La place des sanctions dans les relations internationales

Mis en ligne le 22 Juin 2026

Haha169, CC0, via Wikimedia Commons

Le présent papier s’intéresse à cet outil de nature juridique, utilisé sur la scène internationale pour contraindre, très souvent présenté comme une alternative au recours à la force armée. Les auteurs s’attachent à en souligner la portée souvent relative, les implications réelles sur les flux économiques, les effets induits, comme les contournements, ou encore les conséquences, en termes de reconfigurations, géoéconomiques et géopolitiques. Après s’être intéressé aux impacts sur les entreprises françaises, le papier conclut l’analyse en soulignant la complexité et l’ambivalence de l’instrument « sanctions ».

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : Emilie Dont, Timéo Piazza, Chloé Tanguy, « La place des sanctions dans les relations internationales », Jeunes-IHEDN, Publications, 16 juin 2026. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site des Jeunes-IHEDN.

Les sanctions internationales sont présentées comme des outils juridiques permettant de contraindre un État sans recourir à la force.

L’article montre toutefois que leur portée est relative, car elles dépendent de cadres juridiques fragmentés, d’arbitrages politiques et d’intérêts stratégiques. Les exemples de la Russie et de l’Iran illustrent une application inégale selon les secteurs visés et les objectifs poursuivis.

Les sanctions ne provoquent pas toujours une rupture des échanges, mais souvent une reconfiguration des flux économiques.

Elles peuvent être contournées par des pays intermédiaires, des sociétés écrans, le transbordement en mer ou le changement de pavillon des navires. Elles deviennent aussi des instruments de recomposition géopolitique, favorisant par exemple certains marchés comme le GNL américain.

Pour les entreprises françaises, elles entraînent des pertes économiques, des risques juridiques, des coûts de conformité et une nécessité de revoir leurs stratégies.

L’article conclut que les sanctions sont des instruments ambivalents : à la fois outils de pression, limites juridiques et leviers de transformation des rapports de puissance.

 

À PROPOS DE L’AUTEUR

Chloé Tanguy est étudiante en Master 2 Sécurité internationale, Défense, Intelligence économique à l’Université Côte d’Azur, elle développe une expertise à la croisée des enjeux géopolitiques, stratégiques et économiques. Son parcours l’amène à s’intéresser aux problématiques de sécurité, de gestion des risques, d’influence et de protection des intérêts stratégiques des organisations.

Emilie Dont est diplômée de l’Université de Warwick en Politics and International Studies, elle a ensuite complété son parcours à l’ESCP Business School, où elle s’est spécialisée en business et diplomatie. Forte d’une première expérience chez Ikarian, elle évolue aujourd’hui chez Forward, où elle travaille sur des enjeux de risques et d’intelligence économique.

Timéo Piazza est étudiant au Programme Grande École de Toulouse Business School, au sein du parcours bilingue, il s’intéresse aux enjeux économiques et stratégiques internationaux. Il effectue actuellement un stage chez Thales, dans un environnement lié à la défense et aux technologies sensibles.

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Les sanctions internationales occupent aujourd’hui une place centrale dans les relations économiques et politiques contemporaines. Présentées comme des instruments juridiques destinés à encadrer les comportements des États et à faire respecter le droit international, elles se déploient sous des formes multiples : restrictions financières, embargos sectoriels, gels d’avoirs ou encore interdictions de circulation. Derrière cette diversité apparente, elles traduisent une même ambition : exercer une contrainte sans recourir à la force.

Cependant, cette unité de façade ne doit pas masquer la complexité de leur fonctionnement. Loin de constituer un outil homogène, les sanctions s’inscrivent dans des cadres juridiques fragmentés et des logiques politiques différenciées. Leur élaboration, leur mise en œuvre et leurs effets varient selon les contextes, les intérêts en présence et les rapports de force internationaux. Dès lors, leur portée ne peut être appréhendée de manière absolue : elle est, par nature, relative.

