Après le Haut-Karabakh : Comment les Européens peuvent-ils renforcer la résilience de l’Arménie ?

Mis en ligne le 21 Déc 2023

Après le Haut-Karabakh : Comment les Européens peuvent-ils renforcer la résilience de l’Arménie ?

Depuis la prise de contrôle éclair du Haut-Karabakh par l’Azerbaïdjan à la mi-septembre dernier, la situation régionale est particulièrement incertaine. Ce papier éclaire les risques qui pèsent sur l’Arménie, confrontée à un rapport de forces particulièrement défavorable et à un risque de chantage territorial, sinon d’invasion. Les deux auteurs s’appuient sur ce constat initial et proposent les actions prioritaires à mener par l’Union européenne pour à la fois empêcher une nouvelle escalade, renforcer les capacités de défense de l’Arménie et soutenir un accord de paix entre les parties.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : Marie Dumoulin, Gustav Gressel, « Après le Haut-Karabakh : Comment les Européens peuvent-ils renforcer la résilience de l’Arménie ? », ECFR. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de l’ECFR.

Le 19 septembre, l’Azerbaïdjan a repris le territoire longtemps contesté du Haut-Karabakh. L’Arménie a décidé de ne pas répondre militairement, par manque de moyens et par refus de s’engager dans une nouvelle guerre sanglante qu’elle finirait par perdre. Après le blocus de plusieurs mois imposé par l’Azerbaïdjan, quelque 100 000 habitants de l’enclave ont fui vers l’Arménie en l’espace de quelques jours. Nombre d’entre eux ont été hébergés par des Arméniens, ce qui a permis d’éviter une crise immédiate des réfugiés. Mais d’autres défis pourraient se profiler pour la sécurité de l’Arménie si l’Azerbaïdjan décidait de pénétrer plus avant sur son territoire. Pour éviter une telle escalade, l’Union européenne devrait intensifier son engagement diplomatique tout en travaillant plus activement au renforcement de la résilience sociétale et des capacités de défense de l’Arménie.

Pour l’instant, les Arméniens semblent blâmer la Russie plus que leur gouvernement pour ce qui s’est passé. Cette attitude est cohérente avec la détérioration rapide des relations arméno-russes depuis la guerre de 2020 et la trêve négociée par Moscou. Les piètres performances du contingent russe de « maintien de la paix » stationné dans le Haut-Karabakh, la réticence de Moscou à soutenir son allié arménien même après les incursions azerbaïdjanaises sur son territoire en 2021 et 2022, et enfin l’absence de réaction russe à l’offensive azerbaïdjanaise du 19 septembre, ont amené de nombreux Arméniens à douter du soutien de la Russie en matière de sécurité.

Ces inquiétudes en matière de sécurité sont loin d’être dissipées. L’Azerbaïdjan ayant repris le contrôle total du Haut-Karabakh, le conflit de 35 ans sur le territoire contesté s’est transformé de facto en un conflit interétatique portant sur la délimitation, ou l’établissement des limites extérieures, d’une frontière internationale. L’augmentation de la rhétorique azerbaïdjanaise qualifiant le sud de l’Arménie d’ »Azerbaïdjan occidental » a alimenté les inquiétudes d’Erevan quant à d’éventuelles revendications irrédentistes sur le territoire de l’Arménie elle-même. La question de la délimitation des frontières a été abordée dans les négociations de paix en cours entre les deux pays. Mais le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev envoie régulièrement des signaux indiquant qu’il n’est pas disposé à s’entendre sur quoi que ce soit dans le cadre de négociations dirigées par l’Occident et a plutôt plaidé en faveur d’un règlement impliquant les « acteurs régionaux », c’est-à-dire la Russie et la Turquie.

