Comment, à travers les Routes de la soie, la Chine raconte-t-elle son histoire au monde ?

Mis en ligne le 15 Juil 2025

Tatarstan.ru, CC BY 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by/4.0>, via Wikimedia Commons

Le déploiement stratégique chinois se traduit également dans un grand récit renouvelé, dont les visées intérieures et extérieures s’articulent et se renforcent. Le présent papier décrypte ce récit et s’interroge en particulier sur la place qu’y occupent les Routes de la soie. Un récit à la fois national, s’attachant à poser la Chine en modèle alternatif à celui promu par l’Occident, et visant par la réappropriation de l’histoire à en faire un instrument de légitimité du pouvoir en place à Pékin.

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Les références originales de cet article sont : Emmanuel Lincot, « Comment, à travers les Routes de la soie, la Chine raconte-t-elle son histoire au monde ?», IRIS, Notes / Asie-Pacifique. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de l’IRIS.

Depuis les années 2000, une partie du narratif chinois s’est réécrit, et en particulier dans tout ce qui a trait aux relations entre la Chine et le reste du monde. Cela se traduit par des effets de renversement, où des épisodes du passé sont relus à l’aune de considérations contemporaines. L’interprétation de ces épisodes historiques est investie dans un sens qui n’avait pas été nécessairement celui prévalant en leur temps. La Chine s’invente ainsi un récit national aux finalités téléologiques et destinales qui se veulent aussi différentes que celles de l’Occident dont le progrès, selon les dirigeants de Pékin, n’aura été que synonyme de colonisation, d’asservissement et de conquêtes marquées par deux guerres mondiales. Quelles sont les particularités du grand récit chinois que semble incarner Xi Jinping ? Ne souhaite-t-il pas fondamentalement une mondialisation « à la chinoise » ? Ou pour s’interroger autrement, de quoi les Routes de la soie sont-elles donc le nom ? Le narratif chinois confond systématiquement la trajectoire historique du pays avec celle du Parti communiste chinois. Et même s’il trouve ses origines à l’ère des nationalismes, il connaît son plein épanouissement à partir du XXe siècle essentiellement, c’est-à-dire à une époque où les échanges entre la Chine et l’Occident comme ceux établis avec la Russie soviétique sont souvent synonymes de contraintes. Ce narratif tient compte d’une histoire nationale et globale – celle du communisme en particulier dans sa dimension internationale – et répond donc à des objectifs de politique intérieure et extérieure. Instrumentalisé, ce récit vise à écrire l’histoire de la Chine dans une perspective unitaire. Cette perspective donne un sens à l’élaboration de la nation chinoise une et solidaire.

UN RÉCIT NATIONALISTE

Ce récit se nourrit de discours culturalistes qui exaltent une identité chinoise uniforme. Elle occulte la diversité ethnique, linguistique et culturelle de ce gigantesque État-continent. La Chine de Xi Jinping se singularise aussi au moyen d’un exceptionnalisme qui est rappelé en réalité d’une manière récurrente depuis l’instauration du régime communiste chinois. Ainsi, Mao Zedong fait-il grand cas d’une spécificité communiste chinoise eu égard au stalinisme qui, lui, réfute l’idée d’une révolution mondiale alors que la prétention universelle de la révolution chinoise tient lieu de principe cardinal. Ce Sonderweg ou « voie particulière » à la chinoise confère à la Chine et au concept de Routes de la soie une place à la fois de tout premier plan et ambiguë. Voie particulière « avec des caractéristiques chinoises » (zhongguo tese) parce que la Chine est à l’origine des premières technologies comme elle le rappelle dans ses programmes scolaires et qu’elle a en généreusement prodigué l’usage au reste du monde. Ambiguë, car cette voie particulière est dans les faits un concept flottant qui a à la fois une 2 valeur positive et négative. Flottant, parce qu’on peut le définir de nombreuses façons. Dans son acception positive, il s’agit de vanter l’histoire chinoise comme une réussite originale. Les auteurs européens du XIXe siècle comme Hippolyte Taine consacrant une large place au déterminisme géographique ont le vent en poupe dans l’historiographie chinoise actuelle et permettent ainsi de se prévaloir d’une vision d’exceptionnalité nationaliste. Bien que sécularisée, elle se nourrit parfois d’une mythologie multiséculaire. Pour ce qui concerne l’histoire des périodes anciennes, celle-ci reste définie par les repères correspondants à l’ethnogenèse du peuple Han. Dans la scénographie des musées de province comme à Xi’an — laquelle fut pendant plusieurs siècles la capitale de l’Empire — c’est le Fleuve Jaune et l’Empereur éponyme (Billeter, 2007), véritable personnification des mythes nationaux, que l’on célèbre.

