Un habituel embrasement : comment la violence entre États est redevenue banale

Mis en ligne le 17 Nov 2022

Un habituel embrasement : comment la violence entre États est redevenue banale

La guerre en Ukraine lève le tabou de la violence inter-étatique. Une nouvelle donne stratégique qui affecte plus particulièrement l’Asie centrale. L’autrice illustre cette situation avec les tensions qui croissent dans l’ex-URSS, et notamment entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ou entre le Tadjikistan et le Kirghizstan.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : Dumoulin Marie, « Un habituel embrasement : comment la violence entre États est redevenue banale. », ECFR. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de l’ECFR.

En lançant une guerre massive contre l’Ukraine, la Russie a fait tomber un tabou qui avait permis de contenir certaines tensions héritées de l’effondrement de l’Union soviétique : la violence armée interétatique utilisée au service d’objectifs politiques. Dans cette étude, Marie Dumoulin montre comment les conflits entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan d’une part et entre le Tadjikistan et le Kirghizstan d’autre part sont les signes d’un changement de profond — tant par leur nature que par leur intensité.

Durant la semaine du 12 septembre, des affrontements interétatiques ont éclaté presque simultanément en deux points de l’espace post-soviétique, entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan d’une part, entre le Tadjikistan et le Kirghizstan d’autre part. Dans le contexte des revers subis par l’armée russe en Ukraine, ces événements ont donné lieu à des interprétations mettant en avant l’affaiblissement de la Russie et son incapacité à maintenir l’ordre dans sa zone d’influence[1], certains allant même jusqu’à y voir une conséquence de la guerre en Ukraine  : les pays de la région profiteraient de ce que la Russie est absorbée par la guerre pour régler leurs comptes ou du moins pousser leur avantage tant que l’arbitre russe a le dos tourné.

Or ne voir dans ces poussées de violence que la conséquence d’un affaiblissement de la Russie revient à ignorer l’historicité de ces conflits et les dynamiques propres à ces régions. Dans le cas du conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ses origines remontent à la fin de la période soviétique et la question territoriale — cristallisée par celle du statut de l’enclave à majorité arménienne du Haut-Karabakh — a été au cœur de deux guerres[2]. La dernière en date, à l’automne 2020, s’est achevée par un accord de cessez-le-feu parrainé par la Russie et justifiant le déploiement d’un contingent russe de maintien de la paix autour de la région contestée. Plusieurs épisodes violents se sont produits depuis lors, dont aucun n’avait cependant atteint l’intensité des combats constatés en septembre 2022.  Dans le cas des affrontements entre le Tadjikistan et le Kirghizstan, les incidents frontaliers ont été récurrents depuis 2020 et trouvent leur origine, là aussi, dans l’héritage de la période soviétique  : le tracé des frontières n’a pas été pensé pour être celles de républiques indépendantes et reste l’objet de profonds désaccords, plus de trente ans après l’effondrement de l’Union soviétique. Sur les 984 kilomètres de frontière qui séparent les deux pays, un peu plus de la moitié seulement a pu être délimitée depuis 1991. La matérialisation croissante de la frontière et sa gestion de plus en plus rigide ont contribué à accroître les tensions autour de l’utilisation, par les populations vivant de part et d’autre, des ressources comme l’eau et les pâturages[3].

Si les tensions dans ces deux régions étaient récurrentes, les affrontements qu’elles ont connus en septembre 2022 marquent un changement de leur intensité et de leur nature. Changement d’intensité d’abord  : on passe d’une vingtaine de morts dans les combats entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan en novembre 2021 à plus de deux cents entre le 12 et le 15 septembre 2022. Entre le Tadjikistan et le Kirghizstan, les combats s’étendent à de larges portions de la frontière, et ne concernent plus seulement les abcès de fixation déjà connus. Les affrontements font plus de cent morts, selon les chiffres officiels (probablement sous-estimés) et 150 000 personnes sont déplacées du côté kirghize. Les précédents accrochages frontaliers d’importance, en mai 2021, avaient fait une cinquantaine de morts et conduit au déplacement de 25 000 personnes côté kirghize. Car ces événements marquent aussi un changement de nature des affrontements, qui passent d’accrochages sur la frontière à un véritable conflit armé interétatique. Les deux pays engagent leurs forces armées et ont recours à l’artillerie lourde. Des drones armés, turcs côté kirghize et iraniens côté tadjik, sont utilisés dans les combats.  Le Tadjikistan procède à des frappes dans la profondeur du territoire kirghize, dans des zones sur lesquelles la souveraineté du Kirghizstan n’est pas contestée et qui abritent d’importantes populations civiles, à l’instar de la ville de Batken. Les objectifs poursuivis dans cette guerre sont loin d’être clairs mais sont plus vraisemblablement de nature politique que strictement territoriale[4]. Entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, les affrontements sont aussi de nature différente  : alors que l’Azerbaïdjan avait jusqu’à présent suivi une logique de conquêtes territoriales, même limitées, autour de la région du Haut-Karabagh, les opérations des 12-15 septembre 2022 ciblent le territoire arménien, dans des zones éloignées du Haut-Karabagh. Leur objectif est sans doute d’exercer une pression maximale sur l’Arménie afin d’obtenir de sa part des concessions dans les discussions engagées entre les deux pays en vue d’un règlement de leur conflit. Alors qu’elle procédait d’une logique de contrôle d’un territoire précis, le Haut-Karabakh, la violence armée devient un instrument de contrainte du pays voisin.

