Invasion russe de l’Ukraine : Une rupture politico-stratégique ?

Mis en ligne le 13 Avr 2022

La guerre en Ukraine constitue-t-elle une rupture pour une culture stratégique russe privilégiant depuis nombre d’années la confrontation indirecte ? Cette guerre était-elle préméditée ou précipitée ? L’auteur s’appuie sur la perception des élites politico-militaires russes de leur environnement stratégique comme sur le précédent de la guerre en Afghanistan pour souligner ruptures et continuités.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : « Invasion russe de l’Ukraine : Une rupture politico-stratégique ? », Russie.Nei.Visions, n° 126, IFRI (mars 2022) par Dimitri Minic, issu du site de l’IFRI. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de l’IFRI.

Le 24 février 2022, le président russe Vladimir Poutine a donné l’ordre d’envahir l’Ukraine, huit ans après avoir conduit une stratégie indirecte intégrale contre ce pays : opérations spéciales, utilisation de forces paramilitaires, emploi dissimulé de forces militaires russes, et opérations psychologicoinformationnelles et cybernétiques, notamment. De l’Ukraine à l’Afrique en passant par l’espace euroatlantique, Moscou a depuis de nombreuses années privilégié la mise en œuvre d’une confrontation indirecte pour atteindre ses objectifs politiques et stratégiques [1]. En octobre 2021, le chef d’étatmajor des armées français, le général d’armée Thierry Burkhard, a évoqué la disparition du temps de paix et l’importance de « gagner la guerre avant la guerre [2] », tandis que la ministre des Armées, Florence Parly, a considéré que l’arme informationnelle permettait de « gagner sans combattre » si elle était bien employée [3]. En ces domaines, la prise de conscience occidentale est tardive, alors que la Russie a pris une avance considérable : depuis déjà trente ans, les théoriciens militaires russes se sont évertués à concevoir et promouvoir une stratégie d’action capable de contourner la lutte armée interétatique [4]. Dès lors, la décision de Vladimir Poutine d’envahir l’Ukraine constituetelle une rupture stratégique par rapport au corps de doctrine élaboré depuis trente ans ? Sommesnous à un point de jonction entre la stratégie indirecte et la guerre de nouvelle génération, de haute intensité, théorisées par la Russie ? Une autre interrogation affleure : étaitelle préméditée ou précipitée ? Qu’elle ait été préparée ou pulsionnelle, cette initiative devrait être analysée à l’aune de la perception qu’ont les élites politicomilitaires russes de leur environnement stratégique, puisque, si l’on en croit le Kremlin, les « Occidentaux » ont poussé Moscou à une telle extrémité. Pour la première fois, l’Élysée a par ailleurs qualifié le discours du Kremlin de « paranoïaque [5] ». En réalité, de tels coups de force ne sont pas nouveaux dans la pratique stratégique russe. La guerre d’Afghanistan, en particulier, a été décisive dans la chute de l’Union soviétique. Si l’invasion de l’Ukraine et celle de l’Afghanistan présentent des différences évidentes, les analogies entre ces deux conflits sont pourtant riches d’enseignements à la fois pour comprendre les continuités de la culture politico-stratégique russe, et pour appréhender l’évolution de la guerre en cours et celle du régime de Vladimir Poutine.

