Le présent papier analyse la géographie mondiale des religions à travers une lecture géopolitique des dynamiques confessionnelles. L’auteur propose tout d’abord une typologie des États selon leur composition religieuse. L’étude montre ensuite que les répartitions religieuses résultent autant d’héritages historiques que de migrations, conflits, politiques publiques ou phénomènes de sécularisation. Puis, via les exemples de l’Inde, du Nigeria, de la Russie, de l’Europe occidentale ou de la Chine, le papier met en lumière comment les religions influencent les équilibres internes, les tensions identitaires et les relations internationales. L’auteur souligne enfin la montée des « sans religion » et la difficulté croissante de mesurer précisément les appartenances religieuses.
Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.
Les références originales de cet article sont : Gérard-François Dumont, « La géographie mondiale des religions : une forte dimension géopolitique », Revue Géostratégiques, revue n° 71 d’avril 2026. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de la Revue Géostratégiques de l’Académie de Géopolitique de Paris.
L’examen de cartes, qui se veulent représenter la géographie des religions dans le monde ne livre guère d’explications sauf parfois la mise en évidence d’une continuité religieuse dans certaines régions du monde entre des pays limitrophes. En outre, compte tenu de l’enchevêtrement géographique des religions sur des nombreux territoires dans le monde, la cartographie demeure grossière et même des cartes d’une grande finesse éprouvent des difficultés à présenter la réalité. Demeure également une question essentielle, celle de la connaissance réelle de l’appartenance religieuse. En effet, cette dernière n’est disponible de façon détaillée que dans quelques pays, comme l’Inde, grâce aux résultats de recensements dont l’une des questions porte sur la religion, sans d’ailleurs pouvoir préciser le degré de religiosité.
Appréhender la géographie des religions repose donc sur des recueils indirects comme des enquêtes. C’est ce travail qui permet au Pew Research Center d’offrir des estimations[1], pour chaque pays ou territoire du monde, de la répartition religieuse de la population en distinguant cinq religions principales : chrétienté, islam, bouddhisme, hindouisme et la religion juive. Ces estimations distinguent en outre une classe qui réunit toutes les religions autres que les cinq indiquées et une catégorie intitulée « sans affiliation religieuse ». À l’échelle mondiale, les chrétiens, les plus nombreux, devancent, en proportion de la population mondiale (figure 1), d’environ trois points les musulmans et de 4,6 points les sans religion. Ensuite, les hindouistes représentant près de 15 % de la population dans le monde loin devant les trois autres types distingués qui comptent moins de 5 % (bouddhistes) ou beaucoup moins de 1 % (juifs).

Figure 1. La répartition religieuse dans le monde –
© Gérard-François Dumont – chiffres Pew 2020.
Mais cette répartition mondiale des religions connaît de fortes diversités selon les pays. Aussi proposons-nous une typologie permettant de distinguer six catégories. La première, que nous appelons « uniconfessionnelle », concerne les pays caractérisés par une forte homogénéité religieuse. La deuxième regroupe des pays où il y a une adhésion majoritaire de la population à une même religion qui est donc dominante, mais une minorité de la population n’y adhère pas sans nécessairement former un ensemble géographique compact. Nous proposons alors, pour dénommer ces pays, de les désigner comme « domi-confessionnels », donc avec religion dominante mais dont la part est insuffisante pour que le pays soit considéré comme homogène d’un point de vue religieux.
La troisième catégorie concerne des pays qui ont été uniconfessionnels, mais qui ne le sont plus, compte tenu de la montée des sans religion et/ou d’une religion non historiquement présente portée par des immigrants et leurs descendants. Nous désignons ces pays à tendance « domi-confessionnelle contestée ». Il existe aussi des pays où une religion est dominante mais qui comportent, depuis un temps long, parfois plusieurs siècles voire plus d’un millénaire, une importante minorité religieuse clairement observable en raison de son importance ou de sa géographie, ce qui ne permet pas de les désigner comme uniconfessionnels. Nous les désignons par « bi-confessionnalité inégale ».
