Former à la défense et à la guerre : un défi toujours renouvelé

Mis en ligne le 14 Sep 2021

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent pas le CNAM.Les références originales de cet article sont : Patrick Bouhet, “Former à la défense et à la guerre : un défi toujours renouvelé”. Revue Défense – Union-IHEDN, n°207 Avril – Mai – Juin 2021, pp.41-43. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de la revue Défense, Union-IHEDN.

Comment comprendre le “phénomène guerre” ? Durant des siècles, la formation des dirigeants politiques aux affaires militaires comprend l’enseignement d’un raisonnement stratégique et logistique. Face à la disparition du dirigeant-guerrier, Patrick Bouhet explique la nécessité de renforcer la formation des décideurs civils et militaires. Seule la hausse de leur expertise permettra de faire face à la complexification et à la multidimensionnalité croissante de la guerre.

« La guerre est la grande affaire des nations ; elle est le lieu où se décident la vie et la mort ; elle est la voie de la survie ou de la disparition. On ne saurait la traiter à la légère ». Sun Tzu débute ainsi son ouvrage sur l’art de la guerre. Clausewitz, que l’on oppose conceptuellement, parfois à tort, à l’auteur chinois est surtout connu pour sa formule : « la guerre est une simple continuation de la politique par d’autres moyens ». Le même auteur indique aussi que « la guerre reste toujours un moyen sérieux en vue d’un but sérieux », phrase qui raisonne particulièrement avec celle de Sun Tzu qui précède. Cette importance vitale explique la fusion, réelle ou seulement symbolique, entre le dirigeant politique et le guerrier dans de nombreuses civilisations et ce jusqu’à des périodes assez proches de nous. Surtout cela devrait inférer une formation sinon un enseignement adapté.

L’apprentissage de la guerre est d’abord essentiellement pratique. C’est à dire qu’il se concentre sur l’utilisation des armes, l’exercice physique… Il faut dire que, longtemps, la lutte ne concerne que des effectifs en réalité restreints, tandis que le chef commande autant par ses ordres que par l’exemple personnel. Pourtant, la formation de certains fait l’objet d’une plus grande attention. Alexandre de Macédoine bénéficie ainsi de l’enseignement d’Aristote en compagnie de ses futurs compagnons d’armes. Celui-ci ne portait sans doute pas sur l’art de la guerre stricto sensu mais plutôt sur la politique. C’est néanmoins un texte classique annoté par le philosophe qui, selon Plutarque, est considéré par Alexandre comme la meilleure source pour la connaissance des choses de la guerre : l’Iliade. Toujours selon l’auteur latin, Alexandre a aussi lu Hérodote (Histoire) et Xénophon (Cyropédie, Anabase…), sources précieuses sur l’empire perse mais aussi, pour le second, sur l’art militaire. On le voit, à travers cet exemple occidental, les sociétés antiques ont déjà cherché à former les futurs décideurs à leur métier, dans la paix comme dans la guerre.

Les responsables politiques bénéficient d’une formation aux affaires militaires

Rome a, elle, formé non des dirigeants individuels mais des classes dirigeantes. En 180 avant notre ère, la Lex Villia Annalis est le premier texte connu qui fixe les conditions d’âge permettant de postuler aux magistratures dans un enchaînement composant le cursus honorum (parcours des honneurs). Ce parcours, bien entendu réservé aux classes supérieures de la société (ordres sénatorial et équestre), concerne autant les domaines civils, religieux que militaires. Cette loi est modifiée à plusieurs reprises pour tenir compte des évolutions des institutions politiques. Mais dans tous les cas, les responsables politiques bénéficient d’une formation aux affaires militaires qui ne se limite pas, loin de là, à la pratique des armes et à l’exercice physique individuel, mais comprend par exemple ce que nous appelons maintenant les questions de logistique. Un autre caractère fondamental du dirigeant romain, auquel nous donnons improprement le titre d’empereur, réside dans sa faculté à remporter la victoire. Celui qui faillit à cette nécessité peut le payer de sa vie, ôtée par ses propres soldats. On le voit, la personne du dirigeant politique ne peut être alors séparée de celle du chef militaire.

