Quelle souveraineté pour la France dans un contexte européen

Mis en ligne le 23 Juil 2026

flag of France and EU
ZeroTwoZero from London, United Kingdom, CC BY-SA 2.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0>, via Wikimedia Commons

Prenant acte du désengagement stratégique américain, du retour de la conflictualité ouverte, ou encore de l’affirmation géopolitique accrue des grandes puissances, le présent papier aborde la question d’une redéfinition des conditions de l’autonomie, pour la France et pour l’Europe.

Défense, dissuasion nucléaire, intelligence artificielle, cyberespace, espace, approvisionnements critiques, maîtrise des mers ou encore lutte contre les ingérences… L’auteur analyse les domaines où se joue désormais la souveraineté et entend montrer pourquoi celle-ci ne peut plus être envisagée sans une ambition européenne renouvelée.

Il propose ainsi une réflexion sur les choix stratégiques qui façonneront la sécurité et la liberté d’action des Européens dans les décennies à venir.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont Michel Latché, « Quelle souveraineté pour la France dans un contexte européen », AED/SNC-IHEDN – Entretiens Armement et Souveraineté, rapport 2026. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de AED/SNC-IHEDN.

Introduction

La question de la souveraineté pour la France ainsi que pour les pays européens en général est devenue un sujet particulièrement préoccupant depuis la récente remise en cause par Washington de l’alliance avec les pays européens. Dès sa prise de fonction pour son deuxième mandat, le président TRUMP a remis en question l’essence même des relations transatlantiques et revient sur l’engagement des Etats-Unis de se porter garant de la défense du continent européen.

Ce comportement contraint les Européens à faire l’examen complet de leurs orientations stratégiques, exercice qui  n’avait  jamais été mené auparavant.  Ils sont désormais mis au défi d’opérer un changement d’échelle dans leur défense et de construire un système de sécurité résilient aux fluctuations politiques.

Les difficultés de l’UE à assurer sa défense de façon autonome sont la conséquence d’un sous-investissement dans le domaine de la défense depuis la chute du mur de Berlin, d’une illusion de paix inébranlable sur le continent européen, d’une confiance démesurée concernant la protection assurée par l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan), et d’une absence de vision commune des Etats membres en matière de politique étrangère.

La cohésion et la solidarité européenne sont essentielles. L’hypothèse d’une gestion de crise sans le soutien américain s’impose aujourd’hui aux Européens, et la France, seule nation de l’UE à disposer de la pleine autonomie de l’arme nucléaire, devient un contributeur majeur à la sécurité de l’Europe. La montée des responsabilités et des participations financières des pays européens dans l’Otan et leur convergence stratégique est devenue cruciale.

La notion de souveraineté

Pour un Etat, la souveraineté comporte deux aspects :

  • l’exclusivité de la compétence de l’Etat sur son territoire national, ce qui signifie que l’Etat a seul l’autorité d’établir les lois et règlements et de les faire respecter, en particulier en s’affranchissant des pressions extérieures, dont la guerre hybride à laquelle l’Europe est soumise ;
  • l’indépendance absolue de l’Etat dans l’ordre international où il n’est limité que par les engagements qu’il consent.

La souveraineté s’exerce essentiellement dans les domaines suivants :

  • la sécurité extérieure, en particulier la diplomatie et la défense nationale ;
  • la sécurité intérieure, essentiellement la police et la législation nationale ;
  • la justice ;
  • les finances, principalement la monnaie, les impôts et la régulation des marchés financiers.

Concernant la France, sa souveraineté s’étend non seulement sur le territoire métropolitain, mais également sur ses territoires d’outre-mer, qui sont très étendus puisqu’ils représentent la deuxième zone maritime économique exclusive au monde avec 11 millions de km2.

Dans cette zone, le rôle de la France se définit de la façon suivante :

  • défendre l’intégrité de sa souveraineté, assurer la protection de ses ressortissants et des zones économiques exclusives ;
  • contribuer à la sécurité des espaces régionaux ;
  • préserver un accès libre et ouvert aux espaces communs et assurer la sécurité des voies maritimes ;
  • participer au maintien de la stabilité stratégique de la zone.