Lorsque le pays compte essentiellement deux religions dont la proportion des adeptes est élevée, il relève d’une cinquième catégorie de pays « bi-confessionnels ». Si l’éventail religieux distingue au moins trois religions ayant une proportion significative d’adeptes, les pays – sixième catégorie – sont « pluriconfessionnels ». Enfin, il existe des cas particuliers difficilement classables en termes de religiosité, à l’instar de la Chine, qui mérite un examen spécifique.
Ces diversités dans la géographie des religions dans le monde selon les pays s’expliquent par des facteurs variés dont certains remontent à des événements lointains. Mais la question centrale posée dans ce texte est de souligner combien cette géographie se trouve souvent dans des explications géopolitiques, internes et/ou externes, et toujours en interaction avec les réalités géopolitiques contemporaines[2].
Les catégories définies ci-dessus conduisent donc à distinguer plusieurs types, chacun pouvant être illustré par de nombreux exemples, sans toutefois dresser ici un panorama exhaustif de tous les pays du monde.
Les pays uniconfessionnels
Dans 43 pays, 95 % ou plus de la population se rattache à une même religion. En considérant cette borne de 95 % pour définir un pays que nous appelons « uniconfessionnel », la région dite Mena (Middle East and North Africa – MoyenOrient et Afrique du Nord) est très représentée. En effet, de nombreux pays de cette région Mena sont très majoritairement de religion musulmane ; Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Arabie saoudite, Yémen, Jordanie, Irak… S’ajoute au nord-est du Moyen-Orient, l’Azerbaïdjan. Ce caractère uniconfessionnel s’inscrit parfois dans une histoire pluriséculaire[3] remontant aux premières décennies de l’Islam et aux guerres de conquête religieuse qui ont accompagné cette période, comme dans la péninsule arabique et, au-delà, en Mésopotamie, au Proche Orient et en Afrique septentrionale[4].
Mais, dans d’autres pays, comme la Turquie, le pourcentage très élevé de musulmans, soit 97,1 % de la population, est assez récent, héritage du génocide arménien et assyro-chaldéen des années 1910 et des événements géopolitiques des années 1920 sous l’effet de ce qu’on n’appelait pas encore une purification ethnique, actée par le traité de Lausanne de 1923. Ce dernier est accompagné d’une émigration forcée de Turquie d’environ 1,5 million de Grecs orthodoxes, certains dès septembre 1922 après l’incendie de Smyrne consécutif à l’entrée des forces turques de Mustafa Kemal le 9 septembre, et d’environ 400 000 musulmans quittant la Grèce. Ces migrations contraintes excluaient les Grecs d’Istanbul et les musulmans de Thrace occidentale, région intégrée pendant des siècles dans l’Empire ottoman et rétrocédée à la Grèce par la Bulgarie en 1923.
Puis l’émigration des Grecs d’Istanbul s’est poursuivie par la suite sous la pression d’Ankara contrevenant au traité de Lausanne sur les droits pourtant reconnus des Grecs orthodoxes[5]. Ceci a conduit, en quelques décennies, à l’homogénéisation religieuse d’une terre auparavant pluri-religieuse, du temps de l’Empire ottoman[6].
Comme la Grèce a respecté le traité de Lausanne, le pays n’est pas uniconfessionnel, en dépit de 89,5 % de chrétiens, mais domi-confessionnel, avec 5,1 % de musulmans composant une forte minorité en Thrace occidentale où ils possèdent leur propre système éducatif et juridique, ce qui, il est vrai, suscite des tensions périodiques et des batailles judiciaires sur le droit applicable aux individus.
À l’est de cette région MENA, parmi les pays uniconfessionnels musulman, l’Iran mérite un examen particulier. Le pays est estimé par le Pew Research Center avoir 98 % de musulmans, dont la grande majorité est chiite. Les 10 % de sunnites habitent essentiellement aux périphéries de l’État, soit dans la région kurde, soit dans le Sud-Ouest, soit dans le Baloutchistan, tandis que le nombre de zoroastriens et de juifs a beaucoup diminué et que subsiste une petite minorité arménienne
représentée par deux élus au Parlement. Toutefois, l’Iran est un exemple de la question du degré de religiosité dans un contexte caractérisé par un régime théocratique depuis 1979 et un combat gagné contre le voile islamique depuis 2022[7]. En effet, selon une enquête de la Fondapol[8] , 47 % des Iraniens affirment avoir rompu avec la religion musulmane. Ce pourcentage qui contrevient aux données du Pew Research Center pourrait s’expliquer par des insatisfactions face à la gouvernance théocratique du pays.