C’est dans ce bassin que les premiers foyers néolithiques, les premières Cités-États, les premières écritures (les Jiaguwen découvertes sur le site d’Anyang dans la province du Henan) — et partant le peuple de Chine — sont nés. Cette présentation assure une primauté de ces régions arides du Nord : une Chine dite « jaune » opposée à une « Chine bleue », celle du grand sud et des villes portuaires. Toutefois, cette vision de l’histoire ne tient pas compte d’une réalité archéologique bien plus complexe. Les découvertes comme Sanxingdui au Sichuan ou les foyers de bronzes de la culture Dian au Yunnan montrent que la pluralité des foyers de culture à l’échelle du continent s’accorde mal avec les mythes unitaires du régime. Et d’entre tous ceux faisant accroire à une civilisation que l’on présente sous un angle fédérateur, remarquable dans sa continuité et sans ruptures historiques ; l’hétérogénéité du pays en dément de toute façon chaque jour le propos. À l’opposé, dans son acception à la fois la plus ancienne et la plus moderne, le Sonderweg à la chinoise peut signifier le retard politique d’une Chine qui s’est modernisée sans se démocratiser, au contraire de Taïwan qui ne cesse, quant à elle, de mettre en avant sa spécificité démocratique (Chevrier, 2023). C’est d’ailleurs dans ce contraste entre les deux Chine que le régime communiste assume pleinement sa gouvernance à la fois autoritaire et conservatrice ; laquelle séduit les potentats du Sud global qui sont, rappelons-le, la majorité. En cela, la Chine propose un discours alternatif par rapport à l’Occident et les modalités de ce discours donnent lieu à une posture universaliste.

UNE ALTERNATIVE À L’OCCIDENT

Que cette posture marginalise chaque année davantage le récit des Droits de l’Homme et celui qui s’attache à défendre les principes de la démocratie libérale ne fait aucun doute, car il tend 3 notamment à opposer la tangibilité historique des Routes de la soie à une abstraction idéologique de surcroît exclusivement associée à un Occident qui, sans complexe, est présenté comme un ensemble irréversiblement présenté sur la phase du déclin. Par ailleurs, si les référents au marxisme-léninisme restent officiellement prégnants dans la rhétorique du régime, l’exploitation des prolétaires par la classe dominante relève désormais d’un récit secondaire. Désormais, c’est la puissance chinoise passée et présente qui est systématiquement exaltée. Loin d’une rhétorique de l’arrachement à un passé archaïque, le régime privilégie à présent une rhétorique de la renaissance propre à la nation chinoise. Plus que tout, le futur subordonné à des choix présents doit être légitimé par le passé, et dans cette optique l’histoire chinoise est systématiquement instrumentalisée pour y déceler les prémices d’une grandeur nationale exceptionnelle. Elle l’est à la fois sur le plan commercial, où la supposée route de la soie du IIe siècle avant notre ère sert de justification au projet d’expansion économique et internationale de la Chine, mais aussi sur le plan politique. La Chine cherche ainsi à se présenter comme un pays anti-impérialiste, anticolonial, respectueux les autres puissances, dans la mise en œuvre d’une diplomatie souvent qualifiée de « win-win diplomacy », et fondamentalement pacifique : elle n’aurait pas eu de colonies et les seules expéditions maritimes qu’elle a menées au XVe siècle étaient mues par des intentions altruistes et humanistes.

À travers ces relectures de l’histoire chinoise, le régime justifie l’exercice de son emprise sur des territoires qu’elle revendique dans l’Himalaya à la frontière de l’Inde ou dans le contrôle du Xinjiang, de la Mongolie intérieure et du Tibet, qui ne sont pas et n’ont jamais été, selon le pouvoir, des colonies. Le régime critique également l’impérialisme occidental dans l’histoire dynastique de la fin des Qing (1644-1911) et du XIXe siècle plus particulièrement, vu comme le « siècle de la honte », marqué par les « traités inégaux » liés aux guerres de l’opium, ce qui lui permet d’affirmer sa souveraineté sur le territoire national et sa lutte contre tout impérialisme et toute tentative d’ingérence. Il assied par là même la légitimité de son gouvernement, qui vient corriger la faiblesse et la corruption des régimes impérial et républicain, supposément à la solde des Occidentaux. En affirmant son pacifisme, par opposition au caractère intrinsèquement belliqueux du capitalisme occidental, la Chine entend développer sa puissance militaire sans qu’elle ne soit perçue comme une menace, et affirme l’unité et l’organicité de son territoire actuel, qui ne saurait être l’héritage de conflits et de conquêtes. Pourtant, il n’est que de se pencher sur une carte de la Chine pour constater que la toponymie témoigne d’un constant souci du pouvoir à vouloir « pacifier » (pingding) ses marges. Par les armes, mais aussi la culture c’est-à-dire par une entreprise de sinisation qui loin d’être irénique a, au contraire, laissé des traces durables.

