Rhéopolitique ; la souveraineté à l’épreuve des flux

Mis en ligne le 21 Juil 2026

Benjamin D Applebaum, Public domain, via Wikimedia Commons

Le présent papier aborde le déplacement de la souveraineté contemporaine, du territoire et de sa maîtrise, vers celle des flux et dépendances, dans un monde en voie de fragmentation.

L’auteur propose d’analyser ce changement de la puissance en cours, de la géopolitique des lieux à une « rhéopolitique » des circulations structurant l’économie mondiale : flux, chaînes logistiques, intrants critiques…

Il souligne ainsi une mutation de la stratégie qui devient, selon lui, structurellement dépendante de la maîtrise des points de passage, ports, détroits, corridors…

Une mutation illustrée par l’arsenalisation des ressources rares ou des nœuds stratégiques, comme la crise d’Ormuz 2026.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : Xavier Carpentier-Tanguy, « Rhéopolitique ; la souveraineté à l’épreuve des flux », FRS, Note de la FRS n° 21/2026 du 29 juin 2026. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de la FRS : https://www.frstrategie.org/

Introduction

La puissance ne procède plus seulement de la conquête ou de la tenue d’un territoire. Elle s’exerce désormais sur les infrastructures, les chaînes logistiques et les intrants critiques qui font fonctionner ces territoires, et dont la maîtrise dessine, de plus en plus nettement, la hiérarchie réelle des puissances. Ce déplacement appelle un vocabulaire neuf.
À la géopolitique des lieux succède une politique des flux, des interfaces et des dépendances, que l’on désignera ici par le terme de rhéopolitique – du grec rhéô, couler. La rhéopolitique recouvre les stratégies par lesquelles un acteur cherche moins à occuper un espace qu’à orienter, ralentir, taxer ou rompre les circulations qui structurent l’économie mondiale et soutiennent la cohésion des États. Elle ne prétend pas supplanter la géopolitique classique : elle en révèle la dimension infrastructurelle et logistique, que les grandes crises contemporaines portent aujourd’hui au premier plan.

1. Du réalisme classique aux structures de flux

Cette lecture prolonge la tradition réaliste des relations internationales. Waltz a montré qu’un système anarchique contraint les États à rechercher d’abord leur sécurité ; Walt a précisé qu’ils réagissent moins à la puissance brute qu’à la menace perçue ; Mearsheimer a soutenu que les grandes puissances cherchent à maximiser leur puissance relative[1]. La rhéopolitique adopte cette grammaire et en déplace l’objet. Là où le réalisme raisonne en termes de puissance et de territoire, elle introduit les flux, les intrants et les architectures logistiques comme variables de la hiérarchie internationale.

À cette grammaire s’ajoutent plusieurs apports de l’économie politique internationale. Dès 1945, Hirschman établissait que le commerce engendre des relations de pouvoir asymétriques : l’État dont un partenariat ne représente qu’une part marginale de ses échanges peut convertir cette asymétrie en moyen de coercition sur des partenaires plus dépendants[2]. Strange a forgé la notion de puissance structurelle, soit la capacité de façonner les structures financières, énergétiques et technologiques où tous les acteurs évoluent[3]. Farrell et Newman ont décrit comment les États-Unis ont converti leur domination des réseaux financiers en instrument de coercition[4] – une arme qui perd toutefois son efficacité dès que les transactions quittent les circuits qu’elle surveille. Krasner, enfin, rappelle que la souveraineté ne se rencontre jamais à l’état pur : elle relève d’une « hypocrisie organisée », tour à tour proclamée, négociée et transgressée[5].

La rhéopolitique se distingue de la géoéconomie sans la contredire. La géoéconomie, de Luttwak à Blackwill et Harris, analyse les instruments économiques que manient les États : tarifs, sanctions, contrôle des exportations[6]. La rhéopolitique porte le regard sur les structures de flux elles-mêmes – nœuds, corridors, dépendances non substituables – comme objet premier de la rivalité. La première décrit une grammaire de
l’action étatique ; la seconde – une grammaire des architectures matérielles dont dépendent les économies, quelles que soient les intentions de ceux qui les exploitent.

