L’évolution de la conflictualité : de l’irrégularité à la haute intensité

Mis en ligne le 18 Avr 2023

L’évolution de la conflictualité : de l’irrégularité à la haute intensité

La guerre en Ukraine marque le retour des conflits de haute intensité en Europe. Ce retour change l’équation stratégique que les états doivent résoudre pour orienter leur politique de défense et de sécurité. Le papier analyse ce tournant.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : Laureen DINI, « L’évolution de la conflictualité : de l’irrégularité à la haute intensité », les jeunes IHEDN. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site des jeunes de l’IHEDN.

À l’heure où de nouveaux cadres d’affrontements intègrent les théâtres de conflits, mesurant la complexité des caractéristiques que produit la mondialisation et pressés par des enjeux économiques et culturels, il n’est plus permis d’écarter le retour de conflits de haute intensité. Les perspectives de voir émerger un tel événement doivent faire partie intégrante de l’équation des États quant aux orientations en matière de politique de sécurité et de défense à adopter. Ce sont les guerres du Donbass, russo-ukrainiennes et du Haut-Karabagh qui, en prenant place sur le continent européen, viennent réhabiliter cette notion dans le débat public français. Les intentions de la Russie face aux volontés ukrainiennes ont mené, depuis maintenant un an, à une escalade de la violence entre les deux États. Vladimir POUTINE, dont la stratégie a été de déployer ses forces autour de l’Ukraine, convergeant vers cette région par les territoires terrestres, maritimes et aériens et usant dans un même objectif des données géospatiales et numériques, permet de caractériser cette guerre d’hybride. Plus encore, cette hybridation vient démontrer le retour du caractère conventionnel de la guerre au côté du caractère irrégulier de cette dernière. Cette réapparition de la haute intensité se manifeste en l’occurrence par la mobilisation en masse des populations, sinon de la mise en place d’une économie de guerre, s’illustrant notamment par l’interdépendance militaire entre ces deux adversaires, les mécanismes de défense et d’attaques inversant les dynamiques de domination. Ainsi, la question d’un retour à des formes de guerres « prémodernes » interétatiques serait envisageable, moyennant un renforcement des appareils de défense et sécuritaire des États.

En ce sens, les conflits dits « symétriques », également « réguliers », s’attachent à représenter l’usage, par des forces conventionnelles, de procédés identiques sur un même théâtre d’opérations. Au sein de ce type de conflit, c’est donc le caractère dissymétrique qui, en créant un déséquilibre capacitaire entre les adversaires, permet d’obtenir la victoire, ou – tout du moins – de prendre l’avantage sur le plan militaire.

Toutefois, la progression des guérillas et du terrorisme, à titre d’exemple, vient mettre à mal l’application de ce type de conflit prémoderne. Cela implique, en effet, l’atteinte de la finalité par la mise en présence de facteurs exogènes afin de provoquer une asymétrie entre les parties prenantes au conflit, supposant en cela la supériorité d’un acteur sur un domaine défini (économique, numérique…). La récente invasion russe reflétant en ce sens le retour d’un usage de la force armée pour répondre à une finalité politique, il est légitime de s’interroger quant à la survenance d’une rupture pure et simple avec le précédent modèle stratégique de guerres asymétriques au profit de celles symétriques, engageant par ailleurs le retour d’une haute intensité. Le conflit russo-ukrainien présentant les caractéristiques des guerres pré-Guerre froide sur le plan militaire et opérant de la même manière sur d’autres champs d’action tels que le numérique et l’informationnel, ce conflit est de facto qualifiable et qualifié d’hybride, croisant l’ensemble des fonctions opérationnelles, entre composantes régulière et irrégulière. Plus encore, c’est le concept de haute intensité qui fait son grand retour sur la scène internationale. Le plus souvent assimilée à l’intensité d’une action terrestre qui passerait notamment par l’engagement d’un combat interarmées sur le théâtre d’opérations, la haute intensité fait en réalité référence à l’engagement de l’ensemble des avantages, tant absolus que comparatifs d’un État, sinon de l’ensemble de ses moyens capacitaires et stratégiques, tentant d’exclure l’usage du nucléaire.

Littéralement, la haute intensité se définirait de la sorte : « opération où toutes les fonctions opérationnelles sont susceptibles d’être activées pour s’opposer à une violence caractérisée de l’adversaire »[1]. Selon une définition négative, la haute intensité se définirait comme ce qui n’est pas de basse intensité, soit une « opération où tout ou partie des fonctions opérationnelles sont activés à des degrés très divers, pour faire face à un contexte au moins initialement peu coercitif, et s’inscrivant plutôt dans un cadre de maîtrise de la violence, mais n’excluant pas l’imposition de la volonté nationale par un usage limité et sélectif des systèmes d’armes ». Ainsi, à chaque opération est attribué un coefficient d’intensité organisant la stratégie à engager et les moyens (humains et matériels) à mettre en œuvre. Terminologie apportée en parallèle de la guerre qui a pris place au Donbass, elle remet à l’ordre du jour les guerres interétatiques au profit des guerres intraétatiques. À cet effet, l’ère postGuerre froide permet de mettre en évidence le déclin de la production de guerres interétatiques au profit d’autres manifestations conflictuelles, témoignant d’une interpénétration des sphères publiques et privées, voire, internes et externes. L’objectif poursuivi par chacune des parties étant de créer une dissymétrie en usant de la disparité capacitaire sur l’ensemble des domaines en jeu recherchant la supériorité.

