Les perceptions en Israël de l’avenir de la relation avec Washington

Mis en ligne le 20 Oct 2026

Drapeaux israëlien et étatsunien
zeevveez from Jerusalem, Israel, CC BY 2.0 <https://creativecommons.org/licenses/by/2.0>, via Wikimedia Commons

Le présent papier s’intéresse à l’évolution de l’alliance « spéciale » entre Israël et les Etats-Unis. L’autrice analyse les enjeux à venir et les perceptions associées de cette relation stratégique singulière entre Washington et Jérusalem. Elle aborde ainsi les défis à venir pour cette relation, et comment ils sont lus en Israël. Alors que la région est entrée dans une phase d’incertitude, sinon de chaos, l’érosion de la solidité du pilier stratégique américain pose désormais avec acuité la question de la résilience stratégique de l’Etat hébreu.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : Laure Foucher, « Les perceptions en Israël de l’avenir de la relation avec Washington », FRS, Note de la FRS n° 08/2026 du 12 octobre 2026.

Résumé

Quel est l’avenir de l’alliance entre Israël et les États-Unis ? Tel Aviv est-il en train de perdre son statut d’allié « spécial » de Washington ? Encore marginales il y a quelques années, ces interrogations s’imposent progressivement dans les débats stratégiques israéliens. Alors que les événements survenus depuis le 7 octobre 2023 ont une nouvelle fois démontré le caractère indispensable du partenariat avec les États-Unis pour la sécurité d’Israël, les fondements mêmes de cette relation apparaissent désormais fragilisés.

Depuis plusieurs décennies, la relation américano-israélienne constitue une forme de partenariat sans équivalent, souvent désigné par l’acronyme VIP (Values, Interests, Politics). Celui-ci associe trois piliers complémentaires : des intérêts stratégiques communs, des valeurs politiques partagées et un soutien durable à Israël au sein de la scène politique américaine. Or, c’est précisément la solidité de chacun de ces trois piliers qui est aujourd’hui remise en question.

Pour une large partie des décideurs et des analystes israéliens, la relation avec les États- Unis est entrée dans une nouvelle phase. Le sentiment dominant n’est pas celui d’une rupture imminente, mais celui d’une fin d’époque : le soutien américain quasi automatique, bipartisan et relativement prévisible n’est plus considéré comme acquis. Des risques sont identifiés dans les deux camps. Du côté républicain, l’inquiétude porte moins sur la position actuelle du Parti que sur son évolution après Donald Trump, en particulier sur le poids futur de certaines figures qui interrogent la logique même de l’engagement des États-Unis à l’étranger et le bien-fondé de leur alliance avec Israël. Du côté démocrate, la question n’est pas tant de savoir si Israël continuera de bénéficier d’un soutien américain que d’en comprendre les limites et les conditions politiques. Dans cette perspective, le Parti républicain, s’il s’alignait davantage sur une ligne incarnée aujourd’hui par J. D. Vance, pourrait représenter, à terme, un défi plus important pour Israël que la gauche démocrate.

Pour les cercles décisionnaires israéliens, il convient ainsi d’adapter le narratif de la relation bilatérale aux réalités politiques américaines. L’enjeu n’est pas d’abandonner le récit traditionnel de la « relation spéciale » fondée sur une proximité historique et des valeurs communes, mais de l’ajuster à des États-Unis plus polarisés, plus transactionnels et plus attentifs aux bénéfices concrets de leurs engagements extérieurs. L’objectif est de convaincre Washington qu’Israël n’est pas seulement un allié historique, bénéficiant d’un statut « exceptionnel », mais un partenaire stratégique indispensable pour les intérêts américains au Moyen-Orient et au-delà. Cette approche repose sur une idée centrale : la pérennité de l’alliance dépendra avant tout de la capacité d’Israël à démontrer sa valeur stratégique. Tel Aviv entend ainsi se présenter comme un allié « modèle » : un partenaire fiable, autonome sur le plan militaire, capable de défendre ses propres intérêts tout en contribuant directement aux objectifs américains dans la région. Son rôle dans le renseignement, les technologies de défense et l’innovation, ainsi que sa capacité à nouer des partenariats stratégiques en dehors du Moyen-Orient, sont désormais mis en avant, y compris dans le contexte de la compétition stratégique avec la Chine.

Pour Tel Aviv, l’enjeu est avant tout, à travers ce narratif renouvelé, de préserver ce qui est considéré comme le principal fondement stratégique de la relation bilatérale : la coopération militaire. Au centre de cette coopération deux acquis doivent être conservés en priorité : le maintien de l’avantage militaire qualitatif (Qualitative Military Edge – QME) et un accès privilégié aux capacités, aux technologies et aux systèmes de défense américains les plus avancés.

Si ce pilier demeure le socle du partenariat, force est de constater que ses modalités font désormais l’objet d’interrogations croissantes au sein des deux principaux partis américains, selon des logiques différentes. Dans ce contexte, les négociations pour le renouvellement du Memorandum of Understanding (MoU) en 2028 sont perçues à Tel Aviv comme un tournant à ne pas manquer. Les décideurs israéliens entendent en faire l’instrument d’un ancrage durable des États-Unis à Israël en approfondissant l’intégration militaire, industrielle et technologique entre les deux pays. L’objectif est de créer des interdépendances suffisamment fortes pour rendre la relation moins vulnérable aux évolutions et alternances politiques à Washington. Cette nouvelle approche est présentée comme marquant le passage d’un modèle fondé sur l’aide à un véritable partenariat stratégique, dont les États-Unis seraient eux-mêmes largement bénéficiaires. Une autre initiative, la United States-Israel Defense Technology Cooperation Initiative, inscrite à la section 219 du projet de National Defense Authorization Act (NDAA) pour 2027, actuellement débattue au Congrès américain, pousse encore plus loin cette logique, et pourrait également contribuer à définir le futur cadre de coopération militaire.

