousculés par l’ampleur d’un évènement pourtant récurrent dans l’histoire du monde, englués dans l’instant, perturbés par l’absence de consensus dans le petit monde des labos comme des plateaux, contribuaient largement à la diffusion du péché originel de cette crise : le mensonge par ignorance et par omission, pour la bonne cause parfois, mais pas toujours.

Pour avoir abondamment critiqué les errements initiaux des gouvernements et des institutions internationales, il me revient ici de prendre justement la défense des administrateurs, élus et ministres qui avaient su prendre la mesure des risques à venir.

En effet, jusqu’à 2012, la France disposait d’un remarquable outil de prévention des pandémies (l’EPRUS), d’un stock de masques permettant de sauver des vies sans fermer le pays, et des responsables politiques qui avaient parfaitement fait leur travail d’enquête, de préparation et d’information, parlementaires, députés et sénateurs, experts scientifiques, administrateurs publics, gouvernants (il convient de saluer tout particulièrement les ministres Xavier Bertrand et Roselyne Bachelot).

Mais le secteur de la santé, comme celui de l’industrie a été largement sacrifié à la mondialisation, des géants se sont délocalisés, les privatisations des années 80, l’appât des stocks options, la relation souvent incestueuse qui s’est lentement mais fortement instaurée avec des fonds d’investissement déracinés, ont changé la nature du capitalisme patrimonial et de long terme pour le transformer en pur outil spéculatif pour traders de haute fréquence.

La « Sainte Alliance » entre l’Etat et le Capital, qui avait renforcé le pays, a été sérieusement handicapée par cette concurrence d’allégeances.

Pire même, alors que les structures de formations, notamment académiques, continuaient de produire des cerveaux dont nombre d’entre eux ont réussi à développer des start ups ou pris la tête d’entreprises qui ont réussi à développer des vaccins performants dans des délais rapides, le plus souvent hors de France, ce ne fut pas le cas du champion national.

La crise sanitaire a donc révélé un État parfois désemparé, encalminé, paradoxalement en difficulté pour établir ou rétablir la confiance par le biais de sa communication, outil qui en général survit quand tout le reste semble perdu.

Premiers signaux

En 1919, Jacques Bainville prévoyait les crises à venir en indiquant dans « Les conséquences politiques de la Paix », ce que seraient les effets des accords signés.

En 1946, de manière posthume, « L’étrange défaite » de Marc Bloch, signait l’autopsie d’un désastre militaire méthodiquement construit.

Il suffirait presque de remplacer « militaire » par « sanitaire » pour republier cet ouvrage en 2022 afin d’analyser la gestion mondialement erratique de cette crise de la COVID.

Michel Rocard expliquait très justement que l’Etat n’était pas fait pour produire, mais pour contrôler. Cet État a plus ou moins adroitement tenté de s’occuper du secteur économique et financier, hypnotisé par une globalisation plus libertarienne que libérale et souvent oublié son rôle primordial tant il s’était attaché à déréguler et assouplir, pour le meilleur comme pour le pire.

L’histoire populaire est pourtant remplie de messages que les médias survolent, confondant science fiction anticipatrice et divertissement sans conséquences.

Dans « Comment vivre au temps du Coronavirus »[1], nous racontions avec le docteur Roger Dachez, comment, dès 1898, H.G. Wells publia La Guerre des mondes, roman dans lequel il imaginait l’invasion d’abord victorieuse, puis la destruction finale de forces extraterrestres, pourtant militairement et technologiquement supérieures, grâce à une arme terrible, mais familière pour les Terriens : des microbes non identifiés annihilaient d’un coup les Martiens.

Le 30 octobre 1938, veille d’Halloween aux États-Unis, la version radiodiffusée qui fit la popularité d’Orson Welles devint un modèle de manipulation involontaire des populations par un média de masse, un premier exemple d’AltNews ou de vérité alternative qui ne demande qu’un simple effort de croyance.