À l’est de l’Iran, en Asie centrale du Sud, deux pays, l’Afghanistan et le Pakistan[9] avec 97 % de musulmans, les 3 % restants se partageant entre la chrétienté et l’hindouisme, entrent également dans cette catégorie uniconfessionnelle. Dans la moitié septentrionale de l’Afrique subsaharienne, l’uniconfessionalité musulmane domine également presque entièrement du Sénégal à la Somalie en passant par la Mauritanie, le Mali, le Niger et le Soudan, à l’exception du Tchad et de l’Éthiopie.
Dans certains pays comme dans la Turquie analysée ci-dessus, l’uniconfessionalité musulmane peut être due à des changements géopolitiques plus contemporains. La création du Pakistan en 1947 s’est accompagnée de déplacements croisés forcés : d’un côté, le départ de la quasi-totalité des hindouistes et des Sikhs (environ huit millions) qui vivaient dans les frontières du pays devenu indépendant, surtout au Pendjab occidental et au Sind ; de l’autre, selon une migration Est-Ouest, avec l’arrivée au Pakistan d’environ sept millions de musulmans venus d’Inde. Ceci qui a engendré une forte homogénéité religieuse au Pakistan, homogénéité qui s’est accentuée depuis (97 % de musulmans en 2020) car la petite minorité chrétienne continue de subir des vexations et des violences la poussant à émigrer.
L’Algérie, devenue indépendante en 1962, a mis en œuvre une purification ethnique provoquant le départ forcé de plus d’un million d’habitants qui étaient chrétiens, juifs ou sans religion. Les mesures prises par le régime contre les religions non musulmanes, principalement chrétiennes, comme le fait d’être passible d’une condamnation pour la simple possession d’une Bible, ont pour conséquence le maintien d’une forte homogénéité religieuse.
Le caractère uniconfessionnel (islam chiite) de l’Azerbaïdjan est également récent. En effet, les minorités arméniennes qui y vivaient ont dû fuir le pays à trois périodes principales dans les dernières décennies : après le pogrom de Sumgaït en 1988[10], lors du conflit ouvert au Haut-Karabagh de 1991 à 1994, puis sous la contrainte de la purification ethnique intégrale du Haut-Karabagh en septembre 2023[11]. En Irak, à la suite des discriminations et violences subies, une grande majorité des habitants de religion chrétienne, pourtant présents depuis deux millénaires[12], a dû émigrer et le pays est devenu uniconfessionnel.
Du côté de la chrétienté, le nombre de pays pouvant être classé comme uniconfessionnels a diminué, surtout depuis la seconde moitié du XXe siècle, en raison soit de la hausse de la part des personnes sans religion, soit de l’installation d’immigrants pratiquant une religion non chrétienne quittant des pays liberticides ou souffrant d’une mauvaise gouvernance nuisant au développement, sans oublier leurs descendants. En outre, les pays chrétiens encore uniconfessionnels comptent souvent un nombre d’habitants limités à l’exemple des pays suivants : Roumanie, Pologne ou Serbie en Europe ; Pérou en Amérique latine ; Angola ou Namibie en Afrique. Autre exemple en Asie occidentale avec l’Arménie, pays comptant moins de 3 millions d’habitants, mais bénéficiant d’une forte adhésion à une Église apostolique arménienne, indépendante de Rome car n’étant plus en communion avec l’Église catholique romaine depuis le concile de Chalcédoine (451). Toutefois, l’un des pays les plus peuplés d’Afrique, le Congo RDC, est uniconfessionnel avec 96,3 % de chrétiens.
