L’intelligence artificielle de défense

Mis en ligne le 21 Juil 2026

Benjamin D. Applebaum; OCJCS, Public domain, via Wikimedia Commons
Benjamin D. Applebaum; OCJCS, Public domain, via Wikimedia Commons

Le présent papier propose une réflexion de synthèse sur l’IA et son utilisation à des fins militaires, en tant que multiplicateur de forces.

L’auteur souligne qu’en effet l’IA peut contribuer grandement à l’obtention d’une supériorité opérationnelle, notamment via l’automatisation et l’optimisation des tâches, et via l’accélération de la boucle de décision.

Il aborde tour à tour diverses questions clefs autour de l’IA, des enjeux de son intégration dans la défense, aux risques et limites associés à cette technologie, en passant par sa dimension de symbole de la compétition stratégique sur la scène internationale.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : Olivier Barré, « L’intelligence artificielle de défense », Bibliothèque de l’Ecole Militaire (BEM), Synthèse Documentaire du 01 juin 2026. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de la BEM.

RÉSUMÉ

« La guerre est un caméléon qui change de nature à chaque engagement ». Ces mots de Clausewitz trouvent un sens concret dans l’intégration déterminante de l’intelligence artificielle (IA) dans les armées. Théorisée et développée depuis plus d’un demi-siècle[1], l’IA connaît aujourd’hui une application exponentielle et variée, notamment dans le domaine militaire. L’ONU définit l’IA comme des « systèmes conçus et entraînés avec la capacité d’apprendre, de résoudre des problèmes, de faire des prédictions, de prendre des décisions et d’effectuer des tâches qui sont considérées comme nécessitant un niveau d’intelligence comparable à celui d’un être humain »[2]. Symbole du progrès technologique, l’IA s’inscrit dans une longue liste d’innovations majeures bouleversant les théâtres d’opérations, dont la dronisation et la numérisation du champ de bataille qui sont « les nouveaux déterminants de la guerre »[3].

Les enjeux autour de son incorporation dans le monde de la Défense sont d’ampleur et les domaines d’applications multiples. L’IA constitue une « multiplicatrice de force », concourant à automatiser et optimiser une multitude de tâches, ainsi qu’à accélérer la boucle décisionnelle, qui permet ainsi aux armées bénéficiant des technologies les plus avancées et les mieux maîtrisées d’acquérir une supériorité militaire décisive sur leurs adversaires potentiels ou réels. De ce fait, elle fait l’objet d’une compétition stratégique entre grandes puissances. Cependant, l’utilisation croissante de l’IA dans le secteur de la Défense est jalonnée de débats éthiques et juridiques. Les enjeux autour du degré d’autonomie de ces technologies ou de sa régulation au niveau international alimentent de nombreuses réflexions sur l’utilisation de ces outils d’IA.

1- LES ENJEUX AUTOUR DE L’INTÉGRATION DE L’IA DANS LA DÉFENSE

Symbole d’innovation, l’intégration de l’IA dans les forces armées renouvelle la nature des conflits armés, avec son lot d’opportunités et de risques, et soulève nombre d’enjeux qui interrogent le futur des opérations militaires.

L’IA : facteur de puissance militaire

L’IA permet aux armées de mieux répondre aux exigences des conflits de haute intensité. La rupture technologique qu’elle engendre est synonyme d’amplificateur de puissance.

Tout d’abord, l’IA accélère le délai de la boucle décisionnelle lors des opérations. En 2009, la CIA estimait que 24 heures étaient nécessaires pour analyser les données collectées par ses drones au Moyen-Orient. L’IA peut traiter et interpréter un large volume de données rapidement et de manière automatisée. En janvier 2026, l’opération américaine au Vénézuela, « Détermination absolue », démontre l’efficacité des outils IA de Palantir et d’Anthropic afin de collecter, d’analyser et de diffuser de manière coordonnée des informations qui ont contribué au succès de l’opération[4]. Une asymétrie de puissance apparaît ainsi entre ceux qui possèdent et utilisent l’IA dans leurs armées et les autres.