Cette relativité ne se limite pas à leur conception. Elle se manifeste également dans leur application concrète, dans les stratégies de contournement qu’elles suscitent et dans les effets économiques qu’elles produisent. Dans un système mondialisé, les sanctions ne conduisent pas nécessairement à une rupture des échanges, mais à leur reconfiguration. Elles deviennent ainsi des instruments ambivalents, à la fois outils de contrainte et leviers de recomposition des équilibres économiques et géopolitiques.

Dans ce contexte, les entreprises françaises apparaissent comme des acteurs directement exposés à ces dynamiques. Entre exigences de conformité, pertes économiques et recomposition stratégique, elles doivent adapter leurs pratiques à un environnement marqué par l’incertitude et la contrainte normative.

Dès lors, il convient de s’interroger sur la portée réelle des sanctions internationales et sur leurs implications pour les entreprises françaises. Si elles se présentent comme des instruments juridiques de régulation, leur relativité, leur instrumentalisation et leurs effets économiques invitent à en nuancer la portée.

La relativité des sanctions internationales

Un cadre juridique fragmenté et politiquement arbitré

Le site officiel du Conseil de l’Union européenne propose une définition volontairement large et souple des sanctions1. Celles-ci regroupent des mesures extrêmement diverses : gels d’avoirs, embargos sectoriels, restrictions financières, interdictions de voyager. Cette diversité n’est pas anodine : elle révèle que la sanction n’est pas une norme figée, mais un instrument modulable, adaptable, composite.

Cette pluralité dessine alors un cadre juridique profondément hétérogène. 6 Sanctions ciblées, sectorielles ou individuelles ne produisent ni les mêmes effets, ni les mêmes coûts, ni les mêmes contraintes. Dès lors, la sanction ne constitue pas un bloc monolithique, mais un spectre d’outils dont l’intensité varie. L’efficacité devient relative, dépendante du calibrage choisi.

La relativité peut être aperçue également dans les fondements juridiques. Alors qu’une sanction peut résulter d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, elle peut venir aussi en renforcement d’un régime existant ou d’une initiative autonome de l’Union européenne. Derrière l’apparente unité du terme “sanction” coexistent donc plusieurs régimes de légitimité. Une mesure appuyée par l’ONU ne possède ni la même portée symbolique ni la même reconnaissance internationale qu’une sanction décidée unilatéralement par l’UE. L’instrument est identique en apparence ; son épaisseur politique diffère en réalité. À cela s’ajoute la logique du ciblage humanitaire. Les sanctions contemporaines cherchent à éviter un impact excessif sur les populations civiles. Elles sont calibrées pour atteindre des individus, des secteurs ou des entités spécifiques. Si cette approche répond à une exigence éthique, elle confirme également que la sanction est un outil de précision, donc un outil ajustable. Or, ce qui est ajustable est par nature relatif.

Ainsi, le régime juridique des sanctions n’est pas instable par accident : il est structurellement fragmenté. Cette fragmentation rend leur portée moins prévisible et leur cohérence moins évidente. Cette relativité se manifeste concrètement dans le cas des sanctions européennes contre la Russie. Malgré dix- neuf trains de sanctions visant notamment le secteur énergétique, le nucléaire demeure exclu[1]. Ce maintien hors champ n’est pas technique, il est politique. La France continue d’importer de l’uranium enrichi russe, de coopérer industriellement avec Rosatom et d’exporter de l’uranium retraité vers la Russie. Certes, la part d’uranium russe a diminué de manière significative, mais elle n’a jamais disparu.

Le nucléaire constitue ainsi une exception stratégique au sein même d’un régime présenté comme massif. Cette exception révèle un arbitrage clair : entre cohérence politique et sécurité industrielle, la priorité est donnée à la continuité stratégique. La dépendance structurelle joue ici un rôle central. Rosatom reste un acteur majeur de l’enrichissement mondial, et certaines infrastructures russes demeurent sans équivalent immédiat. La sanction, confrontée à la réalité industrielle, devient contrainte. Elle ne disparaît pas, mais elle se module.