Par son nombre d’habitants, le Mexique était un autre contre-exemple d’un pays peuplé, comptant plus de 100 millions d’habitants, et toutefois uniconfessionnel chrétien. Mais sa proportion de chrétiens est estimée avoir diminué de 95 % en 2010 à 89,2 % en 2020, en raison de la hausse dans le même temps des sans religion passés 4,8 % à 10,6 %. Le Mexique doit donc désormais être classé dans la catégorie suivante, celle des pays à tendance domi-confessionnelle.
Les pays à tendance domi-confessionnelle
Dans les pays « domi-confessionnels », la religion dominante compte entre 80 et 94 % de la population. La deuxième religion peut former une minorité géographiquement compacte sur une partie du territoire, ce qui peut avoir des incidences géopolitiques[13], ou, compte tenu de l’importance de la population du pays, représenter un poids démographique non négligeable.
Ce type de pays se trouve notamment en Asie ou en Amérique latine. En Asie centrale du Sud, le Bangladesh entre dans cette catégorie, même si la religion musulmane y est devenue la religion officielle depuis 1988. En effet, le poids des 91,1 % des musulmans ne doit pas masquer l’importance des 7,9 % d’hindouistes, soit environ 13 millions d’habitants, un poids relatif qui a toutefois diminué avec nombre d’émigrations vers l’Inde dans un contexte peu ouvert à la liberté religieuse.
En Asie du Sud-Est, l’Indonésie compte 87 % de musulmans, les non musulmans se répartissant en différentes confessions (chrétienté issue des évangélisations lors de la colonisation européenne – représentant 10,3 % de la population, hindouisme de descendants de personnes recrutées en Inde comme main-d’œuvre lors de la colonisation néerlandaise, bouddhisme, animisme…). À Oman, la majorité est musulmane à 81,8 %, et le pays compte 8,1 % de chrétiens et 9,5 % d’hindouistes, la plupart résultant d’émigrations de main-d’œuvre depuis l’Inde.
Toujours en Asie du sud-Est, les Philippines sont aussi un pays domi-confessionnel car, outre les 91,5 % de chrétiens[14], existe une minorité de 6,5 % de musulmans qui s’avère majoritaire dans le sud sur l’île de Mindanao et dans les archipels voisins de Sulu et Tawi-Tawi, avec comme effet des tensions géopolitiques internes ayant donné lieu à des violences.
La Thaïlande offre un autre exemple de cette catégorie à tendance domi-confessionnelle avec 94 % de bouddhistes, car demeure une minorité musulmane représentant 5,0 % du total de la population et localement majoritaire dans certaines régions de l’extrême Sud, le long de la frontière avec la Malaisie, dans les provinces de Pattani, Yala et Narathiwat. Et cette compacité religieuse régionale a donné lieu à des actions insurrectionnelles à objectif séparatiste depuis les années 2000. Ensuite, avec 89,1 % de Bouddhistes, 6,1 % de chrétiens et 3,3 % de musulmans, le Myanmar (Birmanie) constitue le cinquième pays entrant dans cette catégorie.
En Asie occidentale, c’est l’histoire géopolitique[15] qui permet de comprendre la composition religieuse d’Israël avec 77 % de juifs, 14,7 % de musulmans et 1,9 % de chrétiens, des pourcentages forts différents tant de ceux existants l’année de l’indépendance du pays (1948) que dans les décennies antérieures.
Puis, en Amérique latine, au Brésil, 80,7 % de la population se rattache à la chrétienté. Les deuxième et troisième groupes sont les non religieux et les spiritistes. En Afrique, le Pew Research Center estime pour l’Égypte 95,2 % de musulmans et 4,8 % de chrétiens. Mais, d’une part, ces pourcentages semblent minimiser le poids des Coptes, le plus souvent estimé aux environs de 10 % de la population et dont la présence est attestée par de nombreuses églises, en dépit des restrictions souvent apportées à leur construction, et même si les coptes ont connu des vagues d’émigration dans les périodes les plus défavorables à la liberté religieuse. D’autre part, ce pourcentage minimal de 4,8 % de chrétiens signifie une population d’au moins 5 millions, chiffre évidemment inférieur aux 13 millions de coptes (la grande majorité des chrétiens égyptiens) selon le chef de l’Église orthodoxe copte Tawadros II, mais supérieure à la population de nombreux pays dans le monde.