Cette lecture, majoritaire parmi les décideurs israéliens et largement partagée par les principaux représentants de l’opposition, est toutefois contestée par une série d’experts. Leurs critiques s’articulent autour de trois idées complémentaires. La première est celle d’une erreur de diagnostic : les transformations de la relation seraient encore largement attribuées en Israël aux évolutions de la politique américaine, alors qu’elles résultent aussi largement des orientations politiques et stratégiques israéliennes, susceptibles de perdurer quels que soient les résultats des élections du 27 octobre. La guerre à Gaza, puis la responsabilité attribuée à Tel Aviv dans l’entraînement des États-Unis dans une confrontation avec l’Iran, marquent une rupture durable dans la manière dont Israël est perçu aux États-Unis, qui affecte désormais le pays lui-même et non plus seulement le gouvernement Netanyahu. La deuxième critique tient à l’évolution de l’environnement stratégique. Dans un Moyen-Orient en recomposition et face au recentrage des priorités américaines, la valeur stratégique d’Israël pour les États-Unis ne peut plus être considérée comme acquise. En outre, alors que Tel Aviv continue précisément de raisonner principalement en termes de valeur stratégique, le débat américain se déplace progressivement vers la question du coût politique de l’alliance. Enfin, un certain nombre d’experts soulignent les limites de la réponse israélienne à ce stade face aux défis qui pèsent sur la relation bilatérale. Le renforcement de l’intégration militaire ne suffira pas, à lui seul, à compenser l’érosion du soutien politique américain et répond encore moins à la question plus fondamentale de l’autonomie stratégique d’Israël.

Dans un contexte de chaos régional durable et au regard des choix opérés en matière de doctrine de sécurité, la question de la résilience d’Israël sera ainsi inévitablement posée. Malgré une forte capacité d’adaptation économique et sociétale, Tel Aviv demeure excessivement dépendant des États-Unis sur le plan militaire, notamment en matière de production, d’approvisionnement et de performance opérationnelle. Les industries israéliennes ne seront pas en mesure – aujourd’hui comme demain – de se substituer à l’appareil militaire et industriel américain. En outre, Israël a assumé ces dernières années un isolement régional croissant, convaincu que son partenariat privilégié avec les États- Unis suffira à en compenser les effets. Or, l’affaiblissement de la position américaine au Moyen-Orient le prive progressivement de l’un des principaux fondements de sa posture stratégique. Dans ce tableau, le véritable talon d’Achille d’Israël pourrait, à terme, être ce qui a jusque-là fait sa force : sa relation « spéciale » avec les États-Unis. Pendant longtemps, Tel Aviv a pu penser qu’il demeurerait le seul partenaire de Washington « à l’abri » des transformations de la politique américaine, voire qu’il pourrait tirer parti de son tournant post-libéral, et que ses propres choix régionaux n’affecteraient pas la solidité de cette relation. S’il est encore trop tôt pour en anticiper avec certitude les contours futurs, l’exception israélienne apparaît aujourd’hui de moins en moins assurée. Cela ne signifie en aucun cas que Tel Aviv a perdu son influence auprès des cercles décisionnaires américains, mais le soutien automatique des États-Unis, leur engagement dans la région, leur capacité à peser sur les dynamiques régionales ne sont plus garantis.

Introduction

Quel est l’avenir de l’alliance entre Israël et les États-Unis ? Tel Aviv est-il en train de perdre son statut d’allié « spécial » de Washington ? Ces interrogations, encore marginales il y a quelques années, s’imposent progressivement dans les débats stratégiques israéliens. Alors que ce partenariat avec les États-Unis est apparu encore plus indispensable à la sécurité nationale israélienne dans le contexte de conflictualité régionale depuis octobre 2023, les fondements mêmes de cette relation font l’objet de questionnements croissants.

Depuis plusieurs décennies, la relation américano-israélienne s’est construite autour de trois piliers complémentaires : des intérêts stratégiques communs, des valeurs politiques partagées et un appui constant et consensuel de la scène politique américaine, auquel contribuent notamment les groupes d’influence pro-israéliens et les liens étroits entretenus avec la communauté juive américaine. Cette articulation entre valeurs, intérêts et soutien politique, qualifiée de modèle « VIP » (Values, Interests, Politics), est souvent présentée comme une caractéristique distinctive de la relation américano-israélienne, sans équivalent parmi les autres partenariats des États-Unis [1]. Elle se retrouve également dans le United States-Israel Strategic Partnership Act, adopté en 2014, qui consacre Israël comme « major strategic partner » des États-Unis et souligne que les deux pays sont liés par des «shared interests and shared values» [2]. Sans instaurer d’alliance de défense mutuelle, ce texte symbolise l’idée selon laquelle la relation bilatérale dépasse le cadre d’un simple partenariat stratégique et repose sur une convergence durable d’intérêts, de valeurs et de soutien politique.

Or, la solidité de chacun de ces trois piliers est aujourd’hui remise en question. Cette analyse n’est pas entièrement nouvelle. Dès 2021, certains chercheurs israéliens et américains s’interrogeaient déjà sur la pérennité d’un véritable partenariat d’intérêts entre Washington et Tel Aviv, en mettant notamment en avant la polarisation croissante de la vie politique américaine, ainsi que l’éloignement progressif d’une partie de la société américaine vis-à-vis d’Israël, notamment parmi les jeunes générations et certains segments de l’électorat démocrate [3]. Mais la guerre d’anéantissement menée à Gaza, la part de responsabilité imputée à Israël dans la défaite stratégique des États-Unis dans leur confrontation avec l’Iran, ainsi que les transformations internes de la scène politique américaine, ont accéléré l’érosion de chacun de ces trois piliers [4].

Dans ce contexte, un constat s’impose en Israël : des incertitudes croissantes pèsent sur l’avenir de la relation bilatérale, rendant nécessaire le déploiement d’un certain nombre d’efforts pour en assurer la pérennité. Mais les désaccords sont nombreux sur le diagnostic, l’ampleur des défis et la stratégie à adopter. Du côté des cercles décisionnaires israéliens, ainsi qu’au sein des figures dites d’opposition, il convient de « réajuster » la relation, notamment en en renforçant le pilier stratégique [5]. Pour une série d’experts au contraire, il est indispensable de repenser en profondeur la relation, certaines évolutions étant jugées « irréversibles » [6].

