Le présent papier, sous forme d’entretien, analyse la montée en puissance de la coalition entre le Jama’at Nusrat al-Islam wa al-Muslimin (JNIM) et le Front de libération de l’Azawad, à l’origine de d’attaques coordonnées inédites contre l’État malien depuis avril dernier. L’autrice souligne que cette coopération repose sur des intérêts tactiques communs plus que sur une convergence idéologique durable. Les offensives récentes révèlent les limites du modèle sécuritaire malien, malgré le soutien russe et les renforcements capacitaires de l’armée malienne. L’entretien met également en lumière l’évolution du JNIM en acteur politico-militaire structuré, capable d’exploiter les fragilités de l’État. Enfin, il interroge les conséquences régionales et le rôle ambigu de la Russie et de l’Algérie.
Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.
Les références originales de cet article sont : Djenabou Cisse, « Mali : le régime peut-il résister à la pression insurrectionnelle ? », FRS, entretien publié le 04 mai 2026. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de la FRS.
Le 25 avril, le Jama’at Nusrat al-Islam wa al-Muslimin (JNIM, Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) et le Front de libération de l’Azawad (FLA) ont lancé une opération coordonnée sur l’ensemble du territoire malien. Sommes-nous face à une alliance durable ou à une coordination opportuniste ?
Bien que les relations entre groupes affiliés à Al-Qaïda, comme le JNIM, et mouvements rebelles touaregs, comme le FLA, ont pu se traduire dans le passé par des affrontements localisés, leur coordination opérationnelle n’est pas pour autant nouvelle. Elle s’inscrit dans des zones d’opération et d’influence communes, des adversaires partagés et des liens d’ordre ethnique, tribal ou familial. Ainsi, en 2011-2012, Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et Ansar Eddine (l’un des groupes fondateurs du JNIM actuel) s’étaient alliés au MNLA (l’une des composantes du FLA actuel) dans sa rébellion contre Bamako.
Les relations entre Ansar Eddine et le Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA) constituent un autre exemple emblématique de ces interactions : le leader touareg Alghabass ag Intalla a été membre d’Ansar Eddine avant de devenir secrétaire général du HCUA, fondé par son frère Mohamed ag Intalla. Des liens étroits ont existé entre les deux groupes, le HCUA servant parfois de relais de légitimation politique pour d’anciens membres d’Ansar Eddine. Le chef du JNIM Iyad ag Ghali est lui-même une figure touarègue majeure, qui a fondé Ansar Eddine et connaît donc très bien Alghabass ag Intalla, aujourd’hui haut responsable du FLA.
Par le passé, ces dynamiques ont inclus des transferts de combattants, des formes de coordination logistique, de déconfliction tactique, voire des opérations conjointes ponctuelles. À cet égard, l’accord qui aurait été conclu entre le JNIM et le FLA relève davantage de la continuité que de la rupture.
Ce qui est nouveau, en revanche, réside dans la reconnaissance explicite et publique de cette coopération. Celle-ci traduit à la fois la volonté des deux groupes de mutualiser leurs capacités afin d’accentuer la pression sur les Forces armées maliennes et le régime, mais aussi une prise de conscience partagée de leurs limites respectives – en particulier leur incapacité à s’emparer et à tenir seuls un grand centre urbain comme Bamako.
Cette alliance demeure toutefois structurellement fragile. Les deux acteurs poursuivent des projets politiques distincts, voire en partie incompatibles. L’agenda jihadiste du JNIM, centré sur l’imposition de la charia, contraste avec le positionnement historiquement laïc du FLA, même si ce dernier semble avoir accepté certaines formes d’application coutumière de la charia à la suite de l’accord avec le JNIM. Par ailleurs, l’agenda d’autodétermination touarègue du FLA s’articule difficilement avec la logique transnationale et multiethnique du JNIM.
Une partie de la base combattante – en particulier peule – du JNIM voit d’un mauvais œil cette association, ce qui a déjà entraîné des défections au profit de l’État islamique au Sahel (EIS), principal rival du JNIM. Des divergences internes persistent également au sein du FLA : certaines figures, comme son chef Bilal ag Cherif, semblent plus réticentes, étant donné les coûts réputationnels d’une alliance avec une organisation jihadiste et le précédent de 2012, lorsque les groupes jihadistes s’étaient retournés contre le MNLA.