Le choix d’une option extrême

Depuis trente ans, la pensée stratégique russe a connu d’importantes évolutions. Pour diverses raisons constat de faiblesse politique et économique, observation des stratégies américaines, analyse de la Guerre froide, prise en compte du contexte de la mondialisation, entre autres la théorisation du contournement de la lutte armée pour atteindre des objectifs politiques décisifs a constitué une ligne de force de ces changements [6]. Des concepts, notions et outils ont été introduits ou repensés par les stratégistes russes [7], pour que Moscou puisse agir sur la scène internationale et étendre son influence sans lutte armée interétatique : emploi de moyens non militaires (informationnels, économiques, diplomatiques, politiques, cybernétiques, culturels, etc.) et militaires indirects (forces spéciales et paramilitaires, démonstrations de forces et dissuasion offensive, notamment). Pour Moscou, il s’agissait également de défier Washington et l’Occident sur ce qu’il considérait comme leur terrain de prédilection (influence, soft power, opérations subversives en tous genres). Lhumiliation de la chute de lURSS devait être lavée : l’URSS avait été, pensentils, vaincue sans armes, et les ÉtatsUnis avaient remporté « la plus grandiose victoire de l’histoire de l’humanité [8] ». Convaincues d’être à la traîne de l’Occident en matière de guerre indirecte [9], et croyant rattraper leur retard, les élites russes ont en réalité bien plus innové qu’elles ne le pensent, et leurs actions sont considérées comme des modèles en la matière [10]. Forts de cette conceptualisation, des membres de l’élite militaire avaient regretté le scénario géorgien de 2008 [11], et, a contrario, encensé l’opération de Crimée et ses suites [12]. L’Ukraine fut un laboratoire de tout ce que la stratégie indirecte peut engager d’instruments d’influence, de pression et d’action sous le seuil de la lutte armée interétatique. Les accords de Minsk 2 (2015) ont marqué l’acmé du succès de la stratégie indirecte russe en Ukraine : d’une part, leur future mise en œuvre devait garantir à Moscou une influence décisive sur l’orientation politico-stratégique du pays ; d’autre part, le Kremlin comptait sur Paris et Berlin pour les faire appliquer à une direction ukrainienne réticente. Huit ans plus tard, le scénario ukrainien ne s’est cependant pas concrétisé par l’atteinte de l’objectif fixé par le Kremlin : le retour de l’Ukraine dans le giron russe. Le 24 février, Vladimir Poutine, a décidé de régler la question ukrainienne en engageant une guerre ouverte. La pensée stratégique russe des trente dernières années se distingue par sa grande souplesse intellectuelle. L’idée du général soviétique Alexandre Svetchine – un des théoriciens militaires les plus cités de la littérature militaire russe post-soviétique – selon laquelle il ne faut jamais appliquer de modèle dans une guerre, est particulièrement relayée [13]. Au cours des trente dernières années, la théorisation du contournement de la lutte armée n’a pas d’emblée exclu celle-ci, comme en témoignent les travaux innovants et fondateurs du général Vladimir Sliptchenko [14] ; elle a simplement considéré qu’il fallait privilégier d’autres moyens d’atteindre les objectifs politiques. On ne saurait donc parler de rupture stratégique mais plutôt d’option extrême, dont l’application en Ukraine semble avoir par ailleurs pris en compte le travail théorique entrepris par Sliptchenko : domination de l’espace informationnel et utilisation ciblée d’armes de haute précision contre les infrastructures militaires, politiques et économiques de l’adversaire pour le paralyser d’une part, et introduction d’un contingent limité de forces terrestres pour s’emparer rapidement du centre de pouvoir adverse et obtenir sa capitulation d’autre part. Au bout de quelques jours, le relatif échec de ces opérations a conduit Moscou à réviser son approche : augmentation progressive de l’effort conventionnel et du nombre de troupes russes, et bombardements plus massifs et moins sélectifs. Il est en revanche difficile d’affirmer à ce stade si cette option a été retenue de façon préméditée, ou au contraire précipitée. Des arguments permettent d’étayer les deux thèses : celle d’une invasion préméditée et celle d’une invasion précipitée.

La première peut être étayée avec les arguments suivants :

  • Des exercices et des déploiements des forces armées russes, terrestres, aériens et maritimes se sont multipliés depuis le début de l’année 2021 [15].
  • En décembre 2021, le Kremlin a présenté un ensemble de propositions de révision de l’architecture européenne aux États Unis [16]. Indissociables les unes des autres et analogues à un ultimatum, leur contenu a semblé si excessif aux Occidentaux qu’on a suspecté qu’elles aient été conçues précisément pour confirmer aux yeux du monde et du peuple russe le discours traditionnel des élites politico-militaires russes sur l’encerclement délibéré de la Russie par Washington et ses alliés.
  • Vladimir Poutine a publ à l’été 2021 un article prétendument historique où il déniait à l’État ukrainien le droit d’exister et présentait l’Ukraine comme le berceau de la Russie [17], jalon d’une « préparation psychologicoinformationnelle [18]» potentielle à l’invasion ultérieure.
  • Moscou s’est constitué un stock considérable de réserves de devises étrangères (environ 600 milliards de dollars) et a alimenté régulièrement son Fonds de bienêtre (environ 200 milliards de dollars), signes possibles que la Russie se préparait à amortir les conséquences des sanctions occidentales à la suite de cette invasion.
  • Il semblerait que des membres de la société militaire privée russe Wagner aient été envoyés en Ukraine au cours du mois de janvier pour assassiner le président ukrainien Volodymyr Zelensky [19].

Si ces arguments incitent à penser qu’une invasion était clairement prévue, d’autres peuvent tout aussi bien étayer l’hypothèse inverse, celle dune invasion précipitée :