La majeure partie des espaces maritimes associés à ces territoires d’outre-mer se situe dans la zone indopacifique. Leur protection impose une lutte continue contre le narcotrafic, les filières d’immigration clandestine et les activités de pillage des ressources naturelles (or, terres rares …).

L’intégrité des voies d’accès aéromaritimes et des interfaces terrestres qui concernent l’ensemble de la zone constitue un enjeu de défense non seulement pour la France mais aussi pour l’Europe.

L’intérêt majeur de ces voies de transit internationales s’explique par le besoin de garantir nos approvisionnements stratégiques et de préserver leur ouverture intégrale nécessaire  à la sécurité et la prospérité économique de l’Europe ainsi qu’à ses échanges commerciaux avec le reste du monde.

Les domaines pour lesquels il est nécessaire que la France et les pays européens disposent d’une souveraineté significative

Les forces  de défense et la base industrielle de défense du territoire européen

La nécessité de construire une capacité de défense européenne souveraine devient de plus en plus évidente, les principales raisons de cette urgence sont : la menace militaire de la Russie exprimée aujourd’hui par la guerre qu’elle mène  en Ukraine et l’incertitude des Etats-Unis à défendre leurs alliés européens.

Malgré les pertes importantes en personnel et en équipement subies en Ukraine, la Russie désigne régulièrement dans ses déclarations officielles la France et les européens comme étant ses ennemis. L’issue du  conflit en Ukraine revêt une importance majeure pour l’Europe et sa sécurité future en dépend.

Les atouts de l’Union européenne ne manquent pas : sa population s’élève à 450 millions d’habitants et son PIB est le deuxième PB mondial après celui des Etats-Unis. Elle possède des territoires ultra-marins sur tous les continents avec des implantations militaires. Les budgets alloués à la défense en 2024 pour l’ensemble des pays de l’UE représentent 360 milliards de dollars, ce qui la place au deuxième rang mondial après les Etats-Unis (970 millions de dollars) et juste devant la Chine (320 milliards de dollars).

L’UE présente cependant des faiblesses importantes : les politiques étrangères et de défense restent sous l’autorité de chacun des pays membres. Cette absence d’unité se traduit par des doublons, des rivalités industrielles et des divergences d’analyses.

L’absence d’unité dans les politiques étrangères et de défense des Etats membres fait que les achats de matériels sont effectués sans coordination à l’échelle européenne.

Tant que l’Europe présentera un ensemble de volontés nationales fragmentées, son poids militaire n’atteindra pas celui des pays qui constituent pour elle une menace, comme l’est aujourd’hui la Russie.

Pour que la situation évolue favorablement et pour arriver à mettre sur pied une véritable Europe de la défense,, il faut que les Etats membres définissent conjointement une politique de la défense, qu’ils consacrent un budget à la hauteur des objectifs de cette politique et qu’il mettent en place une programmation pluriannuelle suivant un principe de même type, par exemple, que celui de la loi de programmation militaire instaurée par la France.

On peut s’améliorer en travaillant sur deux axes :

  • instaurer une politique institutionnelle qui permette à l’UE de prendre des décisions rapides et efficaces dans les domaines diplomatique et militaire ;
  • développer la défense de l’UE dans le cadre de l’Otan ; En effet, si l’Otan permet à l’UE d’utiliser ses structures, moyens et outils disponibles pour diriger les opérations, on obtient une option « UE pilier de l’Otan ».

L’option « UE pilier de l’Otan » dispose déjà d’un socle bien établi avec l’accord UE/Otan appelé « Berlin + ». Il s’agirait d’élargir cet accord, ce qui permettrait à l’UE, si elle était engagée dans des opérations majeures sans bénéficier de l’aide américaine, de trouver les capacités d’agir.

La dissuasion nucléaire

L’Europe ne dispose pas aujourd’hui d’une force de dissuasion nucléaire qui puisse s’appuyer sur une politique de défense commune. La force de dissuasion française est cohérente avec la politique de défense de la France uniquement. La force de dissuasion britannique est liée à celle des Etats-Unis et la position des autres pays européens est d’être uniquement sous la protection du parapluie nucléaire américain dont l’efficacité à été reconnue lors de la guerre froide, mais dont la pérennité peut maintenant laisser planer un doute.