Ils furent nombreux les auteurs de romans, scénaristes ou réalisateurs de films, dès la fin des années 60, s’inquiétant des risques pandémiques :

  • 1969, Michael Crichton publie The Andromeda Strain (qui deviendra un film en 1971 puis une minisérie télévisée en 2008).
  • 1978, Stephen King publie la première version de son roman Le Fléau (titre américan : he Stand).
  • 1981, Dean Koontz publie le roman The Eyes of Darkness qui raconte comment un virus appelé Wuhan-400 aurait été développé dans des laboratoires militaires autour de la ville chinoise de Wuhan, d’où il tire son nom.
  • 1987, Robin Cook publie Virus (Outbreak en américain).
  • 1994, Hervé Bazin publie Le neuvième jour, il raconte l’apparition à Bombay d’une terrible épidémie, la surgrippe.
  • 1995, le film Alerte (Outbreak en version originale) de Wolfgang Petersen saisit les spectateurs.
  • 2011, le film Contagion de Steven Soderbergh sort sur les écrans. Il raconte la rapide progression d’unvirus mortel qui tue les personnes contaminées en quelques jours
  • 2015, Frank Thilliez publie Pandemia, une fiction dont le virus serait le héros. Avec réalisme scientifique, le romancier, aidé des chercheurs de l’Institut Pasteur deLille, a mis en scène l’intégralité d’un plan pandémie qui ressemble à s’y méprendre au coronavirus.
  • 2016, le romancier Deon Meyer publie L’Année du Lion (Koors en Afrikaan ou Fever en Anglais). L’auteur raconte ainsi l’histoire d’un coronavirus, fusion d’un virus humain et de chauve-souris, qui passe à l’homme et se propage à l’ensemble de la planète à la vitesse des avions de ligne.

Dans un article publié le 24 avril 2020, Walter Dehority présentera un recensement total de 373 films portant sur une contagion ou un virus (beaucoup de zombies) dont 142 de type épidémique ou pandémique.

En matière littéraire, on rappellera évidemment La Peste d’Albert Camus (1947), Le Hussard sur le toit de Jean Giono (1951), Je suis une légende de Richard Matheson (1955), L’Amour au temps du Choléra de Gabriel Garcia Marquez (1987)… Et environ 500 ouvrages de tous types explorant la question.

Sur un autre registre, on trouvera de la même manière d’autres interventions tout aussi prémonitoires :

  • 1996, le 24 novembre, Claude Levi Strauss publie en italien, dans La Repubblica, un article titré : « La leçon de sagesse des vaches folles ». Il y mettait en garde contre les risques de la maltraitance animale et des épidémies à venir.
  • 2005, le 1ernovembre, devant le National Institute of Health Américain, le Président George W. Bush alerte : « Si nous attendons qu’une pandémie apparaisse, ce sera trop tard pour se préparer. De nombreuses vies pourraient être perdues inutilement parce que nous avons manqué d’agir aujourd’hui. Une grippe pandémique arrive quand une nouvelle souche virale émerge et peut se transmettre facilement d’une personne à une autre et pour laquelle il y a peu ou pas d’immunité naturelle. Contrairement à la grippe saisonnière, la plupart des gens n’ont pas bâti d’immunité. Elle peut tuer ceux qui sont jeunes et en bonne santé aussi bien que ceux qui sont fragiles et malades. Notre stratégie nécessitera les efforts combinés des autorités du gouvernement, de la santé et du domaine médical, vétérinaire et policier et du secteur privé. »
  • 2006, le 29 avril, chez Thierry Ardisson, Fred Vargas, davantage connue comme auteur de romans policiers que comme chercheuse au CNRS, lance : « un virus mutant arrivera d’ici cinq ans et il se propagera par des aérosols et des postillons. Des flugs. D’où la nécessité de se protéger avec ce manteau qu’elle avait confectionné. Un habit d’apiculteur, qui descend jusqu’aux pieds, avec une ceinture à ajuster au milieu de la foule, quand le risque de contamination augmente, afin d’empêcher que les particules ne s’infiltrent par le bas, et une fermeture éclair au niveau du menton. » Puis : « Les masques, il n’y en aura pas. On le sait, c’est un problème de production et de quantité ». « Les autorités seront dans l’incapacité de protéger la population. Il faudra qu’on puisse être autonome, ne pas se mettre dans les mains du gouvernement qui ne pourra pas alimenter les gens en quarantaine vu qu’il n’y aura pas de masques » Aussi : « Ce qu’il faut éviter, c’est la dislocation sociale. L’épidémie tombe, en trois jours on devient des brutes. »
  • 2015, le 3 avril, Bill Gates est invité à une des fameuses conférences TED : « Si quelque chose tue plus de dix millions de personnes dans les prochaines décennies, ce sera plus probablement un virus hautement contagieux qu’une guerre. Nous avons investi beaucoup dans la dissuasion nucléaire, et très peu dans un système pour endiguer les épidémies. Nous ne sommes pas prêts pour la prochaine. En 2014, le monde a évité une terrible épidémie mondiale du virus Ebola grâce à des milliers de travailleurs de la santé désintéressés – plus, honnêtement, grâce à beaucoup de chance. Avec du recul, nous savons ce que nous aurions dû faire mieux. Il est donc maintenant temps de mettre toutes nos bonnes idées en pratique, de la planification de recherche de vaccins à la formation des agents de santé. Il n’y a pas lieu de paniquer… mais nous devons nous y mettre. »