La guerre en Ukraine est depuis 2022 un laboratoire d’innovations[5]. Pour Kiev, les gains opérationnels de l’IA ont permis de contrebalancer la supériorité quantitative russe par l’innovation. Les Ukrainiens ont régulièrement recours à l’IA embarquée. Selon plusieurs sources, l’IA a probablement été utilisée dans le déroulement de l’opération « Toile d’araignée[6] » en juin 2025, ou dans la capture de soldats russes avec un robot terrestre en janvier 2026.
L’armée ukrainienne bénéficie du soutien technologique américain (logiciel IA Skykit de Palantir, 2022) et européen (start-up française Alta Ares). Début 2026, une start-up américaine a livré deux robots humanoïdes Phantom MK-1 optimisés à l’IA à l’Ukraine. Conçus pour des missions de reconnaissance, ils sont capables de manipuler des armes à feu[7].
Moscou et Kiev exploitent des drones intégrant l’IA qui leur permettent de localiser, traquer et frapper une cible sans l’intervention d’un opérateur, rendant leur détection et le brouillage complexes[8]. La Russie s’appuie sur ses drones Lancet et Scalpel[9], tandis que l’Ukraine utilise les drones kamikazes Martian (en lien avec la NASA) et Bumblebee (avec Google[10]). Pour faire face à ces drones, une dizaine d’unités ukrainiennes sont désormais équipées de tourelles « dopées » à l’IA, un outil développé au sein du cluster d’innovations Brave1 [11].

Domaines d’applications Exemples récents d’innovations :
Drone autonome CA-1 Europa (Helsing, Allemagne, 2025), Martian (Ukraine, 2026)
Unité de combat Phantom MK-1 (start-up Foundation, USA, 2026)
Guerre navale et lutte anti-sous-marine La start-up américaine Havoc AI vise à construire un navire autonome de 30m de long (2026) associé à des drones navals Rampage optimisés à l’IA (2025)

Prototype de sonar miniaturisé 76Nano (Thales, 2025)

Véhicules autonomes au sol Le robot terrestre polyvalent TERMIT (Ukraine, 2025)
Missiles intelligents Sahara (Roumanie, 2026)
Système anti-aérien Skydefender (Thales, 2026)
Cyberdéfense Lors du AI Action Summit, l’Inde dévoile de nouveaux systèmes d’IA capables de contrecarrer des virus et cyberattaques (février 2026)
Surveillance et reconnaissance Golden AI (Thales, 2025)
Systèmes de commandement et de contrôle Svod (Russie, 2026)[12], SAM-UN (Inde, 2026)
Domaine spatial (renseignement, défense) Accord Safran.AI – TII (Dubaï) (décembre 2025)[13]
Guerre électronique Rapport de Thales concernant les enjeux autour de l’IA dans la guerre électromagnétique (avril 2026)[14]
Simulation et entraînement AI Fight Club (Lockheed Martin, USA, 2025), AI Examiner (Inde, 2026)
Maintenance Contrat Lockheed Martin – MANTECH (décembre 2025)[15]
Soutien médical Programme « In the Moment » de l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (USA, 2025)
Guerre cognitive GoPro (Chine, 2025)
Chatbots et interactions humaines Victor (U.S. Army, 2026)
Équipements améliorés Casque EagleEye (Anduril, USA, 2025)

 

Depuis plusieurs années, le Moyen-Orient est quant à lui sujet à une prolifération de l’IA à usage militaire (cf. carte). Parmi ces acteurs, Israël investit des ressources considérables pour développer ses capacités d’IA, comme le montrent ses opérations en Palestine. Tel Aviv utilise l’IA pour mesurer le taux de probabilité de cibles potentielles (Lavender), pour cartographier des tunnels à Gaza (Depth of Wisdom), pour identifier des bâtiments suspects (Habsora), ou pour signaler lorsque qu’un individu suspect rentre dans son domicile (Where’s daddy ?).
De même, en mars 2026, les premières heures de l’opération israélo-américaine « Fureur épique » ont démontré l’efficacité et l’étendue des capacités d’IA afin de localiser des hauts responsables du régime iranien, dont le Guide suprême Ali Khamenei tué dès le 28 février 2026[16]. Le recours au logiciel Claude (Anthropic) et au Maven Smart System a permis aux Américains de hiérarchiser et de multiplier plus d’un millier de cibles au cours du premier jour de cette guerre[17].