  • La pensée et les actions stratégiques russes des trente dernières années ont plutôt privilégié l’emploi d’une stratégie indirecte et relégué la lutte armée interétatique au rang d’extrémité qu’il était nécessaire d’éviter le plus possible.
  • Les responsables russes se sont publiquement engagés, à plusieurs reprises, contre le passage à la haute intensité, jusque dans les dernières semaines précédant l’invasion. Des annonces de fin de manœuvres et de retraits de forces déployées mifévrier venaient corroborer cette idée, alors même que les ÉtatsUnis, dans le cadre de leur stratégie de dissuasion, répétaient plusieurs fois par semaine que la guerre était « imminente ». Jusqu’au dernier moment, des pourparlers avec le président français ont été tenus [20].
  • On a assisté dans les premiers jours à une opération décousue, marquée par des problèmes de coordination et de logistique d’une part, et par un engagement moins intense qu’attendu d’autre part. Que les dirigeants russes aient largement sousestimé la capacité de résistance morale et matérielle de l’Ukraine et de son armée est certainement acquis, mais que l’opération qui semble avoir été prévue [21] ait été si éloignée des réalités stratégiques interroge sur la réelle préparation en amont de cette invasion. Des convois abandonnés (sans qu’aucun problème technique n’ait été repéré), la présence de conscrits, et des soldats russes prisonniers affirmant avoir été prévenus au dernier moment qu’ils allaient envahir l’Ukraine laissent tout aussi perplexe [22]. L’absence de préparation psychologicoinformationnelle avant la lutte armée pourtant préconisée par les stratégistes et les doctrines russes depuis trente ans interroge tout autant. Sur ce plan, on observe la même impréparation que durant la guerre russogéorgienne, également précipitée.
  • L’idée que Washington était au bord du gouffre après sa faite d’Afghanistan et que le bloc euroatlantique était de plus en plus désuni à cause de diverses initiatives comme la création d’AUKUS a probablement motivé un Kremlin enhardi et enorgueilli par ce qu’il a interprété comme un signe de faiblesse à exploiter. Dès lors, Moscou a peutêtre misé sur le fait que l’Organisation du traité de lAtlantique nord (OTAN) céderait sur au moins un point fondamental de l’ultimatum. La décision d’une intervention militaire ouverte en Ukraine n’a peutêtre été qu’une conclusion amère de cette erreur d’appréciation.
  • La chronologie est surprenante : la reconnaissance de l’indépendance des régions séparatistes du Donbass le 21 février, qui offrait pourtant à Moscou la possibilité de sortir de la crise en s’assurant un levier de pression supplémentaire et en s’exposant à des sanctions mineures, a été rapidement suivie de l’invasion, sans que le Kremlin ait réellement eu le temps d’imposer dans les esprits le scénario qu’il mettait en place (assistance des russophones du Donbass subissant un génocide au moyen d’une « opération militaire spéciale »).

Des arguments peuvent donc appuyer les deux thèses. Depuis de nombreux mois, des chercheurs et experts se sont prononcés sur l’imminence ou non d’une invasion. Avoir soutenu que l’invasion était imminente car les renseignements américains l’affirmaient et parce que les troupes russes s’amassaient aux frontières ukrainiennes était peu convaincant, et ce pour au moins deux raisons. Premièrement, ayant retenu l’expérience de l’annexion de la Crimée, l’administration américaine a déployé un dispositif de dissuasion depuis de nombreux mois pour éviter que le pire n’arrive. Cela constitue avant tout une stratégie enlever l’effet de surprise à la Russie et faire croire indirectement à Moscou que Washington désire cette guerre et non un dévoilement dévénements fatidiques à venir. Deuxièmement, l’étude de la littérature militaire et des doctrines stratégiques russes nous enseigne que le déploiement et la
démonstration de forces font partie intégrante du
concept de dissuasion stratégique duale (militaire et non militaire) élaboré par Moscou depuis quinze ans pour atteindre ses objectifs politiques décisifs. Cette concentration de troupes aurait donc pu être une parfaite simulation pour obtenir les concessions désirées par le Kremlin, de la part de l’Ukraine ou de l’Occident. C’est ce quelle fût peutêtre, jusqu’au moment le président russe prit cette décision cruciale.

En tout état de cause, l’initiative russe s’inscrit dans une perception radicalement hostile de l’environnement stratégique : Moscou ferait face à une guerre indirecte, non déclarée, sur tous les fronts, à l’exception d’une lutte armée interétatique que ses ennemis les Occidentaux n’oseraient pas encore lancer contre la Russie [23]. En 1963 déjà, le maréchal et ancien chef de létatmajor néral de lArmée rouge (19521960), Vassili Sokolovsky, expliquait que le théoricien militaire britannique Basil Liddell Hart, avec sa théorie de lapproche indirecte au demeurant mal comprise dans larmée russe, encore aujourdhui , cherchait à masquer les « horreurs » de la guerre atomique que lOccident préparait activement contre lURSS [24]. Cette représentation (largement déconnectée de la réalité) a participé à la rationalisation de la stratégie indirecte russe (après un fort rejet à l’époque soviétique) ; mais, dans le même temps, une vision aussi fantasmatique porte en elle les germes d’une prise de décision passionnelle. Pour comprendre la guerre ouverte lancée contre l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022, et cette « option extrême » – préméditée ou non –, choisie par le président Poutine, il est indispensable d’examiner les caractéristiques de cette perception.

La perception russe de l’environnement stratégique : une source d’instabilité

La perception qu’ont les élites politicomilitaires russes est alimentée par deux croyances centrales : le monde extérieur est profondément hostile à la Russie, et les ÉtatsUnis sont omniscients et omnipotents [25]. Tout cela coule de l’idée selon laquelle la Russie serait une grande puissance et un acteur unique, que ses ennemis voudraient subvertir ou détruire, pour cette raison précise. La justification idéologique de cette idée s’est faite par divers arguments au fil des époques : Sainte Russie et Moscou Troisième Rome ; Patrie socialiste à l’avantgarde de l’humanité ; et, depuis les années 1990 et l’introduction des théories géopolitiques en Russie, concurrent géopolitique principal des ÉtatsUnis, Heartland, compte tenu de la taille, de la situation géographique et des immenses réserves naturelles du pays [26]. Malgré tout, l’idée que la Russie est une grande puissance incontournable est souvent contrebalancée par une autre croyance, celle selon laquelle le pays serait extrêmement faible, ce qui aboutit à la même conclusion : ses ennemis comptent la détruire, mais cette fois, en profitant de sa faiblesse. Si le sentiment d’encerclement, la crainte de la « cinquième colonne », la difficulté à envisager la contingence, la négation du libre arbitre et les croyances conspirationnistes ne sont ni nouveaux en Russie, ni même circonscrits au cas russe [27], ils ont dans ce pays des formes  particulières qu’il est nécessaire de comprendre.

