Israël et les trois bouleversements de sa géopolitique des populations

Mis en ligne le 21 Déc 2023

Israël et les trois bouleversements de sa géopolitique des populations

Alors que le conflit Israël-Hamas se poursuit, depuis le 07 octobre dernier, ce papier permet indirectement de le replacer dans une perspective démographique. L’auteur analyse en effet trois transformations majeures de l’équation démographique de l’état hébreu, avant d’en inférer les effets géopolitiques.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : Gérard-François Dumont « Israël et les trois bouleversements de sa géopolitique des populations », Revue Géostratégiques. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur Revue Géostratégiques.

Les paramètres démographiques sont au coeur des évolutions géopolitiques, soit qu’ils les influencent, soit qu’ils en soient les conséquences. Mais, le plus souvent, dynamiques démographiques et dynamiques géopolitiques s’entremêlent. Ainsi, la situation géopolitique interne et externe d’Israël s’est trouvée profondément modifiée depuis son indépendance en 1948 du fait de plusieurs bouleversements – plutôt imprévus – de la géopolitique des populations.

D’abord, on aurait pu penser qu’un contexte de tensions géopolitiques, de conflits militaires périodiques et de risques d’actions terroristes aurait fini par nuire à l’attractivité migratoire d’Israël. D’ailleurs, cette attraction a été loin d’être exclusive pour les juifs émigrant des pays arabes dans les années 1950 et 1960. Effectivement, seulement une partie de ces derniers se sont réfugiés en Israël, les autres partant en Europe, en Amérique du Nord ou en Amérique du Sud. Il n’était donc pas absurde de penser que la situation géopolitique instable et conflictuelle de la Palestine géographique, c’est-à-dire cet espace qui va du Jourdain à la Méditerranée, se traduirait par une insécurité rebutant l’immigration de juifs issus de pays démocratiques où la constitution et les lois respectent leur liberté religieuse.

En deuxième lieu, considérons, pendant les premières décennies de l’indépendance, la forte surfécondité des Israéliens arabes par rapport aux populations juives d’Israël, par exemple encore à 6 enfants par femme dans la période 1979-1983[1], et, en conséquence, la forte hausse attendue des Israéliennes arabes en âge de procréer. On aurait pu penser que le poids relatif des Israéliens arabes allait augmenter dans des proportions significatives.

En troisième lieu, compte tenu l’attraction migratoire des démocraties occidentales pour une partie des juifs ayant dû quitter le Moyen-Orient ou le Maghreb dans les années 1950 ou 1960, et du fait que la grande majorité des juifs qui vivent hors d’Israël résident dans des pays respectueux des minorités religieuses (États-Unis, France, Canada, Royaume-Uni, Allemagne, Australie, Brésil…), on aurait pu penser que les diasporas juives auraient eu un poids démographique demeurant nettement majoritaire dans l’ensemble de la population juive dans le monde.

Or, aucune de ces trois dynamiques, a priori marquées du coin du bon sens, ne s’est produite. Ce sont donc, par rapport à elles, trois bouleversements qu’il faut constater. Le premier tient à une attractivité migratoire d’Israël qui ne se dément pas, en dépit de la conflictualité de la région, et dont les différents facteurs explicatifs devront être analysés. Un deuxième s’explique par le mouvement démo- graphique naturel doublement singulier, à la fois par son importance, donc une croissance démographique exceptionnelle pour un pays en période post-transitionnelle[2], et par sa répartition selon les différents types religieux. Il en résulte un troisième bouleversement, le basculement du peuplement juif dans le monde avec une population juive d’Israël devenant plus nombreuse que les populations cumulées de toutes les diasporas juives. Et, selon les lois de la démographie politique[3], toutes ces dynamiques exercent d’incontestables effets géopolitiques internes et externes.

Une attraction migratoire pérenne

Au début du XIXe siècle, la Palestine géographique compte 275 000 habitants, dont seulement 22 000 chrétiens orientaux et 7 000 juifs. Le pays est sous la coupe de propriétaires et de fonctionnaires turcs ottomans depuis que Jérusalem a été prise en 1071 aux Fatimides par les Seldjoukides. Ceux-ci en ont changé unilatéralement le statut en 1078, déclenchant ainsi en Europe le lancement de la première croisade, dont l’objectif est de permettre à nouveau des pèlerinages chrétiens à Jérusalem.