Encore faut-il écarter un malentendu. La puissance qui a le plus systématiquement converti les interdépendances en instruments de coercition au cours des deux dernières décennies n’est ni la Chine ni l’Iran, mais les États-Unis, à travers leurs sanctions secondaires, leur contrôle des exportations de semi-conducteurs et l’usage du dollar comme levier de coercition. La rhéopolitique forme la grammaire commune d’un système dont tous les grands acteurs, hégémon compris, tirent les fils, selon des moyens et des horizons distincts. Cette logique précède du reste l’ère numérique. En montrant que l’eau, ressource vitale, non substituable et inégalement répartie, nourrit de longue date la conflictualité, Galland établit que la rhéopolitique accompagne toute interdépendance fondée sur des ressources dont la circulation se laisse contrôler, détourner ou interrompre[7].

2. Du territoire au réseau : la mutation de l’objet stratégique

La pensée stratégique maritime classique repose sur une intuition : la mer forme un milieu distinct, et seul un État capable d’en maîtriser les lignes de communication accède à la primauté. Mahan, Corbett et Castex en constituent la tradition, autour du contrôle des voies d’eau, du déni d’usage et de l’articulation entre la mer et la terre[8]. Ce cadre s’inscrivait dans une polarité plus large entre espace continental et espace maritime, que Mackinder, Spykman puis Braudel ont théorisée, du Heartland au Rimland jusqu’à l’économie-monde organisée autour des villes-ports[9].

La réalité économique contemporaine soumet ces catégories à forte pression. Ce qui caractérise l’ordre mondial n’est plus la domination d’un milieu sur l’autre, mais la prolifération des corridors – terrestres, portuaires, maritimes, numériques – qui les relient en un réseau continu de flux interdépendants. Le corridor Chine-Pakistan, les routes de la Ceinture et de la Route, les câbles sous-marins de données franchissent tous la frontière entre maritime et terrestre. Le milieu cesse de constituer le cadre ; le corridor s’impose comme unité stratégique de base.

La distinction entre géographie des lieux et géographie des liens prend ici toute sa valeur. Les lieux gardent leur épaisseur – frontières, accès, vulnérabilités – mais les liens commandent le rythme de la puissance et la profondeur des dépendances. La souveraineté cesse alors d’être seulement territoriale pour devenir structurelle : qui tient les points de passage, les plateformes techniques, les réseaux de données, les intrants critiques et les capacités de substitution dispose d’une prise que la maîtrise d’une étendue, à elle seule, ne procure pas.

Cette logique joue à l’offensive, par l’interruption ou la taxation des circulations d’autrui, mais aussi à la défensive, par l’architecture que l’on donne à ses propres flux. Les opérations militaires récentes l’illustrent. Face à une supériorité de feu écrasante, la résilience tient moins à la masse défendue qu’à la manière dont l’acteur visé distribue, enfouit et démultiplie ses circulations. À Gaza comme contre les sites iraniens profondément enterrés, la frappe massive bute sur des architectures décentralisées qui préservent la continuité des mouvements d’hommes, d’armes ou de matières lorsque la surface devient inaccessible. Ces architectures protègent moins un territoire qu’un flux : la capacité de continuer à circuler. La puissance qui raisonne en destruction de cibles fixes affronte alors un adversaire qui raisonne en maintien de flux. L’asymétrie militaire confirme ainsi que l’objet stratégique décisif s’est déplacé du lieu vers le lien.

3. La guerre des intrants : l’arsenalisation des chaînes critiques

Ce déplacement se donne à voir avec une netteté singulière dans la politique des intrants critiques, où la pression s’exerce au niveau industriel et chimique plutôt que par surenchère navale. Depuis 2023, la Chine restreint progressivement ses exportations de gallium et de germanium, deux éléments dont elle assure une part dominante de la production mondiale et qui commandent la fabrication des semi-conducteurs, des diodes laser, des cellules photovoltaïques et des fibres optiques. Annoncé en juillet 2023 et entré en vigueur le 1er août, le contrôle s’est durci en décembre 2024 par une interdiction visant explicitement les États-Unis[10]. Les effets de marché se mesurent : en 2025, les exportations de gallium brut tombent à des niveaux proches de zéro et les prix bondissent d’environ 365 % en Europe ; le germanium connaît une contraction comparable. Aucun de ces matériaux ne se remplace à court terme car leur extraction, techniquement complexe et géographiquement concentrée, dépend de procédés industriels – le raffinage de l’aluminium et du zinc – qui ne se délocalisent pas rapidement.

