Nouvelle guerre au Moyen-Orient : facteurs explicatifs et prospective géopolitique multiscalaire

Mis en ligne le 23 Juil 2026

Khamenei.ir, CC BY 4.0 <https://creativecommons.org/licenses/by/4.0>, via Wikimedia Commons

Le présent papier s’attache à décrypter les causes de la guerre déclenchée fin février 2026, entre les États-Unis, Israël et l’Iran, en précisant tant les racines profondes, relevant du temps long, que les facteurs du temps court ayant conduit à l’ouverture des hostilités. L’auteur aborde également le déroulement des opérations militaires, et leur montée rapide en intensité.
Il se livre ensuite à une analyse prospective, menée à plusieurs échelles géographiques. Il propose ainsi divers scénarios, allant d’un élargissement mondial du conflit à une pacification progressive. Il examine parallèlement les conséquences géopolitiques internes qui seraient associées de tels scénarios, en Iran comme en Israël.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : Gérard-François Dumont, « Nouvelle guerre au Moyen-Orient : facteurs explicatifs et prospective géopolitique multiscalaire », Revue Géostratégiques, revue n° 72 de juillet 2026. NB : les photos internes au texte sont reproduites avec l’aimable autorisation de l’auteur. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de la Revue Géostratégiques de l’Académie de Géopolitique de Paris.

Vu d’Europe, le Moyen-Orient est une conflictualité bouillante. En effet, depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Europe pendant la période de la Guerre froide, soit de 1945 à 1989, n’a subi aucun conflit si l’on excepte les fortes tensions lors du blocus de Berlin en 1948 et la guerre civile grecque de 1946 à 1949. Ensuite, depuis la fin de la période soviétique jusqu’en 2022, une situation de guerre ouverte et violente ne s’est constaté que de façon localisée lors des années 1990 avec les conflits dans l’ex-Yougoslavie, sans oublier la guerre de Transnistrie en 1992[1] et la guerre du Donbass (2014-2022). Bref, l’Europe pensait être pratiquement parvenue à réaliser la finalité de la politique telle que définie par Julien Freund : « l’organisation de la cité en vue d’établir la paix intérieure et d’assurer la sécurité extérieure. » Toutefois, en France, les multiples actes terroristes, les émeutes périodiques (2005, 2023), l’impossibilité d’assurer la sécurité civile dans certains quartiers tenus notamment par le narcotrafic, voire la manipulation de diasporas par des pays étrangers, montre que cette finalité est ébranlée. Et la guerre d’Ukraine a mis en évidence que l’objectif de la sécurité extérieure ne peut se maintenir que si on ne la tient pas pour acquise.

En revanche, toujours en partant de l’année 1945, le Moyen-Orient n’a cessé d’être une région traversée par des conflits donnant lieu périodiquement à des guerres. En additionnant les guerres interétatiques, comme les guerres israélo- arabes ou du Golfe, les guerres entre un pays et des proxys iraniens d’un autre pays, comme entre l’Arabie saoudite et les Houthis, les guerres civiles, comme celle du Liban (1975-1990) et les conflits internes comme les interventions militaires de l’État islamique, presque qu’aucun pays du Moyen-Orient n’a été épargné d’actions violentes militarisées.

La nouvelle guerre déclenchée le 28 février 2026 par les États-Unis et Israël contre l’Iran que nous nommerons pour simplifier la « quatrième guerre du Golfe »[2] est-elle de même nature que les précédents moyen-orientaux ou a-t-elle des caractéristiques propres ? En conséquence, quelles prospectives géopolitiques sont-elles possibles ? Pour répondre à ces questions, il nous semble nécessaire de considérer deux analyses géopolitiques essentielles : l’analyse diachronique qui consiste à examiner différentes temporalités, et l’analyse diatopique qui conduit à différencier différentes échelles spatiales.

Toute prospective partant d’une bonne connaissance de la situation de départ, il importe d’abord de souligner au moins deux caractéristiques essentielles de la quatrième guerre du Golfe. Ensuite il sera possible de décliner différents scénarios à plusieurs échelles géographiques : le monde, la région moyen-orientale, une échelle bi-étatique et une échelle infranationale.

1. La nature de la « quatrième guerre du Golfe »

Pour comprendre la nature de la guerre commencée le 28 février 2026, l’analyse diachronique nécessite de considérer d’une part, le temps long et, d’autre part, le temps court. Sur le temps long, la nature de cette guerre n’est pas différente de toutes les guerres. Ces dernières ne sont jamais des événements qui surviennent à l’improviste. Même lorsque leur date précise de déclenchement peut être vue comme une surprise, elles s’inscrivent dans une longue histoire.

1.1 Un conflit puisant ses sources dans une longue histoire

L’histoire des relations entre l’Iran et les États-Unis, comme celles entre l’Iran et Israël, n’est pas un long fleuve tranquille. Concernant les premières, de nombreux épisodes ont été créateurs d’un contexte conflictuel. L’un d’entre eux s’est déroulé en août 1953 lorsque la CIA (Central Intelligence Agency – États-Unis) et le MI6 (Royaume-Uni) contribuent à un coup d’État contre le Premier ministre iranien Mossadegh. L’enjeu principal pour le Royaume-Uni est alors le pétrole iranien, Mossadegh ayant nationalisé sans contrepartie en 1951 l’industrie pétrolière iranienne, jusque-là dominée par la compagnie britannique Anglo-Iranian Oil Company. Quant aux États-Unis, en pleine Guerre froide, ils craignent que l’instabilité politique en Iran ne profite au parti communiste iranien et que l’Iran ne bascule dans la sphère soviétique.

La réussite du coup d’État renforce le pouvoir du Shah considéré comme un allié stratégique des États-Unis, toutefois non exclusif surtout à compter des négociations iraniennes avec l’Europe (France et Allemagne de l’Ouest essentiellement) en vue de développer une industrie nucléaire civile. Toutefois, pour les Iraniens, le coup d’État de 1953 reste un élément de méfiance de l’Iran vis-à-vis de l’Occident.

1. De longues décennies d’ hostilité

Après le renversement du Shah en 1979, le nouveau régime islamique dirigé par Rouhollah Khomeini adopte une position fortement anti-américaine. Les États-Unis deviennent symboliquement le « Grand Satan » dans le discours officiel iranien. Ce dernier se voit concrétisé le 4 novembre 1979 lorsque des étudiants islamistes iraniens envahissent l’ambassade des États-Unis situé avenue Taleghani, en plein centre de Téhéran, et prennent en otages 52 diplomates et citoyens américains, une prise d’otages qui va durer pendant 444 jours. Or une telle action, puisqu’elle est contraire au droit international, témoigne tout particulièrement de la désignation par l’Iran des États-Unis comme ennemi. En effet, selon l’article 22 de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques[3] adoptée le 18 avril 1961 à Vienne, en Autriche, sous l’égide des Nations Unies, toute ambassade qui représente un État auprès d’un autre doit bénéficier d’une protection juridique exceptionnelle qui se décline en plusieurs points : la police ou l’armée du pays hôte ne peut pas entrer sans autorisation (inviolabilité des locaux diplomatiques) ; le pays hôte doit protéger le bâtiment contre toute attaque ; les biens, archives et communications diplomatiques sont protégés ; les agents de l’ambassade doivent bénéficier d’une protection et d’une immunité diplomatique.

Par le soutien du régime à la prise de l’ambassade, les États-Unis sont désignés comme un ennemi selon la définition de Julien Freund : « celui-là est un ennemi qui se donne le droit, peu importe la légalité ou la légitimité, de mettre en cause la vie d’une collectivité. » [4] Dans le même texte, Julien Freund souligne l’importance foncière de la notion d’ennemi parce que cette notion est centrale et déterminante en politique. « L’ennemi extérieur est l’État qui menace directement ou indirectement les intérêts et les biens d’un autre État. » Julien Freund n’utilise pas le mot de proxy mais il n’oublie pas leur possibilité en usant du mot « indirectement ».

En 1980, le bâtiment de l’ex-ambassade des États-Unis n’étant pas libéré, les relations diplomatiques entre les États-Unis et l’Iran sont officiellement rompues le 7 avril 1980 à l’initiative des États-Unis, sous la présidence de Jimmy Carter. L’affaire est portée devant la Cour internationale de justice (CIJ) qui, le 24 mai 1980, juge que l’Iran a manqué à son obligation de protéger la mission diplomatique américaine.

Puis cette crise des otages débouche sur une sorte de victoire de l’Iran. En effet, les 24 et 25 avril 1980, les États-Unis lancent une opération aéroportée Eagle Claw pour aller libérer les otages. Mais c’est un échec cuisant avec de nombreux incidents techniques et la mort de huit militaires américains après une collision entre un hélicoptère et un avion dans le contexte de violentes tempêtes de sable.

statue de la liberté peinte en tête de mortPhoto 1. À Téhéran, sur le mur extérieur de l’ex-ambassade des États-Unis, la statue de la liberté peinte en tête de mort, une peinture témoignant d’une hostilité vis-à-vis des États-Unis.
© Gérard-François Dumont – juin 2025.

