Guerre d’Iran : entre Pyrrhus et Massada

Mis en ligne le 26 Mar 2026

Tasnim News Agency, CC BY 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by/4.0>, via Wikimedia Commons

Plongeant son analyse dans la longue histoire, ce papier éclaire la stratégie de résilience que le régime iranien met en œuvre face aux frappes menées par les Etats-Unis et Israël depuis le 28 février 2026. L’auteur met en lumière la doctrine dite Mosaïque, qui repose sur la décentralisation de la riposte. Une riposte prolongée, qui s’applique à des cibles militaires et civiles, tant vis-à-vis d’Israël qu’à l’encontre des pays arabes du Golfe persique. Cette stratégie de résilience vise à rendre une défaite quasi-impossible.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : Alain Bauer, « Guerre d’Iran : entre Pyrrhus et Massada », paru sur le réseau LinkedIn 2026. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de l’ESDR3C.

GUERRE D’IRAN : ENTRE PYRRHUS ET MASSADA

En -280, Pyrrhus qui règne sur l’Épire part combattre dans la péninsule italique, à l’ouest. Le combat essentiel a lieu à Asculum, en -279. Plus de quinze mille hommes y perdent la vie. Devant un courtisan qui le félicite pour sa victoire, Pyrrhus aurait répliqué : « Si nous en gagnons encore une autre pour ce prix, nous sommes ruinés de tout point ». Quand une victoire a le goût d’une défaite.

Située au sommet d’un piton rocheux qui domine la mer Morte, la forteresse de Massada fut occupée par la secte juive des Sicaires. Les légions romaines l’assiégèrent en 73 après Jésus Christ. Après des assauts sans succès, les romains construisirent une immense rampe permettant d’y accéder. Lorsqu’ils y entrèrent, les Sicaires s’étaient collectivement suicidés. Devenu un complexe ou syndrome, Masada est devenu le symbole de la citadelle assiégée qui ne se rendra jamais. On y ajoute désormais le risque de l’annihilation atomique par Israël des assaillants en cas de victoire de ces derniers.

Depuis le déclenchement le 28 février 2026 de la phase II de la guerre des « Douze jours » engagée en Juin 2025, les conditions dans lesquelles cette opération fut préparée et programmée interrogent. Qu’on se rapproche des experts américaines, israéliens ou iraniens, chacun raconte pourtant une planification cohérente et structurée, des paliers d’engagements, et une précipitation dans le lancement des opérations en raison d’un effet d’aubaine, la réunion simultanée sur un seul lieu de nombreux dirigeants iraniens, dont le Guide.

Américains et Israéliens ont décidé d’appliquer des modèles fonctionnels dont le cœur, pour le Pentagone, est l’opération menée en Irak en 2003. Il n’avait alors fallu que trois semaines pour démanteler l’armée de Saddam Hussein. Mais quelqu’un en Iran avait étudié de près ce conflit et était déterminé à empêcher l’effondrement du régime iranien : le général de division Mohammad Ali Jafari, du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Il a débuté sa carrière au sein du CGRI dans une unité de renseignement dans la province du Kurdistan iranien. Il a ensuite combattu pendant la guerre Iran-Irak (1979 à 1989). Après la guerre, il a été nommé commandant en chef des forces terrestres du CGRI en 1992, ainsi que de la Sarallah, une unité d’élite. En 2005, il devient directeur du Centre d’études stratégiques du CGRI et a consacré son mandat à l’élaboration de la doctrine mosaïque iranienne en tirant les leçons de la guerre Iran-Irak et de l’invasion de l’Irak par une coalition menée par les États-Unis. Il a ensuite été nommé commandant en chef du CGRI en 2007 (jusque 2019) et a consacré son mandat à la mise en œuvre opérationnelle de sa doctrine.

Conçue pour garantir que l’Iran puisse continuer à se battre même si ses dirigeants étaient anéantis, cette doctrine répartit l’autorité entre des unités semi-indépendantes capables d’opérer selon des plans préétablis.

Depuis le 28 février 2026 et le lancement de l’opération Epic Fury, les frappes ont tué le Guide suprême, le commandant en chef de l’IRGC, le ministre de la Défense, le chef d’état-major des forces armées, le général de corps d’armée, ainsi que des dizaines de personnalités de haut rang. Et pourtant l’Empire Perse (car il est surtout cela en réalité) ne s’est pas effondré. Cela a été en grande partie possible grâce à l’application modernisée du concept Jafari par l’homme fort du régime, le secrétaire général du conseil suprême de sécurité national, Ali Larijani.

Les représailles iraniennes ont commencé presque immédiatement. En quelques heures, des salves de missiles balistiques et de drones ont pilonné des installations militaires américaines à Bahreïn, au Qatar, aux Émirats arabes unis, au Koweït et en Jordanie, tandis que des frappes visaient des cibles en Israël et des infrastructures alliées du Golfe.