La catégorie suivante, les pays à tendance domi-confessionnelle contestée, est souvent le fruit de processus relativement récents.
Les pays à tendance domi-confessionnelle contestée
Cette catégorie comprend des pays qui ont longtemps été historiquement uniconfessionnels, mais où cette caractéristique se trouve remise en cause soit par l’importance des sans religion, soit par la forte croissance d’une autre confession, soit par les deux. Cette catégorie comporte de nombreux pays occidentaux ou d’Amérique latine.
Ainsi, l’Italie aurait pu longtemps être classée uniconfessionnelle avec une proportion de 98 % de catholiques encore au début du XXIe siècle. Mais, selon les données 2020 du Pew Research Center, ce pourcentage s’est nettement abaissé sous le seuil de 95 %, précisément à 80,5 %. Et cette proportion se serait davantage amoindrie si, parmi ses immigrants, l’Italie ne comptait pas aussi des Roumains, des Ukrainiens de confession chrétienne, des Éthiopiens, des Philippins ou des Africains noirs venant de terres chrétiennes. Quant aux immigrants originaires de pays à majorité musulmane et à leurs descendants, ils expliquent une proportion de 4,4 % de musulmans tandis que les sans religion sont montés à 13,3 %. L’une des raisons de ces évolutions tient en Italie, comme dans nombre de pays européens, à ce que l’accueil d’immigrés s’inscrit dans des obligations internationales, résultat de l’adhésion de ces pays à la Convention de Genève sur le droit d’asile, à la Convention européenne des droits de l’homme, aux règlements et directives de l’Union européenne, ou aux jurisprudences de la Cour européenne de justice (CJUE) et de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), sans oublier les jurisprudences nationales y compris, comme en France, celle du Conseil constitutionnel.
En Amérique du Nord, considérons d’abord les États-Unis, pays dont la dynamique démographique s’est amoindrie[16]. La part des chrétiens est tombée à 64,0 % en 2020 contre 78,3 % en 2010, chrétiens qui se répartissent en de multiples Églises protestantes, évangélistes ou pentecôtistes, sans oublier les mormons, et l’Église catholique romaine. La part des catholiques, longtemps marginale avant les années 1840, s’est accrue avec l’immigration irlandaise au milieu du XIXe siècle, puis a augmenté ces dernières décennies avec l’immigration latino-américaine. Selon les estimations 2020, les non-chrétiens des États-Unis se classent en deux groupes : 29,7 % de sans religion, puis une diversité de religions, dont les juifs, environ 1,7 % de la population états-unienne, les musulmans, 0,9 %, et les autres personnes adhérant à des religions issues de l’Asie centrale du Sud et de l’Asie orientale (bouddhistes, hindouistes…). La faible estimation du pourcentage de musulmans pourrait éventuellement s’expliquer par la politique du président Trump[17]. Toutefois, parmi les immigrés, la présence d’Africains s’est accrue, notamment avec une communauté non négligeable de Sénégalais dont les voies qu’ils empruntent pour se rendre aux États-Unis ont été détaillées[18]. La déchristianisation du Canada est plus intense, avec le pourcentage des chrétiens abaissé à 53,3 %, tandis que les sans religion sont montés à 34,6 % de la population et que l’islam concerne 4,9 % de la population en 2020 contre 3,2 % en 2010, une hausse liée à la politique d’immigration du pays actée chaque année par le Parlement d’Ottawa, complétée par les décisions propres aux autorités du Québec.
En Amérique du Sud, la grande majorité historique était chrétienne depuis les colonisations espagnole et portugaise de la fin du XVe siècle et du XVIe siècle et l’évangélisation qui l’a accompagnée. Mais, au XXIe siècle, elle se trouve réduite avec la montée des sans religion. Par exemple, en Argentine, le pourcentage de chrétiens s’est abaissé à 88,5 % en 2020 sachant que 9,2 % sont sans religion. En Colombie, il est désormais de 86,2 % en raison de la montée à 9,9 % des sans religion. Au Brésil, il est de 80,7 % sous le même effet de la hausse des sans religion qui atteignent 13,5 %.