Téhéran, l’entrée de l’ex-ambassade des États-UnisPhoto 2. À Téhéran, l’entrée de l’ex-ambassade des États-Unis devenu un musée de l’espionnage.
© Gérard-François Dumont – juin 2025.

affiche sur opération Eagle ClawPhoto 3. À Téhéran, dans un des couloirs de l’ex-ambassade des États-Unis, au milieu de nombreuses affiches antiaméricaines, celle-ci témoigne de l’échec de l’opération Eagle Claw qui devait libérer les otages américains en transformant l’hélicoptère en cercueil.
© Gérard-François Dumont – juin 2025.

Ensuite, en 1981, sous la présidence Reagan, des négociations très discrètes débouchent sur la libération des otages, tandis que précédemment, six otages avaient pu s’échapper grâce au concours de l’ambassade du Canada[5].

Depuis, l’Iran a transformé les bâtiments de l’ancienne ambassade des États- Unis en musée administré par les Gardiens de la Révolution iranienne. Ce musée de l’Espionnage (Den of Espionage), que l’on peut désigner de musée contre l’impérialisme américain, présente les étudiants iraniens ayant envahi l’ambassade comme des héros, montre notamment du matériel diplomatique saisi et une exposition anti-américaine. Le lieu demeure un fort symbole de l’hostilité entre la République islamique d’Iran et les États-Unis. Sur les murs extérieurs comme dans le musée, des peintures, de très nombreuses affiches et des slogans anti-américains illustrent la destruction des États-Unis parfois présentés en tête de mort. Tout cela fait penser à Caton l’ancien répétant vers 150 av. J.-C. « Carthago delenda est » (« Il faut détruire Carthage »). On sait que l’insistance de ce discours a contribué à préparer la Troisième guerre punique (149-146 av. J.-C.) qui commença d’ailleurs peu de temps après la mort de Caton.

S’ajoute dans le jardin devant le bâtiment de l’ex-ambassade une sorte de monument qui relate l’échec de l’opération Eagle Claw et représente sur une stèle des restes d’un hélicoptère américain.

monument en mémoire de l’échec de l’opération Eagle ClawPhoto 4. À Téhéran, dans la cour de l’ex-ambassade des États-Unis, le « monument » en mémoire de l’échec de l’opération Eagle Claw qui devait libérer les otages américains.
© Gérard-François Dumont – juin 2025.

Au fil des décennies suivant la prise de l’ambassade des États-Unis, de nombreux événements géopolitiques ont été de nature à maintenir l’animosité entre l’Iran et les États-Unis : le soutien américain à l’Irak de Saddam Hussein lors de guerre Iran-Irak (1980-1988) ; l’attentat attribué au Hezbollah contre les Marines à Beyrouth (1983) tuant 241 militaires américains, un événement qui a renforcé la perception américaine d’une République islamique d’Iran soutien au terrorisme international.

En 1988, le croiseur américain USS Vincennes (CG-49) abat un avion civil iranien du vol civil Iran Air 655 au-dessus du détroit d’Ormuz, peu après son décollage de Bandar Abbas en Iran, provoquant 290 morts ; le fait que Washington ait affirmé avoir confondu l’avion avec un appareil militaire n’enlève guère au caractère tragique de l’événement[6].

fresque hostile aux états-unisPhoto 5. À Téhéran, Une des nombreuses fresques figurant sur des immeubles de la ville témoignant d’une hostilité vis-à-vis des États-Unis.
© Gérard-François Dumont – juin 2025.

Il faut ajouter, depuis 2000, les sanctions économiques massives des États-Unis pour tenter de contrarier le programme nucléaire iranien ; le discours de l’« axe du mal » de George W. Bush en 2002 ; le retrait américain en 2018 sous Donald Trump de l’accord nucléaire de 2015 ; l’assassinat en 2020 par drone en Irak du général iranien Qassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods du corps des Gardiens de la révolution islamique, et la réponse de l’Iran via ses proxys par des frappes contre des bases américaines au Moyen-Orient…

Dans un tel contexte pluri-décennal de très fortes tensions accumulées témoignant d’une hostilité durable mais sans guerre officielle directe, le risque d’une guerre ouverte ne pouvait être écarté.

2. La désignation récurrente du « petit Satan »

Le long terme suppose aussi de considérer les relations entre l’Iran et Israël, le second pays ayant lancé des attaques sur l’Iran le 28 février 2026. En 1947, l’Iran du Shah Reza Pahlavi vote contre le plan de partage de la Palestine à l’ONU. Puis il est décidé de ne pas reconnaître officiellement l’État d’Israël pour ne pas provoquer les pays arabes et une partie de l’opinion iranienne, au contraire par exemple de la Turquie reconnaissant l’État d’Israël en mars 1949.

Toutefois, l’État d’Israël étant conforté par sa victoire militaire dans la première guerre israélo-arabe, des relations plutôt discrètes de coopération sont établies ; c’est une sorte de reconnaissance de facto, avec l’installation en mars 1950 d’une représentation diplomatique d’Israël à Téhéran.

Près de trente ans plus tard, en 1979, la République islamique d’Iran écarte cette mission diplomatique israélienne de l’époque du Shah et fait installer à sa place, donc dans le même bâtiment, une représentation de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) lors de la visite de Yasser Arafat à Téhéran. Pour le régime islamique, Israël est un État illégitime vu comme une présence occidentale au Moyen-Orient et comme un symbole de domination américaine.

Une autre accentuation des tensions irano-israéliennes tient à la création au Liban du Hezbollah en 1982. Ensuite, la République islamique d’Iran élargit son réseau régional en soutenant le Hamas créé en 1987, au début de la première Intifada. Sans toutefois aucune déclaration de guerre, depuis les années 1980, de nombreuses opérations militarisées sont conduites par des relais régionaux contre Israël, et d’Israël contre ces relais et parfois l’Iran : missiles, roquettes, assassinats ciblés, cyberattaques…

Israël considère que, si le programme nucléaire iranien s’achevait, ce serait une modification majeure de la situation géopolitique régionale et une menace existentielle. La République islamique d’Iran soutient qu’elle possède un droit souverain à l’enrichissement de l’uranium et que son programme nucléaire est civil, ce qui ne peut être prouvé. En outre, l’Iran considère Israël comme l’État qui empêche la création d’un État de Palestine plus ou moins implicitement considéré dans des frontières allant du Jourdain à la mer Méditerranée. C’est compte tenu de ce positionnement géopolitique que la République islamique d’Iran s’implante militairement via ses proxys, dont le Hezbollah et le Hamas qui envoient périodiquement des roquettes sur Israël, tandis qu’Israël frappe régulièrement leurs positions. L’attaque du Hamas la plus violente, celle du 7 octobre 2023, engendre 1200 morts, en majorité des civils, et la prise de nombreux otages dont le chiffre finira par être établi à 251. Israël réplique par une nouvelle guerre de Gaza, tandis que les tirs du Hamas continuent périodiquement pendant des mois et que les tirs du Hezbollah, surtout sur le nord d’Israël, provoque l’exode de cette région septentrionale d’environ 120 000 Israéliens. Tout ceci se double de nouveaux assassinats ciblés et d’une cyberguerre.

Dans le temps long, il faut donc considérer la situation d’Israël dénoncé par Téhéran comme le « petit Satan », comme un ennemi à abattre. Ceci est attesté non seulement par de nombreux discours prononcés par des dirigeants de la République islamique d’Iran, mais aussi par de nombreuses fresques visibles par exemple à Téhéran et tout particulièrement place de la Palestine où figure une horloge qui fixe un objectif d’effondrement d’Israël à 2035 et égraine le temps restant pour parvenir à cet objectif.

affiche à TéhéranPhoto 6. À Téhéran, Place de la Palestine, une affiche appelant à la destruction d’Israël et l’horloge qui égraine le temps jusqu’à la réussite de cette destruction.
© Gérard-François Dumont – juin 2025.

fresque à TéhéranPhoto 7. À Téhéran, Place de la Palestine, une immense fresque qui présente toutes les cibles possibles contre Israël.
© Gérard-François Dumont – juin 2025.

Tous les éléments ci-dessus témoignent d’une tension récurrente signifiant qu’une nouvelle « guerre » faisait partie des possibilités, mot que nous avions utilisé par exemple dans le titre d’une publication en 2002[7]. Après le temps long, l’analyse diachronique appelle l’examen du temps court, ce moment où la quatrième guerre du Golfe a été déclenchée et son déroulement initial allant du 28 février 2026 au premier cessez-le-feu annoncé le 6 avril, soit 37 jours plus tard. Les prémices explicatives de la date de cette guerre sont nombreuses.

2. Les prémices de la guerre dans le temps court

Une première des prémices de cette quatrième guerre vient des résultats des combats survenus depuis les massacres du 7 octobre 2023.