Dans un tel scénario, la Turquie, l’Azerbaïdjan et la Russie pourraient s’associer dans un format régional excluant l’UE et les États-Unis, afin de forcer le premier ministre arménien Nikol Pashinyan à faire des concessions, y compris l’établissement d’un « corridor » terrestre – appelé corridor de Zangezur – à travers la région de Syunik, située à l’extrême sud de l’Arménie. Dans ce cas, la main de Pashinyan serait faible et la stabilité intérieure de l’Arménie serait constamment menacée, ce qui pourrait ouvrir la voie à une déstabilisation interne et rendre le pays plus vulnérable aux ingérences extérieures. Même sans ce format de négociation, l’Arménie est confrontée à de telles menaces. Peu après la reprise du Haut-Karabakh par les forces azerbaïdjanaises, M. Pashinyan a accusé la Russie de lancer des « appels publics à un changement de pouvoir en Arménie, pour renverser le gouvernement démocratique ».

Les positions militaires actuelles de l’Azerbaïdjan à la frontière de l’Arménie et l’énorme déséquilibre des forces entre les deux pays font craindre au gouvernement arménien une éventuelle invasion.

Après le Haut-Karabakh : Comment les Européens peuvent-ils renforcer la résilience de l’Arménie ?
Cependant, les positions militaires actuelles de l’Azerbaïdjan à la frontière de l’Arménie et l’énorme déséquilibre des forces entre les deux pays ont également fait craindre au gouvernement arménien une éventuelle invasion. L’Azerbaïdjan a mis trois semaines à construire et à préparer l’attaque du Haut-Karabakh, car il bénéficiait du soutien militaire de la Turquie et d’Israël. L’attaque de la région de Syunik pourrait prendre à peu près le même temps et l’Azerbaïdjan préférerait probablement le faire avant l’arrivée de l’hiver[1].

Les deux scénarios pourraient avoir des conséquences dramatiques pour l’Arménie, notamment parce que sa fragile démocratie serait mise en danger par le mécontentement interne et la pression russe. Mais ce serait également très dommageable pour l’UE, qui a engagé des ressources et du capital politique dans ses efforts de médiation entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Sa crédibilité serait considérablement entamée si elle laissait des acteurs régionaux jouer avec les frontières dans son voisinage immédiat, ce qui discréditerait son engagement en faveur de l’intégrité territoriale de l’Ukraine.

En outre, l’établissement d’un corridor terrestre à travers la région de Syunik présente des risques importants pour l’Europe, qu’il soit établi par des moyens militaires et entièrement contrôlé par l’Azerbaïdjan, ou par des négociations et officiellement contrôlé par les forces russes. Dans ce cas, la Turquie et l’Azerbaïdjan, éventuellement avec le soutien de la Russie, prendraient de facto le contrôle d’un corridor reliant la mer Noire à la mer Caspienne, l’une des principales routes reliant l’Europe à l’Asie centrale et à la Chine.

L’UE devrait agir pour empêcher un tel scénario en répondant aux préoccupations à court, moyen et long terme :