A compter de la fin du XIXe siècle, divers courants migratoires de ressortissants de la Diaspora[4] commencent à converger vers la Palestine géographique. Ces personnes sont d’abord chassées par les pogroms russes, puis par les conséquences de l’Affaire Dreyfus qui conduit le journaliste viennois Theodor Herzl, constatant l’intensité de l’antisémitisme, y compris dans le pays de la Déclaration des droits de l’homme de 1789, à publier L’État des Juifs[5] en 1896. À la veille de la Première Guerre mondiale, en 1914, la Palestine géographique compte environ 700 000 habitants, dont près de 100 000 juifs.

Puis ces flux migratoires de la Diaspora perdurent au fil de l’essor du sionisme dans le contexte de la déclaration Balfour du 2 novembre 1917[6]. De 1919 à 1948, le nombre total d’immigrants est de l’ordre de 450 000, dont un tiers venu de Pologne dans les années 1934-1936. Les immigrants juifs de Palestine sont donc essentiellement ashkénazes.

Après l’indépendance d’Israël en 1948, le socle démographique du pays continue de bénéficier d’apports migratoires sans lesquels ce pays n’aurait pu passer de 806 000 habitants en 1948 à 1 258 000 en 1950, à plus de 8,5 millions en 2016[7], puis à plus de 9 millions en 2022.

Toutefois, la population d’Israël serait plus importante sans le premier conflit israélo-arabe déclenché par les armées égyptienne, syrienne, irakienne et transjordanienne après le vote du 29 novembre 1947 de l’Assemblée générale des Nations Unies. Celui-ci approuvait la résolution 181 partageant le territoire de l’ancien Mandat britannique sur la Palestine pour y établir un État juif sur 55 % du territoire et un État arabe sur le reste. Or, ce partage territorial fut accepté par la partie juive mais refusé par les États arabes. La guerre d’indépendance d’Israël, qui dure 13 mois, réduit la population d’Israël mais uniquement par suite du départ d’habitants arabes. En effet, 625 à 675 000 personnes selon les sources israéliennes, 700 à 800 000 selon les sources palestiniennes, fuient leurs villages, notamment pour la bande de Gaza, le Liban, la Syrie ou la Jordanie devenue indépendante en 1946 et qui va unifier la Transjordanie (l’est du Jourdain) et la Cisjordanie[8] (jusqu’en juin 1967). Dans ces pays, ils deviennent alors des réfugiés[9]. Environ 155 000 Arabes restent dans le territoire de l’État d’Israël. Et ni eux, ni leurs descendants ne connaissent de flux d’émigration par la suite.

Cette forte augmentation de la population d’Israël rappelée ci-dessus, en dépit de l’émigration liée à la guerre israélo-arabe de 1947-1948, s’explique donc, dans une proposition importante, par l’immigration de juifs issus d’autres pays.

Dans les années 1950 et 1960, contrairement aux migrations des décennies précédentes vers la Palestine, les immigrants juifs sont majoritairement séfarades. Ils ne viennent donc plus essentiellement d’Europe mais d’Égypte, d’Irak, du Yémen, de Turquie, d’Iran, puis du Maroc, de Tunisie ou d’Algérie, soit de pays arabes ou à majorité musulmane où la décolonisation et le nationalisme s’affirment à l’encontre des minorités non musulmanes. Par exemple, L’Égypte expulse pour l’essentiel sa population juive en 1956 et l’Algérie en 1962. Certes, ces juifs égyptiens ou algériens descendants de diasporas présentes dans ces pays depuis des siècles, voire des millénaires, ne regagnent pas tous, Israël, loin s’en faut, mais c’est le cas d’une partie d’entre eux. Un nouveau flux majeur vers Israël (figure 1) se produit entre 1989 et 1996, avec près de 700 000 personnes venant de Russie et des autres Républiques soviétiques.

Au total, de 1948 à fin 2001, l’immigration juive totalise 2 950 000 personnes. Ensuite, au xxie siècle, le taux d’accroissement migratoire d’Israël demeure constamment positif, avec l’immigration de juifs de la Diaspora, même si aucun choc géopolitique majeur n’a déclenché une intense vague migratoire, comme cela s’était produit à deux reprises dans la seconde moitié du xxe siècle.

Cette attraction migratoire pérenne d’Israël appelle l’analyse de ses facteurs explicatifs dus à des phénomènes de répulsion et d’attraction.


