Israël: comment les doctrines militaires ont changé

Mis en ligne le 25 Mar 2024

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Décrypter le conflit Israël-Hamas, à l’aune de l’évolution des doctrines militaires, c’est l’angle d’approche que propose l’auteur. Le papier éclaire la stratégie militaire développée par l’état hébreu à la suite de l’agression subie le 07 octobre 2023, en analysant les trois principales transformations doctrinales, le « comment » agir en opérations de guerre, menées depuis le conflit de 2006 avec le Hezbollah. Cet éclairage sur les évolutions doctrinales militaires souligne, comme par contraste, l’incertitude qui pèse sur le point d’aboutissement politique du conflit en cours.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont :  Alain Bauer « Israël : comment les doctrines militaires ont changé », publié initialement dans l’Opinion. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site du Cnam-ESDR3C.

«Après des jours d’hésitation, marqués par la sidération et la colère, trois opérations semblent désormais menées par le cabinet de guerre»

Le 12 juillet 2006, le Hezbollah tire des roquettes sur le territoire israélien, puis envoie un commando sur le territoire de l’Etat hébreu qui tue huit soldats et en kidnappe d’autres. Alors que le Hezbollah est membre du gouvernement du Liban et que l’Iran lui fournit des armes lourdes et des soldats issus du Corps des Gardiens de la Révolution islamique, cette attaque déclenche une riposte militaire israélienne qui durera 33 jours.

Cette attaque intervient alors que l’opération « Pluies d’été » est menée par l’armée israélienne depuis le 28 juin 2006 contre les militants du Hamas après l’enlèvement du soldat franco-israélien Gilad Shalit et des tirs de roquettes sur la ville d’Ashkelon. L’otage est libéré en octobre 2011 contre un millier de prisonniers palestiniens, dont la plupart sont des responsables militaires du Hamas.

Ces deux opérations semblent avoir servi de répétition générale au pogrom du 7 octobre. Mais l’amnésie, une certaine forme d’arrogance et l’affaiblissement du pouvoir israélien en conflit avec sa société civile, avaient fait oublier les leçons de 2006.

Israël voulait alors éviter d’être entraîné dans une dynamique d’attrition permanente à la frontière nord, semblable à celle existant le long de la frontière avec la bande de Gaza, tout en se préparant à un conflit de grande ampleur, au nord comme dans la bande de Gaza. Ces deux défis pouvaient être surmontés en adoptant le principe de frappe « disproportionnée » contre les points faibles de l’ennemi, tout en neutralisant ses capacités de lancement de missiles.

Escalade

En cas d’ouverture des hostilités, Tsahal devait agir immédiatement, de manière décisive et avec une force exceptionnelle par rapport aux actions de l’ennemi et à la menace qu’il représente. Une telle réponse visait à infliger des dommages nécessitant des processus de reconstruction longs et coûteux. La frappe devait être effectuée le plus rapidement possible, donner la priorité à la destruction des actifs plutôt qu’à la recherche de chaque lanceur et viser les décideurs et l’élite du pouvoir. En Syrie, viser l’armée syrienne, le régime syrien et la structure de l’Etat syrien. Au Liban, les capacités militaires du Hezbollah et les intérêts économiques et les centres de pouvoir qui soutiennent l’organisation.

Israël ne souhaitait pas être entraînée dans une guerre d’usure avec le Hezbollah — et donc ne pas limiter sa réponse à des actions répondant à un incident isolé. Au contraire, l’Etat hébreu se devait de montrer très clairement qu’il n’accepterait aucune tentative de déstabilisation le long de ses frontières, mais il devait aussi se préparer à une détérioration et à une escalade, ainsi qu’à une confrontation à grande échelle.

