Alors que l’Europe se réarme et que les besoins capacitaires explosent, le présent papier aborde la question du financement des PME et ETI de défense qui demeure, selon son auteur, l’un des maillons faibles de la souveraineté stratégique française. Entre sous-capitalisation chronique, contraintes réglementaires, réticences ESG persistantes et concurrence croissante d’investisseurs étrangers, les fragilités de la base industrielle et technologique de défense sont mises en exergue. Le papier dresse ainsi un état des lieux sans concession des mécanismes actuels de financement et propose des pistes pour préserver les capacités industrielles, technologiques et stratégiques, indispensables à l’autonomie de la France et de l’Europe.
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La participation de l’investissement privé au financement de la défense française a été bouleversée depuis la guerre en Ukraine. Si les grands groupes restent solides, les PME et ETI du secteur souffrent de sous-capitalisation, de marges faibles et d’un fort endettement, freinant leur capacité d’innovation et d’expansion. Malgré des fonds publics et des initiatives de capital-risque, l’armement létal et la dissuasion nucléaire demeurent exclus des financements pour des raisons liées aux critères ESG. Cette « éthique de conviction » affaiblit la souveraineté européenne, en limitant l’accès au capital et en exposant les entreprises françaises à des rachats étrangers.
Une réorientation des fonds publics, une mobilisation des ressources européennes (NextGenEU), et des réformes législatives permettant d’intégrer la souveraineté nationale dans la responsabilité sociale des entreprises seraient des pistes pour desserrer l’étau qui asphyxie les sous-traitants et les innovateurs de la défense.
Introduction
Le ministre allemand des Affaires étrangères Johann Wadephul a récemment indiqué « Emmanuel Macron « évoque toujours à juste titre notre aspiration à la souveraineté européenne. Quiconque en parle doit agir en conséquence dans son propre pays. Les efforts déployés jusqu’à présent par la République française sont insuffisants pour y parvenir[1]» ».
Il est assez piquant de recevoir de telles leçons de la très atlantiste République Fédérale d’Allemagne. Mais c’est bien un signe des temps qui montre le bouleversement spectaculaire qu’a connu la thématique du financement de la défense depuis le commencement de la guerre en Ukraine.
Il serait erroné de dire que la France n’a rien fait à ce propos. On peut même noter, depuis le 20 mars 2025, une véritable révolution en matière de participation de l’investissement privé au financement de la défense. Néanmoins, il nous faut concéder que les résultats concrets demeurent en demi-teinte. Et la conclusion du « dialogue de place » le 9 avril 2026[2] n’a pas pu occulter le fait que les acteurs de marché ne peuvent se concentrer que sur les pépites les plus rentables et que le cas des PME/ETI et de la durée long terme de détention restent encore à traiter.
Précisons au préalable que le financement de la défense comprend trois problématiques distinctes.
Tout d’abord, il y a celle du financement des dépenses militaires de l’Etat dans le contexte budgétaire contraint que nous connaissons.
Il y a quelques années, des montages financiers avaient été envisagés pour permettre à des opérateurs privés de financier l’acquisition de matériels militaires et de les louer aux armées[3].
Néanmoins ce genre de projets se heurte à diverses contraintes : (i) la volonté du ministère de conserver la patrimonialité de ses équipements ; (ii) la difficulté d’assurer les matériels auprès de compagnies d’assurance et (iii) le traitement comptable de ces matériels dans le budget de l’Etat.
Comme cette problématique est essentiellement politique, nous ne la traiterons pas.
La seconde problématique est celle du financement des grands donneurs d’ordres.
Or, dans la mesure où ceux-ci sont cotés en bourse, qu’ils bénéficient d’un soutien à l’export et aux vues des 11,7 milliards de dollars d’investissements qu’ils ont réalisés depuis 2022[4] on peut soutenir qu’ils n’ont pas de graves problèmes financiers.
Mais plutôt des problèmes de commande publique. Aussi, nous n’évoquerons pas non plus ce sujet.
Reste celle du financement des PME, ETI et startups du secteur de la défense.