SE RÉAPPROPRIER UNE HISTOIRE

Si ce narratif – axé sur un pacifisme supposé inhérent à la culture chinoise – est constamment rappelé, c’est qu’il vise à déjouer dans l’imaginaire étranger les craintes d’un « péril jaune ». Très ancien, ce mythe associe depuis Attila et ses lointains successeurs que sont Gengis Khan et Tamerlan, la crainte d’une invasion asiatique de l’Europe. Cette crainte est largement partagée par les Européens et les peuples musulmans au point où pour ces derniers, la prise de Bagdad en 1258 par les envahisseurs mongols est synonyme d’un traumatisme encore très vivace. Mais ce ventre de l’Eurasie, accoucheur d’Empires aux guerriers sanguinaires, est par ailleurs associé à un contre-mythe, celui du royaume du Prêtre Jean (Delumeau, 1992). Dans l’imaginaire des Européens, l’existence fabuleuse de ce royaume meut les imaginaires et légitime bien des conquêtes. Car libérer le royaume du Prêtre Jean est le leitmotiv de toutes les expéditions du Moyen-Âge que sont les croisades ou celle conduisant Christophe Colomb à découvrir le Nouveau monde. Ne dit-on pas que Cathay (aujourd’hui encore Kitaï est en russe le nom donné à la Chine…) en est proche ? Ne semble-t-il pas s’accorder de surcroît avec cette région que mentionne Ptolémée (IIe siècle de notre ère), auteur de la plus ancienne carte du monde à nous être parvenue, et qui désigne une contrée produisant de la soie (en chinois si), le pays des Sères ? Et tous les voyageurs du Moyen-Âge, à commencer par Marco Polo, de décrire la Chine comme un pays aux richesses fabuleuses, fabricant de la soie.

Le discours chinois s’est adapté à ces présupposés européens comme il s’est nourri de trois ruptures majeures : la fin de la dernière dynastie impériale Qing et la révolte de Wuchang en 1911, l’instauration du régime maoïste en 1949, et l’impact des réformes initiées par Deng Xiaoping de la fin du XXe siècle. Gaobie geming (Adieu la Révolution) des intellectuels Li Zehou et Liu Zaifu, publié en 1995, signe la fin d’une période tacitement avalisée par le pouvoir politique. Officiellement, l’eschatologie révolutionnaire sur laquelle s’était construite la légitimité du régime semble abandonnée. Partant, le passé qui avait été honni au point de déclencher des sommets de vandalisme perpétré contre le patrimoine du pays durant la Révolution culturelle, n’est désormais plus considéré comme le repoussoir contre lequel était assignée une volonté de rupture. Dès lors où l’horizon révolutionnaire se dissipe après le choc des désillusions de Tiananmen (1989) le Parti communiste cesse de se présenter comme le fossoyeur d’un passé archaïque. Il endosse désormais la responsabilité de restaurer un passé jugé glorieux. À charge pour le Parti communiste de devenir l’opérateur incontournable des retrouvailles entre la Chine des périodes anciennes et le monde. C’est dans ce contexte que la question du patrimoine devient prioritaire et que la restitution des artefacts chinois dans le monde est considérée comme une mission salvatrice.

Désormais, la Chine ante-impériale et impériale, son récit historique officiel qui reste avant toute chose focalisé sur la famille régnante, puis la Chine républicaine dont le sujet historique s’étend à la nation sont successivement présentées sous l’angle d’une continuité multiséculaire. Le Parti communiste chinois s’attribue ainsi la lourde charge d’en exalter les cinq mille ans d’histoire. Il rappelle aussi des principes cardinaux conférant à la Chine un statut de puissance singulière par la vertu du « mandat céleste ». Ce dernier établit un rapport de subordination entre la Chine et ses voisins. Elle est censée impliquer une suzeraineté universelle de la Chine et de son empereur, le « fils du Ciel » (Tianzi). Ce présupposé, somme toute théorique, est central dans l’idéologie de l’ancien régime. Mais bien que ne reconnaissant qu’une seule suzeraineté, la sienne propre, la Chine à l’époque impériale, n’hésite pas, après bien des accommodements, à signer avec l’empire de Russie au XVIIe siècle un traité de délimitation des frontières ; traité reconnaissant de facto la souveraineté de la Russie en l’occurrence. En théorie, la Chine ne saurait reconnaitre l’existence d’autres États. En pratique, elle est obligée d’y souscrire et de s’adapter à de nouveaux rapports de conflictualité. La seconde moitié du XIXe siècle et les rapports qui opposent la Chine aux puissances européennes le rappellent avec force. Déclassée, aliénée, la Chine devient une nation parmi d’autres.