Rapports d’alerte

Des services de renseignements lucides mais peu écoutés.

Il arrive également que les services de renseignement se projettent de manière prospective. Il en est ainsi des analyses de la branche de réflexion de la CIA, le National Intelligence Council, qui publie depuis 1997 son rapport sur les tendances mondiales. Le rapport publié fin 2000 avait réussi l’exploit de ne même pas citer le nom d’Oussama Ben Laden. En novembre 2008, le quatrième opus (publié en français sous le titre « le rapport CIA » présenté par Alexandre Adler) semble plus prédictif[2].

Et, comme si la Présidence Sarkozy avait le don de secouer l’appareil d’État, le rapport cornaqué par le Conseiller d’État Jean Claude Mallet, Secrétaire général de la Défense nationale, prend aussi le taureau par les cornes. Le 17 juin 2008, le nouveau livre blanc sur la défense et la sécurité nationale parait. C’est le troisième paru sous la Ve République après les éditions de 1972 et 1994. Et le premier à affirmer une inquiétude sur les épidémies[3].

Le 29 avril 2013, il est suivi et répété par le livre blanc souhaité par la présidence Hollande[4].

Le 16 mai 2013, le SGDSN publie une « Doctrine de protection des travailleurs face aux maladies hautement pathogènes à transmission respiratoire » qui fera l’objet d’interprétation contrastée mais provoquera une dilution des responsabilités de préparation à la crise[5].

Enfin, le 29 juin 2017, le Président Macron demande à la ministre des armées de conduire une Revue Stratégique qui sera publiée le 11 octobre 2017 et publiée le 4 décembre 2017. Là aussi, les risques épidémiques sont rapidement évoqués[6].

L’État a souvent montré qu’il savait être un vrai stratège mais qu’il avait néanmoins régulièrement besoin d’être confirmé dans ses choix par une confrontation à la réalité. Chacun peut constater combien cette épreuve a été douloureuse. La France paie cher son absence d’outil de prévention, de mesure, de collecte, de séquençage. Comme souvent. Comme en matière criminelle ou terroriste. La leçon est cruelle. Faisons en sorte qu’elle n’ait pas été inutile.

Des épidémiologistes, des ministres et des élus lanceurs d’alerte face à une réponse administrative en dents de scie

Le 28 août 2002, après un 11 septembre 2001 qui stupéfia les États les plus organisés et les plus sécurisés du monde, les ministres Claudie Haigneré et Jean François Mattéi chargent le professeur Didier Raoult d’une mission sur la lutte contre le bioterrorisme[7].

En 2003, l’épidémie de SRAS apparut ; et la France vécut aussi un exceptionnel épisode de canicule, notamment pour les populations âgées. Dès 2004, l’Institut de Veille sanitaire, sous la plume de Dounia Bitar et Julien Emmanuelli, soulignait, dans son rapport sur la gestion du SRAS, les enjeux d’une préparation à une crise à venir. Presque tout ce qui posera question en 2019/2020 était déjà clairement exploré. Ce d’autant plus que l’épidémie de chikungunya s’annonçait, qu’on craignait une pandémie grippale, qu’on parlait de la méningite, et qu’on n’oubliait pas la grippe aviaire[8].