Si les Etats-Unis renonçaient dorénavant à assumer ce rôle de protection en Europe, la seule puissance indépendante capable de proposer une alternative réaliste pourrait être  la France, mais il y aurait pour cela trois conditions fondamentales à remplir :

  • La population française doit être prête à étendre son « parapluie nucléaire » à l’ensemble du continent européen.
  • Il doit y avoir une relation de confiance entre la France et ses alliés.
  • Le pays agresseur potentiel doit pouvoir être dissuadé.

Imposer ce statut protecteur à la France serait périlleux. Le Kremlin risque de mettre l’Europe à l’épreuve. On pourrait imaginer une invasion de l’Estonie ou de la Lettonie que les moyens conventionnels européens ne pourraient pas stopper, et le Kremlin mettrait alors la France au défi d’utiliser l’arme atomique pour sauver les pays Baltes, ce qui constitue un cruel dilemme.

L’accès aux nouvelles technologies comme l’IA

L’annonce de Donald TRUMP qui pourrait avoir le plus de répercutions dans les années à venir est celle de « Stargate ». C’est le nom donné à son projet pour renforcer l’intelligence artificielle aux Etats-Unis. Un investissement de 500 milliards de dollars doit être fait dans les infrastructures pour l’IA et les technologies connexes. En parallèle, Donald TRUMP a entrepris une vaste dérégulation de l’IA.

Nous sommes à l’aube d’un bouleversement économique et sociétal d’une ampleur au moins comparable à celle de l’industrialisation. Au cours des dix prochaines années, c’est la maitrise de l’IA qui déterminera la puissance économique dans les secteurs stratégiques.

Avec des moyens différents de ceux déployés par les Etats-Unis et la Chine, l’UE a utilisé sa base de recherche pour régir les systèmes d’IA dans le respect de l’état de droit. L’UE a abordé la technologie principalement sous l’angle économique, social et règlementaire.

L’accession d’un nombre toujours plus important d’acteurs, en particulier non étatiques, aux potentiels de l’IA, doit requérir la mise en place d’une gouvernance internationale qui fasse interagir les Etats, la société civile et les acteurs privés. Deux écueils sont toutefois à éviter : les logiques d’influence des grands acteurs privés du secteur et le déplacement du centre de gravité technologique vers l’Asie. A la différence d’internet dont les standards techniques et les normes ont été élaborées principalement par des experts américains, l’IA est largement désoccidentalisée, ce qui dilue l’influence européenne dans les forums techniques de négociation.

En recherchant un juste équilibre entre l’innovation et la règlementation, l’UE vise à créer un environnement propice à l’innovation responsable, tout en préservant les valeurs et les droits fondamentaux dans un contexte international où le modèle démocratique est attaqué.

Dans le domaine de la défense, la France utilise l’IA d’une part pour des applications quotidiennes analogues à celles du civil, par exemple : l’amélioration de la recherche d’informations, les synthèses de données géopolitiques, l’interprétation de signaux électromagnétiques ou d’images satellitaires. L’objectif  est d’optimiser les données pour le renseignement et la prise de décision stratégique. De plus, l’IA est utilisée dans le cadre des opérations militaires (systèmes embarqués, robotique et armement autonome). Cela comprend la mise en œuvre de drones aériens et terrestres pour des missions de reconnaissance ou pour la logistique en environnement hostile.

La souveraineté dans le domaine spatial

Entre les Etats-Unis et la Chine, l’Europe veut reprendre la main dans le domaine de l’espace. Avec des budgets en hausse, des projets comme Iris et Galiléo  et un bouclier spatial en préparation, l’Union européenne affiche ses ambitions pour sa souveraineté spatiale. La survie de l’Europe spatiale est en jeu, et surtout la souveraineté du continent dans les domaines dont le citoyen ne peut plus se passer, comme : la navigation, la météorologie, l’observation, la télécommunication, la connectivité, la défense, les sciences.