La révolution communiste qu’incarne Mao Zedong lui permet de renouer avec cette tradition chinoise de puissance universelle. Défense des mouvements indépendantistes et anticoloniaux lui fait endosser une responsabilité qu’elle finit par disputer à l’Union soviétique et qui a pour finalité de voir les luttes rurales et prolétaires engagées vers la libération et l’unification du genre humain. Dans un deuxième temps, alors que le XXe siècle est en voie de s’achever, les réformes engagées par Deng Xiaoping conduisent subrepticement à une modification de ce discours à prétention universelle. C’est désormais le choix d’affirmer un particularisme qui va prévaloir. La plus parfaite illustration de cette affirmation n’est autre que l’exhortation, en des termes imagés, à « reconstruire la Grande Muraille ». Paradoxe s’il en est, que peu d’observateurs occidentaux relèvent, et qui reste d’actualité : toute ouverture de la Chine – celle aux investisseurs étrangers en est une – s’accompagne d’un dispositif de fermeture. Dans une société où l’on privilégie le discours allusif, il n’échappait à personne que la restauration toute symbolique de la Grande muraille était annonciatrice d’une résistance du régime, tout en les montrant du doigt et en les qualifiant de « pollution spirituelle », aux maux que représente l’Occident (démocratie et droits de l’Homme). L’échec de Gorbatchev à réformer de l’intérieur le système soviétique conforta les dirigeants de Pékin dans leur choix. Plusieurs décennies après la longue parenthèse que furent respectivement l’expérience désastreuse du maoïsme et celles de la première République, ils semblent avoir renoué avec 6 le legs d’une politique prônée il y a plus d’un siècle par un haut fonctionnaire de la Cour mandchoue, Zhang Zhidong. Son aphorisme résume tout : « l’apprentissage chinois des principes fondamentaux et des études occidentales pour des applications pratiques » (Zhongxue Weiti Xixue Wei Yong). C’est à ce principe que souscrit Xi Jinping dans le choix de sa révolution conservatrice.

Preuve en est que le confucianisme, banni sous la Révolution culturelle, est, dans son interprétation la plus autoritaire, devenue une référence essentielle à la désignation de la Chine comme une exceptionnalité non seulement en Asie, mais aussi dans le monde. Ce n’est donc plus d’après des critères proprement marxistes que le récit historique est écrit, mais bien dans la saisie d’épisodes exceptionnels que le régime exalte et brandit en modèle. Il ne cultive pas moins une certaine ambiguïté dans la présentation des rapports entre la Chine et le reste du monde. Comment mettre en avant cette exceptionnalité alors que la Chine devient une puissance de premier plan et se projette sur la scène internationale ? Cette contradiction apparente est résolue par l’élaboration de contre-récits à la mondialisation. La Chine est alors présentée comme l’actrice sur le temps long d’une mondialisation vertueuse. L’idéal-type de cette mondialisation se cristallise autour de trois personnages clés dans le discours chinois : Zhang Qian (IIe siècle avant notre ère), Xuan Zang (VIIe siècle de notre ère) et Zheng He (XVe siècle). Le premier, dans le discours officiel, inaugure les Routes de la soie. Ambassadeur sous les Han, il établit, dans le récit légendaire, des relations censées être apaisées entre l’Empire et le monde « barbare ». Le deuxième sillonne les Routes de la soient quête de soutras bouddhistes qu’il ramène au péril de sa vie à Xi’an, là même où ils sont traduits du sanskrit au chinois. Intrépide, Xuan Zang symbolise la détermination intellectuelle et la concordance des peuples par le truchement de la foi. Le troisième enfin organise sous les Ming des expéditions navales qui le conduisent via l’Asie du Sud-Est vers l’Afrique. Il est un trait d’union fraternel entre les peuples du Sud et la Chine. Chacun devient le pendant chinois à des explorateurs occidentaux et d’entre tous, Marco Polo, avec un surcroît de légitimité, l’antériorité de leur action dans l’histoire des grandes découvertes. Figures héroïques telles que décrites par la propagande chinoise, elles ne sont entachées d’aucun passif colonial. Toutes les idéalisations leur sont attachées : passeurs culturels, acteurs de paix, de dialogue et d’amitié.

L’HISTOIRE INSTRUMENTALISÉE

Précurseurs du « win win diplomacy », chacun de ces aventuriers apparait comme autant de figures antipodiques à celles de l’historiographie d’un Occident décrit, lui, comme prédateur, obtus dans ses croyances et dominateur. L’usage politique de l’histoire par le régime 7 autoritaire chinois impose ici une critériologie nouvelle qui, sous l’effet d’une dialectique permanente, permet à la Chine de se hisser en parangon d’exemplarité et correspond à une puissance non agressive afin de l’opposer ainsi à l’Occident. Corrélativement, si pendant près de trente ans les relations Chine / Occident ont constamment oscillé entre attirance et répulsion, les attitudes de part et d’autre se sont depuis radicalisées. La notion de « rival stratégique », employée par les instances de l’Union européenne, a laissé place à un vocabulaire plus âpre évoquant irrésistiblement la définition toute schmittienne de l’ennemi. Le « piège de Thucydide », tel que l’a formulé récemment Graham Allison, entre dans cette catégorie alors que l’on tendait, il y a à peine dix ans, à qualifier plus sobrement la Chine de puissance « déconcertante ». Les risques d’un conflit avec la Chine apparaissent désormais bien réels et la rivalité idéologique qui l’illustre n’en est que le prélude. La radicalité idéologique prise par le régime chinois a par ailleurs éveillé ou exacerbé des craintes très anciennes au sein de l’opinion chinoise. Celles relevant des théories du complot, ourdies par le pouvoir des étrangers ou se faisant à l’insu de la majorité au bénéfice des intérêts d’une minorité. Les exemples sont légion dans l’histoire chinoise.