Bien plus près de nous, le dirigeant politique chef de guerre sur le terrain est devenu une forme d’archaïsme dont Napoléon Ier représente sûrement le dernier exemple flamboyant à la charnière entre deux époques en termes d’apprentissage. En effet, Louis XIV, bien que « roi de guerre », n’est déjà plus un roi guerrier. Les généraux obéissent aux plans conçus à Versailles et le roi ne conduit plus réellement les armées sauf aux fins de propagande. Il faut dire que la science et l’art de la guerre ont gagné en complexité. Les effectifs se comptent en centaines de milliers, sur des théâtres de plus en plus vastes et éloignés. La guerre de Sept ans (1756-1763), menée sous le règne de Louis XV, peut, ainsi, être considérée comme la première guerre mondiale, livrée sur trois continents et sur l’ensemble des océans qui les relient.

La carrière de Clausewitz est assez exemplaire de ces changements intervenus à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe. Provenant d’un milieu assez modeste qui se déclare noble, il est remarqué, après avoir beaucoup travaillé par lui-même. Il y a là une parenté entre le Prussien et son adversaire haï et admiré : Napoléon Ier. Clausewitz est entré, en effet, dans l’armée à l’âge de 12 ans comme cadet sans avoir bénéficié d’une éducation solide. Il est reçu à l’académie militaire de Berlin, en 1801. Dès 1810, il devient professeur à l’académie et est chargé de l’éducation militaire du prince héritier de Prusse. De 1818 à 1830, il est nommé directeur administratif de l’académie militaire de Berlin et donc ne participe pas directement à l’enseignement ou à son contenu. Mais son influence est indiscutable par ses relations personnelles de son vivant, puis par ses écrits, jusqu’à maintenant. Il a donc commencé sa carrière dans un cadre intellectuel typique de l’Ancien régime et a participé à l’éclosion des études et des réflexions sur la guerre qui ont conduit à la création d’écoles spécifiques tout comme leur enseignement. La France devra subir la défaite de 1870 pour réellement suivre ce cheminement avec la création de l’École militaire supérieure dont les premiers cours sont donnés en 1876. Ce qui deviendra l’École supérieure de guerre, puis changera de nom et de type d’enseignement au gré des nécessités, des modes et des insuffisances mises en reliefs par des échecs voire des défaites, est l’expression de la vision que l’on se fait, à un moment donné, de la défense, de la guerre, du rôle de l’outil militaire, de celui des officiers en particulier. Reste que l’enseignement, avec des nuances et différences culturelles entre les armées, dues en grande partie aux spécificités des milieux (terre, mer, air…), reste très technique et en même temps général au sein des écoles de début de carrière. Puis le parcours qui conduit l’officier à des responsabilités supérieures le conduit à reprendre le chemin des amphithéâtres de l’École de guerre. Ceux qui sont considérés comme les plus prometteurs accèdent enfin au Centre des hautes études militaires.

Former à un phénomène guerre devenu plus protéiforme

Ce cursus honorum correspond à une vision très classique. On commence par être un spécialiste de son milieu et des moyens qui lui correspondent. Ce n’est qu’après avoir atteint les grades de commandant ou de lieutenant-colonel que l’on commence à toucher de plus près aux aspects interarmées et à établir des contacts plus étroits avec ses camarades des autres armées. A moins, bien entendu d’avoir servi dans un organisme ou un commandement interarmées. Les premières années sont celles qui frappent le plus l’imagination et peuvent produire les plus forts a priori voire préjugés. Ces derniers sont quelquefois nécessaires à un engagement efficace mais peuvent être aussi des freins à une compréhension plus étendue et plus complète du « phénomène guerre ». Or celui-ci est devenu encore plus protéiforme et complexe. Les concepts d’intégration multi-domain[1] et de modes d’action hybrides n’en sont que les expressions actuelles d’une évolution demandant une compréhension toujours plus holistique des questions de défense et plus spécifiquement militaires.

Le défi qui doit être relevé par les Armées sera de former ses cadres pour acquérir cette compréhension suffisamment tôt dans leur carrière. Soit en traitant une masse d’informations de plus en plus importante, obtenue grâce à l’emploi des progrès technologiques dans les domaines de la communication, du recueil du renseignement et du traitement des données. Soit, quand la technologie fera défaut, du fait de l’adversaire ou de ses propres faiblesses, en se construisant plus classiquement une image de la situation dans l’incertitude et au milieu de la confusion inhérente aux opérations militaires.