Pour la France, première puissance spatiale européenne, la situation devient plus difficile faute de moyens budgétaires. Traditionnel leader avec plus de 20% du budget de l’agence spatiale européenne, elle pourrait reculer au troisième rang, derrière l’Allemagne et l’Italie. Néanmoins, la place de la ville de Toulouse comme pôle spatial européen ne cesse de grandir : l’Otan y installe son siège spatial avec le commandement de l’espace français, et la nouvelle entité créée entre Airbus, Thales et Léonardo souhaite également y établir son siège.

Sur le plan de la technologie, l’Europe n’a pas à nourrir de complexe vis-à-vis des autres puissances spatiales. La filière européenne a pris du retard, mais elle n’a pas décroché pour autant : Galiléo rivalise avec le GPS américain, le programme d’observation de la Terre Copernicus fonctionne parfaitement, Arianespace a enfin réussi à faire décoller Ariane 6 et, même s’il est bien plus modeste, notre « Newspace » fourmille de projets.

Nous ne souffrons pas d’un déficit de compétence, mais notre faiblesse résulte d’un manque de moyens financiers par rapport à nos concurrents. D’abord, parce que tous les ans, les Etats-Unis dépensent sept fois plus que l’Europe dans le domaine spatial, mais aussi parce que, depuis longtemps, non seulement nous investissons moins, mais en plus nous divisons des sommes plus faibles de manière moins efficace. En passant, par exemple, trop de petites commandes auprès de trop d’acteurs de trop petite taille au nom de la logique dite du « retour géographique » qui veut que, plutôt que de faire émerger des champions européens, chaque pays se fournisse pour l’essentiel auprès d’entreprises nationales.

L’accès aux approvisionnements stratégiques

Les besoins énergétiques de l’UE reposent largement sur les énergies fossiles, que ce soit pour le secteur industriel, le chauffage, ou le secteur du transport. L’UE relativement pauvre en ressource fossiles est obligée d’en importer.

Dans le secteur de l’énergie ainsi que dans l’approvisionnement en matières premières stratégiques, la Chine, la Russie et les Etats-Unis usent de leur position dominante de fournisseurs en ressources et en technologie pour s’imposer géopolitiquement par rapport aux pays importateurs.

En 2025, la Commission européenne a annoncé qu’elle soutenait une série de projets afin de renforcer les chaînes d’approvisionnement des matières premières stratégiques. Le développement de projets d’extraction, de transformation et de recyclage de ces matières devrait permettre à l’Europe de réduire sa dépendance à l’égard de pays tiers dans un contexte géopolitique de plus en plus instable.

La Chine veut montrer aujourd’hui sa domination dans le domaine de l’extraction et des technologies liées aux terres rares, des métaux indispensables pour les secteurs de la tech, des énergies « bas carbone » et de la défense. Pékin extrait aujourd’hui environ 60% du minerai de terres rares et en raffine près de 90% à l’échelle mondiale. L’enjeu pour les pays occidentaux est donc, en priorité, de développer des capacités de raffinage et de recyclage.

Consciente de ses vulnérabilités, l’Europe a lancé plusieurs projets, notamment en France, avec le soutien du gouvernement. L’entreprise Solvay a ainsi relancé une ligne de traitement de terres rares à La Rochelle, un site qui fut, jusqu’aux années 1990, le premier raffineur mondial de terres rares. Avec un investissement d’une centaine de millions d’euros, ce site pourrait couvrir jusqu’à 30% des besoins européens.

Le domaine cybernétique

La maitrise de l’espace cyber est devenue un pilier de la souveraineté nationale et européenne. Infrastructures, industries, communications et systèmes militaires reposent sur des réseaux et des systèmes informatiques exposés à des menaces toujours plus sophistiquées.