Source : The International Institute for Peace and Security, 2026[18].

« Enchaîner le titan ou déchaîner le Chaos »[19]

Le débat autour d’une régulation internationale de l’IA de défense se conçoit d’abord autour de l’étude de l’Article 36 du Protocole additionnel I aux conventions de Genève de 1949 (1977), qui stipule que les États ont le devoir de juger si le développement de toute « nouvelle arme » pourrait être prohibé en vertu du droit international. À ce jour, il n’existe pas encore de régulations internationales sur le sujet. L’UE, l’OTAN, ainsi que nombre d’États possèdent des stratégies d’utilisation éthique de l’IA. Depuis 2023, des principes non contraignants, comme la nécessité du contrôle humain, ont ainsi été adoptés lors des différents sommets du Responsable Artificial Intelligence in the Military Domain (REAIM).

Cependant, l’application du droit est rendu difficile par l’opacité des États sur la transparence et la traçabilité de leur utilisation de l’IA dans leurs armées[20]. D’autant plus que, comme le précise le manifeste de Palantir d’avril 2026, il n’y a aucune certitude que l’application de normes éthiques par une grande puissance sera également respectée par une autre[21]. En ce sens, l’ONU entend devenir un pilier normatif crucial pour la régulation de l’IA de défense et souhaite interdire les armes létales autonomes capables d’identifier des cibles par IA. Fin 2025, l’ONU adopte une résolution promouvant un dialogue multilatéral[22].

L’un des freins majeurs à l’avènement d’une régulation est l’absence de certaines grandes puissances parmi les signataires de ces sommets. Ces pays considèrent ces sommets comme des freins à l’innovation. Depuis le retour de D. Trump au pouvoir en janvier 2025, Washington s’est ainsi retiré des signataires de ces sommets, compliquant toute perspective de régulation, et a supprimé les barrières établies par son prédécesseur sur une utilisation éthique de l’IA[23].

Sommets sur l’IA de défense Nombre de pays signataires États-Unis Chine Russie
Call to Action (REAIM, 2023)[24] 58
Political declaration on Responsible military use of AI and autonomy (2023)[25] 58
Blueprint for Action (REAIM, 2024)[26] 61
AI Action Summit (2025)[27] 27
Pathways to Action (REAIM, 2026)[28] 44

 

2 – L’IA DE DÉFENSE : SYMBOLE DE COMPÉTITION STRATÉGIQUE

Depuis plusieurs années, le nombre de pays disposant d’une stratégie liée à l’IA de défense s’est multiplié. Elle est un symbole de compétition stratégique entre les puissances mondiales. L’asymétrie de puissance qui en résulte bouleverse l’échiquier géopolitique.

L’IA de défense au cœur de la rivalité sino-américaine

Les États-Unis et la Chine sont engagés dans une « course » à l’innovation[29] en matière d’IA. Cette course s’inscrit au cœur de la compétition sino-américaine. Ces deux puissances mondiales sont « hégémoniques et impérialistes » en matière d’IA de défense[30].

Pour Washington, l’objectif est de devancer technologiquement la Chine, désignée en mars 2026 par le renseignement américain comme la principale concurrente dans le domaine de l’IA[31]. Cette compétition s’illustre à travers les drones autonomes intégrant de l’IA, domaine dans lequel certains officiels américains considèrent que les États-Unis sont distancés par Pékin. Fin 2024, cette dernière avait dévoilé un drone capable de voler conjointement avec un avion. En réponse, les Américains ont décidé de lancer la production du drone Fury (Anduril) en mars 2026[32]. Le Pentagone a commencé à intégrer de l’IA à travers le projet Maven (2017), un système d’analyse de données[33]. Associé à l’entreprise Palantir à partir de 2019, le Maven Smart System est devenu un système d’aide à la décision et d’identification de cibles, exploité aussi par l’OTAN depuis 2025. Le gouvernement et les GAFAM soutiennent l’innovation et cet élan est actuellement incarné par une multitude de start-ups comme Anduril.