La Commission européenne annonce vouloir substituer progressivement le nucléaire russe. Toutefois, aucun calendrier précis n’est fixé. L’absence de temporalité claire transforme la sanction en trajectoire politique plutôt qu’en obligation immédiate. Elle devient un horizon, non une rupture. Le même phénomène apparaît dans le dossier du gaz. Lorsque l’Union européenne valide l’interdiction progressive des importations de gaz russe à l’horizon 2027 dans le cadre du plan REPowerEU[2], la France accompagne cette décision d’une déclaration précisant que cette mesure doit rester exceptionnelle. Elle ne bloque pas la sanction ; elle en encadre l’interprétation. Ce geste est révélateur. Paris utilise le droit des sanctions non seulement comme instrument de contrainte externe, mais comme espace de modulation interne. En inscrivant la formule « exception justifiée par des circonstances très spécifiques », la France introduit une limitation explicite dans le texte même de la mesure[3]. La sanction est adoptée, mais sa portée est politiquement nuancée.

Ainsi, la force normative des sanctions dépend moins de leur existence formelle que des arbitrages internes des États membres. L’instrument juridique est commun ; son interprétation reste nationale.

Une application inégale et parfois contradictoire

La relativité des sanctions ne tient pas seulement à leur conception juridique, mais également à leur mise en œuvre et à leur ciblage.

Les sanctions contre la Russie, adoptées en réponse à l’invasion de l’Ukraine, sont principalement économiques et sectorielles. Elles visent à limiter la capacité militaire et financière de Moscou[4]. Leur ampleur est inédite.

À l’inverse, les sanctions contre l’Iran trouvent leur origine dans le programme nucléaire, puis se sont étendues à des questions de droits humains et, plus récemment, au soutien militaire apporté à la Russie[5]. Elles sont plus hybrides, combinant plusieurs objectifs stratégiques. La différence est significative. Les sanctions contre l’Iran sont souvent ciblées et évolutives, centrées sur des comportements précis. Celles contre la Russie sont larges et multi-sectorielles, mais restent soumises à des arbitrages internes, notamment dans les secteurs stratégiques. Les effets pratiques traduisent également cette relativité. Malgré les sanctions, la Russie maintient des exportations énergétiques via des circuits alternatifs, notamment par l’intermédiaire de flottes parallèles. De leur côté, les sanctions contre l’Iran n’empêchent pas certaines coopérations stratégiques avec d’autres puissances. Ainsi, la sanction ne produit pas une rupture nette ; elle reconfigure les flux. Elle ne supprime pas nécessairement la relation économique ; elle la déplace.

L’application elle-même n’est pas uniforme. Le cas Eutelsat en France en fournit une illustration[6]. Saisie par une ONG, l’Arcom a été amenée à examiner une possible violation des sanctions. En vertu de la loi SREN[7], cette autorité nationale dispose du pouvoir d’assurer leur respect dans son champ de compétence. Ce point est fondamental : la sanction européenne dépend ici d’une interprétation administrative nationale. Elle n’est pas automatique. Elle nécessite une décision, une appréciation, une qualification juridique. Elle peut donc rester incertaine. La mise en œuvre varie selon l’architecture institutionnelle interne de chaque État. Une sanction adoptée au niveau européen ne produit pas mécaniquement les mêmes effets partout. Son effectivité dépend de la transposition, du contrôle et de la volonté politique nationale. La plainte ayant déclenché l’affaire émane d’une ONG. Cela montre que l’application des sanctions peut dépendre d’initiatives externes et non exclusivement d’une mécanique étatique. Le respect des sanctions devient alors aussi une question de vigilance sociétale.

Ainsi, les sanctions ne sont pas conçues pour être égales, mais pour être stratégiques. Adapter la mesure à la vulnérabilité spécifique d’un pays peut renforcer son efficacité. Cependant, cette flexibilité soulève un paradoxe. Plus la sanction est modulée, plus elle perd en lisibilité normative. Elle peut apparaître sélective, influencée par des intérêts économiques ou géopolitiques. Elle devient un instrument de gestion de rivalités plutôt qu’un outil universel de défense du droit international. Les sanctions contemporaines ne visent pas nécessairement l’effondrement d’un État. Elles cherchent à contraindre, à ralentir, à limiter des capacités. Elles ne sont plus seulement punitives ; elles sont devenues des instruments de régulation stratégique.