En octobre 2004, un plan national de prévention et de lutte contre les pandémies grippales d’origine aviaire était annoncé. Il comporte trois volets par application du principe de précaution. Le premier volet correspond à une situation d’épidémie limitée aux animaux (grippe aviaire ou épizootie) ou accompagnée de quelques cas humains sans transmission interhumaine. Le 11 octobre 2004, une instruction classifiée 1100/SGDN/PSE/PPS accompagne le plan. Mais elle semble n’avoir été diffusée qu’en février 2005. Il y est souligné : « La menace d’une pandémie grippale causée par un virus de la grippe hautement pathogène, mutant ou recombinant, contre lequel la population mondiale ne présenterait pas d’immunité justifie de planifier les actions sanitaires à mener tant au niveau national qu’au niveau local ».

Le 11 mai 2005, un rapport de l’Office parlementaire d’Évaluation des Choix scientifiques et technologiques, commun à l’Assemblée nationale et au Sénat, est publié sous la signature de Jean Pierre Door et Marie Christine Blandin sur le risque épidémique[9].

C’est en 2005 que le DGS de l’époque, Didier Houssin constate : « il n’y avait pas réellement d’industrie du masque en France. Alors, avec Bercy, on a lancé des marchés publics pour donner naissance à cette industrie. On était dans un esprit de stock de défense ». Le pouvoir politique prend pour une fois le sujet à bras-le-corps. Alors que le risque, en cas de pandémie mondiale, est que chaque pays garde sa production, le ministre de la Santé, Xavier Bertrand prévoit, durant la période 2005-2010, l’achat par l’État de plusieurs dizaines de millions de masques chaque année, l’État étant le destinataire prioritaire, et la fabrication d’au moins 180 millions de masques par an. La première commande est confiée à sept prestataires dont une entreprise française : Bacou-Dalloz, propriétaire de l’usine de Plaintel, pour douze millions de masques. Le prix du masque FFP2 est fixé à 35 centimes l’unité, sans possibilité de variation en fonction du marché. Ce dispositif sera démantelé à partir de 2011. L’Usine de Plaintel, principal fournisseur français, sera liquidée en 2018…

Le Parlement, qu’on critique parfois pour sa lenteur ou ses joutes enflammées mais souvent peu constructives, ne manquera pas d’apporter une nouvelle pierre à l’édifice. Ainsi, le rapport Le Guen Door du 26 janvier 2006, en trois copieux volumes, réussit une synthèse détaillée de la question : « L’hypothèse d’une mutation du virus aviaire H5N1 est aujourd’hui très sérieusement envisagée par la communauté scientifique. Les experts n’excluent pas qu’à l’occasion de contaminations successives de plus en plus nombreuses, le virus puisse subir une mutation génétique qui le rende plus facilement, mais aussi plus rapidement transmissible d’homme à homme. La propagation de ce virus muté se trouverait, au surplus, favorisée par la mondialisation du trafic aérien et la généralisation des transports collectifs en milieu urbain. Enfin, les moyens médicaux que les autorités sanitaires auraient à leur disposition seraient certainement insuffisants pour contrôler au plus vite ce qui serait alors devenue, à l’évidence, une pandémie. Si, donc, pour l’heure, la contamination humaine reste limitée à un nombre de cas somme toute réduit, comparé aux millions de personnes qui auraient pu être infectées, une épée de Damoclès reste suspendue au-dessus de nos têtes : le risque pandémique est, en l’état actuel des connaissances scientifiques et des constatations sur le terrain, impossible à écarter. La prudence impose donc d’envisager toutes les hypothèses, allant de quelques cas de contamination humaine à la pandémie. Tel est l’objectif auquel répond le plan élaboré par le Gouvernement français en 2004, et qui constitue un cas d’application du principe de précaution ».

Le 24 novembre 2006, le sénateur Francis Giraud rédige une proposition de loi relative à la préparation du système de santé à des menaces sanitaires de grande ampleur. « La proposition de loi vise à renforcer les moyens de prévention et de gestion des menaces sanitaires de grande ampleur par la mise en place de deux instruments : un corps de réserve sanitaire qui permettra d’augmenter les ressources en personnel de santé ; un établissement public, chargé tant de l’administration de la réserve sanitaire que de la logistique des produits et équipements prévus par les différents plans de prévention et de gestion des situations de catastrophe, d’urgence et de menace sanitaires graves ».

