De la Gaule à la France, la proto-BITD avant la BITD (Base Industrielle et Technologique de Défense)

Mis en ligne le 17 Jan 2023

De la Gaule à la France, la proto-BITD avant la BITD

Élément majeur de souveraineté, la fabrication des armes de guerre s’inscrit dans une longue histoire, de la Gaule à notre actuelle Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD). L’auteur nous propose un voyage à travers les vicissitudes de cette histoire.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : Patrick Michon, « De la Gaule à la France, la proto-BITD avant la BITD (Base Industrielle et Technologique de Défense) ». Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de l’Union-IHEDN/Revue Défense.

Avant la France, la Gaule les armées de Vercingétorix étaient dotées de très longues épées comparées aux glaives des légions romaines. Mais l’avantage apparent de pouvoir tenir l’ennemi à distance est annulé par la trop grande ductilité du fer gaulois. Les forgerons ont alors amélioré la qualité du métal jusqu’à obtenir des lames alliant la flexibilité du fer et la solidité de l’acier, faisant l’admiration des légionnaires romains. Les Francs mérovingiens introduisent le corroyage. Pour fabriquer une lame, ils juxtaposent des couches métaux de nuances différentes, chauffées, torsadées, pliées, puis martelées.

Au Moyen Age, d’innombrables conflits entre féodaux rivaux, puis entre suzerains lors des guerres entre  la  France  et  le  Royaume d’ Angleterre provoquent un besoin en armes dont la fabrication occupe alors un grand nombre d’ouvriers. Les armes offensives comprennent des épées de différents types, dont le braquemart, une  épée  courte et large, la miséricorde, sorte de poignard, la aveline, la hallebarde. Les arcs de bois d’érable, de viorne, ou d’if, lancent à une centaine de mètres au plus des flèches de 50 cm de long, munies d’une forte pointe métallique. Puis les arbalètes qui envoient des traits à 200 pas. Pour la guerre de sièges, différents matériels – catapultes, couillards, trébuchets, pierriers, autres – sont dérivés de ceux des légions romaines pour attaquer les murailles des châteaux- forts et des villes fortifiées.

Il n’y a pas encore d’industrie au sens moderne, le besoin en métaux favorise le regroupement à proximité des gisements de fer, à l’image de la Bohème dont les Monts Métallifères regroupent une première industrie au plan européen. Dès cette époque, la profession d’armurier, chargé de la réalisation des armures des chevaliers, est l’un des métiers des plus considérés. Pour s’opposer à la marine britannique, est créé à Rouen en 1373, le Clos aux Galées, afin de reconstituer la marine de guerre qui avait (dé à) été détruite lors de la bataille de l’Écluse en 1340, l’un des premiers engagements de la Guerre dite de Cent ans.

De la Manufacture royale à Nexter, un même lieu

La Renaissance voit le chant du cygne des armuriers, si habiles que la protection contre la pointe d’une flèche ou la lame d’une épée est quasi assurée. Mais l’emploi des arbalètes et surtout des armes à feu font disparaître les armures, inefficaces et trop coûteuses. Les armes à feu, d’infanterie et de cavalerie, apparaissent avec l’arquebuse, elle- même remplacée au XVIe siècle par le mousquet et au XVIIe par le fusil. Dès lors, la fabrication des armes de guerre devient un élément de souveraineté. Grâce  à  l’habilité de ses artisans, la ville de Saint- Étienne est choisie par  décision de François Ier pour accueillir les premiers ateliers structurés destinés à l’approvisionnement en armes à feu. Louvois, ministre de Louis XIV, confirme cette politique, et y ad oint en 1691 la Manufacture Royale de Tulle pour fournir les armées en fusils. C’est en 2022 un établissement toujours actif de Nexter.

À cette occasion, il apparaît une controverse, tou ours prégnante, entre les trésoriers (ici Louvois) et les opérationnels (ici Vauban) qui s’opposent sur des choix impliquant des évolutions des armements. Vauban, au nom de l’efficacité d’emploi en cas de guerre, réclame l’abandon du mousquet (à mèche) et de la pique et leur remplacement par le fusil (à silex), doté d’une baïonnette à douille. Louvois temporise devant le coût d’un rééquipement complet de l’infanterie avec des armes à silex plus chères que celles à mèche..

