Le présent papier s’intéresse au réarmement allemand et aux enjeux associés, pour l’Europe, pour l’Alliance atlantique, pour les voisins directs de Berlin. L’auteur analyse la nouvelle stratégie militaire d’Outre-Rhin et ses conséquences, militaires et industrielles. Il met en lumière le contexte dans lequel s’inscrit cette nouvelle stratégie, et les réactions européennes et internationales qu’elle suscite. Il souligne par ailleurs les défis qu’elle pose pour l’architecture de sécurité européenne et atlantique.
Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.
Les références originales de cet article sont : Olivier Barré, « Le réarmement allemand et les enjeux autour de la Conception générale de la défense militaire », Bibliothèque de l’Ecole Militaire (BEM), Infoveille n° 68 du 01 septembre 2026. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de la BEM.
Le 22 avril 2026, l’Allemagne a dévoilé sa doctrine militaire, appelée la « Conception générale de la défense militaire ». [1] Ce document constitue la réponse de Berlin face au retour de la guerre en Europe depuis 2022, à la menace russe envers les Européens et à l’éloignement transatlantique progressif avec les États- Unis. De ce document clé découlent des ambitions claires en matière de réarmement, avec l’objectif de devenir la première puissance militaire conventionnelle d’Europe d’ici 2039. Ce texte tranche avec la culture de la retenue qui avait caractérisé la défense allemande depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
FAITS
Fin avril 2026, l’Allemagne s’est dotée d’une stratégie militaire afin de répondre à la modification durable de l’environnement sécuritaire européen.
À travers ce document de quarante pages, Boris Pistorius, le ministre chargé de la Défense, a dévoilé une stratégie militaire, une première en Allemagne pour un document de ce genre depuis 1945. Cette stratégie se décline en trois phases : renforcement ciblé et rapide des capacités de défense (2026- 2029) puis plus structuré des capacités militaires (2029-2035), la dernière phase promouvant une armée opérant progressivement avec les nouvelles technologies (2035-2039). Les effectifs militaires souhaités d’ici 2035 sont autour de 460 000 (260 000 soldats et 200 000 réservistes), une nette augmentation par rapport aux 180 000 soldats en 2025. De plus, le budget de la défense doit atteindre d’ici 2029 les 3,5 % du PIB allemand.
Comparaison des dépenses militaires entre la France et l’Allemagne en point de PIB

(crédit : SAPD/ OB)
Malgré la désignation de la Russie comme menace principale et l’intérêt d’une approche « à 360 degrés » telle que la conçoit l’OTAN, le document est peu disert sur la manière de lutter contre les dépendances et de renforcer la résilience face à l’agressivité d’autres pays envers l’Alliance atlantique (Chine, Iran). Il s’agit davantage d’une pièce de doctrine que d’un programme cohérent comprenant des projets précis.
La publication de ce document a engendré des réactions variées auprès des membres de l’OTAN et de la Russie.
Pour le chef d’état-major des armées (CEMA) françaises, il est crucial que la France réagisse face à l’augmentation des dépenses militaires allemandes. Pour lui, il est aussi nécessaire de développer des solutions européennes [2]. Pour les États-Unis, le développement d’une stratégie militaire allemande s’inscrit pleinement dans les objectifs du partage progressif des responsabilités au sein de l’OTAN [3]. Quant-à la Russie, désignée comme la « menace immédiate la plus grave », elle déplore la promotion de la russophobie en Europe et appelle à s’armer face au « Quatrième Reich » [4].
CONTEXTE
Le réveil de la défense allemande a été provoqué par la guerre en Ukraine.
