« La Chine a gagné ! » : anatomie d’un récit performatif

Mis en ligne le 23 Juil 2026

Kremlin.ru, CC BY 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by/4.0>, via Wikimedia Commons

Le présent papier analyse comment le récit chinois sur la puissance de l’Empire du Milieu, articulé autour du dépassement, influence les perceptions et les décisions sur la scène internationale. L’auteur développe une anatomie du discours porté par Pékin, souligne le rôle, les effets, de ce discours, mais également comment il est consolidé, même de façon involontaire. Il aborde ensuite les questions des contre-récits et des stratégies permettant de contester les narrations performatives, avant de proposer quelques conclusions et conseils, face au récit chinois.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : Paul Charon, «« La Chine a gagné ! » : anatomie d’un récit performatif », RDN, revue 892 de l’été 2026. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de la RDN.

Le présent numéro de la Revue Défense Nationale (RDN) s’attache à dresser l’inventaire des dépassements chinois dans tous les champs : industriel, scientifique, infrastructurel, normatif, etc. Il prolonge en un sens le geste épistémologique des « regards froids sur la Chine » [1], cette posture qui, dans les années 1970, voulait dégager la sinologie française des passions militantes de son temps ; il s’inscrit surtout dans la lignée de travaux récents, tels que l’ouvrage de Wang Dan Breakneck[2] qui portent à la connaissance du grand public les chiffres étourdissants de la puissance chinoise. Les résultats chinois sont bien réels et le sérieux de ces travaux comme des articles ici rassemblés rend vaine toute tentative de contestation empirique. On peut, et on doit, lire ce numéro avec la conviction qu’il décrit bien une réalité.

Mais la question que je voudrais poser ici émerge à l’instant même où cette conviction se fait jour : que faisons-nous, exactement, lorsque nous établissons l’inventaire de ces dépassements ? Nous autres chercheurs pensons simplement mettre au jour les éléments objectifs de la puissance chinoise. Mais est-ce si simple ? Mon hypothèse est que ce travail d’inventaire participe du récit même de la puissance chinoise, pouvant faire du chercheur, à son corps défendant, un rouage du processus de fabrication de la puissance symbolique. Autrement dit, à côté, ou plutôt derrière, cette puissance matérielle, il y a également une autre puissance, narrative celle-là, qui n’agit pas par les faits, mais par les récits qui les énoncent. Ce constat vaut naturellement aussi pour mon propre texte. Souligner cette performativité du récit, tenter de la déconstruire, c’est encore y participer. Une telle remarque pourrait pousser à renoncer ; je tenterai plutôt d’en faire l’argument central de ce papier. Mon propos se déploiera en trois temps : décrire la fabrique du récit chinois du dépassement ; examiner le rôle que jouent, par leur sérieux même, les discours savants qui le commentent ; enfin, en tirer quelques conseils pour les lecteurs de la RDN.

Anatomie du récit du dépassement

Parler de récit, dans le cas d’espèce, ne relève pas d’une métaphore facile. L’histoire que raconte Pékin possède les propriétés qui sont celles d’un récit au sens narratologique : une chronologie reconstruite, une distribution des rôles, une dimension expérientielle (au sens post-classique du terme), une orientation axiologique, etc. Elle se prête donc à l’examen au même titre qu’un récit littéraire. Lire ce récit du dépassement à la lumière des outils de la narratologie peut révéler la mécanique politique à l’œuvre. Deux dimensions méritent d’être examinées tour à tour : l’arc temporel qui structure le récit et la distribution des rôles qu’il opère.

L’arc temporel du récit chinois du dépassement offre l’apparence d’un enchaînement causal redoutable. Comme dans toute bonne fiction, il part d’une situation initiale stable (la longue durée de la civilisation chinoise), identifie un élément perturbateur (la première guerre de l’opium en 1839), déploie une longue phase de péripéties que l’historiographie officielle chinoise désigne sous le nom de « siècle d’humiliation » (百年国耻), enchaîne sur un retournement progressif (fondation de la République populaire de Chine, politique d’ouverture des années 1980, affirmation contemporaine) et s’oriente, enfin, vers l’horizon du « grand renouveau de la nation chinoise » tout entier incarné dans la date de 2049. Cette structure n’est pas celle d’une chronologie historique, mais bien d’un récit de restauration ; un récit de restauration qui offre une puissante légitimité à l’action du parti ; un récit de restauration, enfin, qui convoque la justice de l’histoire là où on identifierait spontanément une politique de puissance.

À cette structure temporelle s’adjoint une distribution des rôles non moins efficace. La Chine est l’acteur principal, celui qui restaure sa puissance ; et le Parti en est l’instrument. La longue durée civilisationnelle, évoquée plus haut, assoit la légitimité de l’action. Le rôle le plus instructif est celui de l’Occident, qui est tout à la fois l’adversaire historique, coupable d’avoir humilié la nation chinoise, et le témoin contemporain du retour de la puissance chinoise. La force de cette distribution tient à ce qu’elle ne laisse à l’Occident aucune place positive dans l’avenir du récit : il ne peut être ni un partenaire d’un avenir partagé ni l’autorité d’où viendraient des normes concurrentes. Il ne lui reste qu’à enregistrer le rétablissement de la puissance chinoise en silence.