Dans un espace de discours où le débat reste encore à ce jour en grande partie proscrit et où nulle bonne foi ne peut être prêtée à l’adversaire, l’opposition – lorsqu’elle se manifeste – ne peut s’exprimer que par des explosions de violence physique et verbale (les manifestations ouvrières de Zhengzhou, en novembre 2022, l’ont encore montré), par l’apathie, voire la folie ou le suicide, comme ce fut le cas pour de nombreux intellectuels durant la Révolution culturelle, ou par la rumeur visant « ceux d’en haut » telles des élites ouïgoures, destituées après avoir été accusées de corruption ou que leurs proches aient été moralement condamnés pour leurs turpitudes sexuelles. La logique inquisitoriale des procès, consistant à considérer tout accusé comme un coupable dont il faut obtenir les aveux, était déjà bien ancrée dans la tradition ; elle connut un regain de vigueur pendant les trente années du pouvoir maoïste puis sous la mandature de Xi Jinping. Les victimes se comptent par millions, tandis que la population tout entière entre dans l’ère de la vigilance et de la délation. Dans ce contexte, tout discours opposé au narratif officiel sur les Routes de la soie éveille des soupçons sécessionnistes. Ainsi les singularités des peuples mongol, tibétain et ouïgour, le prestige impérial de chacun sont systématiquement éludés. Toute velléité de contextualisation qui n’irait pas dans le sens d’une exaltation nationale et identitaire alimente des thèses complotistes. Ces dernières sont structurées suivant les mêmes procédés que les pamphlets complotistes occidentaux. Ainsi, les discours accusateurs contre les opposants font souvent référence à la trahison et au complot de l’extérieur. Tels les historiens ouïgours soupçonnés d’être à la solde des étrangers. L’épuisement du sens critique, l’enracinement de la blessure 8 narcissique dans les mémoires collectives expliquent que même la classe dirigeante se nourrit des théories du complot pour justifier le choix d’une politique répressive et surtout pour dissuader toutes revendications venant des forces de l’opposition.

LE RETOUR DE CARL SCHMITT

Revient le rapport d’une opposition dualiste « Eux / Nous », soit du rapport dit schmittien entre l’« ami » et l’« ennemi » avec au centre de ce dispositif la figure du bouc émissaire. Elle revêt les traits de traîtrise incarnée par la figure de l’hétérodoxe, du marginal ou de l’intellectuel dans son acception chinoise, que cette dernière soit, comme hier, « sociale » – et ce, d’après les catégories marxisantes qui furent celles du maoïsme – ou « raciale » aujourd’hui comme délimitation de la nation entre Han d’un côté, et non Han de l’autre. Au reste, dès la fin des années quatre-vingt-dix, la distance entre les champs politique et académique s’est considérablement restreinte. Ainsi, tenant à hisser la civilisation chinoise à un rang de prestige, c’est-à-dire une antériorité chronologique comparable à celle de l’Égypte et de la Mésopotamie, décision a été prise par le gouvernement chinois de financer « le projet de chronologie des trois premières dynasties » en l’incluant dans le 9e Plan quinquennal (1996- 2000). Un comité spécial supervisé par l’historien Li Xueqin – à l’époque directeur de l’Institut d’histoire de l‘Académie des sciences sociales de Chine – recrute 200 savants dans diverses disciplines (histoire, astronomie, archéologie, physique…) pour collaborer, effectuer des datations au carbone 14 et parvenir ainsi à faire remonter le début de la chronologie chinoise à l’année 2070 av. J.-C. Ce résultat a été annoncé dans un rapport en novembre 2000. La dynastie Xia, qui jusque-là avait toujours été considérée comme une dynastie mythique, s’étend désormais de 2070 à 1600 avant l’ère chrétienne, suivie des Shang de 1600 jusqu’à la conquête des Zhou en 1046.