A ce propos, on aurait pu croire qu’avec la communication faite autour de « l’économie de guerre » leur situation allait s’améliorer. Or l’évolution qui a été initiée demeure en demi-teinte (I) dans la mesure où leurs besoins ne sont pas totalement satisfaits et alors que l’on assiste à une résurgence de la menace ESG. En outre, de nouveaux périls apparaissent (II). Néanmoins, il existe encore des pistes de redressement.
La situation des PME/ETI de défense
L’un des éléments clés de l’évènement du 20 mars 2025 organisé par le Ministère des Finances et le Ministère des Armées à propos du financement de la défense, était la diffusion d’une note du Trésor qui indiquait que le tissu des PME-ETI de défense était sous capitalisé et moins rentable que leurs alter egos civils[5]. De quoi doucher les enthousiasmes.
Mais ce n’est pas tout, ce secteur est aussi fragile car il dépend de la commande publique et se trouve, vis-à-vis des grands donneurs d’ordres, dans la même situation critique que celle que connaissent les producteurs de lait face à l’industrie agro-alimentaire ou les fournisseurs face à la grande distribution
D’ailleurs une étude de BPI France souligne que :
« Les PME et les ETI dites « cœur défense » (proxy de la BITD) font état de difficultés plus aigües que les autres. Elles cumulent :
- Des relations tendues avec leurs donneurs d’ordre, qui se matérialisent dans une pression excessive sur les marges, le non-respect d’engagements contractuels ou encore de litiges (8% de litiges pour les entreprises cœur défense, vs 1% pour les autres).
- Une santé financière dégradée, se traduisant par des difficultés de trésorerie pour 37% des entreprises cœur défense (vs 27% pour les autres), des difficultés d’obtention de prêts bancaires (25% cœur défense vs 15% autres), des difficultés à lever des fonds (20% vs 10%).
L’analyse de la structure de financement de la BITD vs les grands groupes de défense côtés montrerait des marges des sous-traitants très comprimées (capacité d’autofinancement très faible) et un endettement élevé, là où les donneurs d’ordre ne manqueraient pas de trésorerie et produiraient avec un endettement bien plus minime (environ quatre fois moins).
- Une surcharge opérationnelle avec des carnets de commande débordants, des sous-capacités de production par manque d’investissement et des difficultés d’approvisionnement » [6].
Ce qui les rend « « souvent sous-profitable et surendetté » avec des « marges de 5 à 6 % » et « un niveau d’endettement jusqu’à 90 % des actifs » [7].
En outre, comme les civils, ces entreprises font face à un défi démographique. Dans les 10 prochaines années 50% d’entre elles devront avoir été transmises ou vendues car leurs propriétaires actuels prendront leur retraite [8]. Or, difficulté additionnelle, leur caractère spécifique rend le vivier des repreneurs nettement plus étroit que celui existant dans le monde civil [9].
Enfin, la puissance publique annonce vouloir réduire encore la marge commerciale dans ce secteur [10]. Marges qui, selon la dernière audition du patron de Dassault devant la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, est déjà inférieure de moitié à celles pratiquées outre atlantique [11].
Cette situation périlleuse génère chez ces entreprises non seulement de besoins financiers, évalués entre 1 et 3 Millard d’euros par le Ministère des Armées [12].
Mais elles se caractérisent aussi par des besoins extra-financier, pour pouvoir prendre leur juste part dans les 1.350 milliards de dollars par an de dépenses de défense de l’OTAN prévues à partir de 2035 [13].
Les besoins des PME/ETI de défense
Pour ce qui est des besoins financiers, il convient de souligner que, malgré les contradictions entre les déclarations ministérielles et les rapports parlementaires qui se suivent, les PME du secteur de la défense ont toujours un problème d’accès aux financements [14].
En revanche, depuis l’action conjointe du Ministère des finances et du Ministère des armées du 20 mars 2025 [15], ce n’est pas seulement pour de pseudo raison ESG. Cette situation est désormais surtout justifiée par le niveau de risque que leurs dossiers présentent au vu des éléments évoqués précédemment (faible rentabilité, surendettement…).