Cette note s’appuie sur des entretiens menés en Israël début juin 2026 avec des hauts responsables des milieux sécuritaires et diplomatiques, des experts des relations israélo- américaines, des conseillers proches des cercles décisionnaires et des partis politiques d’opposition, ainsi que sur les travaux de think tanks israéliens spécialisés sur les questions de défense et de sécurité [7].

1. Les défis à venir et comment y répondre : la lecture dominante en Israël

Pour une large partie des décideurs et des analystes israéliens, le principal défi réside dans l’incertitude qui entoure le soutien politique américain, quel que soit le parti au pouvoir, démocrate ou républicain. Dans ce cadre, beaucoup estiment que la priorité consiste à sécuriser les fondements les plus stratégiques de la relation bilatérale, au premier rang desquels figure la coopération militaire. Dans cette perspective, un nouveau narratif, qui porte sur la nature même de l’alliance, émerge: Israël ne doit plus être présenté uniquement comme un allié historique bénéficiant d’un statut « exceptionnel », mais comme un partenaire stratégique indispensable à la défense des intérêts américains au Moyen-Orient et au-delà.

1.1 La fin d’une époque ? Les débats en Israël sur l’avenir du soutien politique américain

Pour une large partie des décideurs et des analystes israéliens, la relation avec les États- Unis est entrée dans une nouvelle phase. Le sentiment qui prévaut n’est pas celui d’une rupture imminente, mais celui d’une fin d’époque : le soutien américain à Israël, longtemps perçu comme quasi automatique et relativement prévisible, ne semble désormais plus acquis.

C’est d’abord le caractère bipartisan de ce soutien, principal gage de solidité et de pérennité de la relation, qui paraît fragilisé. La rupture assumée de Benyamin Netanyahu avec les administrations démocrates et son rapprochement affiché avec Donald Trump ont contribué à cette érosion [8]. Mais pour de nombreux décideurs et analystes israéliens, les incertitudes ne se limitent plus au camp démocrate : des défis, certes de nature différente, se dessinent dans les deux partis.

Concernant les Républicains, l’inquiétude israélienne ne porte pas tant sur la position actuelle du parti que sur son avenir après Donald Trump [9]. À court terme, la majorité de l’establishment israélien continue en effet de considérer que la présidence américaine actuelle a ouvert une fenêtre d’opportunité stratégique dont il convient de tirer le maximum de bénéfices [10]. Malgré les tensions apparues entre le président américain et le Premier ministre israélien, la perception dominante à Tel Aviv reste que l’administration Trump offre des conditions plus favorables que les alternatives possibles [11]

Le soutien républicain à Israël (chez les représentants comme chez les partisans) demeure certes aujourd’hui nettement supérieur à celui observé chez les Démocrates [12]. Mais le scénario qui préoccupe est celui d’une transformation durable du parti vers une ligne plus proche de celle défendue par J. D. Vance : une approche davantage isolationniste, moins attachée aux alliances traditionnelles et plus réticente à l’engagement extérieur américain [13]. Le risque identifié n’est pas l’émergence immédiate d’un courant anti-israélien majoritaire, mais la montée en puissance d’un courant capable de concurrencer les défenseurs traditionnels d’Israël au sein du camp conservateur [14]. La nouveauté réside moins dans l’existence de ces voix que dans leur capacité grandissante à structurer le débat républicain.

Du côté démocrate, le principal défi identifié en Israël n’est pas la disparition du soutien à Israël mais sa transformation et sa conditionnalité accrue [« There won’t be another Biden. The era of the Democrats’ blank check for Israel is over »] [15]. Pour la plupart des experts, une majorité du parti reste attachée à la relation bilatérale, mais exige de plus en plus d’en changer les termes, a fortiori si les divergences continuent de se creuser avec Washington, notamment concernant les Territoires palestiniens (i.e. solution à deux États). Si l’aile favorable à une rupture beaucoup plus radicale demeure minoritaire, le cœur du Parti démocrate est désormais largement acquis à l’idée que le soutien à Israël ne peut plus être automatique et doit être davantage conditionné, comme en témoigne par exemple le discours prononcé par Rahm Emanuel à Tel Aviv le 9 juillet 2026 [16]. Les récents votes au Congrès sur le soutien militaire à Israël illustrent également ce basculement : un nombre croissant d’élus démocrates se prononce non seulement pour conditionner les livraisons d’armes, mais aussi pour une redéfinition du modèle d’aide militaire et, au-delà, des termes mêmes de la relation sécuritaire avec Israël [17]. Certains experts considèrent ainsi que cette évolution pourrait avoir des conséquences concrètes dès les élections de mi- mandat début novembre : une victoire démocrate pourrait ouvrir la voie à une remise en cause des modalités du soutien militaire américain à Israël, y compris au regard de l’actuel MoU [18].

Ainsi, les deux grands partis américains ont évolué dans leur rapport à Israël, mais selon des trajectoires différentes. Le Parti démocrate remet désormais ouvertement en question certaines politiques israéliennes et le caractère inconditionnel du soutien américain ; tandis qu’une frange du Parti républicain interroge la logique même de l’engagement américain à l’étranger et le bien-fondé de son alliance avec Israël. Dans cette perspective, Tel Aviv considère que le Parti républicain, s’il s’alignait davantage sur le courant Vance, pourrait représenter, à terme, un défi plus important pour Israël que la gauche démocrate [19].

Pour les figures dites « d’opposition » à B. Netanyahu, la crise que traverse la relation avec les États-Unis résulterait avant tout des choix du Premier ministre, notamment à son positionnement partisan sur la scène politique américaine et à la rhétorique de son gouvernement [20]. Selon cette lecture, un changement de gouvernement, un réengagement auprès du Parti démocrate et quelques gestes d’apaisement permettraient de restaurer la relation bilatérale [21]. Cette approche est toutefois critiquée par certains experts, qui jugent qu’elle sous-estime les transformations structurelles du débat américain depuis le 7 octobre [« Opposition has not fully internalized that things have changed diplomatically since October 7 »] [22]. Selon eux, la question dépasse largement la personnalité de Netanyahu : la crise de confiance avec Washington impose une évolution de la politique israélienne, en matière tant de valeurs démocratiques que d’orientations régionales, même si l’ampleur des changements nécessaires fait débat entre experts.