Plus récemment en 2001, le gouvernement chinois a lancé une suite à ce projet des Trois dynasties intitulé : « Exploration des origines de la civilisation chinoise » pour tenter de faire remonter cette chronologie encore un peu plus loin. D’un point de vue de l’historiographie, la démarche de l’historien Li Xueqin est symptomatique d’une situation à la fois intellectuelle et politique qui va à l’encontre d’un courant appelé en Chine Yigupai (parfois traduit par « L’école critique des études antiques ») né, quant à lui, au début du XXe siècle avec la création de l’Academia Sinica. L’archéologie chinoise, et plus généralement la conception de l’histoire en Chine, est à présent le faire-valoir d’un programme politique et nationaliste. Un travail intellectuel sur la Chine renvoie directement aux deux faces (qui ne communiquent pas) du régime chinois aujourd’hui sur la question de la mémoire 9 (traumatique ou non) : hypermnésie et amnésie. L’évocation des guerres de l’Opium, la violence du choc reçu par la société chinoise au XIXe siècle dans sa confrontation brutale avec l’Occident va de pair avec l’amnésie abyssale du régime sur le Mouvement des Cent Fleurs (1956), le Grand Bond en avant (1958), la Révolution culturelle ou les massacres de Tiananmen (1989). Si cette amnésie ne faiblit pas, en revanche, l’hypermnésie a changé dans l’expression de son discours et n’associe plus la Chine à un archaïsme « féodal » qui serait à l’origine de son déclin face à l’Occident. Il se focalise à présent sur les « humiliations nationales ». Le rappel constant de ces humiliations nationales dans les manuels d’histoire sert de ciment patriotique et alimente un souverainisme intransigeant qui est justifié par les empiètements occidentaux et japonais aux XIXe et XXe siècles. Cette posture conditionne les choix de politique étrangère dans le refus systématique de la Chine d’endosser le discours de l’Occident sur la question des droits de l’Homme qu’elle réfute au nom précisément du respect de sa souveraineté et des principes de non-ingérence.

À l’appui de ses réticences vis-à-vis de l’Occident, la Chine mobilise le souvenir de ces humiliations passées. De ce point de vue, la Chine suit une trajectoire parallèle à celle de la Russie d’aujourd’hui dans cette manière si particulière d’associer les périodes dynastiques impériales à leurs transitions staliniennes respectives, et ce, dans un continuum historique assumé. En cela, et pour paraphraser l’intellectuel Gan Yang, la Chine est aujourd’hui une synthèse entre marxisme-léninisme et néoconfucianisme ; hybridité revendiquée qui se nourrit d’un fonds idéologique à prétention universelle et de principes qui dans leur acception autoritaire légitiment la défense d’une gouvernance à la fois nationaliste et dictatoriale, et ce, au nom du bien commun. À cette hybridité se superpose l’élaboration d’un projet national qui, lui, s’appuie sur un socle beaucoup plus ancien hérité d’une configuration impériale, celle des Qing (1644-1911). Cette dynastie sino-mandchoue reconnaissait la diversité des peuples qu’elle administrait, non pas tant sur un pied d’égalité, mais bien sur le principe d’une reconnaissance attribuée à chacun de droits et, en retour, de devoirs spécifiques. Lorsque se réinvente sous la première République qui lui succède la légitimité politique sur un principe national, cette multiculturalité comme les limites de la souveraineté nationale de la Chine sur ses frontières se voient conférer un tout autre statut. Les Mongols, les Tibétains, les Ouïgours constituent-ils une nation ? Et partant, ont-ils droit à l’auto-détermination ? Seuls les premiers parviennent à l’indépendance ; les intellectuels républicains la refusant aux Tibétains comme aux Ouïgours tout en maintenant le principe d’une intégration de ces peuples à une nation qui, dans les faits, s’inspire pleinement du modèle impérial.

Le moment Xi Jinping correspond à une volonté de siniser à marche forcée les peuples de Chine situés sur ces marges. Y compris dans les régions voisines de l’Asie centrale où 10 l’archéologie est mobilisée pour rappeler la présence multiséculaire de la culture Han. Ainsi, dans le narratif des Routes de la soie, c’est le prestige d’Afrasyab (actuelle Samarcande) et ses fresques représentant des délégations diplomatiques chinoises datant du VIIe siècle qui est exalté. D’importants crédits sont alloués à l’ouverture de chantiers de fouilles financés par Pékin dans la vallée du Ferghana en Ouzbékistan voire en Afghanistan ou au Kazakhstan. En d’autres mots, le grand récit chinois, hier encore iconoclaste, et voulant s’arracher à toute forme de tradition liée l’ancien régime opte pour une réécriture de l’histoire à géométrie variable. Axé sur l’idée d’une contre-mondialisation, il n’en reste pas moins modulaire, étant donné que ses composants peuvent être à tous moments activés, selon les besoins du régime. Il n’a pas échappé à l’observateur que la première rencontre entre le dirigeant indien Narendra Modi et Xi Jinping eut lieu en 2015 à proximité de la Grande pagode de l’Oie sauvage, haut lieu de mémoire du bouddhisme universel. C’est également à Xi’an, ancienne impériale, qu’eut lieu en 2023 le sommet Chine/Asie centrale pour symboliquement rappeler le rôle déterminant et central exercé par la Chine dans l’histoire des Routes de la soie. Il s’agit toujours pour la Chine de flatter ses interlocuteurs et de les intégrer à une histoire de la mondialisation dont elle serait en définitive à l’initiative. Plus qu’un exercice de style, le moment Xi Jinping permet au régime d’embrasser la doctrine communiste sans renier l’héritage millénaire chinois. Il permet aussi de renforcer la fierté nationale tout auréolée d’un sacré de respect, reconnu comme tel par l’une des plus grandes institutions internationales puisque la Chine peut désormais s’enorgueillir d’être devenue le premier pays inscrit sur la liste du patrimoine mondial pour le nombre de ses sites inscrits à l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO).