Dans ce contexte, il convient de distinguer la typologie des acteurs en présence, leurs domaines d’intervention favoris et leurs implications en termes de menaces potentielles. D’un côté la menace se matérialise via des acteurs étatiques. Ceux-ci disposent de moyen étendus et pratiquent des modes opératoires qui peuvent diverger. La Russie et la Chine par exemple mènent des campagnes cyber de grande ampleur et relativement évoluées, ou encore des campagnes de désinformation automatisées et ciblées. D’autres Etats, tels que l’Iran et la Corée du Nord préfèrent sous-traiter leurs actions à des groupes criminels pour s’attaquer à leurs cibles, souvent des infrastructures critiques (énergie, transport, santé). D’un autre côté on trouve des acteurs non étatiques, tels que des cybercriminels organisés (« rançongiciels », vols de données), des  « hacktivistes » et mercenaires du « darknet », vendant leurs services aux plus offrants et dont la portée des dommages causés est tout aussi importante.

La souveraineté cybernétique européenne est loin d’être au rendez-vous. D’une part la fragmentation institutionnelle et industrielle mène à des catalogues de services éclatés ou à l’absence de R§D commune du côté des microprogrammes et microcodes sécurisés, par exemple. Par ailleurs, l’Europe est très dépendante d’un point de vue technologique, avec  l’utilisation de nombreux systèmes importés (systèmes d’exploitation, routeurs, librairies cryptographiques), autant de systèmes difficiles à remplacer. Enfin force est de constater une pénurie de talents avec un déficit de spécialistes formés en cyber sécurité ou encore en l’absence de filières d’excellence paneuropéennes.

Afin d’être efficace, des initiatives nationales et européennes sont mises en place. La France a créé un « Centre d’opérations de souveraineté numérique »au sein de l’état-major interarmées. Au niveau européen, on assiste au renforcement d’ENISA, l’agence européenne pour la cyber-sécurité et à la création d’un Haut-commissariat à la cyber-souveraineté, pilote des grands programmes d’investissement, de certification et de formation.

Les activités d’influence dans le domaine politique

La Russie et la Chine principalement mènent aujourd’hui une guerre hybride mêlant désinformation, cyber attaques, instrumentalisation des réseaux sociaux et campagnes visant à diviser les sociétés européennes.

Cette guerre hybride sape le fonctionnement de nos démocraties. Ces tactiques cherchent à nous diviser, à influencer les débats, et à détruire la confiance des citoyens dans leurs institutions ainsi que dans les élections.

On a pu le constater récemment en Roumanie où des ingérences russes ont conduit à l’invalidation des résultats du premier tour de l’élection présidentielle en novembre 2024 qui avait été remportée par le candidat de l’extrême-droite Calin Georgescu. Celui-ci s’était imposé dans le paysage politique roumain grâce à une stratégie bien définie et avec une aide étrangère avérée : d’abord en s’implantant dans de petites communautés et des cercles marginaux ; ensuite en infiltrant des réseaux d’influenceurs sur Tik Tok qui ont repris des contenus politiques, et enfin par une amplification artificielle de sa présence via des milliers de faux comptes que Tik Tok a fini par supprimer. Ainsi Calin Georgescu est devenu le personnage incontournable pour les électeurs indécis et la population méfiante à l’égard des institutions. On a pu constater la même instrumentalisation en Pologne à la suite d’une propagande utilisant les conséquences de la guerre en Ukraine, ainsi qu’au Portugal où l’extrême-droite  a fait une percée historique lors des dernières élections législatives. La France est particulièrement touchée par les ingérences étrangères parce qu’elle est visible, influente et stratégique. Parce qu’elle est la seule puissance nucléaire de l’Union européenne, et qu’elle porte une vision ambitieuse pour l’UE. Mais aussi parce que notre société aime débattre et se divise volontiers.

La première chose à faire pour lutter contre ce fléau est d’agir par transparence, c’est-à-dire investiguer, instruire, répertorier et faire savoir, car révéler au grand jour, c’est armer les citoyens pour qu’ils comprennent comment ils peuvent subir des manipulations.