Leur manque de rentabilité par rapport au marché civil explique leur sous-capitalisation et le peu d’appétence naturelle des investisseurs pour des actifs notoirement illiquides, soumis à des réglementations peu connues des acteurs de marché et dépendants de la puissance publique pour la vente de leurs produits à l’Etat ou à l’étranger.
Mais les PME/ETI et startups de défense n’ont pas seulement besoin de renforcer leur haut de bilan pour survivre dans la compétition internationale.
Il faudra aussi un soutien extra-financier pour atteindre des tailles critiques, améliorer leur résilience et se mettre en état d’absorber l’augmentation des commandes de l’OTAN attendues dans les dix ans.
Ce soutien passe par la modernisation de leur système de production, leur structuration, restructuration, croissance interne, externe etc.
Or, la faiblesse de leur trésorerie ne leur permet pas de rémunérer les conseils qui pourraient les accompagner. Et la faiblesse de leur rentabilité est un obstacle au soutien que pourrait leur procurer les fonds de capital-risque, compte tenu de leur propre business model.
Elles se trouvent dont dans un cercle vicieux dont les grands donneurs d’ordres ne peuvent pas les tirer.
En effet, si les grands donneurs d’ordres ont bien un intérêt à sécuriser leurs approvisionnements ; à renforcer leur chaine de valeur, à résorber les goulets d’étranglement et à fluidifier les rythmes de livraison.
Cependant, des règles s’opposent à ce qu’ils soutiennent directement leur écosystème.
D’une part les exigences boursières de rentabilité interne s’y opposent car en intégrant des sous-traitants dont la rentabilité est souvent plafonnée à 5 ou 6% cela affecterait la leur.
Mais ce n’est pas tout, le cadre juridique de l’abus de dépendance économique [16] les entravent en leur imposant de ne pas représenter plus de 25% du chiffre d’affaires d’un sous-traitant, ce qui bride le développement de ces PME.
Il est donc exceptionnel de voir les fonds « corporate » de capital risque ou les fonds missionnés par la BITD pour ce sujet, venir en soutien de ces entreprises et cela à une échelle suffisante pour avoir un impact sur le marché.
En outre, même dans ces cas, un certain nombre de questions se posent :
- Ces fonds peuvent-ils atteindre une rentabilité de marché ? ;
- La permanence de l’actionnariat peut-elle être assurée alors que leur investissement est limité à 7 ou 10 ans ? ;
- Comment peut-il y avoir un alignement d’intérêts entre l’intérêt long terme de la société cible et l’intérêt court terme – 7 à 10 ans – du fonds ;
- Comment ces fonds peuvent-ils respecter les exigences de souveraineté alors que leur recherche légitime du profit maximal les conduit à proposer leurs actifs sur le marché international ?
Malheureusement la réponse est souvent négative.
Cet état de fait n’a pas changé le 20 mars 2025. Pire, les avancées dont nous semblions pouvoir bénéficier ont paru recevoir un coup d’arrêt depuis lors.
La résurgence de la menace ESG
En effet, il semble même que nous assistions à la résurgence de la menace ESG.
L’application des critères Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance, ESG, issus du concept de « finance durable » sont empreint de ce que Max Weber appelle l’éthique de conviction.
Selon Nicolas Tenzer [17], la thématique wébérienne de l’éthique de conviction et de l’éthique de responsabilité pose le problème de la distance entre le réel et l’idéal.
En matière de défense, elle oppose ceux qui considèrent que la mort est absolument inacceptable, qu’il faut refuser tout type armement et donc refuser de financer les industries de défense, au nom d’un absolu moral personnel.
D’autres assument, et c’est le cas de la France – particulièrement en matière de dissuasion -, que la dangerosité du monde réel dans lequel nous vivons, impose de faire au mieux des moyens dont nous disposons pour assurer la paix et la sécurité à nos concitoyens, au nom de l’intérêt général.
L’éthique de conviction a trouvé une application dans la finance depuis le 18éme siècle.