Dans ce contexte, une éventuelle renonciation du JNIM à son affiliation à Al-Qaïda constituerait un véritable tournant stratégique susceptible de favoriser une pérennisation de cette alliance. Pour l’heure, il s’agit plutôt d’une alliance de circonstance contre un ennemi commun, qui pourrait ne pas résister à un exercice conjoint du pouvoir. La gestion de Kidal, reprise aux Forces armées maliennes (FAMA), pourrait constituer un premier test.
Ces attaques traduisent-elles une montée en gamme des capacités opérationnelles des groupes ?
Oui, ces attaques se distinguent par un niveau de coordination et une ampleur inédits. Même en 2012, les groupes n’avaient pas réussi à mener des opérations multi-acteurs et multi-sites d’une telle envergure à l’échelle du territoire malien, ciblant simultanément le Nord (Kidal, Gao), le centre (Mopti, Sévaré) et le Sud (Bamako et sa périphérie).
En 2013, l’opération Serval avait précisément permis de stopper l’avancée des groupes jihadistes vers le Sud. Les attaques récentes, visant la base de Sévaré, l’aéroport de Gao et plateforme aéroportuaire de Bamako, suggèrent une volonté de réduire les capacités aériennes des forces maliennes et de leurs partenaires russes, qui constituent aujourd’hui leur principal avantage opérationnel.
Ces opérations ont vraisemblablement nécessité plusieurs semaines de préparation et un effort significatif en matière de renseignement. Le JNIM et le FLA disposent par ailleurs de capacités de drones, par exemple de type FPV (First Person View), utilisés à des fins d’observation tactique et parfois d’attaque.
La montée en gamme ne tient pas tant aux armements – qui restent relativement classiques – qu’à une évolution de leurs capacités de planification, de coordination et de conduite des opérations. Elle s’explique par l’expérience accumulée sur le terrain et par un forte capacité d’adaptation.
Ces attaques mettent également en lumière les faiblesses de l’appareil sécuritaire malien, frappé en plein cœur avec la mort du ministre de la Défense Sadio Camara.
Justement, que révèlent ces attaques du modèle sécuritaire malien actuel ?
Si les FAMA ont connu une montée en gamme capacitaire ces dernières années, notamment grâce à des livraisons d’équipements – en particulier des drones turcs –, celle-ci n’a pas permis d’anticiper ces attaques ni d’y répondre rapidement.
Les événements récents confirment des lacunes persistantes : déficit en renseignement, coordination imparfaite entre forces maliennes et partenaires russes, et fragilités au niveau de la chaîne de commandement.
Plus largement, ces attaques illustrent les limites d’une stratégie du « tout sécuritaire », fondée sur les livraisons de matériels, les opérations militaires et le recours à des supplétifs étrangers. Or, les insurrections touarègue et jihadiste s’inscrivent dans des dynamiques structurelles liées aux déficits de gouvernance et aux fragilités de l’État.
La marginalisation de certaines communautés, surtout touarègue et peule, alimente à la fois la rébellion et le recrutement des groupes jihadistes. La reprise de Kidal par les FAMA et leurs partenaires avait une forte portée symbolique ; sa perte au profit de la coalition JNIM-FLA en a tout autant, en venant annuler l’un des rares succès stratégiques récents des forces maliennes et russes. Par ailleurs plusieurs rapports d’ONG récents révèlent que les opérations des forces armées étatiques de l’AES entraînent tout autant, voire plus, de morts civiles que celles des groupes insurgés.
Même si le régime parvient à reprendre l’initiative sur le terrain, seule une action sur les causes profondes du conflit permettra d’envisager une stabilisation durable.
Assiste-t-on à une recomposition durable du paysage politico-sécuritaire malien ?
Les événements récents confirment l’évolution du JNIM en acteur politique à part entière. Depuis plusieurs années, le groupe exploite le vide étatique dans les zones rurales pour étendre son influence, en mettant en place des formes de gouvernance locale (fiscalité, justice, régulation sociale).
Le JNIM, dans la continuité d’AQMI, a tiré les leçons de 2012 ainsi que d’autres expériences, telles que l’échec de l’État islamique au Levant à s’assurer un soutien durable des populations, mais aussi les trajectoires du HTS en Syrie ou des Talibans en Afghanistan.