L’effet conjoint de l’arc temporel et de la distribution des rôles est expérientiel, au sens où l’entend la narratologie post-classique. Un récit n’agit pas seulement par les contenus qu’il transmet ; il agit aussi par sa capacité à faire éprouver ce qu’il raconte. Le récit chinois du dépassement le fait avec une grande efficacité, en mobilisant notamment une figure ancienne, théorisée par la rhétorique classique sous le nom d’hypotypose : une description si vive qu’elle place la chose racontée sous les yeux du lecteur. La cadence avec laquelle les annonces s’enchaînent, le présent permanent dans lequel il s’énonce (« la Chine est en train de dépasser », « maintenant », « sous nos yeux »), la sérialité des données accumulées construisent un effet de présence qui rend la trajectoire racontée presque palpable. L’auditoire n’est pas seulement informé, il est embarqué dans le déroulement de l’événement. Or, il est plus difficile de contester ce qu’on éprouve que ce qu’on lit. C’est par cette voie que le récit s’enracine dans la conscience, ne laissant pas d’autre choix que d’accepter sa vérité.

Illustrons cette mécanique par un exemple. Depuis une dizaine d’années, Pékin annonce régulièrement de grandes percées technologiques : la station spatiale Tiangong, le système de navigation BeiDou, le satellite de communication quantique Mozi et, plus récemment, le Grand modèle de langage (LLM) DeepSeek. Toutes sont réelles. Leur effet sur les représentations que nous avons de la Chine ne tient pas à la nature de ces victoires technologiques, mais à leur mise en intrigue. Ces exploits sont insérés dans un récit dont le terme nous est imposé : la Chine accomplira son grand renouveau à l’horizon 2049. Sans cette téléologie qui leur donne sens, chaque annonce ne serait qu’un succès isolé. Insérée dans ce récit, chacune devient une étape du grand renouveau annoncé.

Décrire, c’est consolider

Mais nous avons jusqu’ici décrit le récit du dépassement comme s’il était l’œuvre unique de la Chine. Pékin n’en est pourtant qu’un porteur parmi d’autres. Ce récit circule aussi par le truchement des discours qui entreprennent de l’analyser ; et c’est là que les choses se compliquent. Il faut préciser ici ma pensée : ces discours ne sont pas orientés par la Chine. Nombre de chercheurs et journalistes qui documentent la puissance chinoise effectuent un travail rigoureux et indépendant. Ils ne relaient aucune ligne. Et pourtant, leurs analyses, par leur cumul, consolident le récit qu’elles prétendent éclairer. La Chine, sans doute, s’emploie par ailleurs à le diffuser ; mais ici, elle n’a pas même besoin d’intervenir. Le récit prospère par le seul fait qu’on s’y intéresse.

Comment cette consolidation se produit-elle ? Par un mécanisme relativement simple. Décrire une trajectoire avec rigueur, c’est lui donner une forme concrète. Comparer deux puissances, c’est accepter qu’on puisse les comparer. Mesurer cet écart, c’est confirmer qu’il y a quelque chose à mesurer. Prise isolément, chacune de ces opérations est parfaitement légitime. Mais leur cumul participe à la construction d’un cadre dans lequel le récit du dépassement devient un simple fait. Même les analyses qui contestent le récit (celles qui annoncent, par exemple, un essoufflement) s’inscrivent dans ce même cadre : elles discutent la trajectoire dans des termes qui présupposent celle qu’elles contestent.

L’ouvrage récent de Wang Dan, mentionné supra, en offre une illustration éloquente. Son auteur connaît la Chine en profondeur, où il a vécu et travaillé plusieurs années. Il ne sert aucun intérêt chinois et ne relaie aucune ligne. Or, son livre est l’un des vecteurs les plus efficaces du récit du dépassement. Le titre, déjà (« Breakneck », « à toute allure »), installe un tempo avant la première page. Un sous-titre programmatique suit : China’s Quest to Engineer the Future. La quête, le futur, l’ingénierie : un lexique qui souligne la dimension téléologique. La composition de l’ouvrage prolonge cet effet. Wang aligne les preuves sans faiblir : 4,4 milliards de tonnes de ciment produites par la Chine en deux ans, soit l’équivalent de la production américaine sur l’ensemble du XXe siècle ; un réseau ferré à grande vitesse plus long que celui du reste du monde réuni, dix fois celui de l’Espagne ou du Japon ; un parc automobile passé de 500 000 véhicules en 1990 à 435 millions en 2024. Chacun de ces faits est exact. Pris ensemble, dans l’ordre où le livre les déploie, ils produisent un effet de trajectoire qui dépasse chacun d’eux. Le lecteur ne reçoit plus une suite de données ; il reçoit l’image d’une puissance en marche. Et cette image est précisément le récit du dépassement.