Instrumentalisation des sanctions : du contournement au levier stratégique

Contourner les sanctions : une économie parallèle

La guerre, aujourd’hui, ne se limite plus à l’affrontement armé traditionnel où s’opposent des soldats en uniforme sur un champ de bataille. Son visage a profondément évolué. Parmi ces nouvelles modalités, la guerre par le droit ou communément appelée le lawfare occupe une place centrale. Il s’agit de l’usage stratégique du droit comme instrument de guerre. Cette pratique mobilise les cadres juridiques nationaux et internationaux pour affaiblir un adversaire, le paralyser économiquement ou délégitimer ses actions. Dans ce contexte, les sanctions économiques et les embargos se sont imposés comme des outils diplomatiques majeurs. Ils permettent aux États et aux organisations internationales d’exprimer leur désapprobation. Ils exercent une pression économique et politique ciblée. Ces mesures peuvent viser des individus, des entités ou des secteurs stratégiques. L’objectif est d’affaiblir la capacité opérationnelle ou économique d’un acteur en limitant ses échanges, son accès aux marchés et ses ressources.

L’exemple de la Russie

Depuis 2022, le gaz et le pétrοle russes sοnt visés par des sanctiοns eurοpéennes. Au début de 2022, avant l’entrée en vigueur de l’embargο, la Russie fοurnissait près de 27 % des impοrtatiοns pétrοlières de l’UE. Cette part est désοrmais retοmbée à envirοn 2 % des pétrοles et prοduits pétrοliers impοrtés directement de Russie. Οn aurait pu s’attendre à ce que cette chute fasse lοurdement nοyer l’écοnοmie russe. Pοurtant, Mοscοu cοntinue de financer sοn effοrt de guerre, nοtamment grâce aux recettes des ventes de pétrοle. Plusieurs mécanismes de contournement permettent d’expliquer ce constat et mettent en lumière les limites structurelles des régimes de sanctions.

Passage par des pays interfaces ou dit « intermédiaires »

Selon le Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA)[8], dans le cadre des sanctions occidentales imposées à la Russie, plusieurs pays comme l’Inde ou la Turquie importeraient du pétrole brut russe à prix décoté. Ce pétrole, ensuite raffiné localement, donnerait lieu à des produits dérivés comme l’essence, le diesel, ou le naphta. Ils seraient ensuite exportés vers l’Occident et revendus au prix du marché international.

Cette pratique est parfois qualifiée de « blanchiment du pétrole ». Elle permet à Moscou de maintenir une part importante de ses revenus malgré les sanctions occidentales. En effet, si l’Union européenne n’importe plus directement de pétrole brut russe, elle consomme toujours des produits raffinés issus de ce même pétrole, dont l’origine juridique change après transformation.

Cela pose la question de l’efficacité réelle des sanctions. Les flux commerciaux se réorganisent, mais les revenus énergétiques russes ne disparaissent pas nécessairement. Cette situation met en lumière les limites structurelles des régimes de sanctions dans un marché énergétique mondialisé.

L’utilisation de sociétés écrans

Une autre façon de contourner des sanctions est par l’utilisation de montages via des sociétés écrans. Par exemple, une société exportatrice de pétrole peut créer une entité offshore, enregistrée dans une juridiction opaque, qui achète le pétrole à un prix sous-évalué. Cette entité le revend ensuite à une autre société intermédiaire, proche du prix du marché, avant que le produit ne soit vendu à des clients internationaux. Les bénéfices sont ensuite transférés vers des comptes offshore ou investis dans des actifs difficiles à tracer, comme l’immobilier ou les cryptomonnaies. Ce type de montage permet de dissimuler les flux financiers et de limiter l’impact des sanctions.