Le 5 mars 2007, l’État crée l’Établissement pour la préparation aux risques et urgences sanitaires (EPRUS) financé à parité par l’État et l’assurance maladie, dont les deux axes forts sont la création d’une réserve sanitaire et la gestion logistique des moyens de lutte contre les menaces sanitaires graves.Dès 2009, l’EPRUS à peine installé et qui peine à trouver sa place, doit faire face à la crise de la grippe A. L’État, disposait alors d’un stock important (estimé à 765 millions de masques) et à l’initiative de la ministre de la Santé Roselyne BACHELOT, commande massivement des stocks de précautions et dispose des moyens industriels en France, depuis 2005, grâce à l’action de son prédécesseur, Xavier BERTRAND. Le Sénat étudie cette innovation et, parti dubitatif, en revient très allant et émet des propositions de renforcement[10].

Pour sa part la Cour des comptes ne manque guère d’occasions d’émettre des avis d’autant plus critiques que la gestion du plan de vaccination massive masque l’enjeu du stock de masques. Un premier document est envoyé à la commission des affaires sociales du Sénat en septembre 2010. Le rapport public sera publié en 2011[11].

En Juillet 2012, le rapport de la Sénatrice Fabienne Keller revient sur le sujet[12].

Le 1er mai 2013, la Revue Science publie une étude menée par des scientifiques chinois qui ont créé dans leur laboratoire un virus hybride de la grippe aviaire capable de muter encore pour contaminer l’homme. Les chercheurs sont pour la première fois parvenus à combiner le matériel génétique du virus de la grippe aviaire H5N1 et celui de la pandémie H1N1 pour donner naissance à virus qui peut se transmettre aux mammifères.

En juillet 2013, le rapport de Jean Yves Grall, DGS, ouvre la voie à la réorganisation des vigilances sanitaires.

Le 15 octobre 2014, la ministre Marisol Touraine dépose le projet de loi relatif à la santé et décide de fusionner plusieurs dispositifs (l’Institut de Veille sanitaire, l’Institut National de Prévention et d’Éducation pour la Santé et l’EPRUS) en un seul : l’Agence Nationale de Santé publique, plus connue sous le diminutif Santé publique France.

Le 15 juillet 2015, le Sénat saura utilement faire entendre une petite musique discordante[13].

Mais il est déjà trop tard. La politique a repris le dessus. La coalition des intérêts bureaucratiques et la pulsion nationale à créer grand, gros et loin du terrain, va détruire l’outil imposé par Xavier Bertrand. Le sénateur Delattre s’en inquiète. La fusion est actée début 2016. Le 1er mai 2016, l’EPRUS disparaît. Son budget et ses stocks aussi.

Le 20 mai 2019, l’agence Santé publique France publiait un avis de médecins experts réclamant la constitution d’un stock d’un milliard de masques. A la fin de l’année 2019, la situation est désespérée. Il n’y a plus de stock de masques ni de filière industrielle de fabrication : on dénombre fin janvier moins de 80 millions de masques dits “chirurgicaux”, plus 80 millions supplémentaires commandés avant l’épidémie mais pas encore livrés et zéro stock de masques dits FFP2.

Amnésies

Malgré des efforts notables, chacun ayant rempli sa mission d’avertissement, de préparation et d’anticipation, l’amnésie comptable a pris le dessus et laissé désemparés des Etats qui pouvaient pourtant s’enorgueillir d’une véritable culture de l’administration.

Pour la première fois dans l’histoire moderne de l’humanité, une crise totale frappe le monde global, sans exceptions, ni bouclier de neutralité ou lâche alignement tactique. La nouveauté radicale de cette crise tient à ce qu’elle réunit ces deux dimensions et que, pour la comprendre, il faut s’en saisir panoramiquement.

Au début du XIXe siècle, scrutant l’aventure napoléonienne et extrapolant (à tort) à partir d’elle, le théoricien de la stratégie militaire Carl Von Clausewitz forge l’idée de « guerre totale » pour désigner le type extrême de conflit où un belligérant mobilise toutes ses ressources afin d’anéantir un adversaire lui-même prêt à l’éradiquer.  À la fin du XXe siècle, le professeur Theodore Levitt popularise la notion de « globalisation » pour caractériser l’intégration interactive des individus, des sociétés, des gouvernements et des entreprises dans une seule économie-monde dessinant peu à peu un unique village planétaire. Les deux expressions sont restées. En ce début 2020, elles sont entrées en collision et prennent désormais, sous l’effet d’une accélération jusque-là inconnue, une autre dimension.