Pour autant, à ce stade, les cercles décisionnaires mettent au contraire davantage l’accent sur la nécessité d’adapter le cadre de la relation bilatérale : celle-ci doit progressivement évoluer vers un modèle plus transactionnel, reposant sur la convergence d’intérêts stratégiques plutôt que sur une proximité idéologique [23] .

1.2 Passer d’un statut « exceptionnel » à un partenariat stratégique : le nouveau récit israélien auprès de Washington

Pour les cercles décisionnaires israéliens, il convient d’adapter le narratif de la relation bilatérale aux réalités politiques américaines. L’enjeu n’est pas d’abandonner le récit traditionnel de la « relation spéciale », fondée sur une proximité historique et des valeurs communes, mais de l’ajuster à des États-Unis plus polarisés et plus transactionnels. L’objectif est de convaincre Washington qu’Israël n’est pas seulement un allié historique, bénéficiant d’un statut « exceptionnel », mais un partenaire stratégique indispensable pour les intérêts américains dans la région du Moyen-Orient et au-delà.

Cette approche repose sur une idée centrale : la pérennité de l’alliance dépendra avant tout de la capacité d’Israël à démontrer sa valeur stratégique pour les États-Unis. Israël doit être considéré comme un « partenaire offrant des retombées mesurables en matière de défense, de technologies, de renseignement, de dissuasion et de retour d’expérience opérationnel » [24]. Pour plusieurs analystes israéliens, le pilier « intérêts stratégiques communs » a toujours constitué le fondement le plus solide de la relation bilatérale et a joué un rôle déterminant dans l’évolution du soutien américain à Israël, notamment à partir de 1967 et dans le contexte de la Guerre froide [25]. L’enjeu est donc de renforcer cette dimension afin de rendre l’alliance moins vulnérable aux évolutions politiques internes américaines.

Dans cette perspective, un nouveau narratif émerge au sein des cercles décisionnaires et un certain nombre de think tanks. Il repose d’abord sur l’image d’Israël comme allié « modèle »[26]. Par comparaison avec d’autres acteurs régionaux – ou européens –, Tel Aviv serait un partenaire fiable, doté d’une forte autonomie opérationnelle, capable d’assurer l’essentiel de sa propre défense et ne recherchant pas, de la part des États-Unis, une garantie de sécurité automatique comparable à celle accordée aux membres de l’OTAN [27].

Le second pilier de ce narratif s’inscrit dans la logique américaine de « burden shifting ». Tel Aviv n’hésite ainsi pas à se présenter comme l’unique allié en mesure d’en assumer une part croissante, une ambition qui peut néanmoins paraître paradoxale au regard des derniers développements (enlisement américain face à la guerre en Iran, lancée conjointement avec Israël fin février 2026). Grâce à ses performances opérationnelles et à la convergence de ses intérêts avec ceux de Washington, il pourrait défendre ses propres intérêts tout en contribuant directement aux objectifs américains [28]. Israël revendique ainsi une place unique dans l’architecture de sécurité américaine au Moyen-Orient, plus encore depuis son intégration au CENTCOM en septembre 2021, largement présentée comme un facteur de rehaussement de sa valeur stratégique [« As long as CENTCOM is there, Israel will remain the most important partner of the U.S. in the region »] [29].

Enfin, la valeur stratégique d’Israël serait désormais appelée à dépasser le seul cadre du Moyen-Orient. Alors que Washington concentre davantage son attention sur l’Asie et la compétition avec la Chine, Tel Aviv entend se désenclaver du théâtre moyen-oriental. Il s’appuie pour cela sur son écosystème d’innovation et ses capacités technologiques, mais aussi sur son aptitude à nouer des partenariats, en particulier avec l’Inde, à projeter son influence et à tisser des réseaux loin de ses frontières, comme le long de corridors stratégiques (i. e. reconnaissance du Somaliland en mer Rouge en décembre 2025) [30]. C’est le sens de la vision de l’« Hexagone », présentée par B. Netanyahu en février 2026, quelques jours avant la visite du Premier ministre indien N. Modi : Israël ne doit plus être pensé uniquement comme un État du Moyen-Orient, mais deviendrait un point de connexion entre plusieurs espaces stratégiques – l’Indopacifique, le Golfe, la Corne de l’Afrique et la Méditerranée orientale (Grèce et Chypre) –, en s’appuyant sur des réseaux, des infrastructures autant que sur sa puissance militaire [31]. Ces capacités sont présentées comme autant d’atouts susceptibles de servir les intérêts américains au-delà du Moyen- Orient, notamment dans le cadre de la compétition entre grandes puissances [32]. Certains responsables érigent même Israël en partenaire clé face au rapprochement entre la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord (« CRINK »), même si cette lecture doit être largement relativisée au regard des ambiguïtés persistantes des relations de Tel Aviv avec Moscou [33].

À cette inscription d’Israël dans les nouvelles priorités stratégiques américaines s’ajoute un second argument : sa contribution directe aux capacités militaires et technologiques des États-Unis. Certains analystes soulignent que l’aide militaire à Israël ne représente qu’une part limitée du budget de défense américain et bénéficie directement à l’industrie de défense des États-Unis [34]. Le soutien à Israël serait ainsi moins une dépense qu’un investissement générant des retombées industrielles, technologiques et militaires, notamment à travers le développement conjoint de systèmes d’armes avancés. La défense antimissile illustre cette logique, de même que la coopération en matière de cybersécurité, de renseignement et d’intelligence artificielle. Enfin, Israël n’hésite pas à faire valoir sa capacité d’opérer comme un véritable « laboratoire opérationnel » pour les forces américaines : l’emploi de systèmes d’armes en conditions réelles fournirait, selon les dires d’officiels israéliens, un retour d’expérience précieux pour le développement des capacités américaines, y compris dans le domaine de la guerre intégrant l’intelligence artificielle (AI-enabled warfare) [35].