En Asie, au Japon, l’estimation du Pew Research Center donne comme religion principale le bouddhisme (37,2 % de la population), face à 57,5 % sans religion. Mais il semble demeurer dans la majorité de la population un fond shintoïste. Au Vietnam, la majorité reste attachée au bouddhisme (67,7 %) tandis que demeure, malgré la pression des autorités politiques, une minorité chrétienne (8,3 % de la population) et que les sans religion se sont abaissés à 23 % en raison d’une diffusion moindre de l’idéologie athée du régime.
Le phénomène de la montée des sans religion apparaît nettement en Afrique du Sud et dans plusieurs pays européens tels que l’Italie citée ci-dessus. En Afrique du Sud, la contestation de la prééminence chrétienne (85,3 %) vient de cette montée du non religieux (8,9 % de la population), tandis que subsistent des diversités confessionnelles s’expliquant par le peuplement du pays (hindouisme lié aux descendants des migrants venus du sous-continent indien et souhaitées par le colonisateur britannique, islam, bouddhisme…). En Europe, dans des pays comme l’Allemagne, la France, et le Royaume-Uni (Tableau 1), c’est la chrétienté qui se voit fortement contestée à la fois par la montée du non religieux et par la croissance de l’islam importé par le système migratoire, lui-même tenant à des réalités géopolitiques. Ainsi, la présence de l’islam en Allemagne s’explique notamment par la construction en 1961 du mur de Berlin[19] qui a poussé l’Allemagne de l’Ouest, après la fin des arrivées de population active venues de l’Allemagne de l’Est, à négocier la venue de travailleurs turcs dont la présence, prévue comme temporaire, s’est pérennisée notamment avec la venue des familles reposant sur une interprétation géographiquement limitée de l’article 8 de la Déclaration européenne des droits de l’homme.
Tableau 1. La répartition religieuse en Allemagne, en France et au Royaume-Uni
© Gérard-François Dumont – chiffres Pew 2020.
| En pourcentage | Chrétiens | Sans religion |
Musulmans | Autres religions | Total |
| Allemagne | 56,2 | 36,1 | 6,5 | 1 | 100 |
| France | 46,5 | 42,6 | 9,1 | 2 | 100 |
| Royaume-Uni | 49,4 | 40,2 | 6,4 | 4 | 100 |
De son côté, la France a instauré en outre des conditions généreuses pour l’immigration en général, comme par exemple le plus large panel de soins pour les immigrés en situation irrégulière, ou pour celle issue de l’Algérie. Quant au Royaume-Uni, ses lois d’immigration ont rendu relativement aisée l’arrivée de populations musulmanes issue de pays du Commonwealth.
En outre, sans entrer dans les détails, pour comprendre l’évolution de la répartition religieuse des trois pays européens cités précédemment, il est difficile de ne pas considérer l’importance historique de politiques défavorables essentiellement à la religion catholique et une certaine pérennité de leur influence conduisant parfois à confondre la laïcité et le laïcisme, y compris dans certaines décisions juridictionnelles : textes anglais en vue de privilégier l’anglicanisme ; Kulturkamp(1971-1875) de Bismarck signifiant par exemple un étroit contrôle de la formation des prêtres ou l’expulsion des jésuites d’Allemagne ; éradication de nombreux religieux sous Hitler ; fermeture en France des congrégations religieuses (1902-1903) et appropriation de leurs biens par l’État… Aux Pays-Bas, l’évolution de la religiosité des descendants de chrétiens et l’installation d’immigrants venus de pays du Sud mettent désormais les chrétiens en position minoritaire à 35,1 %, face à 54,1 % de sans religion et à 5,5 % de musulmans.
