Quelle posture stratégique pour la France au Moyen-Orient ?

Mis en ligne le 13 Déc 2022

Quelle posture stratégique pour la France au Moyen-Orient ?

Face aux bouleversements géopolitiques en œuvre au Moyen-Orient, la posture française, longtemps indexée au volet contre-terrorisme, doit se réinventer pour rester un acteur reconnu de la compétition stratégique. C’est l’idée maîtresse qui structure cette étude.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : Fayet Héloïse, « Quelle posture stratégique pour la France au Moyen-Orient ?. », IFRI. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de l’IFRI.

La France a de nombreux intérêts stratégiques à défendre au Moyen-Orient. Les intérêts de sécurité, tels que la protection des ressortissants et la lutte contre le terrorisme, sont encore en haut de ces priorités, alors même que la contre-insurrection devient un enjeu de second ordre pour les États de la région. Cet engagement sécuritaire vise plus largement à assurer les conditions nécessaires au bon développement d’autres activités, notamment économiques, diplomatiques et culturelles. Elles concourent à la conservation de l’influence française au Moyen-Orient, et ainsi à son maintien comme puissance politique d’envergure mondiale. La France souhaite par exemple y sécuriser ses approvisionnements énergétiques et y garantir la liberté de navigation. De plus, si les échanges avec les pays de la région restent limités, certains secteurs spécifiques de l’économie française y ont des parts de marché importantes.

Ces intérêts sont défendus par une présence française visible, héritière de la « politique arabe » impulsée par le général de Gaulle dans les années 1960 et qui visait à remettre à plat des relations tendues entre la France et les pays arabes. Cette politique permet à la France de reprendre pied dans la région comme puissance alternative entre les deux blocs de la guerre froide en proposant un soutien sans conditions à certains régimes arabes afin de sécuriser l’accès aux ressources énergétiques et trouver un débouché à l’industrie française d’armement. Cette posture perd en pertinence à la fin de la guerre froide, où la plupart des pays de la région se tourne vers la super-puissance américaine. L’émergence du terrorisme islamiste au Moyen-Orient marque une nouvelle évolution dans la posture française : si Paris se refuse un temps à cautionner l’aventurisme américain en Irak, les printemps arabes et la montée en puissance de Daech à partir de 2011 obligent la France à basculer vers une gestion de crise permanente, pour laquelle l’outil militaire est très sollicité.

Aujourd’hui, la France dispose ainsi de trois principaux pôles de présence militaire au Moyen-Orient, qui rassemblent près de 2 000 hommes : dans la zone irako-syro-jordanienne pour l’opération Chammal, qui mobilise l’armée de l’Air et de l’Espace et les forces spéciales contre Daech ; dans le golfe persique avec les Forces françaises aux Émirats arabes unis (FFEAU), et au Liban au travers de l’opération Daman, participation française à la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL). Cette posture s’appuie également sur des relations politiques de longue date avec la plupart des États de la région, où les EAU, la Jordanie, l’Égypte et l’Irak apparaissent comme des partenaires privilégiés mais ayant chacun leurs fragilités. Cependant, la solidité de ces partenariats, voire l’ensemble de la stratégie française au Moyen-Orient, risquent d’être remis en question par les récentes recompositions géopolitiques qui font émerger de nouveaux défis.

Le redimensionnement de la présence américaine dans la région, engagé depuis plusieurs années mais qui s’est concrétisé par le retrait d’Afghanistan, irrigue une partie de ces évolutions. Justifiée par le constat de baisse de la menace terroriste et par la nécessité américaine de mobiliser ses moyens dans la compétition face à la Chine, cette redéfinition s’accompagne d’une responsabilisation croissante des partenaires des États-Unis sur place, notamment les pays du Golfe et Israël au travers des accords d’Abraham. Cette nouvelle alliance, qui permet à l’État hébreu de changer de rôle au Moyen-Orient, s’est construite face à un ennemi commun : l’Iran. Téhéran et son « axe de la résistance » représentent encore une menace concrète pour la France et ses intérêts dans la région, bien que l’hétérogénéité croissante de cet axe le rende potentiellement vulnérable à des manipulations visant à réduire sa dangerosité. La place laissée par les États-Unis est aussi une opportunité pour des puissances extra-régionales comme la Chine, la Russie ou la Turquie, qui mènent une compétition de plus en plus féroce dans la région et qui séduisent les partenaires historiques de la France. Enfin, la guerre en Ukraine affecte certains équilibres régionaux, par exemple en Syrie, tandis que l’apparente neutralité des pays du Golfe ne correspond pas aux attendus occidentaux.

Ces évolutions dressent le constat d’une inadéquation grandissante entre la posture actuelle française et les défis auxquels la France fait face au Moyen-Orient, et imposent donc une redéfinition de la stratégie. La focale contre-terroriste, qui est encore la principale motivation de la présence militaire française de la région, doit ainsi être remise en question au fur et à mesure de la perte de motivation des partenaires, notamment irakiens et syriens, pour cette lutte. Si elle ne propose pas de nouvelles formes de soutien, la France risque d’être dépassée par ses compétiteurs, voire ses alliés, et perdre en crédibilité auprès des partenaires.

Plus largement, l’ensemble de la stratégie partenariale gagnerait à être revu, en priorisant les intérêts français et sans hésiter à remettre en question des liens historiques, par exemple avec les Kurdes. De plus, une réflexion devrait également être menée sur la politique française à l’égard des pays du Golfe, de moins en moins fidèles aux fournisseurs occidentaux en matière d’armement et confrontés aux enjeux de l’après-pétrole. Enfin, bien que la relation franco-israélienne soit limitée du fait du soutien historique de la France à la solution à deux États et de l’importance du partenariat israélo-américain, des intérêts de sécurité communs poussent pour une redéfinition de cette relation.

Outre une évolution de la stratégie partenariale, qui pourrait s’appuyer sur la signature d’accords de défense ou de statut des forces plus nombreux, une reconfiguration des zones de commandement est une autre piste de réflexion. Elle permettrait une plus grande efficacité de la politique de défense régionale de la France, une relation plus fine et adaptée aux besoins des partenaires, ainsi qu’une économie des moyens. Elle pourrait passer par un découplage de la fonction de commandant des FFEAU de celle d’amiral commandant les forces maritimes en océan Indien (ALINDIEN), la zone de responsabilité de ce dernier étant trop large pour couvrir de façon efficace le Moyen-Orient. La création d’un Commandant des forces au Proche et Moyen-Orient (COMFOR PMO) pourrait en résulter, avec un centre névralgique situé au sein des FFEAU, et des déclinaisons régionales en fonction des besoins, la BAP H5 en Jordanie pouvant être pérennisée en un Pôle opérationnel de coopération (POC) pour le Proche-Orient.

Enfin, cette démarche devrait être conduite dans une approche interministérielle, selon un document de cadrage semblable à la Stratégie française pour l’Indo-Pacifique, afin de mobiliser l’ensemble des leviers d’influence dont dispose la France dans la région, tels que l’aide au développement, les instituts français ou son réseau médiatique à l’étranger. Pour atteindre son niveau d’ambition, la France a également tout intérêt à se coordonner avec ses partenaires européens qui partagent des intérêts sécuritaires et énergétiques dans la région, et ce, malgré des divergences de vues et la limite des moyens déployés jusqu’à présent.

 

Voir l’étude complète : cliquez ici.

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