1.3 La priorité stratégique : arrimer Washington à travers le prochain MoU

Pour Tel Aviv, l’enjeu de ce narratif renouvelé est avant tout de préserver ce qui est perçu comme le principal socle stratégique de la relation bilatérale : la coopération militaire. Dans ce contexte, l’expiration en 2028 du Memorandum of Understanding, dont la forme actuelle fait désormais l’objet de critiques autant de la part des Démocrates que des Républicains, constitue une échéance particulièrement sensible [36]. Pour les décideurs israéliens, les négociations sur son renouvellement, officiellement engagées en juin 2026, ne doivent surtout pas se réduire à une simple reconduction de l’aide américaine, une option qui ne serait de toute façon acceptable dans aucun des deux camps politiques. Il s’agit au contraire de consacrer le passage d’une relation d’assistance à un véritable partenariat stratégique [37]. C’est le sens des déclarations de B. Netanyahu, dont la position sur le sujet est largement consensuelle sur la scène politique israélienne : les négociations sur le prochain MoU sont ainsi largement dissociées des débats sur un éventuel changement de gouvernement en Israël [38].

Pour Tel Aviv, cette rhétorique de rééquilibrage autour du futur MoU permettrait de répondre aux deux défis majeurs, en partie imbriqués, que sont la politisation croissante de la relation et les incertitudes qui pèsent sur l’avenir du soutien militaire américain. Certains officiels et experts misent sur le fait que cette transformation du cadre de la coopération militaire vers une logique de partenariat pourrait suffire à préserver un soutien durable du Parti républicain, qui reste majoritairement favorable à Israël [39]. Elle permettrait également, du côté démocrate, de désamorcer le débat autour de l’aide militaire, réduisant ainsi les appels à ce qu’elle soit conditionnée et ouvrant la voie à un apaisement progressif des relations avec le parti [40].

Aux yeux des décideurs israéliens, le futur MoU doit également devenir un instrument d’ancrage structurel de l’engagement des États-Unis dans la sécurité israélienne. Pour Tel Aviv, la priorité n’est plus tant le volet financier du soutien américain, qu’il estime pouvoir progressivement compenser, que la préservation de deux acquis essentiels : le maintien de l’avantage militaire qualitatif (QME) et un accès privilégié aux capacités, aux technologies et aux systèmes de défense américains les plus avancés [« This is not about money. Israel can afford it. Foreign Military Sales are where the dependency lies. F-35s. JDAM bomb systems. This is the real support »] [41]. Dans cette perspective, le prochain MoU doit garantir l’accès aux Foreign Military Sales (FMS) et ancrer la relation dans des mécanismes institutionnels, industriels et technologiques suffisamment solides pour résister aux alternances politiques à Washington. Pour certains analystes israéliens, l’imbrication croissante des appareils de défense des deux pays créerait ainsi une forme d’interdépendance, rendant tout désengagement américain plus difficile [42]. Le futur accord doit également veiller à ce que les États-Unis continuent d’investir dans des capacités qui répondent aux intérêts d’Israël, qu’il s’agisse des systèmes de défense antimissile, des munitions avancées, de la recherche militaire ou des technologies émergentes comme l’intelligence artificielle et les systèmes autonomes [43].

À ce stade, les négociations sur le futur MoU s’inscrivent notamment dans le prolongement des travaux menés par la Heritage Foundation dès 2025 à ce sujet, dont les grandes orientations ont depuis été largement reprises par le camp républicain et le Premier ministre israélien [44]. Pour l’Heritage Foundation, le modèle actuel, centré sur le Foreign Military Financing (FMF), ne correspond plus à la réalité d’un Israël devenu une puissance militaire, économique et technologique capable d’assumer une part croissante de ses propres besoins de défense. Son rapport propose une évolution progressive, sur une période de vingt ans, d’un modèle de « recipient of military financing » vers celui de « security partner » [45]. En accord avec la vision promue à Tel Aviv, l’objectif n’est pas de rompre l’engagement américain, mais de modifier sa nature : réduire progressivement l’assistance directe au profit d’un renforcement de programmes conjoints de recherche, de développement et de production.

Une autre initiative, actuellement débattue au Congrès américain, s’annonce également déterminante pour définir le futur cadre de coopération militaire. C’est une disposition du projet de loi de programmation de la défense américaine (National Defense Authorization Act, NDAA, de 2027) : la section 219 intitulée United States-Israel Defense Technology Cooperation Initiative. Initialement introduite comme section 224, cette disposition a franchi la première étape de la Chambre en juillet 2026 malgré une tentative bipartisane de suppression, portée par le républicain Thomas Massie (Kentucky) et le démocrate Ro Khanna (Californie) [46]. Alors que le futur MoU définit le cadre financier et stratégique de la coopération, la section 219 vise à institutionnaliser et approfondir l’intégration industrielle et technologique, en couvrant l’ensemble du cycle, de la recherche et développement jusqu’à l’acquisition, la production et la coproduction de systèmes de défense [47].

Aux États-Unis, les critiques suscitées par ces nouveaux cadres de coopération (MoU et section 219) se concentrent précisément sur les enjeux d’autonomie et de souveraineté. Elles émanent notamment de responsables démocrates, mais ne se limitent pas à ce camp [48]. Une première inquiétude porte sur le risque qu’en substituant progressivement au FMF des investissements conjoints dans la recherche, le développement et la production, ce nouveau cadre ne rende le soutien américain moins visible, sans pour autant en réduire le coût pour Washington [49]. Une deuxième critique porte sur le risque de voir Israël orienter les investissements vers ses propres priorités opérationnelles, au détriment des besoins stratégiques américains, notamment face à la Chine. S’y ajoutent des interrogations sur les mécanismes de contrôle, en particulier sur la capacité du Congrès à superviser les transferts technologiques et l’évolution de la coopération bilatérale [50]. Enfin, une intégration plus poussée des bases industrielles de défense pourrait devenir difficilement réversible : en renforçant l’interdépendance entre les deux pays, elle réduirait les marges de manœuvre de Washington pour réévaluer la relation ou exercer un levier sur son partenaire israélien [51].