Cette représentation hostile de l’environnement stratégique, présente à l’époque soviétique, se traduit par une tendance à percevoir les événements comme étant interconnectés, déterminés et souvent dissimulés. Elle se recoupe avec les principes des croyances conspirationnistes [28], et est liée à la difficulté des élites politicomilitaires russes à concevoir le hasard et l’autonomie de l’individu. Cela les pousse à croire que tout événement perçu comme une menace à la Russie est le fruit d’une intention malveillante ou d’un complot, souvent occidental. L’empreinte de la pensée hégélianomarxiste et de sa méthode dialectique magique au sens où elle est censée tout expliquer est ici perceptible. Sans aller jusqu’à penser que l’ritage intellectuel et iologique marxisteléniniste a créé de toutes pièces cette disposition d’esprit chez les Soviétiques [29], on peut dire qu’il l’a largement alimentée [30]. Si de nombreux membres de l’élite politicomilitaire russe continuent de se référer à l’idéologie marxisteléniniste, ils ont d’abord et surtout intégré le mode de pensée qui en découle, indépendamment du contenu idéologique [31]. La complexité des relations internationales a tendance à échapper à ces élites. C’est pourquoi Poutine a récemment qualifié l’Occident d « empire du mensonge [32] » : de son point de vue, la mocratie et les valeurs occidentales ne sont que des vernis pour dissimuler les objectifs impérialistes et bassement matériels des Occidentaux, soit une lecture des rapports de force que luimême possède et qu’il pense universelle. Cette vision explique bien des incompréhensions entre Moscou et les capitales occidentales, la Russie se croyant continuellement agressée, depuis l’intérieur comme de l’extérieur, et donc en droit de réagir. Un nombre incalculable de théories du complot, de faux documents et de mauvaises interprétations de discours des dirigeants occidentaux circulent depuis des cennies dans les milieux politicomilitaires russes, et sont venus confirmer les croyances centrales des dirigeants du pays : le plan Dulles [33], la réunion secrète entre Clinton et ses généraux en 1995 [34], les propos de Madeleine Albright sur les richesses de la Sibérie [35], le complot du « Milliard d’or [36]», ou encore celui de la FED (Federal Reserve System)[37] pour nen citer que quelques-uns. On ne parle pas donc pas de menace réelle mais de perception de la menace. Déjà à l’époque soviétique, en 1946, le diplomate américain George Kennan parlait d’« autohypnose[38] », et les archives du KGB ont montré à quel point ce service analysait tout par le prisme de la conspiration. Par exemple, les agents du KGB étaient persuadés qu’un complot occidental était en cours en Tchécoslovaquie, en 1968. Après enquête, les preuves du complot étaient bien plus minces que celles postulant qu’il n’y avait pas de complot. Malgré tout, les agents du KGB ont préféré se fier à leur instinct et sont allés jusqu’à fabriquer des preuves d’un complot, encore trop bien préparé et caché, pensaient-ils [39]. Cette vision de l’environnement stratégique entraîne des conséquences très négatives sur les relations internationales. De nombreux exemples l’illustrent dans la période post-soviétique, comme au moment du sommet de l’OTAN à Bucarest, en 2008 : la déclaration finale s’engageait à accueillir l’Ukraine et la Géorgie à terme, mais en réalité, la France et l’Allemagne avaient bloqué le processus d’adhésion [40]. Malgré ces dissensions qui arrangeaient pourtant Moscou, le Kremlin n’y a vu qu’une confirmation de ses craintes et a rétabli des relations officielles avec l’Abkhazie et l’Ossétie- du-Sud [41]. Autre exemple : la certitude au Kremlin que le nouveau gouvernement ukrainien de 2014 était le fruit d’un coup d’État piloté par Washington – dans le cadre de sa prétendue stratégie des « révolutions de couleur » et de « chaos contrôlé » – était largement partagée par les élites politico-militaires russes. Cela a conduit à l’annexion de la Crimée et au déclenchement du séparatisme armé dans le Donbass. Un dernier exemple illustre cette disposition d’esprit chez les dirigeants russes : si la mise en régime spécial des forces de dissuasion stratégique avait probablement un intérêt stratégique sur le terrain en Ukraine [42], il semblerait que l’élément déclencheur ait été un simple entretien de Joseph Biden. En effet, alors que ce dernier y expliquait que la résolution du conflit avec la Russie passerait soit par les sanctions (solution à laquelle il adhérait), soit par la Troisième Guerre mondiale, le Kremlin y aurait perçu une menace déguisée d’escalade [43]. Nous verrons également plus loin comment cette perception de l’environnement stratégique a motivé Moscou à accélérer le règlement de la question ukrainienne. La littérature militaro-politique russe est imprégnée de cette représentation du monde. Le plus inquiétant, néanmoins, est qu’elle a été transmise aux plus jeunes générations d’élites militaires qui ont peu ou pas connu la Guerre froide [44]. C’est un problème ancien et structurel qu’il est indispensable de prendre en compte pour évaluer, comprendre et anticiper les actions de la Russie, mais aussi pour prendre conscience des limites des analyses prospectives dans le cas russe (en particulier celles qui s’affranchissent de l’histoire). Ainsi, il ne faut pas voir Poutine plus cynique ou pragmatique qu’il ne l’est en réalité : il est marqué par des croyances et une culture qui ont tendance à le déconnecter de la réalité et d’une analyse objective du rapport de force. Barack Obama a raconté dans ses mémoires sa première rencontre avec Poutine, en 2009, durant laquelle ce dernier lui a tenu un long discours plein de reproches envers la politique américaine, comme la guerre en Irak, alors même qu’Obama s’y était personnellement opposé et qu’il souhaitait repartir de zéro dans ses relations avec la Russie [45]. Les mêmes théories fausses sont continuellement ressassées par le président et les élites politico-militaires russes, et même crues, ce qui semble le plus grave : la Guerre froide aurait été une guerre savamment préparée et conduite par Washington pour faire tomber l’URSS ; l’URSS serait tombée à cause de cette guerre ; Mikhaïl Gorbatchev et Boris Eltsine auraient trahi leur camp ; l’OTAN aurait promis de ne pas s’étendre à l’Est ; le cas du Kosovo serait similaire à celui de la Crimée ; Washington aurait organisé de nombreuses « révolutions de couleur » dans le monde depuis des décennies pour étendre son influence, de la révolution des Roses au Printemps arabe, voire à Mai 68 en France [46], etc.