1. La situation sur les fronts militaires

Certains pensaient que le 7 octobre allait plutôt avoir pour conséquence un affaiblissement militaire de l’État d’Israël contraint de se concentrer sur Gaza, d’où ce type de phrase ; « depuis l’attaque du Hamas, Israël n’agit plus à l’ étranger et l’Iran se retrouve donc libéré de la menace israélienne dans son étranger proche. » [8]

Vu la géographie diversifiée de ce que la République islamique d’Iran appelle « l’axe de la résistance » et les moyens dont il dispose, Israël paraît effectivement en situation extrêmement délicate et le rapport de force ne lui apparaît pas nécessairement favorable.

En réalité, Israël s’est montré en capacité de conduire des guerres sur plusieurs fronts : contre le mouvement Hamas dans la bande de Gaza, contre le Hezbollah au Liban, contre l’Islamic Revolutionary Guard Corps et à ses alliés en Syrie dans la période où Bachar El-Assad est encore au pouvoir, contre des milices chiites irakiennes pro-iraniennes, comme le Hashd al-Shaabi en Irak (Forces de mobilisation populaire)[9], et contre les Houthis au Yémen. À cela s’ajoutent des périodes de confrontation directe avec la République islamique d’Iran, notamment après les frappes iraniennes de drones et de missiles en avril et octobre 2024, sans oublier les tensions en Cisjordanie.

Ainsi, après 18 mois de guerres sur tous ces fronts, ce sont les proxys de l’Iran qui se révèlent militairement affaiblis. Cela semble évident pour le Hamas dans une bande de Gaza largement détruite compte tenu des méthodes utilisées par Israël sur ce territoire. En Syrie, la chute de Bachar el-Assad a écarté un relais de la République islamique d’Iran. Au Liban, l’affaiblissement du Hezbollah s’est trouvé mis en évidence le 16 septembre 2024 par l’explosion des milliers de bipeurs utilisés par des membres du Hezbollah puis, le 27 septembre 2024, lorsque le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a été tué lors d’une frappe israélienne à Beyrouth. De leur côté, à partir de janvier 2024, les États-Unis ont bombardé des infrastructures et positions houthies au Yémen surtout pour faciliter la circulation maritime au large des côtes. Toutefois, les frappes les plus notables au Yémen n’ont pas été américaines : elles ont été menées contre l’aéroport de Sanaa par Israël le 26 décembre 2024, puis de nouveau de façon beaucoup plus destructrice le 6 mai 2025.

In fine, moins de deux ans après le 7 octobre, Israël considère que la situation lui est favorable avec l’affaiblissement militaire des proxys de l’Iran et, en juin 2025, déclenche ce qui est appelé la « guerre des douze jours »[10] pour diminuer la capacité guerrière de la République islamique d’Iran. Les États-Unis participent directement à cette guerre pendant deux des douze jours en bombardant des installations nucléaires iraniennes.

2. D’importantes manifestations

Une deuxième des prémices de la quatrième guerre du Golfe tient au fait que le régime politique de la République islamique d’Iran en place en 1979 n’est plus guère plébiscité par une majorité de sa population. En effet, ce régime enregistre périodiquement des révoltes par exemple en 2009 et en 2019. Celle de 2022 est particulièrement notable dans la mesure où ses conséquences se voient dans les rues iraniennes. Tout commence avec Mahsa Amini, en réalité prénommée Jina par sa famille, mais portant officiellement le prénom de Mahsa parce que Jina, prénom kurde, n’est pas autorisé par l’état civil. Alors que le port d’un voile islamique est obligatoire, le 13 septembre 2022, cette femme habillée en blanc retire son foulard et danse dans les rues de Téhéran. Elle est arrêtée par la police des mœurs pour « port de vêtements inappropriés ». La police explique à son frère, présent lors de son arrestation, qu’elle va être emmenée dans un centre de détention pour y suivre un bref cours sur la morale et sera relâchée dans l’heure. Mais, le même jour, elle est emmenée à l’hôpital, où elle tombe dans le coma. Et, trois jours plus tard, elle meurt sans s’être réveillée.

Dès l’annonce de sa mort, des manifestations, portées majoritairement par des jeunes et des femmes hostiles au régime, ont lieu dans de nombreuses villes d’Iran et se poursuivent les semaines suivantes sous le nom « Femme, vie, liberté ». De nombreuses femmes enlèvent publiquement leur hijab ou se coupent les cheveux. Outre de multiples arrestations arbitraires et conditions de détention inhumaines, le 30 septembre 2022, la répression des manifestations par les forces de l’ordre provoque la mort de plus de 66 personnes à Zāhedān, capitale de la province de Sistan-et-Baloutchistan au sud-est de l’Iran. Ce jour du 30 septembre 2022 est depuis considéré comme le « vendredi sanglant ».

La répression des manifestations iraniennes engendre des réactions dans de nombreux pays ou des décisions de soutien. Par exemple, le 11 octobre 2022, la ville de Paris attribue la citoyenneté d’honneur – à titre posthume – à Jina Mahsa Amini « et à travers elle, aux femmes iraniennes luttant pour leurs droits ». En octobre 2023, le prestigieux prix Sakharov, dont le lauréat annuel est choisi par les présidents des groupes politiques du Parlement européen et son président, est décerné à Mahsa Amini et au mouvement des femmes en Iran.

Finalement, le mouvement « femmes vie liberté » a fait reculer le pouvoir islamique : il est tellement populaire que le régime est contraint à accepter le non-port du voile ou un port qui couvre moins de la moitié des cheveux. De même, lorsque de grandes manifestations se déroulent fin 2025 et début 2026 contre la vie chère, en réalité contre le régime. Israël et les États-Unis pensent que l’impopularité du régime auprès des manifestants est un élément de faiblesse. Une deuxième prémice de la guerre tient donc à l’importance des manifestations en Iran et dans toutes les villes iraniennes en décembre 2025 et janvier 2026.

3. Une situation jugée favorable et des objectifs non atteints

Une troisième des prémices de la guerre, au moins du côté d’Israël, est que la guerre des douze jours entre l’Iran et Israël de juin 2025 n’a pas atteint son objectif. Certes, cette guerre a eu des conséquences militaires importantes, mais ambiguës : en réalité, si les objectifs de guerre étaient d’affaiblir considérablement les moyens militaires de l’Iran, d’empêcher ce pays d’approvisionner fortement ses proxys en  matériel militaire et d’arrêter le programme nucléaire iranien, aucun n’a été totalement atteint. L’Iran a bien été affaiblie mais non totalement neutralisée.

Toutefois, cette guerre a démontré la supériorité aérienne israélienne, donc la capacité d’Israël à frapper profondément le territoire iranien. En effet, l’aviation israélienne a mené des centaines de sorties sur plus de 2000 km et partiellement neutralisées des défenses aériennes iraniennes. Vu d’Israël, un autre positif du bilan de la guerre des douze jours tient à l’élimination de hauts responsables des Gardiens de la Révolution, à la destruction ou dégradation de radars, de batteries antiaériennes et d’infrastructures de commandement. Cette guerre a aussi mis en évidence les capacités israéliennes de renseignement dont on a du mal à imaginer qu’elles n’aient pas bénéficié d’informations transmises par certains Iraniens. Autre avantage pour Israël, les alliés régionaux de l’Iran, il est vrai affaibli comme précisé ci-dessus, ont peu participé. Les tirs du Hezbollah sur Israël sont restés relative- ment limités. Les actions militaires de milices irakiennes ou des Houthis n’ont pas inversé l’avantage militaire d’Israël. Cela suggère plus un affaiblissement des proxys iraniens qu’une prudence stratégique.

Mais la capacité de riposte iranienne n’a pas été négligeable : plus de 500 missiles balistiques et drones auraient été tirés contre Israël et une partie a même traversé les systèmes antimissiles israéliens. Et surtout, dans le bilan de la guerre des douze jours, rien n’atteste des propos de Trump annonçant que les moyens nucléaires de l’Iran ont été démantelés. Certes, le 25 juin 2025, Trump avait affirmé que les installations des sites nucléaires avaient été détruites, suggérant un démantèlement durable du programme nucléaire. « Or, les évaluations issues du renseignement américain et d’organismes internationaux induisent plutôt un retard partiel, de l’ordre de quelques mois, sans démantèlement structurel »[11]. Et le cessez- le-feu décidé par Trump alors intervenu, rien n’empêche l’Iran d’accélérer ses programmes de missiles et de drones.

Vu d’Israël, les conclusions de cette guerre des douze jours justifiaient une autre guerre compte tenu des objectifs poursuivis non atteints et de la capacité militaire dont fait preuve Israël en pouvant pénétrer profondément l’espace aérien iranien.

