Le présent papier explore la redéfinition des enjeux géopolitiques, économiques et stratégiques, dans un contexte mondial en mutation. L’auteur initie sa démonstration en rappelant l’illusion de fin de l’Histoire et de la géopolitique qui prévalait dans nos sociétés occidentales. Il met ensuite en lumière comment les diverses interdépendances sont désormais déclinées en levier de puissance. Il pointe enfin les nouvelles responsabilités qui incombent aux acteurs économiques, dans ce contexte de renversement où la géopolitique devient motrice pour la définition des stratégies des Etats comme des entreprises.
Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.
Les références originales de cet article sont : Luc de Rancourt, « Quand la géopolitique gouverne l’économie », RDN, revue 890 de mai 2026. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de la RDN.
Le réveil géopolitique et l’oubli du tragique
Le désordre mondial qui s’est manifesté ces dernières années n’est pas l’avènement d’un chaos, mais plutôt un réveil doublé d’un oubli. Ce réveil est provoqué par un monde qui a soudainement basculé dans une brutalité déconcertante. Il nous voit sidérés face à une réalité qui nous échappe tant elle est éloignée de nos référentiels intellectuels. La guerre nous menace, les conflits interétatiques et intra-étatiques s’intensifient et gagnent en violence, le terrorisme islamiste continue de prospérer, l’économie est l’otage de rivalités géopolitiques décomplexées et nos démocraties sont en proie à des fragmentations sociales de plus en plus profondes. Ce réveil est d’autant plus douloureux qu’il nous rappelle à ce que nous avions tenté d’oublier.
Nous avions tenté d’oublier une vérité que le philosophe et politologue Raymond Aron rappelait il y a plus d’un demi-siècle dans son ouvrage Paix et Guerre entre les nations : « Le fait est que les hommes, depuis qu’ils ont eu des outils de métal pour se procurer des moyens de subsistance, sont devenus les uns pour les autres le plus grand danger. Non que la guerre apparaisse phénomène essentiellement biologique : parmi les animaux supérieurs, on n’observe pas de conduites comparables à celle de la guerre. Ce sont des animaux sociaux qui se battent en groupes organisés. Ce sont des “unités sociales” qui créent entre animaux de la même espèce la distance, l’hostilité, la haine, le combat impitoyable [1]. » En somme la guerre est un phénomène social universel, aussi ancien que l’humanité elle-même. Plus récemment, dans Achever Clausewitz, René Girard, anthropologue et philosophe qui a consacré sa vie à l’exploration des racines de la violence humaine, complétait :
« nous sommes entrés dans une période où l’anthropologie va devenir un outil plus pertinent que les sciences politiques. Nous allons devoir radicalement changer notre interprétation des évènements, cesser de penser en hommes des Lumières, envisager enfin la radicalité de la violence, et avec constituer un tout autre type de rationalité. Les évènements l’exigent [2]. » Pour Girard, la guerre n’est pas un accident de l’histoire, mais son moteur même et son éternel retour témoigne de l’incapacité de l’humanité à se libérer totalement de la violence fondatrice. La dernière phrase du livre – « il faut réveiller les consciences endormies. Vouloir rassurer, c’est toujours contribuer au pire » – sonne comme un rappel qui était d’autant moins audible à l’époque de sa publication que nous étions à l’apogée d’une mondialisation aujourd’hui qualifiée avec nostalgie d’heureuse. C’était en 2007.
Si le retour du tragique nous surprend aujourd’hui, c’est qu’il vient briser une illusion patiemment construite après la fin de la guerre froide : celle d’un monde enfin affranchi de la géopolitique.
L’illusion de la fin de la géopolitique
L’effondrement du bloc soviétique nous avait conduits à remettre en question ces vérités et on ne peut pas s’en étonner. La page des guerres de décolonisation était tournée et, avec la fin de la guerre froide, celle d’une angoisse d’apocalypse nucléaire. La victoire du camp Occidental avait consacré l’avènement du libéralisme sur l’idéologie communiste. C’était la dernière victoire des démocraties sur les totalitarismes qui avaient douloureusement meurtri le XXe siècle. L’émergence d’un « doux commerce », nous laissait penser que la démocratie allait progressivement s’imposer à travers le monde et s’accompagner d’une paix quasi universelle car, selon une théorie dominante des relations internationales, les démocraties ne se font pas la guerre. Sous l’égide d’une ONU enfin opérationnelle et d’un hégémon perçu comme bienveillant qui venait de faire valoir sa domination dans les sables irakiens, la sécurité collective, héritage wilsonien, allait définitivement se substituer aux logiques d’équilibre des forces, sources de conflits et d’instabilité.