Ce dispositif révèle une propriété décisive de la rhéopolitique : sa dimension informationnelle. Le régime de licence chinois oblige l’acheteur à déclarer l’usage final de sa commande avant toute autorisation d’exporter[11]. Le contrôle douanier se mue en instrument de renseignement commercial, qui cartographie en temps réel les consommateurs, leurs usages et leurs dépendances. Le même schéma – un point de passage obligé transformé en capteur d’information – réapparaît, sous une autre forme, dans les dispositifs de péage et de déclaration imposés aux navires des détroits sous tension. Maîtriser un nœud ne sert pas qu’à interrompre ou à taxer : cela sert aussi à voir.

La contrainte ne découle pas toujours d’une décision ; elle peut naître d’un dommage dont les effets se propagent en cascade, ce que l’exemple récent de l’hélium illustre clairement. Ce gaz rare, non renouvelable à l’échelle humaine et sans substitut connu dans ses applications cryogéniques – refroidissement des aimants supraconducteurs des appareils d’imagerie par résonance magnétique (IRM) et des accélérateurs de particules, atmosphère contrôlée pour la fabrication des puces –, provient pour l’essentiel des États- Unis et du Qatar, qui en fournissent ensemble plus des trois quarts. Lorsque des frappes interrompent, début mars 2026, la production du complexe gazier de Ras Laffan, près d’un tiers de l’approvisionnement mondial passe hors ligne, car l’hélium s’extrait comme coproduit du gaz naturel liquéfié[12]. La fermeture concomitante d’Ormuz aggrave la tension en retardant les expéditions vers l’Asie. Une infrastructure énergétique frappée pour d’autres raisons prive ainsi, en quelques semaines, hôpitaux et fonderies de silicium d’un intrant irremplaçable, dont la pleine remise en service peut demander plusieurs années. Un produit aussi banal que l’acide sulfurique obéit à la même logique de dépendance non substituable : intrant de base des engrais phosphatés, de la métallurgie non ferreuse et de l’extraction du cuivre et du cobalt, sa raréfaction se propage silencieusement de l’agriculture jusqu’à l’industrie de défense, qu’elle procède d’une restriction délibérée ou d’une rupture d’approvisionnement en soufre[13].

Ces dynamiques de contrainte présentent une propriété distinctive : elles fragilisent un système mondial sans choc massif, par la perturbation méthodique de produits intermédiaires, à bas bruit, loin de la visibilité et des risques d’une confrontation ouverte. Trois mécanismes, que le terme d’arsenalisation tend à confondre, méritent toutefois d’être distingués. L’arsenalisation délibérée procède d’une décision souveraine qui convertit une dépendance en levier, comme les restrictions sur le gallium et le germanium. L’exploitation d’opportunité emploie tactiquement une fragilité qu’une crise imprévue vient de révéler. L’effet systémique non intentionnel, enfin, propage la contrainte de proche en proche à travers des chaînes que nul n’avait conçues pour absorber des chocs simultanés, comme la tension sur l’hélium qatari. Ces logiques produisent des effets convergents mais commandent des réponses différentes, et leur confusion compromet la conception de parades proportionnées.

4. Les hedgers : la souveraineté comme liberté d’action

La fragmentation de l’ordre mondial ne produit pas que des blocs antagonistes. Elle fait aussi émerger des acteurs qui préservent leur liberté d’action en multipliant partenariats, couvertures et redondances. La littérature anglo-saxonne les désigne souvent comme hedgers : des acteurs qui combinent engagement, diversification et couverture afin de préserver leur marge de manœuvre. Ni alignés ni neutres, ces hedgers exploitent la multipolarité comme une ressource au lieu de la subir. Dans un monde de flux contraints, le hedging devient une souveraineté pratique : non l’autonomie absolue, hors de portée de tout État, mais la capacité de rester connecté sans tomber dans la dépendance, et d’accéder aux deux pôles de puissance sans s’aliéner à l’un d’eux. La littérature en précise les contours. Goh montre que le hedging relève d’une stratégie structurée d’engagement différencié, et non d’une neutralité opportuniste ; Kuik en sépare la pratique véritable des postures simplement réactives[14].