Mais on pourra me rétorquer que si les faits sont vrais, il est tout naturel d’en rendre compte ; à ceci près qu’un récit consolidé ne demeure que rarement une simple description ; il produit des effets. Une entreprise européenne qui croit le dépassement inéluctable arbitrera ses investissements autrement que celle qui le juge réversible. Un État qui anticipe la victoire chinoise négociera ses positions autrement que celui qui parie sur leur incertitude. À chaque décision prise à l’aune du récit, ce dernier gagne en réalité, parce qu’il devient l’horizon partagé dans lequel se prennent les décisions suivantes. Le récit du dépassement, à mesure qu’il prospère, produit ainsi dans le réel des effets que les faits décrits, à eux seuls, n’auraient pas produits.

Refuser la place que le récit assigne

Il reste une dernière conséquence à évoquer. L’article que vous lisez en ce moment, qui s’emploie à décrire cette mécanique, n’y échappe pas non plus. En déconstruisant le processus de consolidation du récit, je convoque ses énoncés et contribue de ce fait à son enracinement. Mais on ne sort pas d’un récit performatif en le niant. Le cartographier de l’intérieur, en revanche, rend la riposte possible. Alors, comment lire les analyses du dépassement chinois sans contribuer à le consolider ? Trois conseils, modestes, pour y parvenir.

Le premier consiste à distinguer, dans toute analyse, ce qui relève du fait empirique et ce qui relève du cadre narratif. Les deux sont presque toujours présents ensemble. La phrase « La Chine produit plus de véhicules électriques que l’ensemble des autres pays réunis » est un fait. Mais la phrase « La Chine prend ainsi la tête de la mobilité électrique mondiale » ajoute un cadre interprétatif qui projette la donnée objective sur une trajectoire construite narrativement. Dissocier les deux ne revient pas à contester le fait, mais permet de rendre visible le travail qu’opère le récit et de se demander si la trajectoire suggérée résiste vraiment à l’examen.

Le deuxième conseil consiste à repérer la téléologie. Le récit du dépassement comporte une dimension téléologique manifeste, nous l’avons dit : il pose un terme (2049) et interprète le présent comme une étape vers ce terme. Cette opération s’inscrit dans des mots et syntagmes qu’on absorbe sans prendre garde : « essor » ; « montée en puissance » ; « à l’horizon de » ; « à terme ». Chacune de ces expressions oriente l’événement présent vers une fin inéluctable. Les identifier, c’est se donner les moyens de les contester. Une donnée empirique ne devient une trajectoire que si l’on accepte de la lire ainsi. Se demander « cette trajectoire est-elle dans les faits, ou dans la manière dont on les ordonne ? » est un geste simple qui peut faciliter la mise à distance.

Le troisième et dernier conseil porte sur l’auditoire lui-même. Tout récit de puissance positionne implicitement son auditoire et le récit chinois ne fait pas exception : il assigne au sujet occidental, européen ou français, une place définie. La question est donc de savoir laquelle. Est-il un acteur capable d’infléchir le cours des évènements, ou un simple témoin d’un dépassement qui s’opère sans lui et malgré lui ? Cette assignation se repère à des marqueurs textuels concrets : la place du sujet dans la phrase (actif ou passif) ; les verbes qui décrivent ce qu’on attend de lui (« enregistrer », « constater », « prendre acte », « admettre ») ; les modalités temporelles qui posent le dépassement comme déjà acquis (« désormais », « il est trop tard pour », « inéluctablement »). Repérer ces marqueurs, c’est rendre visible le travail de positionnement que le récit accomplit sans le dire explicitement. Reconnaître cette assignation construite par le récit est le premier pas pour la contester.

Un exemple récent, dans un contexte différent du nôtre, permet d’isoler ce que peut être une telle contestation. À Davos, en janvier 2026, Mark Carney, le Premier ministre canadien, s’est opposé à la rhétorique américaine qui appelait le Canada à devenir un éventuel 51e État (3). Pour ce faire, Carney n’a pas proposé un démenti argumenté, mais un contre-récit. En réinstallant le Canada comme sujet d’énonciation, comme acteur historique de sa propre trajectoire, il a refusé la place que le récit américain lui assignait. Le récit chinois du dépassement n’est pas comparable à celui de Trump, bien sûr, mais le geste de Carney montre ce qu’il est possible de faire face à un récit performatif : sans nier les faits, refuser la place que le récit assigne. Ce geste peut être repris par d’autres. La Chine est peut-être en train de gagner la bataille matérielle ; la bataille des récits, elle, n’a pas encore eu lieu. Reste à savoir si l’Europe acceptera de la livrer.w

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