2. Les fragilités de l’approche des cercles décisionnaires israéliens

Si les débats israéliens, dans les cercles décisionnaires, sont largement dominés par la nécessité d’un « ajustement » de la relation avec Washington, notamment sur le plan militaire, un certain nombre d’experts en contestent les principaux présupposés. Leurs critiques s’articulent autour de trois idées. La première est celle d’une erreur de diagnostic : les transformations de la relation seraient encore largement analysées en Israël comme la conséquence des seules évolutions de la politique américaine, alors qu’elles résultent aussi des orientations politiques et stratégiques israéliennes – qui ne seront pas nécessairement amenées à évoluer significativement dans un scénario post-Netanyahu après les élections du 27 octobre [52]. La deuxième tient à l’évolution de l’environnement stratégique: dans un Moyen-Orient en recomposition et face au recentrage des priorités américaines, la valeur stratégique d’Israël pour les États-Unis ne peut plus être considérée comme acquise. Enfin, la troisième concerne les limites de la réponse israélienne à ce stade : le renforcement de l’intégration militaire ne suffira pas, à lui seul, à compenser l’érosion du soutien politique américain et répond encore moins à la question de la dépendance stratégique d’Israël vis-à-vis de Washington.

Pour ces voix-là, un simple « ajustement » de l’un ou l’autre des piliers de la relation ne saurait suffire [53]. Les évolutions politiques et sociétales, comme la divergence croissante des intérêts stratégiques, s’inscriraient dans des tendances structurelles difficilement réversibles. Pour eux, la « special relationship » touche à sa fin. Il ne s’agit donc plus, comme le souligne l’analyste Rotem Oreg-Kalisky, de « réparer » la relation, mais de la « réinventer » : « All three pillars have cracks. We need to rebuild each of these pillars separately. We need not to fix but to reinvent the relationship. Some think that you need to be indispensable to the U.S. But interests are not enough. Shared values are needed. We need to say that we are committed to liberal democracy and that we still believe in peace. And to implement some changes that reflect this. Politics needs to be rethought as well. We need to dissolve AIPAC’s monopoly. We need separate lobbies, each of which will be able to reach out to different parts of the US: the liberals, the Vance camp, etc. We don’t have a lobby toward MAGA today; the government doesn’t reach out » [54].

2.1 Une erreur de diagnostic

La première critique porte sur la manière dont la majorité des acteurs politiques et sécuritaires israéliens analysent la crise actuelle. Pour plusieurs observateurs, ces derniers n’ont pas encore pleinement pris la mesure du changement en cours aux États-Unis, en particulier de l’évolution de la perception d’Israël. En outre, Tel Aviv continue de raisonner en termes de valeur stratégique alors que le débat américain évolue vers une interrogation sur le coût politique de l’alliance [55].

Cette déconnexion s’expliquerait en partie par des facteurs conjoncturels. Donald Trump demeure largement perçu, au sein des cercles décisionnaires, comme un président profondément attaché à la sécurité d’Israël [56]. Cette proximité tend à masquer les transformations à l’œuvre au sein du Parti républicain, dont les divisions restent en partie contenues tant que le président américain en demeure la figure dominante [57]. La guerre contribue également à concentrer l’attention des responsables israéliens sur les enjeux immédiats, au détriment d’une réflexion de long terme, tandis que l’intensification sans précédent de la coopération militaire occulte la fragilisation croissante de la relation politique [58] .Enfin, le débat est brouillé par l« Regarding the critical voices within the Republican Party, Israelis tend to think there is nothing that we can do, because they don’t think this is really about Israel. On the Democratic side, Netanyahu thinks that the mainstream are all AOC. Overall, he thinks that these developments have nothing to do with our policies» (entretien avec un conseiller proche des cercles décisionnaires, Jérusalem, juin 2026). Voir : Joshua Leifer, « The Iran Nuclear Talks Are What the End of the U.S.-Israel Special Alliance Looks Like », Haaretz, 28 juin 2026.e contexte politique intérieur : les proches du pouvoir cherchent à préserver l’image d’un Premier ministre dont la proximité avec Washington constitue un argument politique majeur, tandis que l’opposition personnifie la crise autour de Benyamin Netanyahu et de sa coalition, sans véritable réflexion sur les évolutions structurelles de la relation [59].

Mais, pour ces experts, le principal angle mort est ailleurs. Une grande partie de la classe politique israélienne continue de considérer que l’inflexion américaine résulte presque exclusivement des transformations internes des États-Unis qui se caractériseraient par la montée de l’isolationnisme, la polarisation politique, la radicalisation d’une certaine frange au sein des deux camps, voire la progression de l’antisémitisme [60]. Or, cette lecture passe, aux yeux de ces experts, à côté d’une dimension essentielle de la crise : les choix politiques et stratégiques d’Israël [61]. Les cercles décisionnaires israéliens peinent à prendre la mesure du changement de perception d’Israël aux États-Unis précisément parce qu’ils demeureraient incapables de remettre en cause leur politique dans la région, et notamment à Gaza et dans les Territoires palestiniens [62]. Or, si la guerre d’anéantissement menée à Gaza n’explique pas à elle seule les transformations de la relation américano- israélienne, elle marque néanmoins une rupture durable dans la manière dont Israël est désormais perçu aux États-Unis, dépassant largement la seule question du gouvernement Netanyahu [63]. Dans cette perspective, un changement de gouvernement ou un infléchissement de la rhétorique ne suffiraient probablement pas à restaurer la confiance, a fortiori si la politique régionale israélienne demeurait inchangée. Comme le souligne le chercheur Avishay Ben Sasson-Gordis : « Some people think that if a post-Bibi government does something on the Palestinian issue, the relationship can be fixed. I disagree. On the American left, including the mainstream, the perception of Israel has changed: Israel is now a problem for the American public. Gaza has become a symbol. That’s how young Americans see it; their political approach is shaped by Gaza. The glass is broken, and this is not going to go away if a new government shows up and tries to fix it. It can help but won’t undo all the damage that has been done. There is no way back » [64].