Depuis 1945, la défense allemande est surtout assurée par le « parapluie » militaire américain. Le traumatisme hérité de la Seconde Guerre mondiale a poussé Berlin à développer une culture de la retenue en matière de défense, encore accentuée depuis la fin de la Guerre froide. De ce fait, elle accuse aujourd’hui un retard considérable dans l’état de ses capacités militaires. La part de la défense dans le budget fédéral allemand a constamment baissé depuis la fin de la Guerre froide, atteignant 1,15 % du PIB en 2007 [5]. Depuis 2022, l’invasion russe de l’Ukraine a eu l’effet d’un électrochoc pour l’Allemagne. Cela s’est traduit en février 2022 par le discours du Zeitenwende (changement d’époque) du chancelier d’alors, Olaf Scholz. Il insistait sur le réveil de la défense allemande, dotée d’une armée (Bundeswehr) conjuguant la puissance opérationnelle et les nouvelles technologies [6]. Cependant, par rapport à la Stratégie de sécurité nationale de 2023, la nouvelle « Conception générale » répond plus précisément au défi opérationnel et logistique de la Zeitenwende [7].
En 2022, l’Allemagne s’est dotée d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour renforcer sa défense. Les dépenses militaires ont presque doublé depuis lors [8], Berlin souhaitant la mise en œuvre d’une “économie de guerre”.
L’une des priorités est consacrée à la lutte contre les menaces hybrides russes. Ces derniers mois ont révélé la vulnérabilité des infrastructures critiques allemandes. Fin 2024, des câbles sous- marins reliant la Finlande et l’Allemagne en mer Baltique ont été sectionnés [9]. Afin de renforcer sa présence dans les eaux de cette région, Berlin participe activement à l’opération Baltic Sentry de l’OTAN depuis début 2025 [10].
La stratégie militaire allemande est aussi une réaction au relatif désengagement américain d’Europe.
Les États-Unis déploient du matériel militaire et plus de 35 000 soldats sur le sol allemand (annonce en mai 2026 d’un « retrait » de 5 000 soldats). Depuis le retour au pouvoir de Donald Trump en 2025, les relations transatlantiques sont devenues plus tendues. Les incertitudes autour de l’engagement américain entourant l’article 5 de l’OTAN nuisent à la crédibilité de la défense collective de l’Alliance. Lors du sommet de La Haye en juin 2025, Trump avait exhorté les pays membres de l’OTAN à se doter d’un budget de défense de 3,5 % du PIB (5 % en comptant d’autres investissements annexes). Malgré une légère hausse sous l’administration Biden, la tendance depuis la fin de la Guerre froide a été celle de la réduction de la présence militaire américaine en Europe afin de repositionner leurs forces vers l’Indo-Pacifique dans l’hypothèse d’un conflit avec la Chine. En décembre 2025, il a été révélé que Washington a demandé aux pays européens de garantir progressivement la défense conventionnelle du continent [11].
Début 2025, le Parlement allemand a voté des modifications de la Constitution afin de relancer la défense allemande temporairement par la dette.
En mars 2025, le nouveau chancelier Friedrich Merz avait mis au vote un assouplissement du frein à l’endettement pour les secteurs de la défense et des infrastructures [12]. Cette évolution importante de la politique fiscale allemande traduit le souhait de consolider les capacités militaires afin d’assumer davantage de responsabilités dans la défense du continent. Par la suite, le Parlement allemand a voté la création d’un fonds spécial de 500 milliards d’euros destinés à ces deux secteurs [13]. Le chancelier allemand souhaite développer la défense à travers la formule du « quoi qu’il en coûte » [14]. À la différence de la France ou de l’Italie, l’Allemagne dispose en effet de marges de manœuvre budgétaires qui lui permettent de financer sa défense à la hauteur de ses objectifs, malgré l’accumulation actuelle de difficultés économiques [15].
L’Allemagne remobilise sa base industrielle et technologique de défense (BITD).
Depuis la guerre en Ukraine, les industriels allemands ont investi des ressources considérables pour développer les capacités militaires allemandes. Fleuron de l’industrie d’armement allemande, Rheinmetall produit quinze fois plus d’obus 155 mm aujourd’hui qu’avant la guerre en Ukraine. L’ouverture d’une usine de munitions du même groupe fin 2025 permet à la production de munitions de moyen calibre d’être multipliée par quatre depuis 2022 [16], entre autres. Quatrième exportateur mondial d’armes [17] (la France étant le second), l’Allemagne s’appuie sur des start-ups innovantes telles qu’ARX Robotics qui produit des robots terrestres pour le combat [18].