C’était la victoire des libéraux sur les réalistes. Leur vision s’imposait : l’idée que les relations internationales pouvaient échapper à un jeu à somme nulle pour favoriser la coopération et l’ouverture au bénéfice de tous. L’humanité était entrée dans une ère dominée par les forces du marché. La rivalité entre puissances s’était en grande partie déplacée du champ militaire au champ économique. Comme l’affirmait en 1990, l’historien et économiste américain Edward N. Luttwak dans un article qui ferait date [3], c’était la fin de la géopolitique.
Tirant les conséquences de la révolution portée par les nouvelles technologies numériques et notamment par Internet, le journaliste américain Thomas Friedman pouvait, quinze ans plus tard, aller encore plus loin pour proclamer que le monde s’était « aplati » [4]. Il était devenu ouvert et sans frontières, rendant individus et entreprises, où qu’ils soient, capables de se concurrencer et de collaborer presque à égalité. Ce nouveau monde, bercé d’optimisme, encourageait des interdépendances économiques toujours plus grandes, consécration des thèses de l’économiste et philosophe britannique David Ricardo formulées un siècle plus tôt. Or, l’année même de la publication de The World is Flat, la géopolitique faisait déjà son grand retour, mais personne ne le percevait encore vraiment.
L’amnésie des prédateurs
À cet oubli du tragique de l’histoire, se superpose une seconde amnésie, actuelle celle-ci. Celle qui frappe les prédateurs, tels que l’écrivain et conseiller politique italo-suisse Giuliano Da Empoli [5] les qualifie. Contempteurs du multilatéralisme et hérauts de leurs seuls intérêts nationaux, ils pèsent sur un ordre désormais multipolaire qu’ils entendent se partager en sphères d’influence. C’est oublier des leçons du passé et tout le chemin parcouru pour éviter sa répétition souvent dramatique. Un chemin, commencé en 1648 avec le Traité de Westphalie, qui a abouti aux mécanismes de régulation des relations internationales mis en place dans le sillage des deux guerres mondiales et de leurs 100 millions de morts. Un chemin qui a façonné une culture de la diplomatie et du leadership stratégique, dont le diplomate et homme politique américain Henry Kissinger, à la veille de célébrer son centenaire en 2023, confiait au magazine hebdomadaire britannique The Economist [6], dans une interview fleuve, qu’elles étaient probablement le défi le plus grand de notre temps si l’on voulait éviter une troisième guerre mondiale.
En tournant ainsi le dos à cet héritage contemporain, ces acteurs jouent avec des forces qui pourraient bien leur échapper et, à la faveur d’un malentendu, déclencher une escalade impossible à réguler, objectif même des dispositifs de sécurité collective, des organisations internationales, du dialogue et des mesures de confiance qu’elles promeuvent.
L’Europe : un modèle de vulnérabilité
Ce décalage entre le récit d’une mondialisation pacifiée et la remontée brutale des tensions n’est pas anecdotique en particulier chez les Européens où il a façonné une culture stratégique qui, encore aujourd’hui, peine à appréhender la réalité des rapports de puissance. De fait, nous avons confondu l’écume de la mondialisation avec la houle de la géopolitique, dont les forces sourdes n’ont jamais cessé de façonner en profondeur les rivalités de puissance et dont l’humanité est incapable de se libérer. Théâtre de tant de larmes, l’Europe a voulu échapper à cette logique et a été le parangon le plus zélé de la mondialisation. La construction européenne qui se fondait dès ses origines sur l’intégration économique et industrielle a poussé la logique de l’ouverture à son maximum et offert un modèle de prospérité, de stabilité et de sécurité enviable à bien des régions du monde. Sécurité, il est vrai, commodément sous-traitée au géant américain. En 2024, le taux d’ouverture commerciale pour les 27 de l’Union européenne était de 91,7 %, 40 points au-dessus de la moyenne mondiale [7]. Mais, en refusant de penser la puissance, ce n’est pas la paix qu’elle a choisie, mais sa propre vulnérabilité qu’elle expose cruellement aujourd’hui.