4. La quatrième des prémices : la suite d’une opportunité ?

Parmi les prémices, une quatrième tient au fait que les services d’Israël ont pu savoir qu’une réunion à Téhéran, dans un lieu décelé grâce au recours de renseignements en temps réel, allait se tenir en présence des principaux dirigeants du pays, d’où l’opération du 28 février 2026 bombardant un immeuble. Israël espère décapiter l’appareil politico-militaire iranien. On assiste alors à des frappes aériennes coordonnées menées par l’aviation israélienne avec soutien américain sur le lieu de la réunion qui entraîne la mort des principaux dirigeants de l’Iran : Ali Khamenei, le Guide suprême iranien ; Aziz Nasirzadeh, ministre de la Défense ; Mohammad Pakpour, chef du Corps des Gardiens de la Révolution islamique ; Saleh Asadi, responsable du renseignement au quartier général central Khatam al-Anbiya ; ou encore Mohammad Shirazi, membre du cercle rapproché du Guide suprême et coordinateur militaire de haut niveau. Parallèlement, cette opération du 28 février 2026 fait l’objet de bombardements simultanés d’Israël sur Téhéran, sur des installations à Ispahan et Tabriz, et sur des infrastructures liées aux missiles et au programme nucléaire de l’Iran.

Même si sa date exacte ne pouvait être anticipée, cette opération du 28 février n’était pas une surprise puisque le sommet du régime iranien était devenu depuis 2025 un « objet discursif direct, avec des déclarations laissant entendre que le Guide suprême, Ali Khamenei (depuis 1989), serait une cible facile ». D’ailleurs, en juin 2025, Trump avait déclaré que cette option n’était pas envisagée « pour l’ instant »[12]. Israël et les États-Unis ont considéré que « la république islamique se trouve aujourd’hui dans une situation de faiblesse et de vulnérabilité inédites depuis des décennies ».

Sans doute en raison des ressorts d’un conflit qui puise ses sources dans une longue histoire et de la croyance en une possibilité de faire tomber le régime islamique, cette opération qui aurait pu s’arrêter le 28 février au soir a été prolongée.

Le ciblage des avions américains et israéliens s’est élargi à de nombreux lieux en territoire iranien visant des centres de commandement ; des bunkers sécurisés ; des résidences de hauts responsables ; ou encore des structures du Corps des Gardiens de la Révolution islamique.

Ce ciblage élargi avait aussi pour objet de limiter les réactions militaires iraniennes et, pour le président Trump, de concrétiser ses engagements oraux vis-à-vis d’une population iranienne dont il avait soutenu les semaines de révolte évoquées ci-dessus qui s’étaient déroulées de décembre 2025 à janvier 2026 avant d’être jugulées par la répression.

Mais sans doute la réflexion stratégique de Trump n’était pas suffisamment approfondie. Ce qui conduit certains à penser que cette guerre semble avoir été « déclenchée sur un coup de tête »[13]. Cette analyse n’est pas improbable même si ce coup de tête ne peut se comprendre sans tenir compte du contexte de longue durée précisé ci-dessus.

L’analyse diachronique sur la courte durée doit examiner les 37 jours de mars 2026 et début avril séparant le début du conflit d’une annonce de cessez-le-feu. Des spécialistes militaires des guerres sont évidemment mieux placés que l’auteur de ces lignes pour juger les stratégies et tactique militaires et les armes employées. Quel est toutefois notre sentiment soumis à discussion ?

3. Une rapide « montée aux extrêmes » ?

L’opération militaire commencée le 28 février 2026, appelée Operation Epic Fury par les Américains, a montré que le régime iranien s’était préparé à ce type de conflit avec la possibilité de remplacer rapidement les responsables tués et une riposte non graduelle, mais très forte sur le plan militaire et par la largeur de son échelle géographique.

Effectivement, la riposte iranienne se traduit par des salves de missiles balistiques et des drones lancés sur Israël ainsi que des frappes sur des bases militaires américaines installées dans des pays arabes du Golfe. Il en résulte une fermeture temporaire d’aéroports et une perturbation du trafic maritime et aérien régional car l’Iran transforme le conflit en affrontement ouvert régional avec des conséquences bien au-delà de l’Asie occidentale.

Cette quatrième guerre du Golfe nous semble donc caractérisée par la rapidité de ce que Clausewitz appelait dans son ouvrage majeur De la guerre (Vom Kriege[14]) la « montée aux extrêmes ». Selon Clausewitz, la montée aux extrêmes correspond à une dynamique d’escalade : le camp qui déclenche une guerre cherche à prendre rapidement l’avantage, ce qui pousse l’adversaire à réagir en augmentant à son tour la violence. Certes, Clausewitz précise aussi que, dans la réalité, cette montée peut être freinée par des facteurs politiques, économiques et sociaux. Mais, en l’espèce, cela n’a pas été le cas.

Cette analyse semble justifiée principalement par deux éléments et d’abord par l’importance des moyens utilisés les premiers jours des deux côtés. Du côté des États-Unis et d’Israël, les armements des 100 premières heures (environ 4 jours) pour détruire autant que possible les capacités militaires de l’Iran et de ses sites d’industrie nucléaire auraient représenté environ 4 milliards de dollars[15], un chiffre qui témoigne d’une rapide montée en puissance militaire. Cette somme additionne les coûts suivants : frappes aériennes massives ; missiles de croisière ; défense antimissile ; ravitaillement aérien ; déploiement naval et aéronaval ; logistique d’urgence… Toujours pour les États-Unis, les six premiers jours auraient atteint 11,3 milliards de dollars en additionnant les différents éléments suivants : projection de puissance (porte-avions et leur escorte formant des groupes aéronavals, bombardiers stratégiques, opérations aériennes à longue distance, ravitaillement en vol…) ; défense régionale (protection des bases américaines, interceptions de missiles iraniens…) ; munitions (missiles Tomahawk, missiles antiradar, intercepteurs antimissiles…).

Concernant Israël, le montant est moindre en valeur absolue mais lourde à l’échelle de son économie avec une estimation, pour les premiers jours, de 700 millions à 1 milliard de dollars : sorties aériennes intensives ; frappes longue distance ; consommation de missiles intercepteurs ; mobilisation partielle des réservistes.

La montée aux extrêmes tient aussi au fait que, durant les 37 jours, les États-Unis et Israël ont aussi frappé des infrastructures non strictement militaires, et par exemple des ponts.

Du côté de l’Iran, on ne dispose guère d’évaluation chiffrée mais l’expression « montée aux extrêmes » peut être justifiée. Certes, l’Iran a ciblé, comme elle l’annonçait, des installations américaines présentes dans la région, donc des bases militaires américaines au Qatar, à Bahreïn, au Koweït, en Jordanie ou aux Émirats arabes unis ; des infrastructures aériennes utilisées par l’armée de l’air américaine ; des centres logistiques… L’Iran a aussi frappé Israël pour saturer la défense anti-missile israélienne en visant des infrastructures militaires, des radars et communications, mais aussi des grandes villes israéliennes dont des zones résidentielles à forte valeur symbolique. Ainsi, les bombardements iraniens sur Israël ont concerné non seulement des installations militaires, mais aussi des cibles civiles.

Mais les frappes iraniennes n’ont pas visé uniquement les installations américaines du Moyen-Orient. La stratégie iranienne a été beaucoup plus large : elle a cherché à étendre le coût régional du conflit, à perturber l’économie du Golfe et créer une pression politique sur les pays entretenant des relations avec les États-Unis et Israël. Dans ce dessein, elle a ciblé des aéroports internationaux ; des ports commerciaux ; des zones logistiques ; des installations pétrolières ; des infrastructures pétrochimiques et même des usines de dessalements d’eau de mer. Ces cibles ont notamment concerné les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït, ou Bahreïn.

Puis le régime iranien a mené une guerre maritime dans le Golfe empêchant le libre passage du détroit d’Ormuz, donc notamment des exportations gazières (méthaniers) et pétrolières du Golfe. Se sont ajoutés des cyberattaques comme le brouillage de GPS maritimes. Comme environ 20 % des hydrocarbures mondiaux passent par le détroit d’Ormuz, la fermeture de ce dernier a engendré une crise énergétique régionale et mondiale tout en privant le commerce maritime régional de la possibilité de s’assurer. Très concrètement, cela a entraîné des conséquences dans le monde entier compte tenu de l’augmentation du prix de l’essence, du kérosène, du diesel ou du gaz pour les entreprises comme pour les particuliers.

La défense iranienne n’a donc pas été une simple riposte militaire « classique », qui aurait visé uniquement les deux pays agresseurs (États-Unis et Israël) mais une campagne militaire régionale aux multiples cibles, militaires comme civiles, mêlant missiles, drones, guerre navale et pression économique avec le blocage du détroit d’Ormuz.

Considérant le temps long et le temps court, les éléments diachroniques ci- dessus sont le point de départ nécessaire de toute prospective géopolitique, dont la déclinaison retenue ici sera diatopique, donc examinera différentes échelles pour explorer les futurs possibles.