Plus que sur la performance – balistique, cadence et précision de tir – l’action des autorités se porte donc sur la production en série, le contrôle qualité, l’harmonisation des modèles avec une première Ordonnance définissant le fusil d’infanterie en 1717, et la première approche « industrielle » avec les armes du système 1777 qui intègre organisation du travail, nouveaux outils et procédés de fabrication, définition des modèles mais aussi des cotes et tolérances, procédures et outillages de contrôle.

Le développement de l’artillerie

Dans ses débuts, l’artillerie est surtout cantonnée aux opérations de siège. S’il arrive parfois qu’on essaye de la déployer lors d’une bataille (comme à zincourt en 1415), les résultats sont peu probants au vu de la portée de l’époque. Il est impossible de déplacer les canons une fois la bataille engagée. Les pièces sont en outre incapables de fournir un tir soutenu et explosent souvent après une dizaine de coups. Leurs pro ectiles manquent à la fois de précision et d’efficacité. Il ne reste comme bénéfice que l’effet moral, la fumée et le bruit. La rupture intervient avec Jean et Gaspard Bureau, les grands maîtres de l’artillerie du roi Charles VII, qui utilisent massivement l’artillerie mobile (300 canons) et remportent la victoire de la bataille de Castillon contre les Anglais en 1453, mettant ainsi un terme à la guerre de Cent Ans[1].

Au   XVIe siècle, la métallurgie et de nouvelles techniques de construction des canons permettent des progrès majeurs, qui vont commencer à rendre systématique l’usage de l’artillerie sur le champ de bataille. La première de ces innovations est la généralisation de l’affût à roue, auquel s’associent bientôt les tourillons directement coulés avec le tube, qui permettent à la pièce de rester orientable en site. Le canon prend une allure qu’il va garder pendant plusieurs siècles, et gagne au passage une certaine mobilité. La progression dans l’efficacité sur le terrain est rapide.

An 1515, à la bataille de Marignan, les piquiers suisses perdront 7 000 des leurs face aux 60 canons français. L’artillerie de campagne est devenue un atout majeur. De nombreux problèmes pratiques limitent néanmoins encore son efficacité. Des progrès techniques, mais surtout d’organisation et de doctrine sont encore nécessaires.

Les progrès sont néanmoins sensibles au niveau des performances des pièces durant le XVIe siècle. La portée du projectile a triplé, passant d’environ 100 à 300 m, la durée de vie des tubes permet de tirer une centaine de coups sans éclatement. L’artillerie reste malgré tout une arme auxiliaire coûteuse, et réservée à l’ armée royale.

La révolution du Système de Gribeauval

Si la plupart des évolutions de l’artillerie sont présentes lors de la guerre de Trente ans[2], elles vont néanmoins mettre longtemps à se diffuser dans les armées européennes. En France, il faut attendre le 7 octobre 1732 pour qu’une ordonnance royale du Lieutenant-général de Vallière tente d’uniformiser les canons en service. Plus rapide, en revanche, est la formation d’un corps autonome d’artilleurs, toutes les unités d’artillerie sont regroupées en 1693 au sein du Régiment Royal-artillerie.

En s’inspirant de ces améliorations et de celles opérées  dans les artilleries prussienne et autrichienne, Gribeauval s’attache à rendre l’artillerie de campagne plus mobile sur le champ de bataille et plus facilement réparable par l’interchangeabilité des pièces. La portée pratique est désormais de 600 m pour les boîtes à balles[3] et de 800 mètres pour les boulets, mais par ricochet ceux-ci peuvent encore tuer jusqu’à 2 000 m. La cadence de tir est de 2 coups à la minute. Les pièces légères de campagne du système Gribeauval donneront à l’artillerie française une certaine supériorité sur celle des autres nations européennes lors des guerres de la Révolution et de l’ empire.