Les controverses croissantes autour de l’AIPAC constituent un autre révélateur de ces transformations [65]. Longtemps perçu comme un atout incontestable, son soutien est désormais susceptible de représenter un coût politique [66]. Chez les Démocrates, plusieurs responsables ont dénoncé l’influence de l’ AIP AC, au sein même de leurs propres primaires [67]. Certaines figures de premier rang et considérées comme « mainstream », à l’instar d’Hakem Jeffries, cherchent désormais l’appui de l’organisation J-Street, qui défend une ligne politique plus alignée sur les intérêts américains (i.e. solution à deux États à travers une résolution régionale – « 23-State solution ») [68]. Ils dénoncent la politique partisane de l’AIPAC aux États-Unis et un alignement systématique sur les positions du gouvernement Netanyahu [69]. Selon certains analystes israéliens, cette évolution traduit une crise de confiance plus profonde: une partie croissante du Parti démocrate n’accorderait plus le même crédit aux arguments sécuritaires avancés par Tel Aviv [« Any Democrat will distrust Israel, even someone like Shapiro. Only a fringe minority within the Democratic Party still argues that Israel should be given the benefit of the doubt »] [70].

Du côté républicain, la campagne menée par l’AIPAC contre Thomas Massie lors des primaires de 2026 a relancé le débat sur l’influence du groupe pro-israélien au sein du courant America First [71]. Les critiques se focalisent surtout sur les capacités d’un groupe d’intérêt à orienter la politique étrangère américaine au détriment des priorités nationales [72].

2.2 Une valeur stratégique fragilisée

La deuxième critique concerne l’évolution de l’environnement stratégique américain. Pour certains experts, Israël continue de raisonner comme s’il ne pouvait que demeurer un partenaire indispensable, alors même que les priorités de Washington se déplacent [73]. En outre, la reconfiguration régionale post-7 octobre et l’échec de la confrontation avec l’Iran pourraient avoir modifié les termes du débat sur la valeur stratégique d’Israël pour les États-Unis, cela pour deux raisons principales.

Premièrement, depuis le début des années 1990, et plus encore depuis l’émergence du programme nucléaire iranien au début des années 2000, la menace iranienne s’est progressivement imposée comme l’un des principaux facteurs de convergence stratégique entre Washington et Tel Aviv [74]. Ce contexte a permis à Israël de se maintenir comme partenaire privilégié des États-Unis dans la région. Or, l’échec de l’opération conjointe lancée en février 2026 contre Téhéran a fragilisé cet argumentaire. Non seulement les intérêts américains et israéliens se sont retrouvés progressivement divergents, mais Tel Aviv a également été tenu en partie pour responsable d’avoir entraîné les États-Unis dans un conflit coûteux ne répondant pas directement à leurs intérêts [75]. Les cercles décisionnaires ont conscience que cette séquence a généré un coût politique. Mais plusieurs analystes estiment que Tel Aviv n’a pas encore pleinement intégré à quel point elle pourrait modifier l’équation coût-bénéfice de la relation : alors que le soutien à Israël devient de plus en plus difficile à assumer politiquement à Washington, sa valeur stratégique est, dans le même temps, de plus en plus remise en question [76].

Deuxièmement, le projet américain d’architecture régionale de sécurité, dans lequel Israël devait occuper une place centrale, est aujourd’hui profondément ébranlé. Il reposait sur l’idée de réduire progressivement l’engagement militaire direct au Moyen-Orient en transférant davantage la responsabilité de la sécurité régionale aux acteurs locaux [77]. Israël devait jouer le rôle de tête de pont de Washington : un partenaire capable de contribuer à la stabilité régionale tout en facilitant un désengagement américain. Les Accords d’Abraham s’inscrivaient dans cette logique, en ouvrant la voie à une intégration régionale autour d’Israël et de partenaires arabes partageant certains intérêts communs, notamment face à l’Iran. Trois ans après le 7 octobre 2023, les conditions qui sous- tendaient ce projet ont largement disparu : intégration régionale de Tel Aviv hors de portée ; tensions croissantes avec l’Arabie saoudite ; stratégies concurrentes des États du Golfe ; et risque d’enlisement avec l’Iran qui pourrait fixer durablement les États-Unis dans la région [78].

À une échelle plus globale, Israël peine également à démontrer sa valeur face aux nouvelles priorités stratégiques américaines [79]. Ses atouts technologiques, militaires et en matière d’innovation sont largement reconnus, mais leur apport dans la compétition entre grandes puissances reste discuté. Partenaire majeur face à l’Iran, notamment dans les domaines du renseignement et des opérations militaires, Israël apparaît moins indispensable face à la Chine. Certains analystes soulignent en outre qu’il n’est lui-même pas totalement à l’abri de l’influence chinoise, notamment dans le secteur technologique [80].

2.3 Les limites de la carte de l’intégration militaire

Enfin, plusieurs experts s’interrogent sur la pertinence de la réponse que privilégie Israël à ce stade face aux défis qui pèsent sur la relation bilatérale [81]. Le principal point faible de l’approche israélienne serait de répondre à une crise désormais politique par une solution essentiellement militaire. Or, la solidité historique de la relation américano-israélienne reposait précisément sur la combinaison de plusieurs piliers.

À leurs yeux, si l’intégration des écosystèmes de défense peut renforcer l’ancrage de la relation bilatérale, elle ne répond pas nécessairement à son principal défi : l’érosion du consensus politique américain autour d’Israël. Or, en dernier ressort, ce sont bien les décisions politiques prises à Washington qui déterminent les conditions et la pérennité de cette coopération [« Tactical cooperation cannot replace political support. The U.S. sold F- 15s to the Saudis before Israel had F-35s, despite the QME. The law is not enough if there is no support from politicians »] [82]. Le risque serait donc de renforcer les dépendances militaires et technologiques à l’égard de Washington sans résoudre la fragilité politique de la relation.