Figure 1. Les taux d’accroissement migratoire et d’accroissement naturel en Israël

Les deux ensembles de facteurs de l’immigration juive en Israël

D’une part, dans certains pays, la situation conflictuelle pousse les juifs à partir. Par exemple, depuis 2014 et la guerre qui se prolonge dans l’est de l’Ukraine, plusieurs milliers de juifs ukrainiens ont rejoint Israël d’autant que, ne disposant pas d’un passeport de l’Union européenne, ils peuvent difficilement envisager un autre territoire de destination. D’autre part, dans d’autres pays, comme la France ou la Turquie, surtout depuis la tentative de coup d’État de juillet 2016, une certaine montée de l’antisémitisme, attestée parfois par des actes odieux dont ceux dus à l’idéologie du totalitarisme islamiste[10], ont des effets répulsifs. Ainsi, en France, nombre de juifs ont quitté le département de Seine-Saint-Denis où il subissait un antisémitisme dans une partie de l’espace public ou à l’école pour leurs enfants ; certains sont restés en France notamment en s’installant dans le xviie arrondissement de Paris ; d’autres sont partis en Israël[11].

Le second ensemble de raisons tient à l’attraction migratoire d’Israël, dans ses dimensions spirituelle et pratique. Sa dimension spirituelle tient à ce que les juifs de la diaspora ressentent souvent un sentiment identitaire pour Israël, ce qui conduit certains à éprouver le besoin de faire leur alyah[12], mot hébreu signifiant littéralement « ascension » ou « élévation spirituelle » et qui désigne pour un juif de la Diaspora le fait d’émigrer vers la Terre sainte. Sa dimension pratique tient à ce qu’une institution, l’Agence juive pour Israël, organe gouvernemental héritier, depuis 1948, de l’Agence juive pour la Palestine créée en 1929, accompagne la migration des juifs vers Israël pour les aider à s’insérer dans le pays aux plans linguistique, professionnel, du logement ou de la scolarité des enfants. Cet accompagnement est personnalisé, pour permettre une meilleure intégration, avec des programmes spéciaux propres aux immigrants selon leur pays d’origine, leur langue et leurs spécificités.

Résultat de ces éléments de répulsion et d’attirance : environ 30 000 juifs de la diaspora viennent s’installer chaque année en Israël. Certes, cette immigration n’est pas toujours définitive. Des raisons familiales, des difficultés à s’insérer dans le monde du travail, l’adaptation aux codes d’une société qui a ses us, une protection sociale moindre que celle de leur pays précédent, par exemple pour les juifs venant de France, expliquent des retours vers le pays d’origine. Israël ne dispose pas de statistiques précises sur le nombre de personnes finissant par renoncer à une installation définitive en Israël, mais l’ordre de grandeur serait un huitième des immigrants, sachant aussi que certains continuent de vivre à cheval entre Israël et leur pays d’origine, ce qui est facilité par ce que j’ai appelé les « nouvelles logiques migratoires »[13].

Ainsi, les flux migratoires de juifs de la Diaspora vers Israël sont irréguliers, en fonction des chocs et des évolutions géopolitiques qu’ont connus ou que connaissent les pays où vit la Diaspora, mais constants. Et les immigrants ont contribué à un mouvement naturel singulier, en raison de l’apport d’un nombre accru de femmes en âge de procréer. Or, selon la formule que j’ai proposée, « heureusement, la migration ne rend pas stérile »[14]. Donc, par leur fécondité, les immigrants, puis les descendants d’immigrants, forment une part importante de la natalité en Israël, Ceci exerce des effets sur le taux d’accroissement naturel d’autant que le pays se caractérise par un deuxième bouleversement concernant la fécondité.

Un multiple bouleversement dans la fécondité

Au sein d’Israël, une différence notable dans le mouvement naturel tient aux évolutions très contrastées de la fécondité[15] des Israéliens musulmans et des Israéliens juifs. La population des Israéliens musulmans[16] a avancé dans la transition démographique[17] en adaptant sa fécondité à l’amélioration des taux de survie de ses enfants. Sa fécondité était encore de 6 enfants par femme dans les années 1979-1983 ; elle s’abaisse à 4,5 enfants par femme à compter de 1986-1989, puis une diminution progressive se constate depuis le début du XXIe siècle. En conséquence, la fécondité des Israéliennes musulmanes semble désormais se situer à un niveau semblable à la moyenne nationale, soit 3,0 enfants par femme (figure 2), notamment en raison de l’augmentation de l’âge à la première naissance et par la hausse du nombre de femmes non mariées à 40 ans.