La maîtrise des enjeux maritimes

Le transport maritime est indispensable au bon fonctionnement de l’économie mondiale, à la sécurité alimentaire, et à l’approvisionnement énergétique, il est tributaire de points de passage critiques comme : le canal de Panama le détroit du Pas-de-Calais, le détroit de Gibraltar, le Bosphore, le Canal de Suez, le détroit d’Ormuz, ou les détroits de Singapour et de Malacca. Ceux-ci peuvent être facilement perturbés, voire bloqués, que ce soit accidentellement (échouement) ou délibérément (comme le détroit d’Ormuz aujourd’hui avec le conflit au Moyen-Orient).

Par ailleurs, les Etats ont beaucoup de difficultés à faire face au développement de trafics illicites de marchandises qui privilégient la voie maritime en raison de sa discrétion, de sa simplicité et de sa rentabilité. Avec plus de 850 millions de conteneurs manipulés dans les ports chaque année, il est facile d’y dissimuler armes, stupéfiants, ou biens de contrefaçon et d’entretenir une économie parallèle qui engrange des gains considérables permettant de neutraliser les obstacles que les Etats peinent à mettre en place et à adapter.

L’évolution du droit international n’a cessé d’étendre la possibilité pour les Etats d’exercer leur souveraineté sur les espaces maritimes qui les entoure et de maîtriser les ressources afférentes, ouvrant la voie à une forme de territorialisation de l’Océan. La Convention des Nations-Unies sur le droit de la mer signée en 1982 et entrée en vigueur en 1994 a ainsi entériné le concept de zone économique exclusive (ZEE) étendant le contrôle de l’Etat côtier sur l’exploitation des ressources et la recherche scientifique marine jusqu’à 200 milles au large. Dans certaines conditions, l’Etat côtier peut revendiquer des droits sur les ressources des fonds marins et du sous-sol jusqu’à 350 milles au large. L’exercice effectif de cette souveraineté nécessite des moyens de surveillance et d’intervention adaptés ce qui est le cas de la France qui dispose, grâce à ses territoires d’outre-mer, du deuxième domaine maritime du monde après les Etats-Unis.

L’océan est un réservoir de ressources de différentes natures. Les ressources halieutiques ont été les premières exploitées avec la pêche qui a étendu progressivement son rayon d’action de la zone côtière à la haute mer. La production marine des hydrocarbures (pétrole et gaz) s’est développée à partir des années 1950, là aussi de la zone côtière vers des profondeurs de plus en plus grandes. Elle représente aujourd’hui environ 30% de la production mondiale.

D’abord avec les ports, puis avec les câbles sous-marins et plus récemment avec le développement des énergies marines renouvelables, les espaces maritimes sont aussi le siège d’infrastructures critiques propres à chaque Etat ou partagées. Ainsi, les câbles sous-marins acheminent près de 98% des flux de télécommunications. Le développement des interconnections électriques implique le déploiement de câbles sous-marins. Ces infrastructures vitales peuvent être la cible non seulement d’agressions physiques, mais aussi de cyber-attaques.

L’Océan est aussi le support d’infrastructures militaires fixes (bases navales) ou mobiles forces aéronavales) permettant aux Etats d’assurer la surveillance et la police de leurs espaces maritimes, de projeter leur puissance vers un théâtre d’opérations où qu’il se trouve et, le cas échéant, de déployer leur force de dissuasion (composante aéronavale ou sous-marine).

Conclusion

La France et l’ensemble des pays européens sont à la croisée des chemins : Washington, en publiant le document de sécurité nationale le 4 décembre 2025, entérine une rupture historique avec l’ère post 1945. On découvre dans ce document que, pour les Etats-Unis, les rapports avec le continent européen sont : « un investissement conditionnel, intéressé et politisé ». En d’autres termes, le soutien américain dépendra des circonstances, de la contribution financière européenne et du bon vouloir du pouvoir en place à Washington. Dans le domaine de la défense, il faut se poser la question de savoir si l’Europe est à la hauteur de la menace en l’absence d’un soutien de la part des Etats-Unis.