Des musées aux livres d’histoire en passant par les studios de cinéma, outils et média ont été mobilisés par le régime de Pékin à un niveau inégalé. Débarrassée de ses phases de déclin et de crise, qui ont pourtant été des phases de grande inventivité et de grande réflexivité en Chine, seule une histoire glorieuse est exaltée avec un choix particulier dévolu par le dirigeant Xi Jinping pour la dynastie Tang (VIIe siècle) ; laquelle nous renvoie à la période prestigieuse des Routes de la soie permettant à la Chine de se présenter comme une civilisation ouverte sur le reste du monde. Le dénominateur commun à l’ensemble des sites reconnus par l’UNESCO s’est inscrit dès les années quatre-vingt dans un changement de paradigme associant patrimoine matériel et immatériel dans le même culte d’une mémoire impériale passée. Si l’art de l’écriture – et dans ses aspects les plus rituels ou les plus esthétisants que constitue notamment la calligraphie – a toujours été reconnu comme prééminent, le patrimoine bâti, après avoir très largement souffert des destructions révolutionnaires, se voit réhabilité. Toutefois, c’est moins l’authenticité des matériaux dans la phase de leur 11 restauration que l’idée, involutive, et quelque peu « viollet le ducienne », d’un passé recomposé qui est retenu. C’est dans une quête de prestige et de rentabilité touristique que cette entreprise très ambitieuse est menée, sachant que les hauts lieux culturels côtoient désormais le plus souvent des malls commerciaux. De gigantesques villes dites « traditionnelles », bardées de béton, sont aménagées sur l’ensemble du territoire chinois dans l’attente de se voir attribuer le label, tant attendu, de site mondial de l’UNESCO.

Dans les faits, cette célébration patrimoniale vise une consommation intérieure en ralliant les citoyens autour d’un seul et même imaginaire national. Autant la dynastie Tang est synonyme d’ouverture, autant celle des Qin (IIe siècle avant notre ère) est liée dans cet imaginaire à la naissance de l’empire et participe grandement de la virilisation de l’identité collective. Associée à la garde d’argile prétorienne du premier Empereur, laquelle est exhumée au sortir de la Révolution culturelle, elle est une réponse martiale à l’image souvent dépréciative, faible et efféminée que colportait dans l’entre-deux-guerres une certaine littérature coloniale européenne de l’entre-deux-guerres sur la Chine. De Pierre Loti à Abel Bonnard en passant par Claude Farrère, cette image tranche avec celle d’une nation qui semble ainsi s’être réapproprié son destin par la très forte médiatisation dont cette découverte archéologique fait l’objet en Chine comme à l’étranger. Si symboliquement cette découverte coïncide avec la disparition de Mao Zedong, elle lui est en définitive pleinement associée. Tel le Premier Empereur, le Grand Timonier se voit aménager au cœur de Pékin, sur la place Tiananmen, un mausolée que relie d’est en ouest la perspective Chang’an, nom antique donné à la capitale impériale de Xi’an. Là même où avait régné le Premier Empereur. Deux lieux de mémoire (l’un ancien, l’autre plus récent) forment ainsi à travers le temps et l’espace deux repères qui scandent sur la très longue durée un narratif national, et que vient compléter l’intérêt porté par Xi Jinping pour Han Fei, l’un des philosophes les plus célèbres de cette période antique.

Concepteur du légisme, Han Fei prône la primauté de la peur, de la force et du contrôle pour servir l’autorité. D’aucuns voient à travers cette convocation du légisme, dans son association au capitalisme et aux structures marxistes-léninistes du régime, l’avènement d’un nouveau totalitarisme de marché, un totalitarisme adapté au XXIe siècle – le prix à payer pour le « Rêve chinois » (Zhongguo meng). D’autres y voient plus idéalement, l’avènement d’une harmonisation sociale voire internationale dans les pratiques de gouvernance que la Chine entend promouvoir faisant fi de tout particularisme, de toute « féodalité ». Dans le vocabulaire maoïste, la féodalité désignait les structures de l’ancien régime impérial, de l’ancienne société ; un archaïsme que la propagande communiste misait à l’encan. Dans les faits, la Chine ayant toujours privilégié une administration bureaucratique, elle n’a jamais été féodale, au contraire des sociétés européennes et japonaises. Absence de châteaux forts, de 12 bénéfices et d’apanages propres aux sociétés chevaleresques : la Chine a elle, et sur la très longue durée, privilégié le fonctionnariat en recrutant ses élites par la voie des concours. Au reste, c’est l’image du haut fonctionnaire loyaliste qui tend à prévaloir dans la culture populaire et beaucoup moins celle du rebelle. La loyauté à l’Empereur se comprend comme une loyauté au Parti communiste qui n’a plus de communiste que le nom et qui est en réalité un parti nationaliste veillant à la préservation des intérêts chinois et à la « renaissance » (fuxing) du pays. C’est dans cette perspective que la refabrication d’une histoire plusieurs fois millénaire est centrale. L’inauguration des Jeux olympiques à Pékin en 2008 est en cela emblématique. Orchestrée par le très célèbre cinéaste Zhang Yimou, en collaboration avec l’Armée populaire de Libération, ces Jeux ont célébré les grandes inventions de la Chine en plus de la Grande Muraille avec une priorité donnée aux fastes de la dynastie des Tang tandis que la dernière d’entre toutes, sino-mandchoue, celle des Qing (1644-1911), coupable du déclin de l’empire durant les guerres de l’Opium, est, elle, oubliée.

