Les attaques sur les sites nucléaires iraniens, lors de la « Guerre des douze jours », mettent en question les choix de Téhéran au regard de la stratégie de dissuasion nationale suivie depuis plus d’une trentaine d’années. L’auteur rappelle les « piliers » fondamentaux sur lesquels cette stratégie reposait, et s’intéresse aux débats soulevés en Iran à la suite des limites mises en exergue par l’affrontement armé avec Israël. Au cœur des réflexions, la notion de capacité nucléaire latente. Des réflexions qui, selon l’auteur, ne devraient pas connaître, à court/ moyen terme, de traduction officielle, au risque de mettre en péril l’actuel statu quo stratégique.
Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.
Les références originales de cet article sont : Benjamin Hautecouverture, « Les nouveaux chemins de la réflexion iranienne sur la dissuasion », FRS, Observatoire de la dissuasion, novembre 2025. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de la FRS)
Quelles que soient ses modalités, l’option nucléaire associée à une doctrine de dissuasion n’est pas nouvelle à Téhéran. Mais elle prend corps d’une façon qui semble déjà s’être infléchie depuis les attaques israéliennes et américaines de juin 2025. Qualifier ces inflexions n’est pas encore possible, assez de signaux autorisent néanmoins un premier examen[1]. Dans tous les cas, les formes d’une option nucléaire devraient continuer de participer d’une stratégie de dissuasion à trois dimensions.
La plupart des analystes iraniens s’accordent pour estimer qu’une stratégie nationale de dissuasion existe bien en tant que telle en s’inscrivant avec assez de continuité dans la politique étrangère et de sécurité du pays depuis environ trente ans. Cette politique vise en priorité les menaces militaires que représentent Israël et les États-Unis aux yeux du pouvoir, menaces confirmées par l’opération israélienne « Am Kalavi » de juin 2025 soutenue par Washington. Elle repose depuis au moins deux décennies sur trois « piliers », selon un vocable lui-même agréé par les spécialistes iraniens : les forces conventionnelles, singulièrement la force des missiles ; les forces asymétriques à travers la présence active d’alliés non gouvernementaux dans le voisinage israélien ; le programme nucléaire, aussi vague cette dénomination puisse-t-elle apparaître.
De ce tripode – que l’analyse iranienne revendique et que les spécialistes régionaux de l’Iran reprennent aux États-Unis comme en Europe [2] en dépit de l’absence d’une formulation officielle univoque –, la partie nucléaire est traditionnellement la plus faible : c’est la plus débattue autour de l’idée principale selon laquelle une dissuasion crédible pourrait s’appuyer sur une capacité nucléaire latente. Pour mémoire, le phénomène de latence nucléaire ne désigne pas une stratégie mais une capacité nationale fondée sur un nombre suffisant d’indicateurs technologiques et industriels qui permettent de qualifier un État disposant de « capacités latentes » pour produire, le cas échéant, l’arme nucléaire. Le discours iranien depuis le début du siècle entretient l’ambigüité sur les vertus de la latence, à l’instar de cette affirmation de l’ancien président Hashemi Rafsanjani en 2005 : « Tant que nous pouvons enrichir l’uranium et maîtriser le cycle du combustible, nous n’avons pas besoin d’autre chose. Nos voisins pourront en tirer les bonnes conclusions ». Cette latitude de tirer « les bonnes conclusions » [3]était bien, il y a déjà vingt ans, la formulation d’une vertu dissuasive conférée à la latence nucléaire et que l’évolution du débat en Iran au cours de la décennie 2010 n’a pas infirmé, sans pour autant la doctrinaliser.
Depuis les attaques de juin 2025, la plupart des cercles qui débattent de dissuasion à Téhéran s’accordent pour reconnaître que l’idée d’une dissuasion par latence nucléaire était en réalité un vœu ou une pétition de principe infondée ou hasardeuse – ce que nous affirmions dans ce bulletin au début de l’année 2021[4]. En revanche, l’idée selon laquelle l’Iran pourrait modifier sa « doctrine nucléaire » – une telle doctrine ne figure toujours dans aucun document stratégique officiel ni ne repose sur des termes agréés par ceux qui l’utilisent – est encore avancée sous la forme d’une menace voilée après la conduite de l’opération « Am Kalavi ». Un tel usage indique autant le manque de maturité de la réflexion stratégique iranienne sur les contours crédibles d’une dissuasion nucléaire, que la voie étroite dans laquelle l’expression stratégique iranienne est libre d’évoluer publiquement.
En outre, il semble être reconnu que le pilier asymétrique de la stratégie nationale de dissuasion s’est considérablement affaibli, un constat que la communauté stratégique occidentale a pu faire quelques mois après le début de la riposte israélienne aux attaques du 7 octobre 2023 par le Hamas. S’il ne doit pas être abandonné selon les stratèges iraniens, ce pilier pourrait être relégué à un rang de priorité secondaire au profit d’une consolidation de l’outil de défense destiné à la protection des frontières du territoire national dans les années à venir. La vertu dissuasive de cette fonction de défense sera à apprécier dans le discours stratégique officiel autant que dans une évaluation des capacités dédiées.
Enfin, les capacités missilières du pays seraient bien effectives en termes opérationnels comme dissuasifs, si l’on en croit le discours officiel autant que civil qui le revendique au regard des opérations de riposte de juin 2025. Or, l’analyse tactique de « Am Kalavi » faite par les experts missiliers les plus reconnus quel que soit leur statut le dément[5], même si les événements récents ont illustré une meilleure capacité d’adaptation des forces iraniennes au terrain, comparés aux épisodes d’avril et octobre 2024.
Que la réflexion iranienne sur la dissuasion montre des signes d’effervescence depuis l’été 2025 ne doit pas surprendre. Le phénomène donne déjà des indications qui mériteront d’être confirmées l’année prochaine. En attendant, les inflexions voire la refonte de cette réflexion sont utiles pour saisir que des évolutions vont se faire jour à moyen terme. Même évasive, une telle perspective ne plaide pas pour la révélation de surprises stratégiques de la part de Téhéran dans les mois et l’année à venir. Elle illustre autant la nécessité pour l’Iran de maintenir un statu quo prudent – la menace d’une nouvelle vague d’attaques israéliennes contre des cibles stratégiques dans le pays est désormais réelle – que l’insatisfaction du pouvoir qui cherchera à contourner ou à dépasser ce statu quo dès que possible. Pour autant, la réintroduction des sanctions multilatérales contre les programmes nucléaire et balistique à la fin du mois de septembre 2025 ne devrait pas être suffisante à générer une nouvelle crise, voire une escalade militaire à court terme.
Références
Par : Benjamin HAUTECOUVERTURE
Source :
Fondation pour la recherche stratégique