Par ailleurs, nous sommes en train de revenir à une sorte de monde bipolaire : d’un coté les occidentaux, et de l’autre côté un agrégat de pays très divers qui n’ont comme seul point de convergence que la méfiance ou, au pire, la haine de l’Occident. Ces pays sont en passe de constituer un conglomérat anti occidental de plus en plus déterminé et qui possède toute la palette des armements susceptibles de mener tout type de combat. On y trouve notamment la Chine, la Russie et l’Iran. Cet agrégat qu’on appelle aujourd’hui le « Sud global » représente une population de plus de 4 milliards d’habitants.

Le président TRUMP a d’ailleurs tiré les conséquences de ces recompositions en cours à l’échelle mondiale. Son constat d’isolement par rapport à ce nouveau monde hostile le conduit à changer ses alliances pour diviser le groupe de ces pays hostiles. C’est ainsi que pourrait se justifier sa tentative de rapprochement avec la Russie qu’il souhaite séparer de la Chine, car il apparait clairement que son principal adversaire est la Chine dont le budget militaire a quasiment décuplé en vingt ans et qui veut inverser les rapports de force avec Washington.

Le président américain estime que les pays européens n’ont pas joué leur rôle en profitant des dividendes de la paix et en désarmant systématiquement. Il pense également que leurs forces morales sont atteintes par le « wokisme ». Il ne voit donc plus ni l’intérêt ni la nécessité de poursuivre la politique consistant à protéger les Européens. Ces derniers n’ont pas voulu ou n’ont pas su sentir le coup venir et se trouvent démunis. Le réveil est douloureux et le conflit en Ukraine le rend encore plus difficile. L’erreur des Européens a été de ne pas voir le basculement du monde, son glissement vers une organisation dominée par la force.

Les Européens ont toujours compté sur l’Otan. Le principal intérêt de cette organisation est l’interopérabilité des procédures, des équipements et des opérations. Tout se fait sur des normes militaires américaines. C’est pour cela que l’avenir est incertain si le président TRUMP décidait de quitter l’Otan. L’objectif de 5% du PIB consacré aux dépenses de la défense acté lors du sommet de l’Otan à la Haye en juin 2025 risque de poser des problèmes à beaucoup de pays membres et de provoquer l’impatience des américains qui feront pression sur les Européens pour acheter leurs matériels et leurs équipements. L’Europe risque en effet de rencontrer des difficultés pour fournir par ses propres moyens ces matériels compte tenu de la montée en puissance trop lente de la base industrielle et technologique de défense européenne.

Dans ce contexte, la France ne peut envisager le renforcement de sa souveraineté que dans une approche européenne. Le « lâchage » de l’administration TRUMP vis-à-vis des Européens accentue encore plus la nécessité d’une coopération européenne pour assurer notre propre sécurité.

L’Europe a la capacité aujourd’hui de rivaliser sur le plan économique avec les grands blocs émergents, mais il lui manque, dans le domaine politique, l’unité des Etats membres nécessaire, en particulier, pour mettre en place une défense commune cohérente et souveraine. Les pays européens ont su s’unir pour atteindre un niveau économique leur permettant de rivaliser avec les grands blocs émergents. La contrainte stratégique devrait forcer les Européens à réaliser l’unité politique nécessaire permettant d’accéder à une souveraineté dans les domaines vitaux, non par adhésion idéologique, mais par nécessité et pragmatisme.

Michel  Latché –  Rédigé le 14/05/2026

 

 


Du même partenaire

Les armes nucléaires aujourd’hui

Défense et Sécurité

Par Alain CREMIEUX

Source : AED/SNC-IHEDN

Mis en ligne le 25 Juin 2026

De l’externalisation au mercenariat

Défense et Sécurité

Par Gérard Dugard

Source : AED/SNC-IHEDN

Mis en ligne le 21 Mai 2026

Les organisations multinationales dans un nouvel ordre mondial

Défense et Sécurité

Par Gérard Dugard

Source : AED/SNC-IHEDN

Mis en ligne le 15 Juil 2025


Dernier article de(s) auteur(s)

L’avenir d’une Europe de la défense dont les intérêts peuvent ne...

Défense et Sécurité

Par Michel Latché

Source : AED/SNC-IHEDN

Mis en ligne le 19 Jun 2025

Nos partenaires

 

afficher nos partenaires