Dans les pays scandinaves, en Norvège, les chrétiens restent majoritaires, avec toutefois une part abaissée à 71,4 %, tandis que deux hausses ont porté la proportion des sans religion à 22,5 % et des musulmans à 4,1 % en 2020 contre 2,5 % en 2010. Dans le pays scandinave limitrophe, la Suède[20], la désaffectation pour la chrétienté a été plus intense avec 60,8 % de chrétiens en 2020 contre 72,8 % en 2010, en dépit de l’arrivée d’immigrants chrétiens, comme des Chaldéens originaires du Moyen-Orient. La part des sans religion est montée à 28,9 % et celle des musulmans à 8,1 % en 2020 contre 4,5 % en 2010. Ces musulmans sont issus de flux d’immigration récents, seulement depuis les années 1980, avec l’arrivée d’Iraniens, de Bosniens, d’Irakiens ou de Syriens (années 2010). Au Danemark et en Finlande, les évolutions sont semblables.
Au centre de l’Europe occidentale, la Suisse compte sensiblement des pourcentages comparables à la Suède : 61,6 % de chrétiens, 30,8 % de sans religion et 6,1 % de musulmans. L’Autriche voisine compte les mêmes ordres de grandeur, soit respectivement 68,2 %, 22,4 % et 8,3 %. Toutefois au plan géopolitique, dans ce pays comme dans d’autres, il convient de ne pas considérer la minorité musulmane comme homogène ; par exemple, en étudiant uniquement les immigrants d’origine turque, ils ne s’alignent pas sur la même théologie musulmane selon qu’ils sont sunnites faisant allégeance au ministère turc des affaires religieuses (Diyanet), sunnites kurdes peu favorables au régime islamique d’Erdogan lié aux frères musulmans, ou alevis, une branche hétérodoxe de l’Islam. Au Portugal, la part des chrétiens a moins diminué (85,1 %), notamment sous l’effet d’immigrants chrétiens venus de Roumanie, d’Ukraine ou du Brésil, mais a toutefois subi la hausse de la proportion des sans religion, à 13,8 %.
Les trois catégories précédemment considérées sont suivies de trois autres, à commencer par celles caractérisées par une bi-confessionnalité égalitaire ou non.
Les pays bi-confessionnels
Parmi les différents pays du monde, plusieurs peuvent être qualifiés de biconfessionnel comme le Nigeria, l’Éthiopie, ou la Côte d’Ivoire. Le Nigeria[21], pays le plus peuplé d’Afrique, se trouve dans une situation singulière avec des proportions semblables à celles de l’ensemble de l’Afrique : 56,1 % de musulmans, 43,4 % de Chrétiens, le reste de la population étant classé animiste. L’Éthiopie, qui a dépassé les 100 millions d’habitants depuis 2015[22], est en plus grande proportion chrétienne (61,6 %), mais 36,2 % de la population est classée comme musulmane. Enfin, la Corée du Sud, par ailleurs le pays à la plus faible fécondité au monde[23], se répartit entre le bouddhisme (19 % de la population) et les confessions chrétiennes (32 %), le reste de la population étant classé sans religion (48,3 %).
La Côte d’Ivoire entre aussi dans cette catégorie des pays bi-confessionnels avec 44,0 % de chrétiens et 46,3 % de musulmans. En Europe, c’est la Bosnie-et-Herzégovine, qui fait partie de cette catégorie avec 44,7 % de chrétiens, très majoritairement orthodoxes et correspondant à des personnes d’ethnie serbe, et 53,6 % de musulmans, issus des immigrations ou des conversions liées à la colonisation du pays par l’Empire ottoman au xve siècle, remplaçant le royaume chrétien indépendant de Bosnie.
Les pays pluriconfessionnels
On trouve des pays pluriconfessionnels, au sens où ils se partagent au moins trois religions dont chacune compte une proportion significative, sur plusieurs continents, avec deux cas emblématiques liés à leur histoire géopolitique et migratoire. Ainsi Maurice compte 32,9 % de chrétiens, 17,5 % de musulmans et 48,3 % d’hindouistes, ces deux derniers groupes étant souvent les descendants d’Indiens recrutés notamment au XIXe siècle par les Britanniques comme main-d’œuvre dans les plantations de canne à sucre. À Singapour, le groupe religieux le plus nombreux, les bouddhistes, souvent descendants des immigrés chinois recrutés au XIXe siècle par la Compagnie britannique des Indes orientales, est loin d’être majoritaire, avec seulement 30,8 % de la population car tous les membres de la diaspora chinoise, environ les trois quarts de la population, ne sont pas bouddhistes, puisque la population non bouddhiste se répartit entre sans religion (19,9 %), chrétiens (18,8 %) et musulmans (16,1 %).