2. Analyse diatopique : huit scénarios à quatre échelles

Quatre échelles prospectives sont possibles : mondiale, régionale, bi-territorial ou infra-étatique. Pour chacune de ces échelles, déclinons un scénario de fortes tensions, donc un scénario « noir » et un scénario d’apaisement et de pacification, dénommé scénario « rose ».

1. L’échelle mondiale

À l’échelle mondiale, le scénario « noir » est celui dont le début a déjà commencé dans le domaine économique et qui pourrait s’élargir dans le domaine militaire.

1. Un conflit mondial multiétatique et pluri-continental

Déjà sur le plan économique, les premières semaines de la quatrième guerre du Golfe ont déclenché des effets globaux qui concernent tous les continents. Dans de nombreux pays, l’approvisionnement non seulement en hydrocarbures, mais aussi en engrais, en aluminium[16], en plastiques… s’est trouvé complexifié même si certaines entreprises ont su s’adapter en trouvant d’autres fournisseurs ou chemins logistiques pour les intrants dont elles avaient besoin. De même, le trafic aérien international s’est trouvé très perturbé par la mise entre parenthèses d’aéroports exerçant des fonctions importantes de hub dont le très important hub intercontinental de Dubaï entre Europe, Asie et Afrique, qui était le deuxième dans le monde après Atlanta. De nombreux couloirs aériens ont été supprimés ou modifiés pour échapper aux risques des missiles. En outre, la guerre a induit une recomposition des destinations touristiques au sens large de cet adjectif, le tourisme incluant le tourisme d’affaires.

Les conséquences en termes de hausse des prix de certains produits, et notamment des hydrocarbures, se sont faites sentir. La croissance économique mondiale, telle que projetée en janvier 2026, s’est trouvée ralentie dans un contexte nettement plus inflationniste qu’escompté. Ce qui ne veut pas dire que tous les pays sont égaux devant les conséquences économiques de la quatrième guerre du Golfe : la Russie s’est trouvée financièrement gagnante d’autant que les États-Unis, pour limiter la hausse des prix provoquée par la guerre et les perturbations autour du détroit d’Ormuz ont assoupli certaines sanctions sur ce pays, en présentant toutefois ces assouplissements comme temporaires. D’autres pays, situés loin des régions subissant missiles et drones, peuvent voir leur attractivité touristique s’accroître, qu’il s’agisse par exemple du Maroc, de l’Espagne ou tout simplement de la France.

Pour l’avenir, notamment le 14 avril 2026[17], le président de Total Énergies, Patrick Pouyanné, a alerté sur un risque d’insuffisance d’offre pétrolière et énergétique si certaines routes d’approvisionnement devenaient durablement perturbées. Il a surtout évoqué le risque lié au détroit d’Ormuz. Selon lui, à la date de fin avril 2026, les marchés auraient déjà absorbé une grande partie des stocks disponibles et, si le blocage d’Ormuz durait plusieurs mois, certains pays pourraient entrer dans une phase de pénurie énergétique. Patrick Pouyanné a déclaré qu’« il est impossible de rendre inaccessibles 20 % des réserves mondiales de pétrole et de gaz sans conséquences majeures ». Il estime qu’au-delà de deux ou trois mois de perturbation prolongée, le risque ne serait plus seulement une hausse des prix mais une réelle insuffisance d’approvisionnement avec des effets sur l’économie mondiale entière…

Certes, les autorités françaises ont nuancé ces propos[18], considérant qu’une pénurie immédiate n’est pas le scénario le plus probable. Mais, toujours en avril 2026, l’Agence internationale de l’énergie (AIE), dans son rapport trimestriel sur le marché du gaz – le premier traitant de l’impact de la quatrième guerre du Golfe – a estimé que la production mondiale de gaz naturel liquéfié (GNL) a chuté de 8 % en mars 2026. Et elle a alerté sur des effets bien plus élevés à moyen terme[19].

Le scénario global « noir » est donc le prolongement et l’élargissement du conflit. Le prolongement s’effectuerait en dépit du cessez-le-feu plus ou moins respecté des premières semaines après les 37 jours, un prolongement de la guerre dont les conséquences économiques seront d’autant plus importantes que le conflit durera et plus encore si la guerre s’élargit.

L’élargissement pluri-continental du conflit renvoie à la formulation du pape Benoît XVI parlant d’« une guerre mondiale par morceaux », formule ensuite reprise par le Pape François. On peut parler aussi d’une « mise en série » de conflits que plus personne ne semble en mesure de contenir[20].

Pluri-continental en raison par exemple d’effets en Europe si une Russie, aux ressources financières dopées par la guerre, profite du contexte international pour davantage déstabiliser l’Europe. Elle peut le faire par des moyens économiques indirects, comme la cessation de fournitures d’hydrocarbures à certains pays européens, ou par des coups de semonce militaire s’ajoutant à des actes de cyberguerre déjà périodiques.

Pluri-continental dans l’hypothèse où la Chine considérerait que ce serait le bon moment de s’emparer de Taïwan en profitant de l’important déploiement militaire américain largement concentré sur le Moyen-Orient et en subodorant des difficultés américaines dans le renouvellement des besoins en matériel militaire et en munitions (missiles de croisière – Tomahawk – munitions de défense anti-missiles et défense sol-air…). Et l’on pourrait voir s’impliquer le Japon, comme il l’a annoncé. Une guerre dont le champ initial était moyen-oriental engendrerait un autre conflit ouvert et prendrait une nature mondiale dans la mesure où de nombreux pays devraient choisir leur camp.

Dans ce contexte général, il est également possible d’imaginer la multiplication d’actions de guerre larvée, pilotées par tel ou tel pays, ou par des groupes militarisés se sentant alors plus libres d’agir, les principales puissances militaires étant occupées ailleurs.

2. Une paix négociée améliorant la puissance géopolitique de la Chine…

Dans la « montée aux extrêmes » précisée ci-dessus, figure la question du détroit d’Ormuz dont il est clair qu’il ne peut retrouver sa fluidité des décennies précédant la guerre, fluidité d’ailleurs conforme au droit international, qu’à deux conditions liées. Il faut d’une part que les entreprises de transport maritime aient confiance dans l’absence de risque pour leurs navires. Il faut, d’autre part, que les assureurs soient rassurés et acceptent, moyennant des primes qui reviendraient au niveau d’avant-guerre ou guère majorées, de fournir des garanties.

Le scénario global « rose » suppose l’effectivité de ces deux conditions, donc non un simple cessez-le-feu qui serait respecté, ni un simple retour au statu quo, mais des accords approuvés par tous les pays concernés par le détroit d’Ormuz, c’est-à-dire à la fois les producteurs d’hydrocarbures du Moyen-Orient mais également les pays consommateurs, et il y en a sur tous les continents, sans oublier les pays de transit à l’exemple de l’Égypte souhaitant une paix garantissant un passage permanent sécurisé du canal de Suez.

3. …mais n’écartant pas les conséquences de la mémoire de la guerre

Ce scénario « rose » implique probablement un basculement géopolitique. En effet, il faut noter que des négociations ont commencé en avril 2026 à Islamabad au Pakistan entre l’Iran et les États-Unis, donc dans un pays qui bénéficie d’un fort soutien de la Chine. Cette position diplomatique nouvelle du Pakistan signifie la mise à l’écart de pays ayant exercé traditionnellement un rôle d’organisateur de négociations, qu’il s’agisse de la Suisse ou du Sultanat d’Oman. Un tel scénario « rose », qui suppose par définition des négociations suivies, ne pourrait se conclure sans l’accroissement de la position géopolitique de la Chine qui, faut-il le rappeler, est en situation de parler avec tous les parties prenantes au conflit.

Cette paix instaurée dans le cadre d’accords négociés, voire d’un traité, n’empêcherait pas de nombreuses conséquences liées à la mémoire du conflit sachant que les pays concernés n’ignorent pas que la signature d’un traité de paix n’engendre pas automatiquement son respect et se trouve toujours au risque de remise en cause par tel ou tel signataire. Pour ne prendre qu’un exemple, le traité de Sèvres signé le 10 août 1920 s’est vu balayé notamment par la poursuite de la guerre lancée par les nationalistes turcs de Mustafa Kemal Atatürk, opposant les forces kémalistes aux puissances alliées et à leurs soutiens régionaux après le démantèlement prévu de l’Empire ottoman par le traité de Sèvres. Cette guerre s’est achevée en 1923 avec le traité de Lausanne, qui se substitue au traité de Sèvres et fixe les frontières internationales de la Turquie moderne après la chute de l’Empire ottoman. Dans les faits, la Grèce a respecté ce traité de Lausanne notamment vis-à-vis des populations musulmanes de Thrace. Mais la Turquie ne l’a guère respecté[21]. Et, surtout, à partir de 2016, le président turc Recep Tayyip Erdoğan, bien que n’ayant pas officiellement dénoncé le Traité de Lausanne, l’a critiqué publiquement à plusieurs reprises, considérant par exemple que Lausanne n’était pas une « victoire complète » pour la Turquie ou que certaines îles très proches des côtes turques en mer Égée auraient été « perdues » au profit de la Grèce. Or, selon la Grèce ou encore Chypre, le traité de Lausanne règle définitivement les frontières du pays ; le traité ne peut pas être renégocié unilatéralement ; remettre Lausanne en question revient indirectement à contester l’ordre territorial établi. Pourtant, lors d’une visite officielle en Grèce en 2017, Erdoğan a évoqué l’idée d’« actualiser » certains points du traité. En outre, au-delà de ses discours, la Turquie n’hésite pas périodiquement (janvier à mai 2020, avril et été 2022) à exercer des pressions sur la Grèce par exemple en faisant survoler les îles grecques de la mer Égée par de l’aviation militaire turque, ce que la Grèce considère comme une violation de sa souveraineté aérienne.