Tout cela entraîne une évaluation biaisée du rapport de force. C’est me le principal paradoxe de cette perception russe hostile de l’environnement stratégique et des relations internationales. D’un côté, elle a grandement nourri la théorisation d’une stratégie indirecte depuis trente ans, en se fondant sur une analyse rationnelle de la guerre et des rapports de force, assez compatible avec les forces et les faiblesses de la Russie, avec l’architecture des relations internationales à l’époque de la mondialisation, et avec la présence de forces nucléaires en Occident. Et de l’autre côté, cette vision est si fantasmatique et anxiogène qu’elle peut éloigner l’acteur qui la porte d’une évaluation du rapport de force dans sa globalité et dans le temps long. Cela entraîne des actions contreproductives. Au lieu de rétablir ou d’établir l’influence russe dans l « étranger proche » et dans le monde, l’invasion de l’Ukraine aura les effets tout à fait contraires, qui viendront confirmer, en retour, l’idée que le monde est hostile à la Russie : isolement international, réveil de l’Union européenne (UE), renforcement du bloc euroatlantique, présence accrue de l’OTAN aux frontières russes et relations toujours plus déséquilibrées avec la Chine. Surtout, ce coup de force russe a d’ores et déjà considérablement rétréci la marge de manœuvre stratégique de Moscou en Occident et dans son « étranger proche ». Tout ce que la Russie a tenté de créer et d’exploiter, tout ce qui lui a permis d’accroître, dans le cadre de sa stratégie indirecte pensée et mise en œuvre depuis des décennies notamment son influence informationnelle, économique, diplomatique, politique, religieuse et culturelle est dorénavant fragilisé, voire réduit à néant. Ainsi, la Russie a, entre autres choses, fait face ces derniers jours à : des interdictions massives de diffusion de ses outils de propagande RT et Sputnik ; des annulations ou suspensions de projets et de coopérations économiques et commerciaux de grande envergure (comme le gazoduc Nord Stream 2) ; des exclusions de multiples compétitions sportives majeures ; une manifestation redoublée de la volonté de la Géorgie et de la Moldavie d’intégrer l’UE [47] ; le rapprochement de pays neutres de l’OTAN ; et un discrédit personnel de Poutine aussi bien auprès de dirigeants européens (et potentiels futurs dirigeants), à l’origine bien intentionnés et à l’écoute des arguments russes, qu’auprès de ses partisans en Occident, qui voyaient en lui un homme pragmatique ne faisant que réagir aux « provocations » de Washington.

Pourquoi donc avoir envahi l’Ukraine ? L’excès de confiance à l’issue du retrait américain d’Afghanistan, la sous-estimation du rapport de force et de la détermination des États-Unis et de l’UE sont des réponses possibles. Mais cela n’exclut pas qu’un sentiment d’infériorité ait aussi poussé Moscou à réagir. Ce type de coups de force à contre-emploi ne sont pas nouveaux en Russie : le blocus de Berlin organisé par Staline en 1948 – alors que l’URSS n’avait pas encore l’arme atomique et se savait inférieure – pour tenter d’en chasser les Occidentaux a non seulement échoué, mais a en outre convaincu les alliés occidentaux de créer l’OTAN. Une des caractéristiques les plus notables de la mentalité des élites politico-militaires russes est en effet l’oscillation entre ces deux sentiments extrêmes : une très grande assurance et une confiance arrogante ; et en même temps, l’impression d’une très grande faiblesse et d’un effondrement imminent. Ces deux sentiments sont porteurs d’instabilité et d’imprévisibilité, et obligent les élites politico-militaires russes à se confronter au monde extérieur (sur des modes différents cependant).