Cette pratique constitue une illustration supplémentaire des limites inhérentes à l’efficacité des régimes de sanctions. En effet, ces mesures peuvent être contournées par divers mécanismes, notamment par le recours à des structures offshore et à des montages juridiques complexes[9].

Le transbordement en pleine mer ou le « flag hopping »

Un autre mécanisme de contournement, qui fragilise l’efficacité des sanctions, est le recours au transbordement en haute mer de produits visés par des restrictions. Cette pratique consiste à transférer une cargaison, ici du pétrole, d’un navire soumis à sanctions vers un autre bâtiment en mer. Ce procédé permet de brouiller l’origine réelle des marchandises et de complexifier la traçabilité des flux commerciaux, rendant ainsi plus difficile l’identification des échanges illicites[10].

Par ailleurs, il est important de mentionner le « flag hopping », une technique propre aux navires. Elle repose sur le changement fréquent de pavillon, qui passe d’un registre national (par exemple, russe) à un pavillon de complaisance (Panama, Libéria, Îles Marshall, etc.). Ce procédé permet d’échapper aux listes noires et d’accéder à des services maritimes (assurances, ports, carburant) autrement interdits[11].

Il est difficile de mesurer précisément l’ampleur des contournements. En revanche, il est possible de constater que les sanctions présentent des limites.

Elles peuvent même révéler une forme d’hypocrisie, lorsque l’Occident continue d’acheter des biens sanctionnés dont l’origine a simplement été masquée.

En réalité, les sanctions déplacent les flux commerciaux plus qu’elles ne les interrompent. Elles réorganisent les circuits d’échange sans toujours supprimer les revenus qu’elles cherchent à cibler.

Sanctions comme outils de structuration des marchés/ souveraineté

Au-delà des limites inhérentes à l’efficacité des régimes de sanctions, leur mise en œuvre semble parfois répondre à des logiques plus complexes qu’un simple désaccord en matière de politique étrangère. Si les sanctions sont officiellement présentées comme des instruments de pression destinés à modifier le comportement d’un État cible, elles peuvent également produire, et parfois rechercher, des effets économiques et stratégiques plus larges.

Avantage compétitif indirect (GNL US)

Le cas de la Russie, et son rôle historique comme principal fournisseur de gaz à l’Europe, illustre cet exemple. En effet, les sanctions occidentales ont profondément remis en cause la place de la Russie comme fournisseur européen, ouvrant la voie à une diversification accélérée des sources d’approvisionnement. Dans ce contexte, le gaz naturel liquéfié (GNL) américain s’est progressivement imposé comme une alternative stratégique. Il représente aujourd’hui environ 15 % de l’approvisionnement total en gaz de l’Union européenne et près de 20 % de ses importations en 2024.

En effet, le gaz demeure un pilier majeur de la sécurité énergétique européenne à moyen terme. Dans cette perspective, le déficit structurel d’approvisionnement en gaz auquel les pays européens pourraient être confrontés jusqu’en 2050 représente une opportunité significative pour les exportations américaines de GNL. Celles-ci bénéficient indirectement de la reconfiguration géopolitique du marché énergétique européen consécutive aux sanctions[12].

La mise en place de ces sanctions produit donc des effets systémiques qui dépassent leur objectif initial. Elles contribuent à un redéploiement des chaînes de valeur et à une recomposition des équilibres de marché. Dans ce contexte, les États-Unis ont renforcé leur accès au marché européen, ce qui soutient leurs exportations énergétiques et, par extension, leur économie[13].

Ainsi, les sanctions peuvent représenter un outil offensif en ayant le pouvoir, si utilisé en ce sens, à modifier les alliances, restructurer les chaînes de valeur et transformer les modèles économiques des pays ciblés. En s’appuyant sur des dispositifs juridiques à portée économique, ces mesures produisent des effets qui dépassent le seul cadre diplomatique. Autrement dit, elles participent à la recomposition des rapports de puissance au niveau international, en redéfinissant les circuits économiques, les partenariats commerciaux et les équilibres d’influence. Elles visent à influencer le comportement d’États tiers et à défendre certains intérêts stratégiques ou normatifs. L’intensité et les modalités d’application de ces dispositifs peuvent être ajustées en fonction de priorités nationales. Cette évolution met en lumière la flexibilité de l’outil juridique dans les dynamiques économiques et géopolitiques contemporaines.