Dès 2017, la Chine affiche aussi de son côté ses ambitions en matière d’IA avec l’objectif de devenir un leader mondial d’ici 2030, notamment en misant sur les promesses des technologies duales. Pékin entend moderniser son armée à travers les technologies de rupture comme l’IA et considère la guerre algorithmique comme étant cette rupture[34]. Elle investit des ressources considérables pour développer des solutions IA pour son armée et les intégrer dans de nombreux aspects de la Défense avec entre autres : guerre cognitive, logistique, chaîne de commandement[35]. La compétition avec Washington fait qu’elle privilégie certains domaines comme les essaims de drones pouvant notamment saturer les défenses d’un adversaire même supérieur technologiquement, en particulier dans le détroit de Taiwan[36].
Loin d’être un cas isolé parmi les grandes puissances, l’utilisation de l’IA par l’armée chinoise est marquée par un manque de transparence concernant le degré d’intégration de l’IA dans son armée, comme le montre le nouveau plan quinquennal 2026-2030 approuvé en mars 2026[37].

L’adaptation des pays européens à l’IA de défense

Dans la course à l’IA de défense, l’Union européenne (UE) fait figure de retardataire, comme l’illustre le projet Eurodrone. Dans son Livre Blanc de 2025, l’UE appelle les États européens à combler le retard technologique face aux grandes puissances[38]. En mars 2026, la commission européenne a proposé la création du programme « Agile and Rapid Defence Innovation » (AGILE). Doté d’un budget de 115 millions d’euros pour 2027, il vise à inciter les États membres à développer et à soutenir des projets de ruptures technologiques, notamment pour des systèmes autonomes et d’IA[39].

Les pays européens souhaitent en particulier renforcer la défense aérienne de l’OTAN à travers l’IA. Début 2026, la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Pologne et l’Italie ont annoncé le lancement d’un projet commun, le « Low-Cost Effectors & Autonomous Platforms » (LEAP)[40]. L’Allemagne souhaite aussi investir 80 millions d’euros dans le projet Uranos AI afin de renforcer la sécurité du flanc est de l’Alliance atlantique face aux pressions de la Russie[41].

Afin d’améliorer la prise de décision et la létalité de leur armement, les pays européens s’équipent en IA. Par exemple, le Royaume-Uni a expérimenté son système de ciblage Asgard lors de l’exercice Hedgehog 2025 de l’OTAN. Londres a par la suite débloqué près d’un milliard de livres pour investir dans un système interservices, dont le but sera d’améliorer la prise de décision à travers un seul et même réseau, le Digital Targeting Web[42] (2027).

La stratégie française : l’IA comme symbole de souveraineté

La France considère l’IA comme un symbole de souveraineté et d’autonomie stratégique[43]. Elle entend devenir leader européen dans ce domaine qui intéresse le Ministère des Armées depuis 2018. Sur la période couvrant la Loi de programmation militaire 2024-2030, le Ministère des Armées entend consacrer plus de deux milliards d’euros à l’IA de défense. Outre les projets développés par les entreprises de sa Base industrielle et technologique de défense (BITD) telles que Thales (cortAIx, 2024) ou Safran (Safran.AI, 2025), la France compte de nombreux nouveaux acteurs industriels dits du « New Defence »[44]. Paris désire promouvoir des alternatives françaises crédibles face aux outils américains, comme l’illustrent son accord avec Mistral AI (2026) et son soutien aux start-ups nationales comme Command AI pour concurrencer les logiciels de Palantir. Elle soutient également les systèmes de défenses d’Harmattan AI (2026), et désir acquérir un système interservice souverain comparable à celui de Maven[45].