Dans un message publié sur X le 1er mars, le ministre iranien des Affaires étrangères a expliqué la stratégie de défense de l’Iran. Il a écrit : « Nous avons eu deux décennies pour étudier les défaites de l’armée américaine à l’est et à l’ouest de notre territoire. Nous en avons tiré les leçons qui s’imposaient. Les bombardements de notre capitale n’ont aucune incidence sur notre capacité à mener la guerre. La défense mosaïque décentralisée nous permet de décider quand et comment la guerre prendra fin. »

La guerre Iran-Irak fut une longue guerre d’usure, au cours de laquelle les Irakiens lancèrent une invasion terrestre de l’Iran et recoururent à des attaques chimiques contre les troupes iraniennes ainsi qu’à des attaques de missiles contre les villes iraniennes. En réponse, Téhéran riposta par des attaques massives de vagues humaines contre les forces irakiennes, notamment grâce à ses milices Basij.

Cela a permis à l’Iran, d’absorber les pertes et d’enliser les forces irakiennes, pourtant plus puissantes, dans une impasse dont elles ne pouvaient sortir. Cette technique consistant à repousser la défaite en provoquant un épuisement prolongé d’une force d’invasion supérieure est un pilier central de la doctrine Mosaic. Un système qui allie le syndrome Masada et une logique Pyrrhus.

Ali Jafari avait identifié deux menaces critiques pour le régime des ayatollahs, à savoir « une tentative étrangère de fomenter une « révolution douce » par le soutien d’ONG et d’activistes iraniens et une attaque militaire américaine susceptible de renverser le régime ». La doctrine mosaïque mettait l’accent sur des défenses en couches et distribuées afin d’exploiter la géographie de l’Iran, ses montagnes escarpées, son vaste intérieur et ses centres de population dispersés, et de permettre une résistance prolongée contre des envahisseurs supérieurs.

La principale innovation consistait à restructurer le CGRI en une trentaine de commandements provinciaux semi-autonomes (un par province, à l’exception de la capitale, Téhéran). Chaque commandement fonctionne comme une entité autonome dotée d’un quartier général indépendant, de nœuds de commandement et de contrôle, d’arsenaux de missiles et de drones, d’unités intégrées de la milice Basij, de flottilles navales d’attaque rapide, de moyens de renseignement, de stocks de munitions et d’une autorité déléguée pour les opérations d’urgence.

Cette décentralisation, approuvée sous l’égide du défunt Guide suprême Khamenei, accorde aux commandants locaux une grande liberté d’action pour atteindre des objectifs généraux sans supervision centrale en temps réel.

Outre des stocks de missiles, de drones et d’autres munitions, chacun des commandements militaires provinciaux autonomes se voit également attribuer des unités de la milice Basij pour assurer la sécurité intérieure.

La guerre du Ramadan de 2026, comme Téhéran a baptisé le conflit entre les États- Unis et Israël, a vu la doctrine mosaïque se déployer comme prévu. Bien que les dirigeants religieux et militaires iraniens aient été décimés dans les premières heures de la guerre, les commandements militaires autonomes du pays ont riposté en quelques heures, frappant des cibles militaires américaines et israéliennes, ainsi que des infrastructures civiles telles que des aéroports, des raffineries de pétrole et des terminaux, des usines de dessalement, entre autres, dans divers pays du Golfe comme les Émirats arabes unis, le Qatar, l’Arabie saoudite, Bahreïn, Oman, entre autres.

Mais, l’Iran n’est pas en mission suicide. Il est en pilote automatique. La doctrine de la mosaïque n’a pas été conçue pour gagner. Elle a été conçue pour rendre la défaite impossible.

L’Iran s’applique un Masada efficace sur tous les terrains, dans une guerre totale, militaire, économique, régionale, asymétrique. La république Islamique a beaucoup appris aussi de la situation Ukrainienne appliquant beaucoup des innovations du conflit en cours en Europe à la préparation de ce qui se passe dans le Golfe Persique.

Les États Unis veulent le désarmement, notamment nucléaire de l’Iran. Israël veut l’effondrement du régime. Le premier objectif reste partiellement envisageable car il existe encore, notamment via la Chine, la Russie et même Oman, des voies de discussion. Le second semble s’éloigner tant la possibilité d’une révolte intérieure apparait comme impossible. Les dizaines de milliers de morts et d’interpellés après les révoltes de janvier ayant coupé les meneurs de la rébellion. Azéris et Kurdes restent dans l’expectative et n’ont pas fini, pour les seconds, de digérer leur abandon en Irak.

La Chine, qui est présente militairement dans le détroit, se prépare à devenir un acteur global en trouvant les voies d’un rétablissement possible de la circulation dans le Golfe Persique. Et de nouveau protecteur des monarchies locales qui vont se demander qui les protégera au mieux demain.

Ali Jafari a étudié comment les armées centralisées peuvent perdre en croyant gagner. Il en a construit une qui ne pourrait pas mourir.

Entre cessez-le-feu ; guérilla longue (comme toujours dans la région), et brutal désagrégation du régime, les espoirs du peuple iranien restent les grands perdants de cette première phase d’une guerre qui ne fait que commencer.

Alain BAUER
Professeur émérite au Conservatoire National des Arts et métiers
Auteur de la collection « La globalisation piteuse », Fayard

Par : Alain BAUER
Source : ESDR3C



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