Un aventurisme au goût d’Afghanistan

Du fait de la perception des élites politicomilitaires russes et de leur relative négation de l’autonomie de l’individu et des volontés collectives spontanées, d’une lecture tronquée de la Guerre froide et de la chute de l’URSS, de l’observation biaisée des stratégies indirectes d’un Occident vu comme un maître de la subversion et de la désinformation, l’intérêt porté au contrôle mental et à l’impact psychologique sur les individus et les groupes d’individus déjà central sous l’URSS s’est largement épanoui en Russie. Si l’Occident est la cible privilégiée de cette guerre psychologicoinformationnelle conceptualisée, et même fantasmée par la Russie, la population et la société civile russes n’y échappent pas pour autant. Au contraire, l’espace informationnel russe est une bulle sans cesse alimentée par les croyances des élites politicomilitaires, dont certaines sont très ancrées dans une société qui a traditionnellement vu son espace être absorbé par la puissance étatique, la rigueur idéologique et l’incarcération, voire le meurtre, des voix discordantes, associées de près ou de loin à un complot étranger [48]. Cela stérilise l’esprit critique et la capacité de résistance. Si les voix discordantes, et parfois hostiles au Kremlin, ont longtemps été tolérées (même parmi les élites militaires), ce dernier a montré depuis quelques années un raidissement en la matière (tentative d’élimination de l’opposant Alexeï Navalny, dissolution de l’organisation de défense des droits humains Memorial), qui semble s’accélérer avec l’invasion de l’Ukraine (interdiction des médias contestataires Dojd et Écho de Moscou). Toutefois, l’histoire nous a enseigné que la population soviétique, elle aussi encadrée par une propagande continue, a fini par se défaire de la dictature du Parti communiste de l’Union soviétique. Si les réformes de Gorbatchev ont permis d’ouvrir des espaces de liberté, l’enlisement de l’Armée rouge en Afghanistan a contribué à aggraver les difficultés économiques, sociales et identitaires, et le discrédit du régime soviétique.
Bien que des différences importantes existent entre la guerre russoafghane
(19791989) et la guerre russoukrainienne (2022) un lien identitaire différent, un soutien de la population moins acquis a priori, un faible risque d’embrasement, une physionomie du conflit différente, au moins dans un premier temps –, il y a cependant plusieurs points communs révélateurs de la culture stratégique russe, potentiellement porteurs de conséquences analogues.

D’abord, en 1979, Moscou ne parlait pas d’armée d’invasion mais de « contingent limité de forces soviétiques », afin de minimiser l’ampleur de son engagement aux yeux des opinions publiques nationale et mondiale, et d’appuyer la thèse d’une « assistance » sollicitée par Kaboul pour « repousser l’agression étrangère[49] ». Le Kremlin a répété ce schéma en nommant l’invasion russe de l’Ukraine « opération spéciale » expression que les médias russes sont forcés d’employer , et en arguant que l’intervention répondait à une demande des Républiques populaires autoproclamées de Lougansk et de Donetsk. Les premières difficultés russes en Ukraine ont obligé Moscou à intensifier son effort conventionnel, tout comme l’URSS avait progressivement augmenté la taille de son contingent en Afghanistan. On peut également rappeler que les objectifs de l’opération en Afghanistan avaient été assez vaguement définis, à l’instar de ceux affichés par le Kremlin en Ukraine : une « dénazification » et une « démilitarisation », qui sont par ailleurs sans rapport avec le faible engagement qu’impliquerait l’opération spéciale qu’il prétend conduire. Deuxièmement, dès mars 1979, le Politburo avait une réticence initiale à intervenir militairement et une conscience assez claire des conséquences négatives qu’aurait une intervention militaire, mais la perte de l’influence soviétique en Afghanistan était une sorte de ligne rouge dans l’esprit des dirigeants soviétiques [50]. La Russie a également longtemps été réticente à une lutte armée directe en Ukraine, comme le montrent, entre autres, l’annexion de la Crimée et l’utilisation des forces paramilitaires dans le Donbass. L’importance des sanctions depuis 2014 et la menace de leur alourdissement substantiel brandie par les ÉtatsUnis et leurs alliés depuis des mois ont en outre clairement signifié à la Russie ce qu’elle encourrait en cas d’escalade. Pourtant, la question de l’influence russe sur l’Ukraine est restée une « ligne rouge ». Troisièmement, le Politburo avait sousestimé l’ampleur de la réaction aricaine à l’époque [51], tout comme il semble que le Kremlin ait mésestimé les conséquences de son intervention en Ukraine, unanimement condamnée et sanctionnée par les pays occidentaux, mais aussi par la Turquie, et peu soutenue, y compris par la Chine. Cette erreur d’appréciation fondamentale s’explique en partie par le fait que la condamnation internationale s’est alimentée d’un effet émotionnel d’émulation [52] et d’une réelle prise de conscience des ambitions russes de la part des pays européens (notamment de Berlin [53]), dont l’ampleur était difficile à prévoir. Il est possible qu’à l’instar d’un Politburo désireux de mettre à profit la perte de l’Iran par Washington, interprétée comme un signe de faiblesse, le retrait américain précipité d’Afghanistan en août 2021 ait enhardi la Russie.

