Puissance spatiale française : des atouts pour redevenir une force motrice

Mis en ligne le 18 Sep 2025

ESA / M. Pedoussaut CC-BY SA 3.0 IGO via Wikimedia Commons

Ce papier, sous forme d’entretien, explore les faiblesses, les lacunes, mais également les atouts de la France et de l’Europe dans le domaine spatial, en s’inspirant de travaux proposés au sein d’un récent rapport de l’Institut Montaigne. Constatant les ressources et potentialités dont disposent la France et l’Europe, le papier s’intéresse notamment au chemin à parcourir pour se porter à la hauteur des exigences d’un conflit de haute intensité, en cas de désengagement américain. L’importance clef à mener à son terme les programmes en cours, satellites et lanceurs, est singulièrement soulignée.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : Arthur Sauzay, Raphaël Tavanti, « Puissance spatiale française : des atouts pour redevenir une force motrice », IHEDN, Entretien avec Arthur Sauzay et Raphaël Tavanti. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de l’IHEDN.

Entretien avec Raphaël Tavanti et Arthur Sauzay, co-rédacteurs de l’étude « Puissance spatiale : le réveil de la France » publiée en juin 2025 par l’Institut Montaigne.

VOUS SOULIGNEZ QUE NOTRE PAYS, PREMIÈRE PUISSANCE SPATIALE D’EUROPE, « A DE BEAUX ARGUMENTS ». QUELS SONT-ILS ?

Arthur Sauzay : Pour bien comprendre les défis auxquels nous faisons face, nous avons voulu dans la note dresser le tableau de la situation actuelle, des forces et faiblesses de notre pays. Du côté des atouts, la France dispose encore aujourd’hui de capacités sur tous les grands segments du spatial : un lanceur de grande capacité avec Ariane 6, une capacité de construction et une flotte de satellites civils et militaires divers (observation, communication, etc.), un tissu dense d’entreprises de toutes tailles, et enfin des institutions publiques de recherche (CNES, ONERA, laboratoires universitaires) de niveau mondial. Surtout, la France dispose d’un important vivier de talents, d’ailleurs encore insuffisamment mobilisé pour faire face aux défis actuels.

Ceci fait de la France, en effet, la première puissance spatiale d’Europe mais rien ne garantit qu’elle va le rester. Nous soulignons dans la note que l’Italie et surtout l’Allemagne montrent depuis plusieurs années des ambitions renouvelées dans le secteur spatial. Notre voisin d’outre-Rhin dispose d’ailleurs d’atouts, parmi lesquels des finances publiques bien plus favorables que les nôtres alors que les besoins d’investissements dans le spatial se comptent en milliards.

Attention toutefois : nos travaux montrent qu’un réveil de la puissance spatiale française n’a pas de sens sans une stratégie européenne suffisamment coordonnée, qui inclut l’Union européenne et l’Agence spatiale européenne (ESA). États-Unis comme Chine ont en effet des budgets spatiaux plusieurs fois supérieurs à celui de l’Europe prise dans son ensemble.

POUR RÉDUIRE NOS DÉPENDANCES STRATÉGIQUES, LES PREMIÈRES MESURES QUE VOUS PRÉCONISEZ EN MATIÈRE MILITAIRE CONCERNENT L’OBSERVATION, LA COMMUNICATION ET LA NAVIGATION. LA FRANCE PEUT-ELLE ATTEINDRE L’AUTONOMIE DANS CES DOMAINES ?

Raphaël Tavanti : Tout dépend de ce que l’on entend par autonomie justement, qui peut s’apprécier selon des déterminants très divers. Pour ne pas se disperser, admettons que l’on évoque la capacité à agir sans dépendre des autres. Dans l’absolu, la France pourrait poursuivre une stratégie d’autonomie quasi complète – elle resterait toujours dépendante en matière de composants électroniques ou de matière première – dans les domaines que vous citez, mais en y consacrant plusieurs milliards par an, une cible impossible à atteindre en l’état. Une stratégie cohérente et réaliste doit donc reconnaître les compétences clefs sur certains domaines, mais également les interdépendances, et les capacités qu’il faut mutualiser.

Ainsi n’est-il pas tant question pour la France d’être complètement autonome que de réduire les dépendances – nombreuses – qu’elle entretient. Les fonctions d’observation, de communication, et de navigation relèvent de l’appui spatial aux opérations, qui trouve une importance croissante, comme l’a démontré à plusieurs reprises le conflit en Ukraine, tant et si bien que la simple notion d’appui nous paraît dépassée. Des capacités dans ces trois domaines relèvent désormais bien d’une condition stratégique à l’exercice de la guerre, a fortiori de haute intensité.

