Le présent papier s’appuie sur un constat liminaire : quatre-vingts ans après Hiroshima, les armes nucléaires n’ont jamais été réemployées, mais continuent de façonner en profondeur les relations internationales. À travers les enseignements de la guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient et les interrogations croissantes sur la solidité du parapluie nucléaire américain, l’auteur analyse les mutations de la dissuasion, à l’ère des conflits de haute intensité. Entre retour de la guerre en Europe, fragilisation des cadres de contrôle et émergence d’une dimension européenne de la défense, il éclaire, sous un angle « dissuasion », les enjeux stratégiques d’un équilibre mondial incertain.
Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.
Les références originales de cet article sont Alain Crémieux, « Les armes nucléaires aujourd’hui », AED/SNC-IHEDN – Entretiens Armement et Souveraineté, rapport 2026. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de AED/SNC-IHEDN.
Les armes nucléaires aujourd’hui[1]
Cela fait aujourd’hui un peu plus de quatre-vingts ans que, comme l’écrivait l’amiral Castex dans la Revue de Défense Nationale dès octobre 1945 : La bombe atomique a éclaté, dans le ciel nippon, — et aussi dans l’histoire même de la guerre, — comme un engin entièrement nouveau.
« Little Boy » et « Fat Man » , puisque c’étaient leurs noms, avaient effectivement été larguées à peine deux mois auparavant avec les conséquences que l’on sait. Depuis cette date, les armes nucléaires n’ont plus été utilisées, mais leur ombre portée sur les relations internationales est immense. Armes de dissuasion, armes virtuelles en quelque sorte, elles ont donné lieu à des doctrines qui ont évolué avec le temps. Neuf pays dans le monde en détiennent aujourd’hui autour de 12 000, dont 10 000 réparties à peu près également entre les États-Unis et la Russie, les deux champions de la Guerre Froide qui a pourtant cessé il y a maintenant plus de trente-cinq ans..
Depuis, elles restaient silencieuses au point que la crise de Suez de 1956, au cours de laquelle la France et le Royaume-Uni ont été menacés de leur emploi, et la crise de Cuba de 1962 qui a mis le monde au bord du gouffre, pouvaient commencer à être des chapitres de l’histoire ancienne. La guerre Russie-Ukraine nous a rappelé leur existence.
D’abord parce qu’un pays nucléaire a envahi un pays non nucléaire. Ce n’est certes pas la première fois et ce serait faire injure aux victimes des invasions de la Hongrie en 1956 et de la Tchécoslovaquie en 1968 ainsi qu’aux hécatombes causées par les nombreux conflits auxquels des pays nucléaires ont participé sur tous les continents de l’oublier. Mais c’est la première fois que le pays nucléaire « gesticule » en soulignant son appartenance au club des pays « dotés », les EDAN[2]. Joignant le geste à la parole, La Russie a même déplacé en 2023 des armes nucléaires en Biélorussie.
C’est aussi la première fois que le pays attaqué, l’Ukraine, se permet une contre-offensive allant jusqu’à l’occupation d’une partie du territoire de l’État nucléaire, la Russie, dans la région de Koursk. Il ne s’est agi que d’un millier de kilomètres carrés et pendant seulement quelques mois ; c’est tout de même une première ! Les attentats terroristes comme ceux de New-York, le 11 septembre 2001, de Paris le 13 novembre 2015 et dans plusieurs localités israéliennes proches de Gaza le 7 octobre 2023 ont aussi fait subir des pertes à des pays nucléaires, mais relèvent d’autres considérations. L’arme nucléaire n’a jamais été supposée empêcher un attentat terroriste.
Surtout, le conflit s’est déroulé en Europe. On ne peut pas dire qu’il a ramené la guerre en Europe, car c’est bien en Europe et même plus près de Paris que se sont déroulés les combats en ex-Yougoslavie, mais eux aussi étaient d’une autre nature et de moindres conséquences.
Enfin, aucun pays n’est venu au secours de l’Ukraine. Les États-Unis ont bien apporté une aide matérielle et même une aide massive, mais aucun pays et surtout aucun pays nucléaire n’a pris le risque de faire combattre ses soldats contre des soldats russes. La Corée du Nord a dépêché quelques milliers de soldats[3], mais pour aider le pays nucléaire et donc sans risque d’escalade.
Les armes nucléaires sont donc bien intervenues dans le conflit Russie-Ukraine. De même qu’aucun soldat russe n’a combattu contre les soldats américains au Vietnam ou au Moyen-Orient, de même qu’aucun soldat américain n’a combattu contre des soldats russes en Europe centrale ou en Afghanistan, aucun soldat américain, britannique ou français n’a été envoyé en Ukraine ; le risque d’escalade était trop grand.
Les États nucléaires ne se font pas la guerre. Il y a des exceptions, mais elles sont rares et très limitées. On peut citer :
- Les incidents frontaliers de 1969 entre la Russie et la Chine.
- Des incidents frontaliers également entre la Chine et l’Inde.
- Un conflit limité et de courte durée entre l’Inde et le Pakistan en 2025.
On peut certes arguer que ces événements infirment la règle. Leur solution rapide, au contraire, la renforce. On notera qu’aucun de ces incidents n’a mis aux prises les deux adversaires de la Guerre froide[4].
La situation en 2026 n’est donc plus tout à fait la même qu’en 2022 : À cause de la guerre qui dure toujours entre la Russie et l’Ukraine, à cause des conditions dans lesquelles elle a été déclenchée et de celles qui ont accompagné son déroulement, à cause peut-être de celles qui accompagneront sa fin ; mais pas seulement.