Figure 2. La fécondité (nombre d’enfants par femme) en Israël selon les groupes de population
Du côté des Israéliennes juives (2,9 enfants par femme en 2022), pour une population qui a terminé depuis plusieurs décennies sa transition démographique, le niveau de fécondité est exceptionnel puisque, dans des pays ayant un régime semblable de mortalité, comme en Europe, en Asie orientale, au Canada ou au Brésil, la fécondité est le plus souvent nettement inférieure au seuil de remplacement des générations, donc dans une situation d’« hiver démographique »[18] (figure 3). Comment l’expliquer ?

En réalité, ce chiffre de 2,9 enfants par femme n’est que la moyenne des comportements de fécondité des Israéliennes juives, moyenne qui ne doit pas masquer une autre singularité du mouvement naturel en Israël. En effet, le Bureau central des statistiques d’Israël continue de scinder la population juive en plusieurs catégories selon le niveau de religiosité : ultra-orthodoxes ou haredim[19], juifs traditionnels ou « libéraux », et juifs laïcs ou « séculiers ».


La fécondité (nombre d’enfants par femme) en Israël et en Europe
Or, la fécondité de ces groupes est fort différenciée. Celle des juifs ultra-orthodoxes ou juifs haredim dépasse les six enfants par femme. De nombreux haredim souhaitent une famille nombreuse pour compenser les millions de vies perdues durant l’Holocauste, ou sont persuadés de servir Dieu en procréant. Ils ont peu recours aux outils modernes de contraception. Plus généralement, leur moindre usage de la télévision ou d’internet les éloigne d’influences extérieures, par exemple des discours malthusiens assez largement relayés dans les médias[20]. En outre, les femmes haredim se marient généralement plus tôt, à un âge ou la fertilité est plus élevée et qui signifie une plus longue période de procréation possible dans des catégories religieuses où les naissances hors mariage seraient malvenues. Comme, en outre, c’est parmi les ultra-orthodoxes que l’on trouve les plus faibles pourcentages de femmes non mariées, leur influence sur la natalité en Israël s’en trouve accrue.

À l’inverse, les juifs laïcs ou séculiers comptent une fécondité autour de 2 enfants par femme. Entre ces deux extrêmes, les juifs « libéraux » ont une fécondité aux environs de 3,9 enfants par femme. En conséquence de ses évolutions, depuis le milieu des années 2010, la fécondité des Israéliens juifs et musulmans serait désormais quasiment au même niveau.

Il n’est pas aisé de trouver des explications à la fécondité élevée des juifs « libéraux ». Ce ne peut guère être les possibilités de congés parentaux qui, en Israël, ne sont pas très étendues. Toutefois, la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale est facilitée par une forte implication des grands-parents rendue possible notamment par une fréquente proximité géographique entre le domicile des parents et des grands-parents. L’importance de la volonté d’accueillir des enfants se lit peut-être aussi dans les sondages d’où il résulte que les Israéliens se considèrent plus heureux que les populations de nombre de pays occidentaux et affichent une certaine confiance en l’avenir.

Enfin, l’État israélien s’est mobilisé pour lutter contre l’infertilité en finançant les traitements médicaux contre ce risque et en subventionnant les fécondations in vitro. Ceci ne permet qu’un nombre réduit de naissances supplémentaires, mais l’État montre ainsi combien il souhaite favoriser la procréation.

Ce bouleversement dans la fécondité différenciée selon les groupes religieux explique un changement limité entre le poids de juifs et des arabes, ces derniers étant très majoritairement musulmans.

Selon les statistiques d’Israël (CBS), les arabes représentaient 18 % de la population totale du pays en 1996. Ce pourcentage a certes augmenté en un quart de siècle de 3 points, atteignant 21,1 % en 2021, mais cette augmentation a été plus faible qu’envisagé compte tenu, comme précisé ci-dessus, de la diminution de la fécondité des arabes. En conséquence, les Israéliens arabes demeurent une minorité certes relativement accrue, mais nettement minoritaires sous l’effet d’une fécondité qui s’est abaissée, en dépit des effectifs croissants des femmes arabes en âge de pro- créer et en raison d’une fécondité demeurée élevée de la population juive. La part des Israéliens juifs demeure donc incontestablement majoritaire, avec 74 % de la population en 2021 contre 80 % en 1996. Finalement, ce sont les petites minorités, soit des chrétiens non-arabes, des personnes d’autres religions[21] et celles n’ayant aucune affiliation religieuse, souvent originaires de l’ex-Union soviétique, augmentées par des immigrants venus de pays non arabes, dont le poids relatif s’est le plus accru, passant de 1,5 % en 1996 à près de 5 % en 2021.