Loi de finances Budget dédié à l’IA de défense en France (en millions d’euros)
2024[46] 200
2025[47] 300
2026[48] 400

 

Dans ce cadre est créée en 2024 l’Agence de l’Intelligence artificielle de défense (AMIAD) afin d’équiper les forces armées en IA et de soutenir des projets visant ce but. Pour le général Alain Bouquin, il faut prioriser l’intégration de l’IA dans les systèmes robotisés, les drones, la défense sol-air et le renseignement[49]. Ces efforts sont observables à travers le développement des Systèmes d’armes létaux intégrant de l’autonomie (SALIA), illustrés par le projet Pendragon (2027), une unité de combat robotisée et autonome[50].

LES ENJEUX AUTOUR DES CENTRES DE DONNÉES ET DU SUPERCALCULATEUR ASGARD (2025)

Les centres de données jouent un rôle indispensable dans la communication et la logistique de l’adversaire. De ce fait, ces infrastructures stratégiques vulnérables peuvent constituer des cibles privilégiées lors de conflits armés. Par exemple, les attaques de drones iraniens sur un centre de données Amazon au Moyen-Orient en 2026 soulignent les questions stratégique et opérationnelle les concernant[51].

Fruit d’une collaboration entre les entreprises Orange et HP, le ministère français des Armées inaugure le plus puissant calculateur d’IA de défense en Europe, Asgard (septembre 2025)[52]. Composé de plus de 1 000 puces Nvidia nouvelle génération, il fonctionne hors internet. Nourri de données classifiées, Asgard est capable d’entraîner des modèles d’IA pour des projets soutenus par l’AMIAD comme l’unité de combat autonome Pendragon.

L’Inde : exemple d’une puissance émergente de l’IA de défense

Parmi les puissances émergentes, l’Inde se distingue par ses ambitions en termes d’IA de défense. New Delhi s’intéresse à l’usage militaire de l’IA depuis février 2018[53], et la considère comme un aspect crucial de sa stratégie de défense. La tenue du AI Action Summit début 2026 a permis à l’Inde d’alerter sur l’importance d’un usage éthique de l’IA et de dévoiler certaines innovations militaires[54]. L’armée indienne a entre autres présenté un logiciel de reconnaissance faciale (Xface), un cloud capable de sécuriser des données sensibles (EKAM). Cependant, selon le chercheur Saini Gaurav, le budget de l’armée indienne consacré à l’IA ne représente aujourd’hui qu’environ 3 % du budget accordé à l’IA au sein de l’armée chinoise[55].

Dans un contexte opérationnel, l’Inde a utilisé l’IA afin de prévenir une agression chinoise dans la région disputée de Yangtse fin 2022, l’armée indienne utilisant notamment l’IA afin de détecter les déplacements des troupes adverses[56]. En mai 2025, les forces indiennes ont exploité plus d’une vingtaine de logiciels d’IA différents contre le Pakistan lors de l’opération Sindoor[57].

3 – LES RISQUES ET LIMITES AUTOUR DE L’IA DE DÉFENSE

Malgré les atouts indéniables de l’IA dans la rapidité de la collecte et l’analyse de données, elle comporte de nombreux risques.

L’une des ambiguïtés concerne le flou de la responsabilité[58], notamment entre l’opérateur, le programmeur et l’algorithme. Le biais d’automatisation, ou de « confiance aveugle » complexifie considérablement l’assignation de responsabilités claires. Cela constitue un risque de déshumanisation de la guerre, lié à la désensibilisation d’effets sensoriels vécus et dont les effets sur les prises de décisions seront considérables[59]. La déresponsabilisation de l’acte de tuer peut entraîner une marginalisation du consentement humain. La politologue et philosophe américaine Hannah Arendt décrivait ce phénomène concernant l’attitude des nazis face à leurs crimes en utilisant le concept d’ « obéissance de cadavre »[60]. Elle soulignait ainsi la manière dont ces hommes avaient appliqué des ordres à la lettre en l’absence de toute réflexion sur l’horreur de leurs actes.