Quatrièmement, le Kremlin a commencé à se persuader, tout au long de l’année 1979, que l’Afghanistan pouvait être utilisé comme un substitut à l’Iran pour l’influence américaine dans la région, avec l’installation de missiles et de systèmes de renseignement électronique. La crainte que le président afghan, Afizullah Amin, puisse être retourné par les ÉtatsUnis, voire même qu’il soit un agent américain, était prégnante et rappelait au Politburo le précédent égyptien d’Anouar elSadate en 19721973 [54]. De la même manière, la Russie est aujourdhui persuadée que l’Ukraine est un élément essentiel du dispositif américain d’encerclement du pays, et a donc la certitude que Volodymyr Zelensky et son gouvernement travaillent pour les intérêts de Washington contre ceux de Moscou, dans le cadre d’un prétendu « scénario » de révolutions de couleur testé depuis de nombreuses années. Cinquièmement, les dirigeants soviétiques s’abreuvaient essentiellement d’informations sur la situation en Afghanistan, à partir des rapports du KGB [55], lesquels étaient, comme en témoigne la recherche [56], alarmistes et prompts à voir des complots partout. Sans preuves tangibles, ils ont fini par convaincre Leonid Brejnev, avec l’insistance de Iouri Andropov, qu’une intervention était nécessaire face au risque que l’Afghanistan tombe aux mains des Américains. Quant à Vladimir Poutine, des experts ont révélé que dès son troisième mandat, il avait considérablement réduit le cercle des personnes dont il écoute les conseils, tout en accordant un crédit démesuré aux rapports de ses services de renseignement qui confirmaient ses croyances [57]. Il aurait notamment beaucoup écouté Igor Sergoune, l’ancien chef du GRU (2011-2016) [58], qui proposait une lecture aussi hostile et conspirationniste du monde que celle du chef du Kremlin. L’assignation à résidence des dirigeants du 5e service du FSB, chargé de fournir une évaluation sur l’Ukraine, pourrait confirmer ce phénomène ancien [59]. Apeurés ou eux-mêmes convaincus, ils auraient fourni à Poutine ce qu’il attendait d’eux : une confirmation de ses croyances.

Sixièmement, la décision d’intervenir militairement en Afghanistan a été prise le jour où l’OTAN a décidé de déployer des missiles Pershing en Europe, quelques mois après une présence américaine mal interprétée dans le Golfe persique par Moscou, ce qui a nourri le sentiment d’encerclement déjà très fort au Politburo et renforcé l’idée d’une solution militaire au problème afghan [60]. De la même manière, depuis le début de l’année 2021, un certain nombre de signaux ont été très négativement interprétés par Moscou, qui voyait une confirmation que Washington préparait activement un coup de force général contre la Russie :

  • La signature, le 11 mars, par Volodymyr Zelensky d’un décret stipulant que Kiev « se réserve le droit de recourir à tous les moyens nécessaires pour protéger […] sa souveraineté et son intégrité territoriale [61]» ;
  • Début avril, un changement de politique du président Zelensky qui fait de l’adhésion à l’OTAN et à l’UE une priorité [62] ;
  • L’exercice militaire Defender Europe 21 (mai) organisé par les États- Unis et 26 pays de l’Europe semble avoir beaucoup impressionné les Russes [63] ;
  • Les livraisons d’armements à l’Ukraine par les États-Unis, les nominations de personnalités ukrainiennes que Moscou considère comme des « nazis fanatiques » à des postes importants (A. Reznikov et D. Yarosh [64]), ou encore l’utilisation de missiles Javelin et du drone Bayraktar par l’Ukraine dans le Donbass entre octobre et novembre 2021 [65] ;
  • Les divers déploiements et exercices autour de la Russie depuis un an semblent avoir beaucoup inquiété Moscou et ont été perçus comme de graves provocations : présence du navire de commandement américain Mount Whitney en mer Noire à la fin du mois d’octobre, déploiements de chasseurs-bombardiers F-16 et de chasseurs F-22 près du Kamtchatka entre le printemps et octobre, ainsi que de deux groupes de chasseurs-bombardiers F-15E en Roumanie et en Bulgarie en octobre [66].
  • La présence de laboratoires chimiques et biologiques américains en Ukraine pour prétendument préparer une guerre biologique contre la Russie a été constatée au moins plusieurs semaines avant le début de l’« opération militaire spéciale [67] ».