Enfin, ce projet d’intégration militaire pose également la question de la capacité future d’une autonomie stratégique d’Israël. Cette interrogation est revenue avec d’autant plus d’acuité dans les débats suite aux différents cessez-le-feu imposés par D. Trump à Israël (Gaza, Iran, Liban). Pour Tel Aviv, tout l’enjeu serait de préserver la valeur stratégique de l’alliance américaine sans accroître une dépendance excessive à l’égard de Washington [83]. Or, dans sa conception actuelle, le futur MoU semble davantage renforcer cette dépendance, même si celle-ci tend à devenir plus réciproque, que favoriser une plus grande autonomie. La marge de manœuvre d’Israël demeurera ainsi largement limitée. Faute de pouvoir se substituer pleinement aux capacités américaines, l’industrie de défense israélienne ne permet pas, à ce stade, à Israël de s’affranchir de Washington [« Military dependance is enormous. If the U.S. decides that Israel will not fight, Israel will not fight. Air defense systems, missiles, all weapons… all of this depends on the U.S. Israel cannot produce a huge amount of munitions »] [84]. Son modèle de sécurité restera donc largement tributaire de ce partenariat privilégié, qui combine soutien militaire et appui diplomatique. Cette dépendance est d’autant plus forte qu’Israël dispose de peu d’alternatives crédibles et n’a pas engagé, contrairement à ses voisins du Golfe – malgré les limites de leur stratégie –, une véritable politique de diversification des partenariats.

3. L’érosion du pilier américain : vers une résilience stratégique durablement fragilisée ?

Le Moyen-Orient est entré dans une phase de chaos durable, marquée par l’absence, à ce stade, de perspective crédible de sortie de crise ou de stabilisation politique. Israël s’est pour sa part engagé dans une stratégie résolument offensive, fondée sur la projection de puissance et le refus des compromis politiques. Rien n’indique, à ce stade, qu’un futur gouvernement d’alternance remettrait fondamentalement en cause cette orientation.

Dans ce contexte, la question de la capacité de résilience d’Israël se pose inévitablement. Sur le plan économique, le pays a démontré une forte capacité d’adaptation, au prix d’une évolution progressive vers une économie tournée vers la guerre. Sur le plan de la cohésion nationale, malgré une polarisation croissante, le consensus autour de l’idée de « guerres inévitables » demeure solide à ce stade ; les figures politiques proposant une autre lecture restent aujourd’hui marginales. Sur le plan militaire néanmoins, la prolongation des conflits pose directement, ce de manière de plus en plus abrupte, la question des capacités de production, de l’approvisionnement, et du renouvellement des stocks d’armement. Sur ce point, le débat sur l’autonomie stratégique est, lui aussi, relativement clair : les industries israéliennes ne disposent ni aujourd’hui, ni ne disposeront à moyen terme, de l’aptitude à remplacer les capacités américaines.

Sur le plan stratégique, les fragilités de la politique israélienne post-7 octobre déjà identifiées sont aujourd’hui confirmées : Israël non seulement ne gagne pas les guerres, mais voit désormais s’éroder le levier qui lui permettait jusqu’ici d’en limiter les conséquences : l’appui indéfectible des États-Unis. En outre, alors que Tel Aviv a assumé ces dernières années un isolement régional croissant, l’affaiblissement de la position américaine au Moyen-Orient le prive progressivement de l’un des principaux fondements de sa posture stratégique. Les États-Unis ne sont pas seulement le partenaire militaire indispensable d’Israël, ils demeurent le seul acteur extérieur présumément en mesure de peser sur les orientations et équilibre régionaux et d’ouvrir des perspectives diplomatiques. Pour le pouvoir saoudien par exemple, un processus de normalisation avec Israël a toujours été envisagé à l’aune de ce que Riyad pouvait obtenir de Washington, notamment en matière de sécurité, et non de Tel Aviv. Or, les acteurs régionaux prennent désormais acte du fait que l’avenir de la région dépendra davantage de leurs propres choix et réajustent leurs stratégies en conséquence.

Dans ce tableau, le véritable talon d’Achille d’Israël pourrait ainsi, à terme, être ce qui a longtemps fait sa force : sa relation « spéciale » avec les États-Unis. Pendant longtemps, Tel Aviv a pu penser qu’il demeurerait le seul partenaire de Washington « à l’abri » des transformations de la politique américaine, voire qu’il pourrait tirer parti de son tournant post-libéral, et que ses propres choix régionaux n’affecteraient pas la solidité de cette relation. S’il est encore trop tôt pour anticiper avec certitude les contours futurs de la relation bilatérale, « l’exception israélienne » apparaît aujourd’hui de moins en moins assurée. Pour autant, cela ne signifie pas que Tel Aviv ait perdu son influence à Washington. Les cercles décisionnaires israéliens n’ont probablement jamais disposé d’un accès aussi important aux processus décisionnels américains. En revanche, cette influence ne garantit plus ni un soutien automatique des États-Unis, ni leur engagement et capacité d’influence dans la région.

 

Références[+]


Du même partenaire

Rhéopolitique ; la souveraineté à l’épreuve des flux

Pensées Stratégiques et Prospectives

Par Xavier Carpentier-Tanguy

Source : FRS

Mis en ligne le 23 Juil 2026

Mali : le régime peut-il résister à la pression insurrectionnelle ?

Géopolitique et Géoéconomie

Par Djenabou CISSE

Source : FRS

Mis en ligne le 21 Mai 2026

Discours de l’Île Longue : vers la « dissuasion avancée »

Défense et Sécurité

Par Miguel Ángel García Carrasco, Emmanuelle MAITRE, Etienne MARCUZ

Source : FRS

Mis en ligne le 26 Mar 2026


Articles de la catégorie Géopolitique et Géoéconomie

“Secure and controllable” : How Beijing is writing Europe out of its...

Géopolitique et Géoéconomie

Par Janka Oertel

Source : ECFR

Mis en ligne le 20 Oct 2026

Guerre en Ukraine : entre relance diplomatique et enlisement du conflit

Géopolitique et Géoéconomie

Par Jean DE GLINIASTY

Source : IRIS

Mis en ligne le 24 Sep 2026

Chroniques du Moyen-Orient – Impasse, diplomatie, guerre et nouvelles alliances

Géopolitique et Géoéconomie

Par Bertrand Besancenot

Source : Revue Défense Nationale

Mis en ligne le 24 Sep 2026

Nos partenaires

 

afficher nos partenaires