Ainsi, même en cas de scénario intercontinental « rose », le conflit de 2026 a déjà exercé de nombreuses conséquences et continuera d’en exercer en raison de la mémoire du conflit et du fait que des pays non belligérants, comme les pays arabes du Golfe Persique, se sont trouvés impliqués par la « montée aux extrêmes ». Certes, Téhéran a argué que cela était dû à la présence de bases militaires américaines sur leur sol, mais, en réalité, des territoires éloignés des bases militaires américaines moyen-orientales ou des pays où il n’y avait pas de bases américaines ont aussi été touchés par des missiles ou des drones iraniens.

Pour les pays arabes du Golfe, une question fondamentale est de sécuriser leurs exportations futures, notamment d’hydrocarbures ou de produits dérivés, et cela passe nécessairement par une prise en considération approfondie de la géographie. Pour chaque pays, il s’agit de minimiser le rôle logistique du détroit d’Ormuz, de maximiser les autres voies, ou d’avoir d’autres voies au cas où, à certaines périodes, le passage maritime du détroit d’Ormuz s’avèrerait délicat. Ces autres voies sont de nature à favoriser politiquement et économiquement les territoires ou les pays de transit des oléoducs et gazoducs comme des marchandises exportées.

Par exemple, au sein des Émirats arabes unis, l’émirat de Fujaïrah serait avantagé s’il y avait doublement de l’oléoduc Habshan – Fujaïrah, aussi appelé Abu Dhabi Crude Oil Pipeline (ADCOP), qui part de la région pétrolière de Habshan, dans l’émirat d’Abu Dhabi, et rejoint le port de Fujaïrah, sur le golfe d’Oman, donc en contournant le détroit d’Ormuz. Quant à l’utilisation par l’Arabie saoudite d’Oman comme pays de transit, elle n’est pas évidente. D’une part, cela représenterait un investissement très lourd compte tenu de la géographie montagneuse à traverser. D’autre part, cela suppose sans doute la minoration des risques d’insécurité dans la partie méridionale du pays, aujourd’hui en difficulté face aux dangers pouvant venir du Yémen voisin. D’autres tuyaux d’hydrocarbures ou routes logistiques partant de pays arabes du Golfe pourraient rejoindre la Méditerranée via la Jordanie, la Syrie et le Liban, voire Israël et la Palestine, ce qui suppose une solution politique à l’exemple de l’idée de confédération que nous avions élaborée[22].

Ainsi, une région pacifiée rendrait possible la réouverture de l’oléoduc Tapline (abréviation de Trans-Arabian Pipeline) qui reliait l’Arabie saoudite au Liban. Cet oléoduc, construit à compter de 1947 et mis en service en 1950, a cessé d’être utilisé totalement en 1990 en raison de l’insécurité au Liban après un fonctionnement irrégulier depuis les années 1970. Pourtant, le Tapline, bien que long de 1700 kilomètres, était rentable pour transporter le pétrole saoudien précisément des champs pétroliers de l’est de l’Arabie saoudite (Dammam/Abqaiq) jusqu’à la Méditerranée au port de Sidon (Saïda) au Liban, via la Jordanie et la Syrie, car il permettait d’éviter la longue route maritime via le golfe Persique, la mer Rouge et le canal de Suez. Il évitait donc un long détour maritime et réduisait les coûts de transport même si, au fil des années, l’apparition des superpétroliers a pu aussi modifier son avantage comparatif. En outre, il facilitait un approvisionnement rapide de l’Europe en pétrole et donnait au Liban un rôle stratégique grâce au terminal pétrolier de Sidon.

La réouverture du Tapline n’est possible que dans le cas d’une recomposition géopolitique, les pays arabes producteurs comme l’Arabie saoudite déployant des moyens diplomatiques et éventuellement militaires pour s’assurer de la sécurité sur l’ensemble du parcours de cet oléoduc. L’Arabie saoudite a certes déjà beaucoup œuvré dans la région, notamment en faisant signer les accords interlibanais de Taieb le 22 octobre 1989 qui, bien que contestés et contestables, ont toutefois mis fin à la guerre civile libanaise. Mais elle devrait agir davantage pour la pacification des territoires traversés, notamment du Liban où la militarisation du Hezbollah devrait être caduque.

En se concentrant désormais à l’échelle régionale avec un conflit qui ne concernerait que des pays du Moyen-Orient, deux autres scénarios peuvent être présentés.

2. Deux scénarios à l’échelle régionale du Moyen-Orient

La limitation de l’analyse géopolitique à l’échelle du Moyen-Orient prend comme hypothèse le retrait total des armées de puissances non régionales, et principalement des États-Unis. Toutefois, ces puissances conserveraient un rôle possible comme force de renseignements et comme fournisseurs de moyens militaires.

1. Un conflit infra-continental ouvert

Selon un scénario régional « noir », les États de la péninsule arabique voudraient faire comprendre à l’Iran que les agressions militaires qu’ils ont subies en 2026 ne pourraient se renouveler. Les pays arabes du Golfe, touchés par la « montée aux extrêmes » ayant entraîné des destructions d’infrastructures y compris civiles considéreraient qu’elles ne peuvent se priver a priori d’affaiblir l’Iran par des moyens visant des objectifs semblables.

Ils abandonneraient donc leur posture uniquement défensive des premières semaines du conflit par des attitudes offensives fondées sur l’idée que « la meilleure défense c’est l’attaque ». Les États arabes du Golfe s’associeraient pour utiliser contre l’Iran des avions et bateaux militaires, des missiles, des drones, de navires militarisés.

En particulier, les pays de la péninsule arabique considéreraient que seule une stratégie offensive peut permettre d’empêcher le contrôle exclusif du détroit d’Ormuz par l’Iran alors que les rives occidentales de ce détroit (côté arabe, à l’ouest du détroit), sont sous la souveraineté d’Oman, avec plus précisément l’exclave du Musandam, et des Émirats arabes unis, notamment l’émirat de Ras al-Khaimah.

Le scénario régional « noir », qui pourrait être exacerbé par des aspects religieux, l’Iran étant la grande nation chiite[23] face à des États majoritairement sunnites, serait alors un conflit régional de haute intensité recourant à tous les moyens possibles pour contraindre l’adversaire à cesser toute hostilité. L’Iran conserverait l’avantage du nombre par l’importance de ses possibilités de mobilisation sur une population plus nombreuse signifiant un vivier de recrutement, mais ce vivier pourrait être réduit par de l’émigration comme cela est arrivé à la Russie (et à l’Ukraine, ce qui est moins connu) depuis l’extension du conflit ukrainien le 24 février 2022. Côté États arabes du Golfe, l’avantage viendrait des moyens de financement de l’effort de guerre grâce à leur fonds souverain, de leur capacité à s’organiser en coalition et de l’existence de partenaires – avoués ou non, comme Israël – pouvant fournir du renseignement.

L’évolution future d’un tel scénario régional « noir » serait incertaine car elle dépendra des stratégies et des tactiques des uns et des autres sans oublier… les inévitables interventions non moyen-orientales que ce conflit infra-continental pourrait finir par déclencher.

2. Le scénario « Caspienne » de modus vivendi pacifique

Selon un scénario moyen-oriental « rose », toujours après le retrait des États-Unis, les pays de la région se mettraient d’accord sur une coexistence pacifique dans le golfe Persique. Il n’y aurait pas nécessairement d’accord formel, ni de traité de paix, mais les pays riverains considéreraient que la pacification du Golfe correspond aux intérêts de chacun et donc à l’intérêt général de tous les pays riverains. Selon un scénario « Caspienne », le critère économique serait privilégié pour justifier la fin des mésententes dans le Golfe.

Ainsi, la pacification du Golfe persique s’accompagnerait aussi d’une pacification de l’espace aérien des différents pays, avec le retour à une fluidité des transports aériens civils bénéfique pour les lieux de destinations comme pour leur fonction de transit. La paix dans le Golfe rendrait les pays riverains financièrement gagnants, notamment en louant la traversée de leur passage aérien, grâce aux redevances de survol (ou overflight fees).