Dans ce cadre, le JNIM s’est dit à plusieurs reprises ouvert à la négociation avec Bamako. Les communiqués récents confirment cette posture : propositions de garanties de sécurité, offres de neutralité conditionnelle aux FAMA et à la Russie, et appel à une transition politique « pacifique, responsable et inclusive » incluant l’établissement de la charia dans son communiqué du 30 avril. Il y a bien eu des négociations ponctuelles et limitées entre le JNIM et le régime, mais Bamako refuse pour l’heure d’engager un véritable dialogue officiel et formalisé.
Dans ce contexte, l’hypothèse d’un processus de négociation structuré avec le JNIM s’impose de plus en plus comme un élément central de toute solution de sortie de crise.
Par ailleurs, parmi les scénarios possibles, l’émergence d’une forme de coalition politico-religieuse incluant des acteurs proches du JNIM ne peut être totalement exclue, notamment à la lumière des dynamiques d’opposition autour de figures religieuses comme l’imam Mahmoud Dicko.
Cela étant, le JNIM ne dispose pas à ce stade des capacités nécessaires pour faire tomber Bamako et gouverner seul le pays. Le groupe ne bénéficie pas d’un soutien populaire suffisant, particulièrement dans les centres urbains, et ne contrôle aucune grande ville de manière durable. Il ne dispose pas non plus d’un sanctuaire comparable à Idlib pour le HTS.
La comparaison avec les Talibans ou HTS doit donc être maniée avec prudence. Une éventuelle rupture avec Al-Qaïda constituerait toutefois un véritable facteur de transformation stratégique.
Quel rôle pour les acteurs extérieurs, en particulier la Russie et l’Algérie ?
Le partenariat russo-malien demeure, à court terme, structurant. Le régime malien y a fortement investi sur le plan politique et symbolique, tandis que la Russie en a fait un pilier de sa stratégie d’influence dans la région, notamment à travers l’Alliance des États du Sahel (AES). Une fuite de documents de l’organisation Africa Politology – réseau d’experts et de consultants en communication au service de l’influence russe – suggère en effet l’implication de Moscou dans la création de l’AES. Cependant, les événements récents fragilisent l’image de la Russie comme partenaire sécuritaire efficace, alors même que cette image constitue le cœur de sa proposition stratégique. À moyen terme, cela pourrait générer des coûts réputationnels, y compris au-delà du Mali. Des interrogations existent également au sein même des FAMA quant à l’efficacité et au coût de ce partenariat, déjà critiqué sous Wagner. En cas de changement de régime, une réévaluation des partenariats du Mali, au profit d’acteurs comme la Turquie par exemple, n’est pas à exclure.
Quant à l’Algérie, elle reste un acteur clé mais ambivalent. Historiquement médiatrice (Accords d’Alger de 2015), elle est aujourd’hui soupçonnée de jouer un rôle plus actif, dans certaines dynamiques de négociation avec les groupes armés par exemple. Des sources ont indiqué une médiation algérienne entre le JNIM-FLA et les Russes pour le départ de ces derniers au Nord, mais sans confirmation des principales parties à ce stade. Alger n’a aucun intérêt à voir émerger à ses frontières une entité politico-militaire dominée par des acteurs jihadistes ou séparatistes étant donné son passif avec ces groupes (cf. la « décennie noire » marquée par les crimes des prédécesseurs d’AQMI ainsi que les mobilisations touarègues passées dans le sud du pays). Mais son positionnement nourrit néanmoins les suspicions de plusieurs acteurs maliens, malgré les récentes tentatives d’apaisement d’Alger, telles que la déclaration du président algérien Abdelmajid Tebboune le 2 mai dernier.
Enfin, toute évolution majeure à Bamako aurait des répercussions directes sur l’Alliance des États du Sahel, dont le Mali constitue le pivot. Un scénario de guerre civile aurait des conséquences considérables sur toute la région, y compris les pays du golfe de Guinée, déjà touchés par l’expansion du JNIM (Togo, Bénin, Côte d’Ivoire, Ghana).
Par : Djenabou CISSE
Source :
Fondation pour la recherche stratégique