Peut-on voir dans ces affrontements la conséquence d’un affaiblissement de la capacité de la Russie à arbitrer les conflits dans son voisinage  ? Dans un cas comme dans l’autre, les réactions de Moscou ont été limitées. Vladimir Poutine s’est entretenu avec ses homologues[5] et, dans un cas comme dans l’autre, les a appelés à cesser le feu et trouver une solution à leurs différends par la voie du dialogue. Rien d’équivalent, cependant, aux efforts diplomatiques intensifs qu’avait déployés la Russie pour obtenir le cessez-le-feu de novembre 2020 entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan (il est vrai après plusieurs semaines de guerre) et la Russie n’a même pas utilisé le sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai pour réunir autour d’une table les dirigeants kirghize et tadjik, qui se trouvaient tous deux à Samarkand au moment même où leurs armées se faisaient face. Les accords trouvés par la suite entre ces deux pays pour cesser les hostilités l’ont été par des contacts strictement bilatéraux entre chefs des services de sécurité des deux pays. Plutôt qu’un affaiblissement de la capacité russe à arbitrer les conflits dans son voisinage, c’est sans doute l’absence de volonté de trancher entre des intérêts contradictoires qui explique que la Russie se soit, dans ces deux crises, contentées du service minimum. Dans le Caucase, soutenir l’allié arménien (qui a invoqué la clause de solidarité du Traité de sécurité collective, équivalente à l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord) reviendrait à s’aliéner l’Azerbaïdjan, avec lequel la Russie s’est efforcée de développer une relation plus dense au cours des dernières années – notamment car il occupe une place centrale dans les infrastructures de transport que la Russie souhaite développer vers l’Iran – et qui dispose de l’appui inconditionnel de la Turquie, que la Russie n’entend pas laisser consolider ses positions dans la région. La persistance des tensions entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan est également le gage du maintien à plus long terme de la présence d’un important contingent russe d’interposition. En Asie centrale, la Russie dispose de bases militaires au Kirghizstan et au Tadjikistan et dispose de puissants leviers économiques vis-à-vis des deux pays (dont environ le quart du PIB est constitué des transferts de leurs ressortissants émigrés en Russie). Il y a fort à parier que Moscou estime que les tensions frontalières entre les deux pays n’ont pas atteint un niveau d’intensité justifiant un engagement de sa part, qui supposerait, là encore de soutenir l’une des deux parties, et donc de s’aliéner l’autre. Dans ces deux conflits, la Russie est réticente à prendre parti. Cette indécision ne restera pas sans conséquence non seulement sur la confiance qu’ont ses alliés dans la fiabilité de son soutien, mais aussi sur l’intérêt qu’ils ont à participer à des organisations régionales, telles que l’Organisation du traité de sécurité collective, qui s’avère avoir davantage vocation à marquer la loyauté de ses membres envers Moscou qu’à assurer leur sécurité.

Il y a cependant bien un lien direct entre la guerre en Ukraine et l’intensification des tensions dans d’autres parties de l’ex-URSS, mais ce lien n’est pas à rechercher dans le rôle que peut y jouer la Russie ni dans sa capacité à assumer ou non ce rôle. Trente ans après les indépendances, les pays de l’ex-URSS ont des agendas et des capacités d’action qui leur sont propres et ne s’analysent pas nécessairement et uniquement sous l’angle de leurs relations avec Moscou. Mais en lançant une guerre massive contre l’Ukraine, la Russie a fait tomber un tabou qui avait jusqu’à présent permis de contenir les tensions héritées de l’effondrement de l’Union Soviétique  : celui de la violence armée interétatique en tant qu’instrument au service d’objectifs politiques. Depuis 1991, les conflits qu’avait connus cet espace avaient été, parfois de manière largement fictive, présentés comme des conflits internes résultant de tensions séparatistes et par conséquent axés principalement, sinon exclusivement, sur le contrôle de territoires. Même la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan à l’automne 2020 obéissait à cette logique, même si, pour la première fois, l’Arménie avait reconnu participer aux combats aux côtés des forces du Haut-Karabakh. En assumant ouvertement de conduire une guerre contre un État voisin et de chercher, par cette guerre, à y imposer un changement politique, la Russie a ouvert la voie et banalisé le recours à la violence armée au service d’objectifs politiques.

Quelle que soit l’issue de la guerre en Ukraine, il est à craindre que le tabou de la violence armée interétatique ne soit définitivement tombé pour un certain nombre d’États, dans l’espace post-soviétique et au-delà. Cela renforce encore la nécessité de tout faire pour que le recours à la violence ne paie pas, en Ukraine et ailleurs. Cela doit aussi conduire à valoriser davantage les expériences de résolution des tensions antérieures par le dialogue et la négociation  : le Kirghizstan et l’Ouzbékistan, qui ont connu des tensions frontalières similaires à celles qui opposent le Kirghizstan et le Tadjikistan, sont parvenus à résoudre ces différends par le dialogue et peuvent désormais s’engager dans des projets de coopération transfrontalière. Les tensions et conflits hérités de la période soviétique — et mis sous le boisseau depuis 1991 — ne sont donc pas nécessairement voués à renaître aujourd’hui avec une violence redoublée. Prévenir leur réapparition exige cependant de considérer ces États pour ce qu’ils sont — des acteurs souverains et donc pleinement responsables de leurs relations — et de les encourager à consolider leur souveraineté non par la perpétuation des conflits qui les opposent, mais par leur résolution.

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