Au-delà, la pacification régionale aurait d’autres avantages économiques. Elle permettrait par exemple à l’Iran, qui possède un considérable patrimoine de toute nature, urbanistique, religieux, naturel, de devenir un grand pays touristique. Cela non seulement signifierait des emplois et des apports financiers, mais rentabiliserait certains investissements et leur entretien. Pensons à l’exemple de la tour Milad de Téhéran, tour emblématique haute de 435 mètres inaugurée en 2008 et qui symbolise la ville et offre une vue panoramique sur la région. Prenons comme autre exemple l’Iran Mall, le plus grand centre commercial au monde, comparable qu’avec le fameux mall de Dubaï au pied de la Burj Khalifa.

la tour MiladPhoto 9. Une construction pouvant contribuer à faire de Téhéran une ville d’attraction touristique internationale avec une vue à 360 degrés : la tour Milad, la plus grande tour d’Iran, mesure 435 mètres de haut de sa base jusqu’au sommet de son antenne.
© Gérard-François Dumont – juin 2025.

la tour AzadiPhoto 10. Une construction pouvant contribuer à faire de Téhéran une ville d’attraction touristique internationale : la tour Azadi.
© Gérard-François Dumont – juin 2025

l'Iran MallPhoto 11. Une réalisation pouvant contribuer à faire de Téhéran une ville d’attraction touristique internationale : l’Iran Mall, situé à Téhéran, au bord du lac Chitgar, de très belle facture comme en témoigne la photographie : ce très centre commercial comporte 700 boutiques, un cinéma, une mosquée et un espace d’exposition de 450 000 m2, qui permet d’accueillir des événements tels que des foires internationales. On subodore que sa rentabilité suppose un pays économiquement prospère et des clients internationaux, donc un scénario « rose ».
© Gérard-François Dumont – juin 2025.

2. Une conflictualité limitée à deux États moyen-orientaux

Supposons désormais que la quatrième guerre du Golfe perde à la fois toute dimension mondiale, notamment avec la réouverture sans conditions et durablement garantie du détroit d’Ormuz, et toute dimension régionale à la suite d’accords entre les pays riverains du Golfe selon le scénario « Caspienne ». Resterait alors la question des relations entre deux pays du Moyen-Orient en situation conflictuelle, l’Iran et Israël, ce dernier étant, ne serait-ce qu’en raison de sa position géographique, à l’écart des accords entre les pays riverains du golfe Persique.

1. Un conflit bi-étatique entre deux pays non limitrophes

On se retrouverait donc dans un conflit moyen-oriental à une échelle géographique uniquement bi-étatique, ce qui suppose bien entendu que d’autres pays n’aient plus sur leur sol des groupes militarisés œuvrant en faveur de la politique du régime iranien. Selon un scénario « noir », la logique d’hostilité radicale constatée depuis 1979 perdurerait. L’Iran continuerait à considérer Israël comme un adversaire idéologique majeur, à souhaiter sa disparition même si des responsables iraniens ont parfois eu des déclarations contradictoires. De son côté, Israël continuerait à utiliser tous les moyens possibles pour empêcher l’Iran de concrétiser son objectif affiché, objectif vu comme une question existentielle.

Les gouvernements non parties au conflit Iran-Israël exerceraient une pleine souveraineté sur l’entièreté de leur territoire. Aussi, les actions militaires de l’hostilité entre l’Iran et Israël seraient contenues puisque les pays situés entre les deux protagonistes n’accepteraient pas l’usage à des fins militaires de leur territoire ni celui de leur espace aérien. On se retrouverait dans la situation fréquente en Amérique et notamment sous le régime chaviste au Venezuela. Une dénonciation fréquente des Yankees mais en même temps de très faibles possibilités de traduire en acte les discours agressifs25.

Le conflit se traduirait plutôt par des actions indirectes, par exemple par des assassinats ciblés, des cyberattaques et, bien entendu, des actions d’influence auprès des autres pays.

Ce scénario « noir » confirmerait qu’une frontière commune n’est pas nécessaire pour créer une conflictualité intense. Toutefois, l’absence d’une frontière commune, complique la mise en œuvre de certaines actions résultant d’une relation hostile.

2. Le scénario « Cyrus »

Le scénario « rose » à l’échelle bi-étatique peut être dénommé le scénario Cyrus et suppose de se référer à une histoire vieille de vingt-cinq siècles.

À cette époque, dans un contexte de fragmentation politique du Proche-Orient ancien, le roi des Perses Cyrus le Grand (vers 559-530 av. J.-C.) a instauré l’empire perse en profitant à la fois de ses capacités militaires, une armée mobile et disciplinée, et d’une stratégie de gouvernance très différente de celle des grands empires précédents.

25. Les États-Unis se sont certes emparés le 3 janvier 2026 du « président » auto-déclaré Maduro, mais sans faire tomber le régime et rétablir les droits de l’opposition. La meilleure preuve en est que les millions de Vénézuéliens ayant quitté le régime chaviste ne sont pas revenus ; voir : Dumont Gérard-François, Léger Jean-François, « Le Venezuela en déroute démographique : des répercussions sur toute l’Amérique », dans Population & Avenir, N° 775, novembre-décembre 2025  ; Dumont Gérard-François, « Les diasporas vénézuéliennes et leurs effets géopolitiques », dans Géostratégiques, N° 67, avril 2025

Sur le plan territorial, Cyrus renverse d’abord les Mèdes vers 550 av. J.-C., puis conquiert la Lydie et enfin Babylone en 539 av. J.-C. C’est cette prise de Babylone par Cyrus, en 539 avant Jésus-Christ, qui inaugure l’ère impériale de la Perse.

Sur le plan de la stratégie de gouvernance, au lendemain de la chute de Babylone, Cyrus publie un « édit » du roi qui peut être considéré comme la première Déclaration des droits de l’homme dans l’histoire de l’humanité. Cet édit proclame l’égalité des droits pour tous les membres de l’empire ainsi que la liberté de culte et de croyances pour tous les individus. Renonçant à l’attitude habituelle des vainqueurs qui considèrent disposer du droit de vie et de mort sur les vaincus, Cyrus favorise l’intégration des élites locales plutôt que leur mise à l’écart, voire leur élimination, une politique de tolérance religieuse et culturelle et une administration souple laissant une autonomie locale en contrepartie d’une allégeance au souverain. L’esprit de cet édit est annoncé ainsi par Cyrus : « … Je suis entré à Babylone parmi une foule en délire. J’entrai dans la ville sans verser de sang, sans incendier, sans piller, sans tuer. J’ai apporté à tous la sécurité et la joie. » [24]

Ainsi, contrairement aux Assyriens ou aux Babyloniens, Cyrus ne gouverne pas principalement par la terreur ou les déportations massives. Il cherche plutôt à apparaître comme un libérateur légitime auprès des peuples conquis et cette stratégie a facilité l’expansion rapide de l’Empire achéménide.

Or, lorsque Cyrus conquiert Babylone, une partie importante des Juifs y vit depuis la destruction, en 586 avant J.-C., de Jérusalem par Nabuchodonosor II et la déportation des juifs, dite « exil babylonien ». Comme précisé ci-dessus, Cyrus veut la paix pour les habitants de son empire, y compris pour les juifs dont la religion devient légitime dans son empire. Il restitue certains objets sacrés pris lors de la conquête babylonienne, autorise les juifs exilés à retourner en Judée et leur permet la reconstruction du Temple de Jérusalem.
En réalité, le retour vers la Judée fut volontaire et progressif. Seule une partie des exilés retourna reconstruire Jérusalem ; une importante diaspora juive continua d’exister en Babylonie pendant des siècles. L’œuvre de Cyrus est soulignée dans la Bible notamment dans le Livre d’Esdras, qui commence avec un premier intertitre intitulé « L’édit de Cyrus » suivi plus loin d’un autre intitulé « construction de la maison de Dieu » [25]).

Le scénario « rose » à l’échelle bi-étatique, c’est donc un scénario « Cyrus » où les peuples d’Iran et d’Israël vivent en paix.

Outre les échelles mondiale, régionale et bi-territoriale, une quatrième échelle géographique doit être examinée : celle de la géopolitique interne des deux États moyen-orientaux en conflit, avec à nouveau deux types de scénarios, chacun caractérisé par de forts changements politiques.

3. De nouvelles situations géopolitiques internes

À nouveau proposons des scénarios contrastés, soit des changements politiques rendant le futur incertain, ou, au contraire, conforme à une paix durable.

1. Le scénario de régimes bousculés

Le premier scénario est celui où les régimes politiques de l’Iran et d’Israël imploseraient. Du côté iranien, deux directions sont possibles. La première est que de nouvelles manifestations massives d’une population subissant durement les conséquences de la conflictualité avec Israël, débouchent sur un changement de régime, avec un nouveau décidant de privilégier le « beurre » aux « canons ».