La production des pièces d’artillerie est alors concentrée à proximité des mines de fer, car le transport des minéraux sur de longues distances reste encore difficile, voire impossible. Les ateliers de fabrication sont donc essentiellement dans nos provinces du Nord (Flandre) et de l’ Est (Lorraine et Alsace), ce qui sera une faiblesse importante de notre proto-BITD lors des invasions de 1814 et surtout de 1870.

En  1815, la France dispose de 8 grands arsenaux d’artillerie, dans les villes de Rennes, Douai, La Fère, Metz, Strasbourg, Auxonne, Grenoble et Toulouse. près 1871, Metz et Strasbourg passent aux Allemands et l’on voit apparaître Bourges, Versailles et Vincennes. En 1917, en pleine guerre, le ministre de la guerre Albert Thomas décide la construction de l’arsenal de Roanne.

La naissance des arsenaux de marine

La naissance de la capacité de construction de navires de guerre est le résultat de l’action opiniâtre de deux grands ministres, Richelieu et Colbert. près la constitution du Clos aux Galées de Rouen en pleine guerre de Cent Ans, un arsenal est installé au Havre en 1517 lors de la fondation de cette ville par François 1er. Henri IV, désireux de protéger la façade méditerranéenne, constitue l’arsenal de Toulon. Des arsenaux sont ensuite installés à Paris, Brest et Brouage. En 1666, c’est celui de Rochefort, construit par Colbert sur ordre de Louis XIV. Rochefort est localisé sur la rivière Charente, mais suffisamment loin du rivage, et protégée par des travaux de fortification de Vauban, pour éviter les « insultes » de la flotte britannique au XVIIIe siècle, un nouvel arsenal est créé à Cherbourg.

En 1789, les deux principaux arsenaux de marine sont ceux de Brest et de Toulon.

S’il semble logique que des arsenaux de marine soient établis sur les rivages maritimes, destination ultime des navires de   guerre, pendant la Première Guerre mondiale néanmoins, de nombreux navires de guerre, y compris des sous-marins, sont sortis des chantiers navals du Petit-Creusot à Chalon-sur-Saône, c’est-à-dire à plus de 400 km de la Méditerranée où les submersibles étaient acheminés via la Saône et le Rhône.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, c’est en effet l’ Age d’or du développement du transport ferroviaire et des bateaux à vapeur. L’industrie métallurgique est alors en plein essor. Les établissements Schneider du Creusot créent des chantiers navals à Chalon-sur-Saône, au débouché du canal du Centre qui permet l’approvisionnement des matières premières. l’origine, en 1839, les chantiers navals du Petit- Creusot sont dédiés à la production des bateaux de la navigation fluviale, mais leur production va bien vite se diversifier et prendre de l’ampleur par la fabrication de nouveaux moyens de défense, dont des tourelles pour navires de guerre et des bâtiments de petit tonnage – torpilleurs, contre-torpilleurs – développés  selon  le  concept  de l’ Amiral Aube et de la Jeune école.

Au début du XXe siècle, l’ Amirauté pressent la grande utilité que pourraient avoir les sous-marins dans l’avenir. Schneider construit ses premiers submersibles à Chalon- sur-Saône à partir de 1909. D’autres sous-marins ont été construits pendant la guerre. L’exportation de ces nouvelles armes a été entreprise au profit des marines japonaise, grecque et turque, roumaine, mais compte tenu du déclenchement de la guerre, ils ont été réquisitionnés au profit de la Marine nationale.

La voie fluviale de la Saône et du Rhône sur 420 km permettait le transfert vers la Méditerranée, cependant pour des raisons de tirant d’eau, les navires et les submersibles ne transitaient pas directement, mais ils étaient embarqués à bord d’une barge à fond plat pour pallier cette difficulté. La barge allait livrer les navires et sous-marins à Port Saint-Louis, d’où ils re oignaient une station d’essai appartenant à la société Schneider, près de Toulon.

En conclusion, la BITD[4] de la France en 2022 est l’héritière de cette proto-BITD dont la localisation est le résultat des vicissitudes de l’histoire, des exigences en ressources matérielles et humaines, des besoins en personnels surqualifiés, des capacités d’accès aux matières premières et des moyens de transports.

References[+]


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