Cette vulnérabilité n’est pas seulement doctrinale ou militaire ; elle est inscrite dans la matérialité même des flux, des infrastructures et des chaînes de valeur dont dépend notre prospérité. Ceci d’autant plus que les quarante dernières années nous ont laissé un héritage fait d’interdépendances. Des interdépendances asymétriques[8] qui sont autant de leviers de puissance dans un monde où la géopolitique a repris ses droits.
Les interdépendances asymétriques : des leviers de puissance
Elles sont d’abord géographiques et le blocage du détroit d’Ormuz vient nous le rappeler cruellement. N’oublions pas les autres détroits (Taiwan, Malacca, Bab-el-Mandeb, etc.) ou encore les goulots d’étranglement que constituent les canaux de Suez ou de Panama. Les interdépendances asymétriques touchent également aux ressources, par exemple le traitement des terres rares et minéraux critiques, si nécessaires à nos technologies, qui est concentré en Chine.
Elles concernent aussi les réseaux qu’ils soient liés aux infrastructures financières dominées par les États-Unis, aux transports, à l’accès à l’Espace – l’accès refusé aux services de Starlink gène actuellement les Russes dans la conduite de leurs opérations dans la guerre d’agression lancée contre l’Ukraine [9] –, et bien entendu le réseau Internet et ses dérivés dont les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) dominent le paysage aussi bien virtuel que physique.
En outre, ces asymétries sont le fruit d’une spécialisation industrielle qui s’est peu à peu édifiée. Le cas des microprocesseurs est à cet égard éclairant. En 1990, l’Europe fabriquait 44 % [10] des microprocesseurs dans le monde et l’Asie du Sud-Est en était absente. Cette dernière représente aujourd’hui 75 % de cette production et Taiwan, à elle seule, produit 95 % des puces les plus puissantes, indispensables au développement de l’Intelligence artificielle (IA), mais pas seulement. Comme le rappelle l’historien américain (spécialiste d’histoire économique) Chris Miller [11], si Taiwan cesse de produire ses puces, le monde ne s’arrête pas seulement de fabriquer des smartphones : c’est toute l’économie – des machines à laver aux automobiles – qui s’effondre dans la pire crise industrielle depuis 1929.
Enfin, il y a les asymétries consacrées par un phénomène qui prend depuis quelques années une ampleur croissante, sur fond de régimes de sanctions : celle de l’extraterritorialité du droit, dont les États-Unis se sont fait les champions, mais qui progressivement inspire les autres pôles mondiaux, Chine en tête, mais également l’Europe [12]. Dans ce nouveau contexte, les entreprises en viennent alors à fonctionner comme des vecteurs d’expansion de souveraineté, notamment pour les États capables d’imposer leurs normes au-delà de leur territoire et la compliance devient ainsi une nouvelle forme d’imperium, permettant à certains États d’étendre leur contrôle par le biais d’acteurs privés [13].
Le renversement : la géopolitique absorbe la géoéconomie
Des interdépendances asymétriques mettent donc à mal une souveraineté dont le périmètre des biens essentiels à la vie d’une nation ne cesse de s’élargir : alimentation, énergie, armement, santé, biotechs, transition énergétique, technologies numériques etc. Dans cet environnement en tension où aucune Nation ne peut assurer seule la maîtrise de l’ensemble de ses dépendances vitales, la tentation est grande de considérer les asymétries comme des fatalités quasi naturelles contre lesquelles il ne serait possible que de se protéger à la marge. L’idée selon laquelle la géopolitique imposerait des contraintes immuables est pourtant trompeuse. Les asymétries de pouvoir, loin d’être naturelles ou inéluctables, résultent toujours de stratégies construites, souvent sur la durée. Rien n’est écrit à l’avance : ce sont les choix, les investissements, les anticipations et la capacité à organiser une chaîne de valeur qui façonnent les rapports de force. Il n’y a pas de prédestination géographique qui contraigne la stratégie d’un État ou d’une entreprise. Pékin n’a pas acquis sa position centrale dans les terres rares parce qu’elle serait « née » détentrice d’un monopole naturel mais parce qu’elle a déployé sur plusieurs décennies une stratégie industrielle intégrée : extraction, raffinage, montée en gamme, puis maîtrise des débouchés technologiques. Elle a déplacé la valeur minérale brute vers ses laboratoires, ses usines et ses champions nationaux.