En Amérique du Sud, c’est le Surinam, pays peu peuplé avec nettement moins d’1 million d’habitants, qui compte une forte diversité religieuse. En effet, même si les chrétiens sont légèrement majoritaires (52,8 %), 22,5 % de la population se rattache à l’hindouisme et 13,1 % à l’islam.
En Asie, Taïwan a également une situation religieuse hétérogène, avec 23,1 % de sans religion, 19,2 % de bouddhistes, 5,5 % de chrétiens et une légère majorité (51,7 %) déclarée d’autres religions.
En Afrique, au Bénin, le Pew Research Center estime une petite majorité de chrétiens (53,2 %) et une part significative de musulmans (31,4) mais la part des autres religions (10,5 %) est relativement élevée tandis que les sans religion ont un poids non négligeable (4,9 %). La Guinée-Bissau compte une part majoritaire de musulmans (56 %) mais son hétérogénéité religieuse s’explique par la part des chrétiens (21,7 %), des autres religions (10,7 %) et des sans religion (11,6 %). Le Togo compte une dispersion comparable mais avec d’autres rattachements religieux, soit, à côté de la majorité chrétienne (56,9 %), 19,0 % d’autres religions, 16,1 % de musulmans et 8,0 % de sans religion. Dans ce pays comme dans la plupart des pays du Golfe de Guinée, soit le Nigeria, le Bénin, le Ghana ou la Côte d’Ivoire, les chrétiens sont majoritaires dans la partie sud du pays et les musulmans essentiellement présents dans la partie septentrionale.
La Chine, un cas particulier
Parmi les pays cités ci-dessus, ne figure pas la Chine où règne depuis 1949 le parti communiste. Dans le contexte d’un régime politique très autoritaire, voire totalitaire, la connaissance de la géographie des religions y est particulièrement difficile à appréhender. Ici, c’est un livre universitaire sur la Chine qui se veut une référence et qui ne dit pas un mot sur la religion. Là, sur telle carte, on distingue une moitié Ouest considérée comme taoïste et confucianiste et une moitié Est bouddhiste, sans oublier des musulmans, surtout dans la partie occidentale du pays (Xinjiang) et les Tibétains, présents pas seulement dans la région dite autonome du Tibet[24]. Ailleurs, on donne des chiffres qui conduisent à classer 89,6 % de la population comme non-croyante, mais cela ne signifie pas qu’un tel pourcentage se tient à l’écart de toute spiritualité.
En fait, bouddhisme et taoïsme, mariés à cette philosophie qu’est le confucianisme, forment une religion populaire variant selon les régions, mais ayant en commun le culte des ancêtres. En outre, des minorités chrétiennes, en dépit de leur faible acceptation par un régime qui les contrôle durement, existent. Il en résulte que la Chine est difficilement classable, même si elle est plutôt pluri-religieuse. Seule la mise en œuvre de la liberté religieuse, aujourd’hui bien improbable, permettrait d’analyser clairement la répartition religieuse.
Ces éléments, permettant de présenter une typologie religieuse des pays, peuvent former une base d’analyse pour des projections à l’horizon 2050[25]. Ils montrent combien les interactions entre religion et géopolitique sont nombreuses aujourd’hui comme elles l’ont été dans l’histoire, y compris à l’occasion de conflits historiques (Poitiers, Reconquista, Lépante, sièges de Vienne en Europe ; Talas[26], Manzikert[27], Jérusalem[28], Talikota[29] en Asie ; Carthage en Afrique). Car, l’examen de la géographie des religions dans le monde et de ses évolutions nécessite de prendre en compte tant les dynamiques géopolitiques du passé que celles contemporaines.
Références