Les ambitions allemandes en matière de défense sont par ailleurs liées au contexte politique intérieur.
La montée en puissance du parti d’extrême droite, l’AfD, lors des dernières élections, peut être un frein à la volonté de réarmement de Berlin. Concrètement, le Parlement allemand et ses nombreuses commissions possèdent un droit de regard sur les commandes militaires [19]. De plus, le chancelier allemand fait face à une fébrilité au sein même de son parti comme l’illustrent les divisions autour de la loi sur le service militaire volontaire adoptée en décembre 2025 (une décision sur le retour à la conscription est attendue d’ici mi-2027). Dans ce cadre, les demandes des conservateurs CDU/CSU en vue d’un système de loterie afin d’augmenter le nombre de soldats ont été rejetées par les sociaux-démocrates du SPD [20].
ENJEUX
Quelle place pour l’Allemagne dans l’architecture de sécurité européenne ?
Première puissance économique et industrielle d’Europe, l’enjeu principal pour l’Allemagne est de renforcer son rôle dans l’OTAN, pierre angulaire de sa sécurité depuis 1955. Jusqu’ici prioritairement cantonnée à la défense du territoire national, l’armée allemande doit désormais devenir « apte à la guerre » (Kriegsfähigkeit). La Bundeswehr doit atteindre un niveau de crédibilité opérationnelle et d’interopérabilité permettant à l’Allemagne d’assurer un rôle de nation-cadre dans la défense du flanc Est de l’OTAN en cas de conflit avec la Russie [21]. Cette volonté de participer davantage à la sécurité européenne s’illustre, entre autres, par le déploiement inédit pour la Bundeswehr de 5 000 soldats et civils allemands en Lituanie prévu d’ici la fin 2027 [22].
Face aux menaces de retrait américain, l’autonomie stratégique évoquée par Berlin n’a pas entièrement le même sens qu’à Paris. Les deux pays coopèrent dans le secteur de la défense malgré des cultures stratégiques différentes [23] : Paris est une puissance nucléaire à projection internationale et les relations entre l’État et l’industrie de l’armement sont plus étroites qu’en Allemagne. L’échec du Système de Combat Aérien du Futur (SCAF), officialisé en juin 2026, et celui du projet de char commun (MGCS) [24] soulignent néanmoins les difficultés à développer une coopération européenne autonome face aux rivalités entre les deux acteurs majeurs de la défense au sein de l’UE [25]. De plus, aucune mention de la France n’est faite dans cette Conception générale de la défense militaire, contrairement aux États-Unis. Le CEMA F. Mandon a alerté en mai 2026 contre le risque à terme d’un « décrochage » militaire conventionnel français par rapport à l’Allemagne, ce qui ne serait pas sans conséquences sur l’équilibre des pouvoirs et la place de la France en Europe. Pour autant, Berlin participe aussi à la mise en place d’une autonomie stratégique européenne, marquée par l’évolution de la dissuasion nucléaire « avancée » française [26]. En mars 2026, Paris a en effet proposé à ses partenaires européens de participer à des exercices de dissuasion (ce que Berlin a accepté en juillet 2026) et d’autoriser des déploiements de moyens stratégiques sur leur sol [27]. Pour la première fois de son histoire, la Bundeswehr doit ainsi participer d’ici la fin 2026 à un exercice nucléaire français.
L’Allemagne traverse une crise d’adaptation à la remise en cause des trois piliers de sa stratégie globale.
Berlin cherche jusqu’ici à maintenir la garantie de sécurité américaine, même réduite, et continue à se fournir massivement en matériel militaire auprès de Washington, au grand dam de Paris qui préconise une réelle autonomie stratégique européenne et perçoit une ambiguïté allemande à ce sujet. Affiché en page de couverture de cette stratégie allemande, l’avion de chasse américain F-35 est plébiscité par les autorités de la défense allemande. La perception d’un retrait progressif des États- Unis [28] est cependant une rupture historique (Epochenbruch) pour l’Allemagne, soulignée notamment par l’annulation du déploiement de capacités à longue portée sur le sol allemand annoncé en 2024. Cela alimente le débat autour de la pertinence des positions allemandes face à l’incertitude stratégique créée par Washington [29]. Ces événements poussent les Européens, notamment l’Allemagne, à renforcer le pilier européen de l’OTAN que les États-Unis demandent – mais à leurs conditions et sous leur contrôle – depuis de nombreuses années.