Tout d’abord sous l’influence des quakers, puis elle s’est développée avec le « Pionner fund » de 1928, puis avec le fonds « Pax World » de 1971 aux Etats Unis [18].
Ainsi, au commencement, des communautés religieuses puis des pacifistes, ont refusé que leurs capitaux soient investis dans l’esclavage, les armes, l’alcool et la prostitution.
Cela n’a pas empêché les industries d’armement de prospérer outre atlantique, vu la profondeur de leur marché financier et la variété des investisseurs.
Cependant en traversant l’atlantique, cette philosophie a été employée par des activiste pour influencer un marché financier européen beaucoup moins profond et désormais tributaires de différents labels privés qualifiant l’investissement dit « durable ».
Finalement cette éthique de conviction s’est disséminée, en Europe, au sein de critères ESG flous, échappant au contrôle de l’Etat et propice aux manœuvres d’influence.
Il en a découlé l’adoption, par les acteurs financiers, d’une éthique de conviction contraire au financement des entreprises de défense.
Lors de son intervention du 20 mars 2025, le Ministre des finances a voulu convertir ces acteurs économiques nationaux à l’éthique de responsabilité en démontrant que la défense n’était pas, par nature, contraire aux critères Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance (ESG).
Cela a semblé influencer les associations d’investisseurs qui n’appliquent plus de stratégies d’exclusion absolue vis à vis des entreprises de défense.
Cependant, leur position byzantine leur permet de continuer à s’opposer à la souveraineté populaire en faisant le tri, sans justifier d’aucune légitimité, entre les armes qui doivent servir à protéger la Nation.
En effet, on remarque dans la position prise par le « cercle des économistes » le 6 juin 2025 à ce propos que leur conception des critères ESG permet à des préposés d’institutions financières d’exclure de la sphère des investissements légitimes les « entreprises fabriquant des armes prohibées comme les armes (…) nucléaires [19]».
Donc, par une sorte de restriction mentale, le marché accepte de se convertir à l’éthique de responsabilité mais adopte un agenda contraire à la souveraineté populaire manifestée par l’adhésion de tous les présidents de la république, élus au suffrage universel, au concept de dissuasion nucléaire.
Mais il y a plus fâcheux.
Par-delà la réticence du marché, c’est une certaine myopie politique qui a permis la persistance, au sein de nos institutions publiques européennes, d’une fragilité éthique aux manœuvres de déstabilisation.
Ainsi, le 19 mars 2025, le Conseil d’administration de la BEI [20], composé des Ministres des finances, a approuvé l’extension du domaine de financement de cette banque publique à des activités de défense excédant la production de biens à double usage.
Cela était bienvenu, trois ans après le début de la guerre en Ukraine, Mais l’erreur a été de soumettre cette évolution du mandat de la BEI, au maintien de sa notation financière.
Ce qui ouvrait la porte à une influence étrangère, qui n’a pas manqué de s’exprimer par la bouche de la vice-présidente senior de Moody’s Ratings.
Celle-ci a confié que Moody’s considérait que ce changement de politique d’investissement était de nature à dégrader l’évaluation positive de la BEI [21].
En conséquence, la présidente de la banque européenne a précisé que si elle souhaitait pouvoir soutenir les projets purement militaires, comme le financement d’infrastructures par exemple, elle resterait à distance de la production de munitions et d’armes [22].
Au temps pour l’approvisionnement des ukrainiens !
Conséquences
Il en découle, que cette exclusion absolue du financement des munitions, des armes et de la dissuasion, que conserve la BEI, est imposée, par ruissellement, à tous les bénéficiaires directs ou indirects de ses financements tels que le FEI, BPI France, la CDC et tous les fonds privés dans lesquels ils investissent.
En conséquence, malgré les différentes déclamations, les acteurs publics et privés du financement de la défense évitent ces secteurs essentiels à notre souveraineté.
Ils en sont réduits à investir dans les domaines cyber, sécurité et newspace, DeepTech, certains débordent dans le domaine des biens à double usage.
Mais le secteur de l’armement létal et de la dissuasion demeure désespérément vide pourtant c’est le seul à même d’assurer notre sécurité et notre souveraineté.