  1. Empêcher une nouvelle escalade
    • La première priorité devrait être de dissuader une attaque azerbaïdjanaise sur le territoire de l’Arménie par un engagement politique de haut niveau avec le gouvernement d’Erevan. Cela montrerait que les dirigeants européens se soucient de l’Arménie. Mais les Européens devraient également s’engager auprès de l’Azerbaïdjan et de la Turquie. Les conséquences d’une éventuelle attaque, y compris la perspective de mesures restrictives, devraient être clairement expliquées aux dirigeants azerbaïdjanais.
    • L’extension du mandat de la mission de l’UE en Arménie (AMUE) afin de mieux repérer les violations du cessez-le-feu et de la doter des moyens techniques nécessaires pour exercer une surveillance plus approfondie de la frontière peut également contribuer à prévenir une nouvelle escalade. La décision prise lors du Conseil des affaires étrangères de l’UE du 13 novembre de renforcer l’AMUE pour lui permettre d’accueillir davantage d’observateurs et de patrouilles est un pas dans cette direction.
  2. Renforcer les capacités de défense
    • L’appartenance de l’Arménie à l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) ne doit pas être une excuse pour ne pas l’aider à renforcer ses capacités de défense. Au contraire, l’UE devrait être disposée à utiliser la Facilité européenne de soutien à la paix pour équiper les forces armées arméniennes. L’acheminement du matériel nécessitera également un engagement de l’UE auprès de la Géorgie afin de créer un corridor de transport.
    • Bien que les regards se tournent principalement vers l’équipement militaire, l’UE est la mieux placée pour fournir d’autres types d’assistance afin de renforcer la capacité de défense de l’Arménie. Une assistance à la réforme de l’administration (ministère de la défense), de la logistique, de l’éducation militaire, de la formation, de la planification et des procédures opérationnelles et tactiques doit être mise en place pour permettre à l’Arménie d’utiliser efficacement les nouveaux équipements.
    • Récemment, l’Inde est apparue comme un nouveau fournisseur d’assistance à la sécurité à l’Arménie et, dans ce rôle, elle est moins suspecte que l’Occident pour Moscou et Téhéran. Les consultations stratégiques avec le gouvernement de Delhi sur le soutien militaire à l’Arménie devraient également faire partie de l’effort européen.
    • Réformer et rééquiper les forces armées arméniennes pour qu’elles soient capables de résister à une offensive azerbaïdjanaise prendra plusieurs années, alors que préparer une offensive azerbaïdjanaise pourrait prendre quelques semaines. Alors que l’Arménie reste très vulnérable, l’Europe devrait exercer des pressions diplomatiques et économiques pour éviter que la situation ne dégénère.
  3. Soutenir un accord de paix
    • Parallèlement, l’UE devrait intensifier ses efforts de médiation et profiter du fait que le Haut-Karabakh ne fait plus partie des négociations pour recadrer la discussion autour de la question des frontières. La médiation devrait viser un accord sur la délimitation et l’ouverture des frontières – y compris la frontière entre l’Arménie et la Turquie – d’une manière qui garantisse la sécurité de toutes les parties. Cette discussion ne sera pas facile, mais elle pourrait permettre de trouver des solutions techniques à des problèmes qui sont actuellement posés en termes de souveraineté : principalement la question d’une route de transit à travers le territoire arménien pour relier l’Azerbaïdjan et le Nakhitchevan. Dans le cadre d’un futur accord de paix, l’UE pourrait offrir un soutien technique et d’éventuels investissements pour faciliter le transit et la connectivité dans l’ensemble de la région afin d’encourager l’ouverture des frontières.
    • Enfin, l’UE devrait s’efforcer d’accroître la résilience sociétale de l’Arménie. À court terme, un soutien humanitaire sera nécessaire pour les réfugiés du Haut-Karabakh. Leur intégration dans la société arménienne sera essentielle pour garantir la stabilité politique intérieure à moyen et long terme. Au-delà, l’UE peut également contribuer au renforcement des institutions et des capacités du pays, afin de le rendre moins vulnérable à l’instabilité intérieure et aux pressions extérieures.

En fin de compte, l’UE doit également gérer les attentes de l’Arménie et s’abstenir de faire des promesses irréalisables. Ce faisant, elle risque d’exposer l’Arménie à de plus grandes menaces, non seulement de la part de l’Azerbaïdjan, mais aussi de la part de la Russie, auquel cas elle finirait par porter la responsabilité d’une éventuelle aggravation de la situation, ce qui nuirait à sa crédibilité dans la région. L’UE ne peut pas faire disparaître l’Iran, la Russie, la Turquie et l’Azerbaïdjan, ni les remplacer complètement. Mais elle peut aider l’Arménie à équilibrer leurs intérêts sans avoir à faire de sacrifices exorbitants, et elle peut contribuer à éviter à l’Arménie une dépendance déséquilibrée à l’égard d’une seule puissance régionale, qui la laisserait à sa merci.


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