Dans le vocabulaire rhéopolitique – c’est-à-dire dans une lecture centrée sur les circulations, les points de passage et les dépendances matérielles –, cette stratégie gagne une dimension supplémentaire. Les puissances intermédiaires ne diversifient plus seulement leurs alliances politiques, elles diversifient leurs corridors d’approvisionnement, leurs ports de substitution et leurs réseaux d’intrants, et transforment ainsi leur vulnérabilité logistique en levier de négociation auprès des deux pôles. La Turquie en offre le précédent le plus éclairant. Depuis la Convention de Montreux de 1936, Ankara exerce un contrôle légalement institué sur le Bosphore et les Dardanelles, et peut en fermer le transit aux navires de guerre des puissances non riveraines en cas de guerre ou de menace[15], comme elle l’a confirmé après 2022 en bloquant le passage d’unités militaires. Cette « puissance de vanne », que la présente note théorise, s’exerce ici dans un cadre conventionnel reconnu. Le projet de canal Istanbul en prolongerait la logique : en créant une voie soustraite à Montreux, il convertirait une contrainte normative héritée en avantage discrétionnaire, et institutionnaliserait un droit de passage conditionnel au point de passage.

Cette souveraineté logistique se matérialise enfin dans les ports et les corridors. Djibouti surveille les routes entre mer Rouge et océan Indien ; Gwadar incarne l’ambition chinoise d’un débouché qui réduirait la dépendance à Malacca ; Chahabar traduit la volonté indienne d’atteindre l’Asie centrale en contournant à la fois les routes pakistanaises et les passages surveillés par la Chine. Le Corridor international de transport Nord-Sud, qui relie la Russie à l’Inde par la Caspienne et l’Iran, poursuit le même but : ménager une alternative partielle aux dépendances maritimes, patiemment construite sur la longue durée. Ces infrastructures valent moins par leur position géographique que par les dépendances qu’elles organisent et les alternatives qu’elles ouvrent.

5. Ormuz 2026 : la rhéopolitique à l’œuvre

La crise du détroit d’Ormuz, au premier semestre 2026, condense ces logiques en un cas paradigmatique. À un blocus de fait dans l’un des passages les plus stratégiques du monde s’ajoute une codification inédite : chaque navire doit soumettre ses données de cargaison, de pavillon et de destination avant le transit ; certains passages se règlent hors des circuits de paiement contrôlés par Washington ; un dispositif de surveillance d’origine commerciale appuie l’ensemble. Le péage y sert à la fois d’arme financière et d’instrument de renseignement, dans la même convergence que les licences d’intrants. La double lecture de l’accord conclu pour désamorcer la crise – « ouverture totale » pour les uns, « droit de passage organisé » pour les autres – fait du détroit un laboratoire de l’hypocrisie organisée, où chaque puissance invoque la même norme tout en la transgressant selon son intérêt[16]. L’analyse détaillée de cette séquence excède le cadre de la présente note ; elle suffit ici à établir que le concept mord sur le réel.

Conclusion : la souveraineté par les flux

La leçon centrale tient en une formule : le pouvoir se déplace vers ceux qui maîtrisent les nœuds, les interfaces et les points de conversion, vers ceux qui tiennent l’architecture plutôt que la carte et le réseau des dépendances plutôt que le territoire. On aurait tort, pourtant, d’y lire un simple recul de la mondialisation. Le phénomène est plus précis : il s’agit de sa fragmentation. Les flux continuent de circuler, mais ils coûtent davantage, se surveillent mieux et se prêtent plus aisément à la pression politique.
Mahan avait compris que la mer constituait la variable silencieuse des hégémonies modernes ; Corbett, que la maîtrise limitée valait mieux que la domination absolue ; Castex, que la mer ne se pensait pas sans la terre qui la borde. Les crises de la décennie confirment que leurs intuitions survivent au dépassement de leurs catégories:les milieux se séparent moins, mais les nœuds restent décisifs, et plus convoités que jamais. L’enjeu intellectuel ne consiste pas à substituer un paradigme à un autre, mais à tenir ensemble la carte et le réseau, le lieu et le lien, la frontière et la vanne.

Si ce déplacement s’installe sans contestation résolue, qu’elle soit juridique, diplomatique ou militaire, d’autres acteurs s’en inspireront, et l’érosion du principe de libre circulation pourrait devenir irréversible. La liberté de circulation maritime a mis des siècles à s’imposer comme pilier du commerce mondial. Elle peut se déliter beaucoup plus vite. L’enjeu actuel dépasse le prix d’un pétrolier : il porte sur l’identité de ceux qui écriront demain les règles de la mer, et sur le tarif que les autres devront acquitter pour s’y conformer.

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