Cette crise n’est à proprement parler ni militaire, ni économique, ni industrielle, ni financière, ni sociale, ni politique… Elle est tout cela à la fois. Elle est d’abord sanitaire et médicale. Elle est surtout à la fois individuelle et collective. Elle accable toutes nos amnésies consenties. La pandémie de 1918, dite de la « grippe espagnole » ou de la « fièvre annamite » bien qu’originaire du Kansas (semble-t-il), fit plus de morts que la Grande Guerre mais son souvenir se noya dans celui de l’enfer des tranchées. Les krachs boursiers de 1929 ou de 2008 montrèrent quant à eux le chaos auquel pouvait aboutir la course à la spéculation mais ils s’estompèrent également de notre mémoire.

Nous avons montré ci-dessus, qu’outre la grippe russe de 1889, la grippe espagnole de 1918, la grippe asiatique de 1956, la grippe de Hong Kong de 1968, le HIV depuis 1981 et le H1N1 de 2009, nous n’avons pas manqué d’alertes ni d’études scientifiques de grande qualité pour nous alarmer. Pourtant, et cela depuis Charles Delorme, le médecin français qui inventa en 1619 le masque à bec pour combattre la peste ou Ignace Semmelweis, le médecin hongrois qui expliqua en 1850 aux sommités médicales de Vienne l’impératif hygiénique de se laver les mains pour contrer les contagions (et qui fut la risée de ses contemporains), nous avons souvent reproduit les mêmes doutes, les mêmes débats et les mêmes erreurs.

Très vite nous nous sommes crus invincibles et rêvés immortels. Nous avons imaginé le « transhomme ». Fascinés par la conquête de l’espace, nous avons oublié la puissance, la résilience et la résistance des microbes, micro-organismes invisibles à l’œil nu, vibrions, bactéries, parasites et virus qui sont considérés comme les premières formes de vie apparues sur Terre il y a plus de trois milliards d’années.

La communauté savante n’a pas échappé à ce syndrome. Elle s’est divisée à l’échelle internationale comme nationale, même si des consensus partiels se sont dégagés au fur et à mesure que l’épidémie s’est développée. Comme beaucoup d’entre nous, il s’est trouvé des scientifiques pour juger qu’« incroyable » rimait avec « impossible ». L’Occident avait déjà commis une erreur analogue en balayant d’un revers de main, avant les attentats de 2001, la capacité de nuisance de ce qu’on croit devoir appeler Al-Qaïda (et consorts).

Cette crise comporte une dimension anthropologique car elle fait brutalement redécouvrir la vulnérabilité de la condition humaine. Elle est tout autant une crise économique cumulant une crise de l’offre et une crise de la demande au sein d’un système plus mondialisé que jamais. Elle est, enfin, politique car elle atteint indifféremment l’ensemble des institutions et des pouvoirs, qu’ils soient locaux ou centraux, gouvernementaux ou continentaux, étatiques ou internationaux.

À cela il faut hélas ajouter dans le cas de nombre de pays dont, particulièrement, la France :

  • une crise de l’organisation sanitaire qui révèle l’erreur fondamentale qu’a représenté la volonté de considérer la santé publique davantage comme un coût que comme un investissement ;
  • une crise industrielle qui, pour être ancienne, n’en est pas moins aggravée aujourd’hui et dont l’onde de choc sera durablement ressentie ;
  • une crise structurelle qui affecte le secteur des services, lequel résiste tant bien que mal au fur et à mesure que se déploie le « front » intérieur pandémique qui bouleverse chaque circuit de distribution et chaîne logistique ;
  • une crise militaire qui, comme en 1918 mais sur des théâtres limités et souvent dans le cadre d’opérations extérieures, expose les troupes engagées à un danger invisible et immaîtrisable et permet des mouvements tactiques majeurs d’adversaires opportunistes ;
  • une crise sécuritaire qui laisse policiers et gendarmes en première ligne alors qu’ils voient leurs missions réorientées pour l’essentiel vers l’encadrement des populations.

Cette liste n’est malheureusement pas exhaustive.