Chine et contre-sanctions juridiques

Enfin, la mise en place de sanctions peut avoir un effet inverse que l’effet voulu : la contre-offensive. Pour illustrer cette idée, prenons l’exemple de la Chine. Le pouvoir politique a adopté en 2021 la Anti-Foreign Sanctions Law, qui lui permet d’imposer des contre-sanctions juridiques à l’encontre d’individus ou d’entreprises appliquant des mesures étrangères (sanctions) jugées hostiles. Ce texte autorise notamment des gels d’avoirs, des interdictions d’entrée ou des restrictions commerciales. Il illustre l’usage du droit comme outil stratégique de riposte, transformant la législation en instrument offensif dans les rapports de force économiques et géopolitiques[14].

En définitive, les sanctions ne constituent plus uniquement un instrument de pression diplomatique destiné à modifier le comportement d’un État cible. Elles s’inscrivent désormais dans une dynamique plus large de recomposition des rapports de force économiques et géopolitiques. Les multiples mécanismes de contournement révèlent leurs limites structurelles dans une économie mondialisée, où les flux commerciaux se déplacent plus qu’ils ne disparaissent. Parallèlement, leur mise en œuvre peut produire des effets indirects majeurs, qu’il s’agisse de redéployer des chaînes de valeur, de générer des avantages compétitifs pour certains acteurs ou de susciter des contre-mesures juridiques, comme en témoigne le cas chinois.

Quelles implications pour les entreprises françaises ? L’exemple russe

Les risques

Les intérêts français ne sont jamais épargnés lorsque des sanctions sont appliquées à l’encontre d’un pays tiers. Les implications sont fortes et multidimensionnelles. Premièrement, elles prennent la forme de pertes de marchés et de contrats. En effet, lorsqu’un pays fait l’objet de sanctions, les entreprises françaises présentes sur le sol du pays cible doivent y geler leurs investissements, annuler des contrats voire suspendre leurs activités dans leur entièreté. Ces entreprises sont volontairement mises sous pression : elles n’ont pas d’autres choix que de respecter les mesures demandées par les pouvoirs publics. Le cas de la Russie est, à cet égard, paradigmatique. À la suite de la guerre d’agression russe en Ukraine débutée le 24 février 2022, des fleurons industriels tels que Renault ou la Société Générale ont dû procéder à des cessions d’actifs précipitées. Souvent, ces cessions se font pour un montant symbolique, entraînant des dépréciations se chiffrant en milliards d’euros. Le cas de Renault est le plus frappant. Leader du marché russe via sa filiale AvtoVAZ (Lada), le groupe représentait près de 30 % du marché local. En mai 2022, Renault a dû céder ses actifs à l’État russe pour un rouble symbolique, avec une provision de charge de 2,2 milliards d’euros dans ses comptes[15]. Du côté de la Société Générale, la banque a dû se retirer précipitamment en vendant sa filiale Rosbank au groupe russe Interros. Cette opération s’est soldée par une perte nette de 3,2 milliards d’euros. Au-delà de la perte financière, c’est aussi l’arrêt d’une stratégie de croissance de 15 ans dans la région qui est acté[16].