Ce qui a été construit peut donc être reconfiguré : la géopolitique n’est pas seulement un cadre de contraintes, elle peut devenir un levier stratégique pour qui accepte de la penser comme telle. Ce changement de perspective est décisif, car il oblige à reconsidérer la hiérarchie entre économie et géopolitique telle qu’elle s’est imposée dans les années 1990. On assiste de fait à un renversement de la logique énoncée par Edward N. Luttwak, pour qui la géoéconomie absorbait la géopolitique. C’est bien la géopolitique qui continue d’agir. Elle apparaît désormais comme la matrice au sein de laquelle se déploient les stratégies industrielles, commerciales et financières : une logique de rapports de force où l’économie devient l’arme utilisée dans des confrontations de puissance. La robustesse de leur tissu économique conditionne alors la puissance géopolitique des États. Ce tissu économique devient, plus que jamais, un pilier de leur souveraineté et de leur résilience, capable de soutenir un effort de guerre, de protéger technologies et infrastructures critiques, d’assurer la continuité de la vie de la nation et sa prospérité, et dès lors de renforcer l’autonomie stratégique du pays. La Revue nationale stratégique 2025 [14] ne dit pas autre chose.
La géopolitique comme compétence stratégique des dirigeants
Une telle configuration redéfinit donc profondément les responsabilités des acteurs économiques. Les entreprises ne peuvent plus se considérer comme de simples « preneurs de risques » dans un environnement extérieur qu’elles subiraient passivement : elles deviennent des pièces à part entière des stratégies de souveraineté. Qu’elles le veuillent ou non, elles sont des acteurs géopolitiques. L’enjeu pour elles n’est pas d’esquiver les turbulences stratégiques, mais d’apprendre à naviguer en leur sein. Aussi, à l’heure où la géopolitique s’invite dans les comptes de résultat, les chaînes de valeur et les décisions d’investissement, un dirigeant qui ne sait pas lire les rapports de force part avec un handicap stratégique majeur. Ces derniers redessinent en temps réel l’économie mondiale et sans analyse géopolitique un dirigeant se prive d’un outil majeur de décision. Ce n’est plus une option. La géopolitique doit devenir une compétence stratégique au sens plein. La puissance ne réside jamais dans ce que l’on subit, mais dans ce que l’on comprend, interprète et décide.
Comprendre la géopolitique, c’est comprendre qu’elle n’est pas un exercice théorique réservé aux chercheurs s’inscrivant dans une approche conceptuelle (territoire, guerre, démocratie…). Son objet concret est celui des rivalités et des manœuvres que développent des groupes antagonistes dans un espace donné, matériel comme immatériel. Elle s’intéresse aux territoires, aux acteurs, à leurs représentations mentales et à leurs enjeux. Elle est un terrain où s’expriment visions, anticipations et stratégies de long terme. C’est une grille d’analyse stratégique concrète indispensable pour voir, vouloir et agir, trois verbes qui fondent toute stratégie.
Il y a donc des ponts à établir entre analyse géopolitique et stratégie d’entreprise. Bien que relevant de domaines distincts, elles partagent des parallèles théoriques et méthodologiques intéressants qui méritent d’être creusés, notamment en ce qui concerne l’analyse des rapports de force, la prise de décision dans l’incertitude et la gestion des ressources. Les théoriciens de la stratégie d’entreprise (Michael Porter, Henry Mintzberg, Igor Ansoff, etc.) partagent avec les géopoliticiens français (Yves Lacoste, Béatrice Giblin, Michel Foucher, Frédérick Douzet, etc.) une vision systémique : analyse des acteurs, des ressources limitées, des environnements dynamiques. Si en apparence, la différence majeure de ces deux champs réside entre les objectifs (profit versus puissance) et leur objet (marché vs territoire), leurs outils d’analyse (cartographie, représentations mentales, rapports de force, flux, etc.) sont similaires.