Il ne semble pouvoir être financé que par le budget de l’Etat ou par des acteurs ne bénéficiant pas des subsides de la BEI.
Inadéquation des solutions actuelles
Pour essayer de répondre aux besoins des entreprises et réussir à drainer l’investissement et l’épargne privé vers le secteur de la défense, le marché, sous la pression d’un Etat au budget contraint, a mis en œuvre différents mécanismes usuels mais inadaptés à ce domaine singulier :
- Ainsi, il y a eu la création, le renforcement et l’allongement de la durée de vie de fonds de capital-risque orientés défense mais visant une rentabilité «de marché» et tenu de céder leurs participations dans les 7 à 10 ans.
- On a vu le lancement de fonds de LBO et de fonds de dette soumis aux mêmes horizons temporels.
- Différentes institutions financières ont proposé des produits structurés, dérivés des titres émis par des industriels de la défense ou investi en actions cotées des entreprises de la BITD, ce qui présente peu d’intérêt pour les PME.
- Récemment un fond dédié à l’affacturage des créances de l’industrie de défense a vu le jour.
- BPI Défense, le fonds qui vise à mobiliser l’épargne populaire grâce à la commercialisation d’un produit illiquide, sans capital ni rendement garanti n’a levé qu’environ 70 millions d’euros ce qui est une mauvaise performance pour un acteur de cette taille dont le produit est distribué par l’ensemble des acteurs majeurs de l’écosystème.
- Enfin on peut noter l’existence de réseaux de business-angels et de plateformes s’inspirant des mécanismes de crowfunding dédiés au secteur de la défense.
Ce panorama peut sembler riche, cependant ces différentes solutions, ne paraissent pas en mesure de répondre aux besoins des entreprises du secteur.
Tout d’abord, parce que l’armement létal et le secteur nucléaire constituent encore la kryptonite des sociétés de gestion.
Ensuite, parce que le business model de ces structures classiques du monde financier ne sont pas adaptées au monde de la défense.
En effet, leur modèle économique repose sur le partage de la valeur entre l’investisseur et le gestionnaire; sur la rotation rapide de leurs actifs et sur une empreinte au sol la plus légère possible.
Or justement, les entreprises de défenses ont des rentabilités inférieures au marché.
Elles demandent une connaissance pointue de l’écosystème et un accompagnement sur le temps long avec des experts aux compétences variées.
Et leur lien avec la souveraineté impose une stabilisation et un contrôle de l’actionnariat.
Périls voisins
En l’absence de réponse financières domestiques suffisantes, les startups qui recherchent des fonds et les pépites françaises rendues exsangues par le manque de liquidités, peuvent devenir les proies faciles de prédateurs étrangers.
Avec l’annonce faite par les héritiers de la famille Porsche d’utiliser leur holding Porsche SE pour investir dans la défense et créer un fonds de 500 millions d’euros avec Deutsche Telekom à cet effet [23], la donne change.
En effet, l’orientation vers les industries de défense de family office étrangers, disposant d’un horizon d’investissement de très long terme, détachés de l’obligation d’obtenir un rendement spéculatif, capable de mobiliser des ressources extra-financières, susceptibles de conduire des stratégies distress, buildup ou roll up est un danger silencieux pour la France.
En effet, ces acteurs sont en mesure de constituer des entités disposant de la taille critique européenne, en agrégeant des PME françaises à des entreprises étrangères.
Et cela ne sera pas sans entrainer la perte de technologies, de savoir-faire et d’emploi en France.
Pour ce qui est de nos startups ou de nos entreprises innovantes, le danger pour notre souveraineté provenait traditionnellement du fait, qu’après avoir reçu le soutien financier d’institutions publiques ou de fonds de capital-risque au début de leur activité, elles partent Outre Atlantique pour rechercher des financements qu’elles ne trouvent pas en Europe.
Seules les barrières à l’entrée du marché américain étaient susceptibles d’entraver cet exode. La création de DIANA [24], l’incubateur de l’Otan, et de son complément le fonds d’investissement de l’Otan, le NIF [25], ont fait sauter cette barrière en permettant d’attirer l’attention des investisseurs américains sans quitter l’Europe.