Pour continuer, l’impact n’est pas seulement comptable ; les entreprises font face à un risque juridique et réputationnel accru. Sous la pression de l’extra- territorialité du droit (notamment américain) et des exigences de conformité (« compliance »), les acteurs français sont contraints à un retrait total pour éviter des amendes records ou l’exclusion des marchés financiers internationaux. Cette situation génère un coût d’opportunité stratégique : le vide laissé par la France est immédiatement comblé par des puissances dites « non-alignées », à l’instar de la Chine, entraînant une perte d’influence durable de l’influence française dans des zones géographiques clés. Enfin, ces sanctions ricochent sur les coûts de production domestiques : la raréfaction des matières premières russes sur le marché européen a provoqué une inflation énergétique qui fragilise la compétitivité-prix des industries électro-intensives (chimie, métallurgie). En 2022, l’indice des prix de production de l’industrie française a par exemple bondi de plus de 25 % sur un an, porté par l’explosion du gaz naturel. Pour des entreprises comme ArcelorMittal (sidérurgie) ou Saint-Gobain (matériaux de construction), cette hausse a forcé des arrêts temporaires de production ou des renégociations de prix très difficiles avec leurs clients.

Une recomposition géo-économique progressive et durable

Le maintien des sanctions dans la durée s’inscrit dans une logique de fragmentation du commerce mondial, forçant les entreprises françaises à naviguer dans un environnement de plus en plus multipolaire. Cette nouvelle donne impose, en premier lieu, une redéfinition des dépendances énergétiques et critiques. L’arrêt des importations de gaz russe a agi comme un accélérateur de souveraineté partielle, poussant l’Europe vers une diversification forcée (GNL américain ou qatari) et profitant à des champions technologiques nationaux comme GTT, spécialisée dans le transport de gaz naturel liquéfié.

Cependant, cette recomposition fait émerger un risque de marginalisation financière. L’émergence de circuits de paiement alternatifs au système SWIFT et la volonté des pays du bloc BRICS+ de se « dédollariser » menacent l’hégémonie des institutions financières occidentales[17]. Pour les banques françaises, le défi est de taille : elles risquent de perdre leur rôle d’intermédiaires privilégiés dans les échanges avec les pays émergents, qui représentent pourtant les marchés à plus forte croissance. Cette fragmentation géo-économique crée des barrières commerciales indirectes, limitant la capacité des grands groupes français à se positionner sur les grands projets d’infrastructures dans les régions dites « non- alignées ».

Quelles virages stratégiques pour les entreprises françaises ?

Face à l’incertitude géopolitique, la réponse des entreprises françaises est devenue une question existentielle, passant d’une logique de coût minimal (délocalisations…) à une logique de résilience. Le premier levier est celui de la diversification géographique. Afin de ne plus être l’otage d’un marché unique, les entreprises réorientent leurs efforts vers l’Asie du Sud-Est, l’Afrique ou l’Amérique latine, multipliant les partenariats locaux pour diluer le risque politique. C’est par exemple dans cette logique que la France, via l’UE, envisage d’accentuer les échanges avec les pays du Mercosur.

Parallèlement, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement devient la priorité. On observe un mouvement de « nearshoring » (relocalisation à proximité) et de « multisourcing » dans des secteurs critiques tels que la pharmacie, l’automobile ou l’électronique. Ce virage stratégique s’accompagne d’une intégration de la géopolitique de plus en plus prégnante dans la gouvernance d’entreprise. La gestion des risques n’est plus seulement financière, mais prospective : les banques et les grands groupes intègrent désormais des scénarios de rupture géopolitique dans leurs plans de développement. Enfin, l’accélération de la transition énergétique apparaît comme l’ultime bouclier contre la volatilité des marchés mondiaux. En investissant massivement dans l’efficacité énergétique et les renouvelables, des groupes comme TotalEnergies cherchent à se décorréler des chocs externes pour garantir leur pérennité économique. Après une dépréciation de près de 15 milliards de dollars liée à ses actifs russes (notamment dans le projet de gaz liquéfié Arctic LNG 2, frappé par les sanctions américaines), la major pétrolière française a réagi[18]. En 2022, l’entreprise a acquis Clearway Energy Group, l’un des plus grands développeurs d’énergies renouvelables au monde, leader sur le marché américain. Cela lui permet de générer une rente électrique prévisible, déconnectée des embargos pétroliers ou des fermetures de pipelines.

 

Références[+]


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