L’auteur, Pierre Beckouche, présente ainsi son ouvrage : « L’analyse du tournant digital présente trois difficultés.
La première est la sous-estimation de ses effets. Malgré la diffusion de l’IA générative, plusieurs auteurs continuent à estimer qu’il s’agirait d’une innovation comme il y en a déjà eu tant d’autres.
La deuxième difficulté est la variété de ses effets. Le tournant digital est tellement multiforme qu’on peut l’aborder d’autant de points de vue : technologique, éthique, politique, usages, développement local, géopolitique, ce qui rend son analyse kaléidoscopique.
La troisième porte sur la qualification de ses effets : bons, dangereux, dans quels domaines ? Difficile d’en juger car ce tournant est systémique depuis à peine deux décennies, alors qu’il transforme déjà notre monde. Externatus couvre beaucoup de ces aspects, sans tomber dans la somme.
Le nouveau Sapiens digital y est analysé à travers cette thèse : l’avènement de l’homme procédural. Ce n’est pas tant la technologie qui est disruptive, comme on dit ; c’est notre culture, car elle rompt avec le logos qui s’était imposé en Méditerranée orientale il y a trois millénaires.
Dans un article publié par Le Débat, j’avais appelé « arithmos » notre nouvelle métaculture procédurale, a-sémantique, s’appuyant non plus sur les causalités mais sur des corrélations, mettant en œuvre une combinatoire au lieu de fonder des contenus.
Le logos avait installé la différenciation : entre le vrai et le faux, le cercle et le carré, entre la cause et l’effet, le pur et l’impur, le Ciel et la Terre, la nature et la culture, le commandant et les commandés. Voilà que l’arithmos est la culture de la dédifférenciation : remise en question de la distinction des places, symétrisation des statuts, pair-à-pair, transgression de tous les types de frontières – ce qui génère beaucoup d’innovations mais récuse les repères, comme le montrent le remplacement du vrai par le vraisemblable et l’avènement de la post-vérité.
Compte tenu de la déstabilisation, pourquoi l’arithmos parvient-il à s’imposer au logos ? Parce qu’il a une vertu majeure : il unifie une fragmentation sociale que la « société des individus » a rendue extrême, fragmentation à laquelle il contribue pourtant massivement (chapitre 1).
Le chapitre 2 rappelle que notre fragmentation sociale et la remise en cause des repères de certitude ont une généalogie profonde. Le passage d’une civilisation de l’écrit à une civilisation du nombre est la pierre de touche d’une histoire longue, qui remonte au moins à l’apparition de l’alphabet grec, premier alphabet humain a-sémantique. Le digital est un lointain descendant de ce premier ancêtre mais, parce qu’il ne correspond plus au langage des hommes, il est davantage une rupture qu’une suite. Autrement dit, la portée du tournant numérique n’est pas que technique, économique ou sociale : elle est anthropologique.
Sans tomber dans le pessimisme (je suis le contraire d’un technophobe), le chapitre 3 apporte un argument au scénario d’un possible totalitarisme digital, celui d’une géopolitique sinoaméricaine panoptique, qui réduirait la marge de manoeuvre de la régulation publique et confirmerait l’Europe comme vassale des Etats-Unis.
Ce scénario noir emprunte aux analyses géoéconomiques disponibles. Il emprunte aussi aux psychanalystes qui décrivent l’affaiblissement des psychismes contemporains : la désymbolisation ambiante génère ce qu’ils appellent une nouvelle économie psychique. Psychés mal structurées d’un côté, de l’autre une métastructure numérique conduisant à un « sursocial » aussi puissant que la surnature l’était pour les premiers Sapiens : cet alliage externalise la responsabilité humaine et éclaire l’importance du carrefour, trop mal connu, du psychique et du social. »