Enfin, la décision des membres de l’Otan, de porter à 5% de leur PIB le montant de leurs dépenses de défense pour 2035, crée les conditions d’une restructuration et d’une concentration des PME et ETI de défense en Europe.
Ce qui empêchait jusqu’à présent le lancement de ces grandes manœuvres, c’était le manque de trésorerie des PME de défense, leur difficulté à trouver des partenaires financiers pour accompagner leur croissance externe et les contraintes budgétaires qui empêchent les Etats de soutenir leurs PME dans cette démarche.
Or cette situation a changé récemment. En effet, le Defense Readiness Omnibus [26] autorise les Etats à utiliser le reliquat des sommes encore non affectées dans le cadre du programme NextGenEU, créé pendant le covid, pour des investissements dans la sécurité et la défense.
Aussi désormais, les pays de l’UE pourront utiliser les fonds européens afin de renforcer le capital de leurs PME de Défense en vue, pourquoi pas, de conduire des opérations de croissance externe.
Ainsi, nos voisins se préparent à faire leur marché chez nous, alors que la France tarde à mobiliser les 6,7 milliards d’euros, qui était disponibles au 28 mai, au titre du programme NextGenEu. Au contraire de la Pologne par exemple [27].
Le cœur de notre souveraineté semble donc inéligible aux financements des véhicules d’investissements créés pour mobiliser l’épargne et l’investissement privé au profit de la défense.
De plus, nos pépites manquent de support extra-financier – malgré la multiplication des incubateurs – qui leur permettrait d’atteindre des tailles critiques européennes gages de leur pérennité.
Pire, la situation de leur trésorerie et l’âge de leurs propriétaires en font des cibles, pour les acteurs européens et étrangers de la restructuration des clusters stratégiques de défense.
Alors, que faire ?
Tout d’abord, comme l’indique le précis de tactique générale, il s’agirait de « Faire converger les effets pour pouvoir culminer à bon escient [28]».
A cet effet, il conviendrait de réorienter les programmes publics de financement vers les secteurs qui ne sont pas couverts par les investisseurs privés. C’est-à-dire, l’armement létal et la dissuasion.
Rappelons à ce propos qu’il existe cinq programmes de prêts et subventions (RAPID, ASTRID, Article 90, prêt Def’Fi ; France 2030), quatre fonds d’investissements publics (FID, Definnov, CosmiCapital, CEA Investissement) sans compter l’aide aux entreprises pilotée par la DGE, voir les aides et subventions distribuées par les préfectures et les collectivités territoriales.
Ainsi l’Occitanie compte mobiliser 200 millions d’euros pour la défense et le réarmement sur la période 2025-2030 [29].
En outre, il serait opportun de suivre l’exemple polonais et mobiliser les fonds européens disponibles au titre des programmes NextGenEu et Defense Readiness Omnibus.
Enfin, il faudrait aussi faire autrement, et renouer avec le sens de l’innovation, qui a permis à Georges Pompidou de créer le régime des sociétés financières d’innovation [30], au Ministère de la Défense de créer la Financière de Brienne [31] et plus récemment au gouvernement de créer le fonds d’investissement « métaux critiques [32] » pour constituer un outil hybride de financement de la défense qui allie l’efficacité du secteur privé avec la poursuite d’un but d’intérêt général.
Il serait peut-être aussi temps d’effectuer quelques toilettages législatifs afin de désentraver nos PME et ETI de Défense.
On pourrait, par exemple, modifier l’article 1833 du Code Civil pour inclure la notion de souveraineté à la responsabilité sociale et sociétale des entreprises.
Ou encore, exclure les industries essentielles à la souveraineté du secteur de l’abus de dépendance économique par une dérogation aux dispositions de l’article L 420-2 du Code de Commerce.
Bref, comme disait le Maréchal Foch « Mon centre cède, ma droite recule, situation excellente, j’attaque [33]. »
Références
Par : Damien CONCÉ
Source :
Contributions libres