Ainsi, le contexte d’après-Guerre froide a transformé la conflictualité, laissant place à ce que nomme Carl von Clausewitz, des « petites guerres »[2], qui impliquerait de surcroît une nécessaire évolution des forces, des tactiques et de l’emploi de ces deux éléments, puisque ne s’agissant plus seulement d’une question d’hégémonie, sinon de reconfiguration du système international. C’est dans cette disposition que les guerres irrégulières se sont banalisées, répondant à une logique idéologique et reflétant une érosion de la frontière qui séparait – jusque-là – les forces armées conventionnelles des populations civiles. Ce phénomène effaçant la stricte séparation de ces deux éléments, cela bouleverse – de facto – la conception qui était faite de l’ennemi ; qu’il s’agisse de nébuleuses insurrectionnelles sinon terroristes, d’organisations mafieuses, de piraterie maritime moderne ou encore s’agissant d’individus en tant qu’être singulier et opérant selon leurs propres convictions. En l’espèce, les forces armées conventionnelles sont déployées afin de faire face à ces acteurs subversifs participant à la criminalité transnationale organisée et reflétant, en ce sens, des conflits de basse intensité.

De la même manière et à raison des flux économiques, humains et technologiques qui se développent, la pertinence du cadre institué par la délimitation des frontières est également à reconsidérer. Limite déterminant, de manière naturelle ou par le biais de convention, l’étendue d’un territoire ou d’un État, la notion de frontière revêt une symbolique réelle. Cependant, avec l’avènement de flux immatériels accompagné d’une multiplication d’accords bi et multilatéraux intégrant une globalisation des sociétés, de nouveaux enjeux de batailles juridiques et militaires voient le jour. C’est en ce sens que les événements de cette décennie viennent questionner le caractère pérenne de l’irrégularité face à une recrudescence d’une conflictualité de haute intensité.

Il est vrai, avec le processus de mondialisation, que le XXIe siècle voit opérer une transition et des mutations de l’ensemble des stratégies de sécurité nationale et internationale. Comme l’ont démontré les multiples attaques terroristes antérieures ou plus encore les crises cyber, notre société est désormais confrontée à de nouvelles menaces, plus intenses, plus nombreuses et plus sophistiquées, pouvant porter atteinte à l’intérêt ainsi qu’à la sécurité des États, des personnes et des flux. Force est de constater que l’évolution contemporaine de la conflictualité intérieure, internationale, mais aussi inter et intraétatique englobe désormais une dimension spatio-temporelle inédite, se traduisant par une nécessaire coopération de l’ensemble des acteurs tant au niveau national qu’international. L’essor de nouveaux types de conflits, nés de la transformation des menaces, a opéré un glissement de la conception réaliste de la sécurité, organisée autour de l’acteur étatique et de la protection de son territoire vers une conception libérale, voire transnationale des stratégies de sécurité et de défense, impliquant l’intégration d’acteurs non-étatiques au sein de ces politiques. Ainsi, ces derniers, en bouleversant l’équilibre du système international, provoquent une redéfinition des enjeux de sécurité et de stratégies de défense des acteurs étatiques. Aujourd’hui, les menaces à l’encontre des États peuvent intervenir sur n’importe quelle partie du globe, à n’importe quel moment et sous n’importe quelle forme. Dans cette perspective, l’effort français doit demeurer effectif, autant au niveau de l’attrition en Hommes qu’en matériels, les derniers conflits illustrant sombrement les pertes recensées.

Finalement, ces guerres – que l’on qualifiera de totales, classiques, conventionnelles, sinon absolues – traduisent une haute intensité du conflit, sinon d’une guerre d’hégémonie cherchant à remanier l’ordre international, qui, alliée à l’asymétrie caractéristique des théâtres d’opérations modernes, nous permet de parler plus particulièrement de guerres hybrides. Les poursuites résultant des ambitions des puissances bousculent l’ordre international existant, il en va de la contestation pure et simple de la suprématie étasunienne face à un unilatéralisme chinois, voire russe, à l’assertion de la crise du multilatéralisme onusien. En cela, la multiplication des tensions corrélée à l’intensification mondiale de la course à l’armement démontre, en ce sens, la nécessité de disposer d’une industrie de défense capable d’assurer une production de masse, répondant à un objectif d’anticipation à l’engagement des forces françaises en présence dans un éventuel conflit de front dans lequel elle serait impliquée. Une haute intensité militaire n’entraînant pas nécessairement une haute intensité politique, ni une haute intensité capacitaire, et inversement, il est question dans le cas d’espèce d’anticiper une guerre qui ne soit pas nécessairement totale, mais dont les forces en présence pourraient rivaliser sur l’ensemble des champs, tant militaires, informationnels, psychologiques, nucléaires, biologiques, satellitaires que cyber. Ainsi, le retour à des opérations de haute intensité n’engage en rien une rupture avec l’asymétrie acquise à la suite de la Guerre froide, ce phénomène exigerait uniquement une refonte des stratégies militaro-politiques à adopter.

 

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