La crise a ébranlé tous les organismes internationaux, l’OMS en premier lieu, toutes les organisations continentales, dont l’Union européenne, et a exacerbé toutes les tensions géopolitiques, à commencer par l’opposition fondamentale entre la Chine et les États-Unis. Elle a ainsi montré, comme jamais auparavant, combien sont désormais inextricables, au sein de chaque État et entre tous les États, les liens entre la politique extérieure et la politique intérieure.

Très souvent, ce qui semble nouveau apparaît surtout comme ce que nous avions perdu de vue. Ainsi, les amnésies administratives pèsent durablement sur la gestion des crises. Comme aimait à le rappeler Michel Rocard : « En matière de grande catastrophe bureaucratique, il faut beaucoup plus miser sur la connerie que sur le complot. La première est à la portée de tous, donc largement répandue, le second exige beaucoup d’intelligence et d’organisation, et se révèle bien plus rare qu’on ne le pense. »

En matière de police, de défense, de justice, de santé, les choix politiques des dernières années ont avant tout été dictés par des comptables. Il faut, évidemment, bien gérer l’argent public – du reste, les Français l’exigent. Mais est-il si mal géré ailleurs ? Contrairement à ce qu’on pense trop souvent, la rigueur n’est pas l’austérité et l’investissement représente une dépense utile bien plus qu’un coût risqué. La création de bulles spéculatives est généralement davantage le fait d’une écriture comptable, le fair value ou « juste valorisation », qu’un phénomène de pur capitalisme.

Le management du chaos est un art difficile, et on ne saurait faire systématiquement porter sur les épaules des dirigeants actuels les conséquences de décisions anciennes remontant à une décennie, parfois deux, et relevant d’une culture prégnante qui voudrait, à l’encontre du primat de la décision politique, qu’une main invisible siégeant à Bercy soit le seul outil régalien à même de toujours tout régenter. Si la rigueur représente une valeur qu’un contribuable ne saurait ignorer, elle ne peut à elle seule empêcher le beau risque de l’investissement, ni inverser les priorités en oubliant une autre valeur, celle de l’humain.

Il est bel et bon de saluer et consacrer les « héros » du quotidien, mais on ne saurait ignorer ni les conditions dégradées dans lesquelles leur héroïsme a dû s’exprimer ni le fait que ce sursaut relève avant tout de l’incroyable agilité du système D national. En tout état de cause, il ne faudra jamais oublier que ce sont celles et ceux-là mêmes que l’on sacrifie souvent qui ont sauvé, par leur dévouement, leur volonté, leur créativité, leur prise de risque, le système hospitalier. Comme les policiers et les gendarmes (soi-disant « trop nombreux, trop payés, ne travaillant pas assez »), les caissiers et caissières (à supprimer pour laisser place à des machines), les boulangers et les pharmaciens (des vestiges du monde ancien bons pour le musée), sans parler des enseignants (forcément des tire-au-flanc), bref toutes les professions de contact qui sont aussi devenues les professions au contact, permettant au pays de se maintenir malgré tout.

Souvent la gestion de cette crise a été analysée en référence à la période de 1940 et l’ouvrage fondateur de Marc Bloch, « L’étrange défaite », a été opportunément rappelé. Selon une jolie formule utilisée par Patrick Lagadec en 2010, nous sommes passés de la « drôle de guerre » à la « drôle de grippe ». Après le déni et la paralysie, les plus grands États du Monde ont tenté de gérer une crise qu’ils avaient oubliée et à laquelle ils avaient pourtant tous été confrontés dans le passé.

Nous avons fait la démonstration que cette épidémie ne nous a pas pris en embuscade. La surprise « stratégique » est beaucoup plus rare que l’aveuglement. Scientifiques, chercheurs, espions, analystes, intellectuels, romanciers, réalisateurs de films, ingénieurs, députés, sénateurs, ministres mêmes… nombreux sont celles et ceux qui ont tenté de prévenir avec les moyens dont ils disposaient.

La France dispose des compétences et des expériences permettant de nous préparer ensemble à la pandémie qui vient. Cette répétition générale a montré les défaillances, les fautes, les failles du système mis en place depuis 2013. Il ne sert à rien de nier la réalité : elle gagne toujours. Et se préparer aux crises ne les empêche pas de survenir.

Mais cela permet d’y survivre.

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