De plus, malgré une méfiance stratégique et économique accrue, l’Allemagne doit tenir compte de ses dépendances envers la Russie (énergie) et la Chine (commerce). L’aggravation du déficit commercial avec Pékin et le durcissement de l’accès aux terres rares chinoises rendent Berlin vulnérable [30]. L’Allemagne a aussi bénéficié d’une énergie peu chère en provenance de Russie depuis l’accord de 1970, dont les flux se sont intensifiés sous les mandats Schröder et Merkel de 1998 à 2021. Une prise de conscience tardive du risque encouru s’est produite depuis la guerre en Ukraine débutée en 2022. Même si Berlin importe toujours près de 67 % de ses ressources énergétiques [31], elle a notablement réduit la part russe mais à un coût supérieur pour son économie, au bénéfice des USA et de la Norvège en particulier.
La difficulté de la remise en route d’un écosystème performant consacré à la défense.
Les nombreuses initiatives allemandes s’inscrivent dans la reconstruction complexe et à long terme d’un outil militaire délaissé depuis des décennies. Des délais de livraison et une maintenance défaillants rendent l’outil de défense allemand lacunaire malgré les efforts récents. Le nombre et la disponibilité
des matériels, ainsi que les stocks d’armes et de munitions, dans l’aviation, la marine ou l’armée de terre sont ainsi encore souvent insuffisants. En 2022 par exemple, 18 chars d’assaut allemands PUMA IFV ont connu des dysfonctionnements majeurs lors d’un exercice de l’OTAN [32]. Selon le cabinet de conseil Strategy & Germany, Berlin aurait besoin de l’équivalent d’un budget compris entre 63 et 91 milliards d’euros d’équipements militaires supplémentaires par an pour rattraper le retard accumulé au cours des dernières décennies [33].
De même, les besoins estimés en matière d’infrastructures s’élèvent à plusieurs centaines de milliards d’euros. En 2024, une étude du German Council on Foreign Relations démontre que près d’un quart du parc ferroviaire allemand est en mauvais état. Depuis 1990, le nombre de wagons adaptés au transport de matériel militaire a été considérablement réduit [34]. Cela s’explique par un sous-investissement lié au frein à la dette, qui prohibait tout déficit supérieur à 0,5% du PIB sur l’année.
L’efficacité du réarmement allemand se heurte aussi à la nécessité de recrutements massifs et de l’adaptation rapide des armées à un modèle industriel agile afin de tirer les leçons de la guerre en Ukraine. En mai 2026, Berlin lance des initiatives visant à faciliter l’acquisition d’armement face à des régulations jugées trop complexes [35] : dix-huit mois sont par exemple nécessaires pour certifier un drone [36]. L’Allemagne souffre aussi d’une chaîne d’approvisionnement fragile [37]. Face à la baisse d’activités de nombreuses entreprises allemandes, notamment dans l’automobile, Berlin entend les reconvertir en partie vers le secteur de la défense. L’objectif est de mieux doter et de former les armées aux nouvelles technologies telles que l’intelligence artificielle. Cependant, l’augmentation des dépenses militaires allemandes s’est à ce jour traduite par un investissement plus affirmé dans les capacités conventionnelles que dans ces technologies de pointe [38].
Le sommet de l’OTAN à Ankara du 6-7 juillet 2026 a conforté la tendance à l’augmentation des dépenses militaires européennes, notamment en Allemagne et en Pologne. Sur le long terme, Berlin cherche à s’imposer comme l’acteur principal du pilier européen de l’Alliance atlantique, selon des modalités à définir qui contribueront largement au niveau de souveraineté stratégique, ou de « vassalisation », d’une Europe à la croisée des chemins.
Références
Par : Olivier Barré
Source :
Bibliothèque de l’Ecole militaire