Cette approche s’applique également à la bande de Gaza, en frappant durement le Hamas et en s’abstenant de jouer au chat et à la souris avec la recherche des lanceurs de roquettes des brigades al-Qassam en imposant un cessez-le-feu à l’ennemi. Après des jours d’hésitation, marqués par la sidération et la colère, trois opérations semblent désormais menées par le cabinet de guerre, plus ou moins en accord avec l’état-major et les services de renseignement civils et militaires.

La première est l’opération Nily « Netzach Israel Lo Yeshaker » (« L’Eternel d’Israël ne ment pas »). Ce nom renvoie à celui d’un réseau d’espionnage juif qui avait soutenu le Royaume-Uni dans sa lutte contre l’Empire ottoman en Palestine, de 1915 à 1917. Son objectif est d’éliminer physiquement les ordonnateurs et les responsables du massacre du 7 octobre, sur le modèle de la chasse aux criminels nazis ou de l’opération « Colère de Dieu » contre les preneurs d’otages de Munich en 1972. L’opération a commencé avec une seule limite — provisoire ? — : la non-intervention au Qatar, où vivent des dirigeants du Hamas.

La deuxième, l’opération Amalek, reprend, elle, le nom d’un peuple ennemi d’Israël battu par Josué. Selon la Bible, il fut un adversaire acharné des Hébreux. Dieu ordonna au roi Saül de l’exterminer. Après sa victoire, il pardonna au roi Agag. Sa désobéissance lui fit perdre sa couronne. David lui succéda. Cette opération en cours se caractérise par l’invasion du nord de Gaza, par des mouvements concentriques et des incursions méthodiques. La question de l’intervention au sud du Wadi Gaza, situé au milieu du territoire, se pose encore.

« Victimes sanglantes »

La troisième, l’opération Dahiya, se réfère au nom du quartier chiite du sud de Beyrouth Dahieh Janoubyé. Celui-ci abritait un bastion du Hezbollah avant d’être rasé par l’aviation israélienne en 2006. Cela rappelle aussi aux musulmans le 10 du mois de Dzul hijja, une des plus grandes fêtes de l’islam, marquée par l’offrande « des victimes sanglantes ». Ces sacrifices sont dits dahaya, « par immolation ».

La doctrine du même nom fut formulée par le général israélien Gadi Eizenkot, commandant du front nord de Tsahal, dans une interview à Reuters : « Ce qui est arrivé au quartier Dahiya arrivera à tous les villages qui servent de base à des tirs contre Israël. […] Nous ferons un usage de la force disproportionné [sur ces zones] et y causerons de grands dommages et destructions. De notre point de vue, il ne s’agit pas de villages civils, mais de bases militaires. […] Il ne s’agit pas d’une recommandation, mais d’un plan, et il a été approuvé. […] S’en prendre à la population est le seul moyen de retenir Nasrallah. »

Dans le brouillard bien connu de la guerre et de ses lois incertaines et souvent « flexibles », Israël répond au prix de pertes civiles et militaires élevées à une agression majeure et barbare. Mais il n’a pas encore trouvé le mécanisme de l’après-guerre. Bien au contraire. En utilisant des mécanismes inventés il y a plus de quinze ans et qui ont échoué à empêcher le 7 octobre, Israël venge ses morts comme la France, l’Amérique, la Grande-Bretagne, ont vengé les leurs après le Bataclan, Nice, ou le 11-Septembre…

Curieusement, les négociations sur la libération des otages semblent avancer dans ce contexte car, au grand dam des Occidentaux et de leur présupposé culturel dominant, les deux camps parlent le même langage, celui de la force. Mais, quand les dommages collatéraux dépassent largement l’objectif principal, quand le temps de la vengeance est passé, quelle est la place de la justice et de la paix à construire ? Car il faudra bien sauver la cible principale, les accords d’Abraham, du grand ordonnateur de ces opérations, l’Iran. Et permettre que les Palestiniens se trouvent une patrie, un Etat, et une raison de sortir du cycle de la désespérance et de la haine.

Par : Alain BAUER
Source : ESD-CNAM


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