La seconde est que les insatisfactions vis-à-vis d’un régime déclenchent des forces centrifuges ne croyant plus à la possibilité de trouver une concorde sociale et un climat apaisé dans le pays unifié. Certaines provinces iraniennes s’organiseraient pour fonctionner de façon autonome et se mettre à l’écart de toute participation à un conflit externe, tournant le dos à l’acceptation d’un centralisme qui, sous différents pouvoirs, a longtemps été un trait essentiel du régime politique iranien.

Selon ces deux directions éventuelles, on ne peut exclure des risques de guerres civiles, soit entre des fractions en désaccord sur le régime politique futur de l’Iran, soit entre des régions voulant organiser leur autonomie et le pouvoir central.

Il est difficile d’envisager sur quoi déboucheraient de tels bouleversements géopolitiques internes, mais il est certain qu’elles mettraient au second plan les questions géopolitiques externes même si, ne soyons pas naïfs, des puissances étrangères ne resteraient pas indifférentes et éventuellement interviendraient, officiellement ou non.

Du côté d’Israël, un éclatement du pays pourrait dépendre de nombreux acteurs. On sait que la société israélienne comporte de nombreuses diversités[26]. La première est dans les différences entre les Israéliens juifs et les Israéliens se reconnaissant dans une autre religion, soit les plus nombreux, les environ 2 millions de musulmans, ou encore les chrétiens et des Druzes très minoritaires, sauf sans doute pour les Druzes sur le plateau du Golan. Mais d’autres diversités très notables se constatent à l’intérieur de la population de confession juive. Il faut d’abord considérer la diversité des sentiments identitaires selon qu’il s’agit de Séfarades, d’Ashkénazes ou de « Russes », ces personnes originaires de l’Union soviétique ou de l’ex-Union soviétique.

Il faut ensuite prendre en compte la variété du sentiment religieux des juifs car, en Israël, on distingue généralement quatre groupes parmi les Juifs israéliens : Juifs laïcs (Hilonim : environ 43-45 % de la population juive) ; Juifs traditionnels (Masorti : environ 30-32 %) ; Juifs religieux orthodoxes (Datiim : environ 12-13 %) ; et Juifs ultra-orthodoxes (Haredim : environ 11-13 %). Ces catégories diffèrent en termes de culture, plus ou moins laïque, ou d’obligations militaires, les Haredim considérant que le temps qu’ils doivent consacrer à l’étude religieuse doit les dispenser du service militaire. Ces différences engendrent des désaccords politiques et sociaux en Israël, notamment sur l’obligation du service militaire, l’école religieuse, la place de la religion dans l’État ou les financements publics. En outre, au sein des colons en Cisjordanie, les deux dernières catégories, Datiim et Haredim, sont surreprésentées alors que c’est le contraire à Tel-Aviv.

S’ajoutent selon les quatre catégories des différentiels de fécondité qui témoignent de profondes différences. Les Haredim représentent une minorité aujourd’hui, mais leur croissance démographique est rapide en raison d’une fécondité élevée, souvent 6 enfants par femme.

Tout ceci signifie des germes de divisions susceptibles d’engendrer des conflits internes dont l’intensité ne permettrait plus leur régulation. Il est difficile d’envisager sur quoi déboucherait un tel scénario, mais il est certain que les difficultés géopolitiques internes mettraient au second plan toute possibilité d’unité sur les questions géopolitiques externes.

Un tel scénario est « noir » car la forte fragmentation, voire l’implosion politique d’un pays, peut difficilement déboucher sur des avancées pour le bien commun des populations. Nombre de pays, comme la France lors des guerres de Religion, ou, dans l’histoire contemporaine, les guerres civiles en Espagne, au Liberia ou au Soudan montrent toute la difficulté de terminer un conflit interne et combien celui-ci peut longtemps peser sur les consciences et les attitudes politiques pas nécessairement en faveur d’une concorde sociale.

2. D’un changement de paradigme à une « entente cordiale »

Selon deux autres scénarios « roses » de géopolitique interne, les deux pays du Moyen-Orient en conflit, Iran et Israël, décideraient un changement de politique à 180 degrés en raison de bouleversements géopolitiques concomitants. Dans les dernières décennies, l’attitude de ces deux pays pouvait être qualifiée de paradigme « nationaliste », un adjectif dont il faut préciser le sens ici utilisé. Il ne faut pas entendre ici par « nationaliste » son premier sens s’appliquant au souci d’obtenir le droit de former une nation contre une puissance occupante. L’adjectif nationaliste se réfère ici à l’exaltation du sentiment national au point de provoquer de la xénophobie ou des démarches d’isolement, ou encore à une doctrine fondée sur l’idée de supériorité et subordonnant en conséquence toute politique au développement de la puissance nationale jusqu’à revendiquer sa puissance à l’extérieur sans limitation de souveraineté. Une telle conception nationaliste n’a rien à voir avec l’idée de nation que j’ai définie ainsi dans son projet et dans ses missions essentielles : « la nation est un projet incitant les habitants vivant sur un territoire commun à placer au-dessus des intérêts particuliers le sens du bien commun afin de remplir deux missions : empêcher sa destruction par elle-même, et empêcher sa destruction par d’autres, c’est-à-dire assumer la cohésion à l’intérieur et la sécurité extérieure, la concorde sociale et la paix avec les autres. »[27]

À l’opposé de l’idée positive de nation, le paradigme « nationaliste » repose sur l’idée qu’un pays ne peut être fort que s’il a des voisins faibles, qu’un pays ne peut s’enrichir qu’en affaiblissant ses voisins, qu’une nation ne magnifie sa singularité qu’en affirmant, notamment par des moyens militaires, sa supériorité sur les autres.

En réalité, il s’agit moins d’un paradigme « nationaliste » que d’un paradigme « nihiliste » selon lequel mon voisin doit disparaître pour que j’existe. Pourtant, en cas de réussite, c’est en fait ma propre existence qui perdrait tout sens puisqu’on n’existe que par rapport aux autres.

Selon ce dernier ensemble de scénarios « roses, l’Iran et Israël substitueraient au paradigme « nationaliste » un paradigme de « développement partagé ». Ce dernier consiste à inverser le paradigme nationaliste précédent. Ce n’est pas « plus mes voisins sont faibles et plus je suis fort », mais « plus je suis en paix avec mes voisins, et plus cela profite à mon développement », ou « plus mes voisins sont développés et plus j’ai de chance d’être développé ».

La situation selon laquelle le régime iranien considère idéologiquement qu’il est de son rôle de détruire Israël s’inverserait, d’autant que ce régime comprendrait qu’atteindre cet objectif lui enlèverait des décennies d’atout idéologique. L’Iran considérerait désormais comme un atout l’existence d’un pays développé au Proche-Orient et Israël verrait comme profitable le développement économique de l’Iran. Les deux pays préféreraient le « beurre » aux « canons ».

Sur le plan international, l’Iran jugerait favorable le paradigme d’un développement partagé, ce pays étant de très loin, avec la Turquie, démographiquement primatial en Asie occidentale. Son paramètre démographique l’aiderait à peser économiquement et politiquement par exemple dans des coopérations régionales, en conséquence de la loi géopolitique du nombre et de celle des diasporas[28] puisque l’Iran dispose de nombreuses diasporas notamment dans le monde occidental. Or, l’Iran a les moyens démographiques d’être, ceteris paribus, dans l’ensemble régional où il se situe, ce que le Brésil est en Amérique du Sud. Une telle position serait de nature à donner à l’Iran un important porte-voix, naturel et pérenne, dans les instances internationales.

***

À l’heure où nous écrivons ce texte, en dépit des éléments de contexte précisé dans la première partie, fondés sur une analyse diachronique, et qui sont des caractéristiques fondamentales de la quatrième guerre du Golfe, se combinent à la fois le brouillard de la guerre, le brouillard du cessez-le-feu officiel et, plus encore, le brouillard de la guerre de l’information.

Mais cela ne doit pas empêcher de proposer des analyses relevant de la prospective géopolitique, analyses pour lesquels nous avons choisi une approche dia- topique. Cette dernière ne peut ignorer certaines constances à commencer par la situation géographique de tout territoire étudié et de ses héritages politiques, culturels… Mais, selon un principe bien établi et très souvent constaté dans l’histoire, l’avenir n’est pas écrit. On pourrait en conclure qu’énoncer des scénarios géopolitiques est vain, que peut-être aucun de ceux avancés dans ce texte ne se réalisera. Pourtant, nous avons décidé à nouveau31 de tenter des scénarios géopolitiques. Deux motivations le justifient. La première est que toute réflexion de prospective géopolitique suppose un diagnostic de la situation initiale, elle contraint donc de mieux la cerner et cela a été l’objet de la première partie. La seconde est que tout scénario élaboré révélera à l’avenir son utilité. En effet, en comparant les scénarios avec les événements qui se seront réellement déroulés, donc en mesurant les écarts entre le projeté et le réel, il sera possible de mieux comprendre les dynamiques géopolitiques qui se sont produites.

Références[+]


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