Le fait que Poutine ait expliqué en 2015 que « des menaces réelles » ont justifié l’entrée des forces soviétiques en Afghanistan en dit long sur les continuités de la pensée stratégique russe [68]. Il n’est cependant pas impossible qu’à l’instar du chef de l’état-major général soviétique le 10 décembre 1979, Nikolaï Ogarkov [69], le chef de l’état-major général russe, Valéri Guerassimov, ait présenté à Sergueï Choïgu ou à Vladimir Poutine un ensemble de raisons de ne pas intervenir militairement en Ukraine. Valéri Guerassimov a beaucoup fait pour promouvoir la stratégie indirecte de la Russie, stratégie à laquelle Poutine a largement adhéré. Outre ce possible désaccord, il n’est pas impossible qu’un enlisement en Ukraine, y compris après une victoire militaire, puisse augmenter ces éventuelles dissensions et raviver de mauvais souvenirs : contrairement à Vladimir Poutine et Sergueï Choïgou, les généraux Guerassimov et Sergueï Roudskoï – le chef de la Direction principale des opérations de l’état-major général – ont participé aux guerres en Tchétchénie.

Conclusion

En s’engageant dans une lutte armée interétatique contre l’Ukraine, Vladimir Poutine a mis fin à la stratégie indirecte intégrale conduite contre ce pays depuis huit ans. Cette initiative ne marque pas pour autant une rupture stratégique. Il s’agit d’une option extrême que les théoriciens militaires russes ont certes invité à éviter le plus possible, mais qu’ils n’ont jamais exclue. De ce point de vue, Moscou semble avoir conçu sa guerre en Ukraine en prenant en compte, au moins dans la première phase, la théorisation de la lutte armée introduite par Vladimir Sliptchenko. Dès la première semaine de son offensive, la Russie a néanmoins réviser la nature de son engagement face aux difficultés rencontrées. De fait, la lutte armée de haute intensité sest substituée à la stratégie indirecte sans quon ait pu observer de réelle jonction entre les deux : léchec dune stratégie a entraîné la mise en œuvre dune autre. Il est difficile de définir avec certitude le moment où Vladimir Poutine a opté pour ce choix extrême :
nombre d’arguments peuvent étayer la thèse d’une préparation bien en amont, tout comme celle d’une décision précipitée. Le fait que les déploiements et démonstrations de forces aient été conceptualisés par l’armée russe comme des composantes du concept de dissuasion stratégique, visant à atteindre les objectifs politiques sans lutte armée, complique d’autant plus cette tâche.
En outre, la décision d’intervenir en Ukraine répond à des logiques inhérentes à la culture politicostratégique russe, qui trouve ses racines à l’époque soviétique, voire impériale. La représentation radicalement hostile de l’environnement stratégique qu’ont les élites politicomilitaires russes tend à les éloigner d’une évaluation objective du rapport de force. Cela représente une réelle source d’instabili dans les relations internationales en général, et pour l’Occident en particulier. Ainsi, Poutine n’est pas l’homme pragmatique et le « joueur d’échecs » qu’on a souvent dépeint en Occident : comme ses élites politicomilitaires, dont il est une émanation, sa représentation du monde est traversée par des croyances qui façonnent son comportement. Si cette perception du monde, teintée des principes des croyances conspirationnistes, a paradoxalement nourri en Russie des réflexions rationnelles sur l’évolution de la stratégie et de la guerre à l’époque de la mondialisation, elle porte en elle les germes d’actions pulsionnelles et in fine contreproductives. On ne saurait donc, là aussi, parler de rupture : au contraire, les élites politicomilitaires russes Vladimir Poutine en tête sont plus que jamais les héritières de la culture politicostratégique de leur pays.

L’invasion de l’Ukraine décidée par Vladimir Poutine a eu l’effet inverse de celui recherché par Moscou. Nombre d’efforts faits par la Russie pour augmenter son influence dans le monde ont été durement fragilisés. Sa marge de manœuvre stratégique a été considérablement et durablement réduite, au moins tant que Vladimir Poutine restera au pouvoir. Ce type d’engagements contre-productifs ne sont toutefois pas nouveaux dans l’histoire russe, comme en témoignent les ressemblances entre les processus de décision pour l’invasion de l’Afghanistan en 1979 et pour celle de l’Ukraine en 2022.

Plus largement, l’aventurisme du Kremlin et la multiplication de ses théâtres d’intervention extérieurs rappellent l’exemple soviétique. Cette politique d’influence mondiale a été critiquée par des élites militaires russes[70] qui prônaient le « pragmatisme » comme un leitmotiv[71] depuis les années 1990 : elles regrettaient que l’URSS, mue par des considérations idéologiques et émotionnelles, se soit épuisée dans une politique étrangère expansionniste sans issue. Cette leçon, Poutine ne l’a certainement pas ignorée. Peut-être même y a-t-il adhéré [72]. Mais sans doute les élites militaires russes n’ont-elles pas voulu voir que cet aventurisme soviétique était moins le fruit de l’idéologie marxiste-léniniste que d’une perception particulière de l’environnement stratégique et de la Russie, et d’un mode de pensée dogmatique et déterministe, incompatibles avec la complexité des relations internationales. Ainsi, ces élites ont transformé les théories géopolitiques, jugées « pragmatiques », en grille de lecture rigide du monde [73].

Pour comprendre et anticiper les actions de la Russie, il est donc indispensable de s’intéresser aux cadres cognitifs de ses élites politico-militaires, y compris dans leur perspective historique, dont les effets s’observent dans de nombreux domaines cruciaux, de la pensée militaire aux politiques intérieure et extérieure de Moscou.

References[+]


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