CHINA ÜBER ALLES

Le narratif prodigué par le régime est marqué par un surcroît de mémoire où la critique historique aussi nuancée que hiérarchisée permettant de distancer et de distinguer l’histoire de l’idéologie n’a plus guère de place. Le discours historique est sino-centré ; le statut des minorités nationales étant relégué au rang des citoyens de seconde zone tandis que les étrangers restent en marge d’un système immun à toute forme de contagion. Il n’échappe pas à l’observateur le fait qu’il n’existe en Chine aucun musée dédié à la civilisation européenne non plus qu’aux cultures africaines. Et si le récit des Routes de la soie aborde des faits historiques avérés, c’est avant tout dans une perspective ethnocentrique ; laquelle ramène l’histoire universelle à l’aune d’un récit national mettant l’accent sur la prééminence de la culture Han. Significative est en cela la muséologie prévalant en Chine. Dans l’optique d’un récit sur les Routes de la soie, l’Autre est assimilé au « barbare » que l’on tient en respect grâce à une diplomatie basée sur le troc. La symbolique des objets revêt une importance primordiale. Politique de tribut, échanges de jade, de soie et de chevaux anime l’histoire au maillage complexe des relations entretenues par le centre de l’empire avec les régions périphériques réputées turbulentes.

Ainsi, dans l’une des salles obscures de la Cité interdite où l’empereur Qianlong (1711-1799) aimait à se recueillir, se trouve un bloc de jade gigantesque. Apporté du Xinjiang, son transport avait dû mobiliser des moyens colossaux pour traverser le désert. C’est un tribut offert par des 13 populations turcophones ouïgoures. Elles ont reconnu ainsi la souveraineté de Pékin sur les territoires de l’ouest. Symboliquement, ce monolithe sculpté rendait aussi hommage au grand Yu. Domestiquant les fleuves, son don nous est rappelé à travers le sinogramme zhi. Formé par la clé de l’eau, il désigne le mot « politique », « gouvernance » en chinois moderne. Des générations de Han ont identifié les vertus de l’empereur à ce démiurge légendaire. Son nom est l’homophone du mot « jade ». Il traduit la proximité de l’homme vis-à-vis de la terre et du ciel qui l’imprègnent et auxquels le peuple se soumet. Cette pierre dont la couleur varie du blanc au vert avait été extraite des mines de l’oasis de Hetian. Une œuvre polie au quartz. Les dynastes de l’Inde moghole, de la Perse des Qadjars et de leurs contemporains mandchous s’engouèrent pour la rareté et la pureté de ce silicate naturel.

Confucius ne comparait-il pas la vertu du sage à celle du jade ? Dans la Chine ancienne, une croyance évoquait l’existence de pilules d’immortalité en jade fabriquées avec les fruits d’un arbre. Elles étaient connues pour leurs propriétés prophylactiques. La Reine mère d’Occident (Xi Wang Mu), qui vivait sur les monts Kunlun, résidence des dieux et des âmes défuntes, en bordure du Turkestan et des hauts plateaux tibétains, n’hésitait pas, dit-on, à livrer combat pour en garder jalousement le secret. Légende qui non seulement nous rappelle que le jade est associé au pouvoir, mais qu’il est censé réguler des relations souvent conflictuelles, entre les hommes et les femmes, entre les Han et les peuples turcophones, mais aussi dans la vie toujours tourmentée des dieux entre eux. Au-delà de sa matérialité brute, ce jade, pour ne citer que cet exemple, nous renvoie donc à plus d’un contexte. Géographique bien sûr, de civilisation bien davantage encore, c’est-à-dire à une syntaxe qui l’intègre à un champ plus vaste comme on le dirait pour l’apprentissage d’une grammaire qui, à un certain degré, devient aussi nécessaire à la lecture et à la compréhension des relations internationales. C’est ici que l’histoire de l’art rejoint, par des voies insoupçonnées, le domaine de la géopolitique, en particulier lorsque celle-ci se réfère aux « Routes de la soie ».


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