L’éloignement des politiques du monde militaire

Du côté des politiques, la question n’est pas moins épineuse. Ils sont, en effet, déjà exposés aux problèmes et dilemmes posés par les modes d’actions hybrides et la continuité compétition-concurrence-conflictualité-guerre. Celle-ci repose sur la mise en œuvre, successive ou simultanée, de moyens politiques, diplomatiques, économiques ou militaires, etc. Cependant, leur expérience de la chose militaire et des paradoxes de la stratégie est devenue plus rare, voire inexistante, avant d’arriver aux affaires. En effet, avec la disparition du service national, même une pratique éphémère et par nature incomplète de ces domaines a totalement disparu des curriculums vitae des futurs décideurs. Or, si une chose a bien été constatée à la suite de la Première Guerre mondiale, c’est la nécessité de la prise en compte des questions de défense par l’ensemble des acteurs de la nation ainsi que celle de la création de liens étroits entre les sociétés civiles et militaires. C’est bien ce qu’ont visé les créations du Secrétariat général permanent du Conseil supérieur de la défense nationale en 1921, devenu Secrétariat général de la défense nationale en 1929 (actuel SGDSN) puis du Collège des hautes études de défense nationale en 1936 (actuel IHEDN). Le préambule du décret du 14 août 1936 portant création du collège reste d’ailleurs pleinement d’actualité : « Il est… indispensable de créer un collège où seront étudiés… non seulement tous les problèmes de stratégie militaire, mais encore tous ceux qui ont une répercussion sur la conduite de la guerre (politiques, financiers, économiques et sociaux) et dont la solution permettra au gouvernement responsable de définir la politique de défense nationale de l’État… Ce collège des hautes études de défense nationale créera en outre, entre tous ses auditeurs… une unité de sentiment, de pensée et de doctrine qui sera le meilleur gage de l’unité d’action pour préparer en temps de paix et pour assurer en temps de guerre la défense du pays ». Il suffirait de modifier le dernier paragraphe de la façon suivante pour rendre compte de la réalité des menaces actuelles : « …pour assurer en temps de paix et en temps de guerre la défense du pays et de ses alliés ».

Cet éloignement des politiques du monde militaire est encore plus représentatif lorsqu’on compare les organes législatifs américains et français par exemple. Aux États-Unis, il y a 18 anciens militaires parmi les 100 sénateurs et 76 anciens militaires pour 435 membres de la chambre des représentants. En France, en 2021, aucun député sur 577 n’apparaît comme ayant fait une carrière militaire et un seul sénateur sur 348 apparaît en tant que tel. L’ouverture plus large et déjà ancienne de l’IHEDN à la société civile, au-delà des seuls fonctionnaires, d’une part, celle plus récente de ces mêmes civils à l’École de guerre, d’autre part, vise justement à combler ce fossé et à ouvrir aussi plus largement les cadres militaires aux réalités du secteur civil.

Management politique de la guerre ?

Or, si le dirigeant-guerrier a disparu de nos sociétés, les nouvelles technologies de l’information et de la communication peuvent conduire à renforcer le contrôle, voire une tendance au commandement direct du politique sur les opérations militaires. L’image de tel chef d’État suivant une opération en cours en étant possiblement en liaison avec les acteurs sur le terrain n’appartient plus à la science-fiction. Or, si la prééminence du politique n’est pas discutable, son introduction dans le détail des opérations n’est pas sans danger. Pour lui, en cas d’échec, car ce dernier deviendrait politique au lieu de ne rester que militaire, et pour les opérations militaires elles-mêmes. Car comment croire que la connaissance nécessaire puisse être acquise du fait même d’une seule prise de fonctions ou de responsabilités ?

L’importance de former au mieux les décideurs tant civils que militaires a toujours été primordiale comme nous l’indiquaient Sun-Tzu et Clausewitz. De nos jours, alors que les fonctions se trouvent séparées, l’enjeu est de les former à la hauteur des défis à venir, avec les niveaux d’expertise nécessaires dans leurs rôles respectifs, tout en favorisant l’indispensable connaissance mutuelle qui seule, par-delà les différences de points de vue et d’expérience, peut permettre de faire face aux menaces et dangers auxquels nous devrons faire face.

References[+]

Par : Patrick BOUHET
Source : Union-IHEDN/Revue Défense


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