Conclusion : Former des décideurs, condition de notre souveraineté
Il y a un devoir de formation des cadres dirigeants en entreprise. C’est un investissement profond qu’il s’agit d’engager au service des générations futures. La géopolitique ne doit pas être pour eux un à-côté académique, un supplément de culture générale, mais un pilier de leur formation managériale pour étoffer leur réflexion stratégique et leur vision prospective, les initier à une pensée stratégique ancrée dans le réel des dynamiques aujourd’hui à l’œuvre et s’inscrire dans une philosophie de l’action. Former des décideurs qui « pensent en cartes » et voient ce que d’autres ne voient pas : comprendre les territoires, les acteurs, leurs intérêts, leurs représentations. Des décideurs qui préfèrent agir plutôt que subir, et qui transforment le risque géopolitique en décisions économiques responsables et performantes. Des décideurs capables de lire le monde et ses logiques de puissance, mais aussi d’en anticiper les inflexions.
Ce retour en grâce de la géopolitique ne se limite toutefois pas à une montée en compétences analytique : il se traduit aussi par une redéfinition profonde des objectifs stratégiques des entreprises. L’arbitrage classique en faveur de la seule performance ou de la compétitivité cède progressivement la place à une recherche plus complexe d’équilibre entre compétitivité et résilience, entre performance économique et capacité d’adaptation aux chocs. C’est une vraie mutation intellectuelle que doivent prendre en considération des écoles de management, mais pas qu’elles ! Dans cet environnement instable, la performance durable repose de plus en plus sur la capacité à capter les signaux faibles issus du monde académique, de la recherche, des relations internationales, des régulations émergentes ou encore des frictions économiques et industrielles. Cette capacité d’anticipation devient une condition centrale de la décision stratégique. Ceci d’autant plus, que la résilience ne se décrète pas et ne relève pas de la seule responsabilité des États. C’est bien dans la relation entre acteurs publics, privés, économiques et financiers, qui n’absorbent ni n’anticipent les chocs de la même manière et dont l’interdépendance conditionne la souveraineté effective, qu’elle se construit.
Dans un monde où les chaînes de valeur, les infrastructures critiques, les technologies clés, la finance et la norme sont largement portées par des acteurs privés, la souveraineté ne s’exerce plus seulement par la puissance publique : elle transite par les entreprises, leurs choix d’investissement, leurs alliances, leurs dépendances et leur capacité à durer. Confrontées à ces interdépendances asymétriques, par leurs choix, elles deviennent, consciemment ou non, des vecteurs concrets de souveraineté parce qu’elles structurent matériellement la capacité d’un pays à produire, se projeter, résister et arbitrer sous contrainte. Une entreprise qui maîtrise ses dépendances, sécurise ses approvisionnements, protège ses technologies et anticipe les rapports de force contribue directement à la capacité de résistance et d’autonomie du pays. À l’inverse, une entreprise aveugle aux logiques géopolitiques fragilise la souveraineté collective, même si ses performances financières sont à court terme satisfaisantes. La souveraineté n’est donc plus uniquement une affaire de frontières ou d’institutions.
C’est à ces interfaces – entre État et marché, entre intérêt général et logique concurrentielle, entre temps long stratégique et exigences de performance immédiate – que se joue aujourd’hui l’essentiel de notre adaptation collective. La souveraineté ne peut plus être pensée indépendamment de la stratégie d’entreprise, pas plus que la stratégie d’entreprise ne peut ignorer les logiques de puissance dans lesquelles elle s’inscrit. Dès lors, la formation des décideurs n’est pas seulement un enjeu de compétitivité ou de culture générale : elle devient un enjeu politique au sens plein, une condition de la souveraineté effective. Former des dirigeants capables d’intégrer ces dimensions, c’est transformer l’entreprise en acteur conscient de sa responsabilité stratégique, et faire de la souveraineté non plus un discours, mais une capacité réellement opérante. Un chantier d’autant plus nécessaire que les valeurs du modèle européen sont attaquées de toute part. Nos entre- prises ont, à ce titre, un rôle éminent à jouer, car de leur capacité à contribuer à la robustesse de notre modèle social et économique dépend une vision du monde, qui sans naïveté, doit savoir conjuguer puissance, prospérité et responsabilité éthique. C’est une condition de notre souveraineté et de notre capacité à servir le bien commun.
Références
Par : Luc de Rancourt
Source :
Revue Défense Nationale