« LE CONFLIT EN UKRAINE RÉVÈLE LA CRITICITÉ DES CAPACITÉS SPATIALES »

Dès lors, le conflit en Ukraine révèle à la fois la criticité des capacités spatiales et la vulnérabilité qu’entraîne une trop grande dépendance à un pays tiers. Nous recommandons pour cette raison une augmentation des efforts sur ces trois segments. Certains impliquent des investissements plus importants bien sûr, à l’image des montées en cadence que l’on peut observer sur d’autres volets capacitaires des armées. C’est notamment le cas de l’observation, où la France dispose d’outils remarquables mais encore trop peu nombreux ou trop peu diversifiés, ou de l’alerte avancée, dont elle dispose des compétences sans qu’elles n’aient encore été suivies de véritables déclinaisons opérationnelles.

Mais les efforts ne sauraient seulement s’incarner dans une « liste au Père Noël ». Ils doivent être accompagnés et articulés par un volontarisme politique renouvelé, et une plus grande coopération à l’échelle européenne. En creux, il s’agit de doter la France d’une véritable diplomatie spatiale, qui doit permettre de rassembler les Européens autour d’un nouveau projet spatial. Le président de la République a annoncé la tenue d’un sommet spatial en 2026, l’occasion idéale de cimenter une véritable stratégie d’autonomie, à condition de bien le préparer.

POURQUOI SUGGÉREZ-VOUS LA NOMINATION DE REPRÉSENTANTS PERMANENTS « SPATIAL » DANS NOS POSTES DIPLOMATIQUES ?

Raphaël Tavanti : Nous l’avons vu plus haut, le spatial se conflictualise, s’arsenalise, et redevient un terrain d’affrontement et d’expression de la puissance. Pour autant, il reste un objet de diplomatie et de coopération sans nul autre pareil, notamment dans les domaines scientifiques et de l’exploration.

Le CNES dispose déjà de représentations au sein de plusieurs emprises diplomatiques françaises. On les trouve principalement auprès des grandes puissances spatiales, notamment aux États-Unis, en Russie, au Japon, ou en Allemagne par exemple. Ces postes sont d’une utilité manifeste, alors que le modèle spatial franco-européen reste largement tourné vers les coopérations. Pour la France, le spatial est donc un outil de soft power, et elle peut en faire un outil diplomatique, en particulier vis-à-vis des pays qui souhaitent se lancer dans l’aventure spatiale, dont les ambitions se heurtent parfois à un coût d’entrée encore très élevé, et que la France peut aider à abaisser.

Notre note suggère donc de donner les moyens au CNES de densifier sa présence à travers le monde par l’ouverture de nouveaux postes de représentations diplomatiques, y compris dans des pays où auprès d’organisations dont les programmes spatiaux sont encore naissants. Nous en donnons quelques exemples dans la note (Nigéria, Brésil, Philippines), notamment selon des lignes scientifiques, économiques et parfois sécuritaires, mais le raisonnement peut s’étendre bien au-delà.

DANS LE VOLET CIVIL, POURQUOI JUGEZ-VOUS NÉCESSAIRE QUE LA FRANCE ET L’EUROPE RESTENT EN MESURE D’OPÉRER DES VOLS HABITÉS ET DE L’EXPLORATION LUNAIRE ?

Arthur Sauzay : C’est un point saillant de la note, et qui ne fait pas consensus aujourd’hui, en France comme en Europe. Nous avons d’abord démontré que dans le contexte actuel d’arrêt de la Station spatiale internationale (ISS) à l’horizon 2030 et de renationalisation du programme américain Artemis, l’Europe court un risque très réel de voir ses astronautes cloués au sol, ou condamnés à acheter très cher des sièges auprès d’États ou d’entreprises, avec alors un risque fort de rejet par les citoyens. Sophie Adenot, qui s’envole l’an prochain, pourrait ainsi être notre dernier véritable astronaute avant très longtemps.

Sur cette base, nous avons tenté d’exposer à quel point le vol habité et l’exploration lunaire reposent certes sur l’intérêt scientifique mais constituent en réalité un outil fondamental d’image, d’influence et de soft power. C’est vrai au plan international : les nations qui peuvent envoyer leurs astronautes dans l’espace (dont le nombre croît, avec l’arrivée prochaine de l’Inde) écriront les futures règles du spatial et, au moins dans les faits, s’arrogeront des zones d’influence grandissante dans la zone Terre-Lune et au-delà. Mais c’est vrai aussi concernant l’image d’innovation, de prise de risque et d’exploration qui s’attachent à ces programmes au plan international, mais aussi sur l’image que les Européens se font d’eux-mêmes : sortir du jeu renforcerait encore l’image d’une « vieille Europe » hors course.

Enfin, nous avons montré que grâce aux acquis européens en la matière et aux entreprises qui développent des capacités nouvelles, rester dans cette aventure ne requiert pas un effort financier majeur : sur le vol habité par exemple, passer des 300 millions d’euros actuels (5 % des dépenses spatiales européennes) à 500 offrirait déjà des marges très intéressantes pour se doter de capacités autonomes à l’horizon 2035.


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