Figure 4. La répartition de la population d’Israël selon trois groupes (chiffres non disponibles pour le groupe « autres » avant 1996)
Figure 5. La proportion des trois groupes de la population d’Israël

Un basculement du peuplement juif dans le monde

La population d’Israël dépasse donc les 9 millions depuis 2022, soit un décuplement depuis 1948, sous le double effet du mouvement migratoire et de la natalité. Mais cette hausse s’explique aussi par une longévité accrue, comme en attestent le faible taux de mortalité infantile et une espérance de vie qui a augmenté au fil des années. Ainsi, l’amélioration des taux de survie des générations a contribué et contribue à un niveau plus élevé des effectifs de la population.

Effectivement, en Israël, la mortalité infantile est très faible en chiffre absolu comme en chiffre relatif avec un niveau fort bas par rapport aux grands pays du Moyen-Orient. Pour l’année 2022, elle est de 2,8 décès d’enfants de moins d’un an pour mille naissances[22], soit presque trois fois moins que la Turquie (8), plus de trois fois moins que l’Iran (11) et près de six fois moins que l’Égypte (16). Quant aux Territoires palestiniens, leur mortalité infantile est quatre fois plus élevée (12) que celle d’Israël. Concernant l’espérance vie à la naissance, elle a davantage progressé en Israël que dans les pays voisins : pour l’année 2022, elle est de 85 ans pour les femmes contre 81 ans en Turquie, 77 ans en Iran, 76 ans en Égypte et pour les Territoires palestiniens.

En conséquence des deux bouleversements précédents, l’immigration continue et le fort accroissement naturel en Israël, la géographie des juifs dans le monde change considérablement. Lors de la fondation de l’État en 1948, il y avait 11,5 millions de juifs dans le monde, dont 6 % (690 000) en Israël ; en 2015, le monde compte 14,5 millions de juifs, dont 43 % vivant en Israël ; en 2022, 16 millions de juifs dont 46 % en Israël. Si les tendances actuelles se prolongent, un effet de ciseau pourrait s’effectuer, les Juifs vivant en Israël devenant majoritaires dans le monde. Ce bouleversement est déjà illustré par le fait que, depuis 2021, les juifs d’Israël sont devenus plus nombreux que ceux des États-Unis.

Loi géopolitique du nombre et ses conséquences

Fort de ces trois bouleversements, Israël est donc un pays singulier par l’augmentation très rapide de sa population depuis sa création, avec une fécondité considérablement plus élevée que celle des autres pays développés. Selon les projections moyennes, Israël pourrait dépasser le seuil – certes symbolique, mais hautement symbolique – des dix millions d’habitants au cours des années 2020, donnant très probablement à Israël un poids démographique supérieur à ceux de la Biélorussie, de la Hongrie, de la République tchèque, de la Grèce ou du Portugal[23]. Puis Israël pourrait compter 13 millions d’habitants à l’horizon 2050, avec une composition qui aurait évolué. Parmi la population juive d’Israël, les ultra-orthodoxes pourraient représenter 30 % de la population juive en l’an 2050, sous le double effet de leur fécondité élevée et de leur nombre accru de femmes en âge de procréation. Quant à la population arabe d’Israël, elle pourrait dépasser 3 millions en 2050, en dépit de la baisse de sa fécondité, mais en raison des effets d’inertie, donc représenter presque un quart de la population du pays.