Le second point est celui de la perte de contrôle. Le manque de régulations internationales sur l’utilisation de l’IA dans les affaires militaires freine tout contrôle par une autorité supranationale. Elle-même opaque concernant tout contrôle extérieur sur son utilisation de l’IA, la Chine déplorait en mars 2026 le manque de régulation, notamment avec les États-Unis, soulignant les perspectives alarmistes d’une IA possédant le choix de tuer.
La question se pose aussi sur le degré d’intégration de ces outils dans la chaîne de commandement. Début 2026, une étude du King’s College de Londres cherchait à observer l’attitude de plusieurs modèles d’IA face au scénario d’un conflit armé. Dans la majorité des cas, l’IA optait pour l’escalade militaire, dont celle intégrant l’option nucléaire[61].

Un autre point concerne la manière dont l’algorithme a été conçu dès le départ, selon le concept de la faille « zero-day ». Des biais individuels peuvent altérer le fonctionnement optimal de logiciels d’IA. Ces outils peuvent désigner par erreur des civils comme cibles, même si le droit des conflits armés l’interdit (principe de distinction). Selon Emilia Probasco, spécialiste de l’IA de défense, l’opacité sur la manière dont les algorithmes opèrent constitue un problème si l’on prend en compte qu’il est encore impossible de comprendre comment une IA de défense peut échouer dans ses calculs.
Le recours progressif des armées aux grands modèles de langages peut faire également l’objet d’actes malveillants des IA[62] tels que mensonges, menaces, initiatives non désirées ou non programmées. Par exemple, une étude de Palissade Research de mai 2026 révèle que plusieurs d’IA ont exploité des failles sécuritaires avant de se transposer sur d’autres ordinateurs de manière autonome[63].

Étant donné que les IA déduisent et calculent grâce aux données ingérées, elles peuvent être surchargées de données corrompues ou erronées rendant l’outil défaillant et ainsi créer des « hallucinations », danger identifié sous le terme de biais de pollution[64].

Par ailleurs, l’utilisation optimale des logiciels d’IA implique de maîtriser nombre d’enjeux géo- économiques. L’industrie de l’IA pousse en particulier les États à se livrer à une lutte pour l’accès aux minéraux critiques, nécessaires pour concevoir les puces électroniques conditionnant la puissance de calcul des logiciels[65]. L’acquisition de matières premières telles que le cobalt ou le lithium (“terres rares”) sont sources de vulnérabilités pour les chaînes d’approvisionnements[66]. Sécuriser et diversifier ces flux est devenu un enjeu crucial à l’heure où le renforcement des dépendances induit par ces nouvelles technologies réduit les capacités des États à y répondre de manière autonome et souveraine. Par exemple, la compétition stratégique avec la Chine a amené les USA à renforcer leur résilience dans la disponibilité des puces électroniques. En janvier 2026, l’administration Trump a conclu un accord avec Taiwan (60 % de l’assemblage des semi-conducteurs dans le monde, et plus de 90% pour les puces les plus avancés[67]) afin qu’elle investisse massivement dans la production de puces relocalisée sur le sol américain, notamment l’implantation progressive de l’entreprise taïwanaise TSMC en Arizona malgré les difficultés rencontrées[68].

Enfin, historiquement, la supériorité technologique n’est pas toujours gage de supériorité opérationnelle et de victoire finale (cf. les États-Unis au Vietnam dans les années 1960-70 ou en Afghanistan dans les années 2000-2010). Malgré les promesses annoncées par l’IA, elle ne remplace pas les réflexions autour d’une stratégie militaire claire ou la préparation et l’utilisation des forces au combat, entre autres. Selon l’entrepreneur et officier de réserve Thomas Valentin, si les formes du combat évoluent, les paramètres fondamentaux de la guerre restent en effet les mêmes, étant d’abord ceux d’un affrontement de volontés[69].

 

Références[+]


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