Figure 6. La population d’Israël et des Territoires palestiniens : estimation et projection moyenne à l’horizon 2050
Dans le contexte géopolitique du Proche-Orient, en considérant la Palestine géographique, le poids démographique relatif des juifs devrait diminuer, sachant que la projection moyenne concernant les Territoires palestiniens indique 8,8 millions d’habitants en 2050 contre 4,8 en 2016, avec néanmoins une croissance nettement supérieure à Gaza[24] qu’en Cisjordanie. Si la fécondité moyenne des populations juives en Israël demeure élevée, et plus particulièrement celle des ultra-orthodoxes, les juifs devraient rester majoritaires non seulement au sein d’Israël, mais aussi au sein de l’espace de la Palestine géographique, avec un peu plus de dix millions de juifs contre huit millions d’Arabes, dont trois millions seraient des citoyens israéliens.

Les évolutions démographiques pèsent et pèseront sur l’évolution géopolitique de la région. Au sein d’Israël, le poids électoral accru des plus religieux ne semble guère, a priori, favoriser la solution des deux États, ni sans doute celle d’une confédération[25]. D’ailleurs, les Israéliens vivant en Cisjordanie ont une fécondité élevée qui devrait augmenter leur poids démographique et électoral relatif par le seul effet du mouvement naturel, même si d’autres implantations ne sont pas décidées. Du côté des Territoires palestiniens, la volonté d’une forte vitalité démographique reste souhaitée par plusieurs dirigeants qui déploient des moyens dans ce sens, mais on ne peut tenir pour nul l’émigration des Territoires palestiniens ou de Gaza, même si cette dernière est autant que possible empêchée par le Hamas qui contrôle la bande de Gaza depuis 2007. En outre, si Israël confirme son dynamisme économique et sait répondre aux besoins d’une population croissante, ce pays pourrait voir son poids économique et les moyens d’assurer sa défense augmenter de façon significative. Autrement dit, avec son bon niveau économique, porté par l’augmentation de sa population active, et l’importance de ses budgets et moyens sécuritaires, Israël parvient, ce qui est rare, à avoir à la fois le « beurre » et les « canons » dans une région où le « beurre », c’est-à-dire le niveau de développement, reste souvent insuffisant[26]. Si les Territoires palestiniens continuent d’avoir des problèmes de « beurre », ce qui est à craindre si leur gouvernance ne s’améliore pas, notamment en faisant reculer les pratiques de corruption, le conflit idéologique peut se trouver accentué par l’écart économique et technologique.

Une autre question posée par la loi géopolitique du nombre concerne le poids absolu et relatif croissant des haredim pouvant limiter le développement d’Israël. En effet, les fils des haredim sont souvent scolarisés dans des écoles religieuses où est privilégiée l’étude de la Torah, au détriment des matières scientifiques. Or, ces matières sont au cœur de la réussite économique d’Israël et le meilleur passeport pour trouver un emploi dans le secteur des technologies, très présent en Israël. En réalité, parmi les adultes juifs ultraorthodoxes, il semblerait que moins de la moitié soit présente sur le marché du travail, car ils se consacrent à l’étude des textes religieux anciens. Un certain nombre vit donc des revenus professionnels perçus par leurs épouses et d’allocations de l’État.

Un autre effet de la loi du nombre doit être examiné. Depuis la création de l’État d’Israël en 1948, il a été considéré que le Premier ministre d’Israël, certes élu par la seule population de nationalité israélienne, peut légitimement s’exprimer aussi comme le représentant de l’ensemble des juifs dans le monde, la situation géopolitique conflictuelle dans laquelle se trouve Israël justifiant cette prééminence. Il en est ainsi même si, bien évidemment, les juifs dans le monde ne sont pas tous nécessairement d’accord avec la politique du Premier ministre de telle ou telle période.

Le fait que le nombre de juifs d’Israël devienne plus élevé que celui des juifs de la diaspora ne peut que renforcer cette légitimité, encourageant donc les Premiers ministres d’Israël à se considérer comme les porte-parole de l’ensemble des juifs dans le monde.

Ainsi, les effets directs et indirects des bouleversements démographiques d’Israël apparaissent davantage de nature à accentuer les tensions proche-orientales qu’à les apaiser, à moins qu’un sens partagé du bien commun finisse par convaincre les uns et les autres de l’intérêt d’une réconciliation. Mais cette dernière ne peut se concrétiser que si elle est encouragée par le contexte géopolitique général, et notamment par les puissances et les opinions publiques régionales. Le tempo démographique, ou plutôt les tempi démographiques d’Israël et de son environnement laissent penser que, demain comme hier, l’histoire géopolitique d’Israël, et bien entendu celle de l’ensemble de la Palestine, sera étroitement liée aux évolutions dans sa géographie des populations.

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