Au cours de ces dernières années d’autres événements se sont déroulés qui changent aussi la donne. Tout particulièrement au Moyen-Orient où deux puissances nucléaires ont attaqué un pays dont le caractère belliqueux était indiscutable et qui menaçait de mort Israël, mais qui n’attaquait pas les États-Unis. On peut constater que, là aussi, deux pays nucléaires ont aidé l’Iran, la Russie et la Chine, mais sans envoyer de troupes. Pouvoir attaquer un pays non nucléaire sans qu’un autre pays nucléaire vienne à son secours reste l’une des libertés que donne la participation au « Club des neuf ». C’est le paradoxe de la paix nucléaire, aussi gênante que soit cette expression.
L’une des conséquences de ces événements est que, des traités qui depuis des dizaines d’années encadrent les relations entre les États nucléaires et notamment entre les États-Unis et la Russie, ne subsiste vraiment plus que le Traité de Non-Prolifération des armes nucléaires, le TNP. Cela ne conduit pas immédiatement à des risques majeurs, mais ce peut être une cause d’instabilité dangereuse.
S’il est une vérité que les récents conflits ont confirmée, c’est bien que les traités actuels ne protègent pas les États non nucléaires d’attaques venues de pays nucléaires, que l’utilisation de ses armes nucléaires par le pays attaquant est peu vraisemblable, mais ne peut être écartée absolument et qu’enfin les armes nucléaires détenues par un pays le protègent de tout conflit ouvert avec un autre État nucléaire, lui permettant d’attaquer qui bon lui semble sans crainte d’intervention directe d’un autre pays nucléaire. On peut résumer cette longue phrase en disant que si les grandes puissances qui régnaient sur l’Europe et sur le monde en 1914 avaient été nucléaires, la Russie aurait laissé l’Autriche-Hongrie envahir la Serbie sans intervenir militairement.
S’il n’y avait sur notre belle planète que des États nucléaires et des États non nucléaires, des EDAN et des ENDAN au sens du TNP, la réflexion pourrait s’arrêter là, figeant la géopolitique nucléaire mondiale tant qu’un intrus ne viendrait pas s’introduire dans ce que nous avons appelé le « Club des neuf[5]]. Il y a cependant une troisième catégorie de pays : ceux qui sont protégés (ou se croient protégés) par le parapluie nucléaire qu’un allié leur fournit.
Ces pays sont finalement assez nombreux. Il y a d’abord tous les pays de l’Otan qui font reposer in fine leur sécurité sur le parapluie nucléaire américain et même, au sens strict du traité également sur les armes nucléaires britanniques et françaises qui participent également à la dissuasion otanienne.
Il y a aussi les pays dont on ne peut imaginer que les États-Unis les laisseraient envahir par la Chine ou la Russie sans intervenir directement. Il est admis que c’est le cas du Japon et de la Corée du Sud. On peut penser que c’est aussi le cas de Taïwan sans qu’il soit exclu que la Chine en vienne un jour, et peut-être bien avant 2049[6], à mettre le protecteur américain au défi. Le fait que les États-Unis aient mis leurs forces nucléaires en alerte en 1973, lorsque la guerre déclenchée par l’Égypte a commencé à se muer en défaite et que l’Union soviétique a envisagé d’intervenir, permet aussi de se demander jusqu’où ils se comporteraient en allié indéfectible en cas de menace existentielle contre Israël. Enfin il est des États dans les Amériques et plus expressément en Amérique du Nord dont il est raisonnable d’estimer que leur sécurité n’est pas séparable de celle des États-Unis.
La situation est donc moins simple qu’il n’y parait et en ce qui concerne la France, c’est bien le parapluie américain sur l’Europe qui mérite qu’on s’y attarde.
Cette protection, personne (ou presque) en Europe n’ose douter publiquement de sa valeur. C’est la principale motivation de l’attraction exercée par l’Otan à l’égard des pays libérés du joug soviétique en 1989[7]. Le Royaume-Uni, qui a voulu conserver une composante nucléaire supposée indépendante pour l’emploi et donc dissuasive, intègre sa dissuasion dans la dissuasion otanienne. Comme chacun sait, la doctrine gaullienne est plus réservée.
Toujours est-il que si le parapluie nucléaire américain était considéré jusqu’en 2020 comme fournissant une protection efficace et pérenne, les déclarations du président Trump donnent à réfléchir aux moins sceptiques. Certains pourraient être tentés d’en conclure qu’il n’existe nulle part aucun parapluie nucléaire efficace et que l’expression elle-même serait une contradiction en soi.
Ce serait encore aller un peu vite, car les parapluies nucléaires actuels, qu’ils soient inscrits dans un traité (Otan), qu’ils résultent de relations étroites au point qu’on puisse les croire dissuasifs (Japon) ou même qu’ils soient des évidences géographiques (Mexique), se sont (pour l’instant) montrés efficaces. Berlin-Ouest n’a pas été envahi et annexé par la RDA, le Japon et la Corée du Sud ont pu se développer en faisant l’économie de l’arme nucléaire, Taïwan n’a pas eu le sort de Hong-Kong. Nous disions plus haut que, même et surtout si un pays est nucléaire, il ne s’attaque pas à un autre pays nucléaire ; on hésite apparemment aussi à s’attaquer à un pays qui entretient de trop bonnes relations avec un tel État.
L’Afghanistan, l’Irak, l’Iran et l’Ukraine étaient dépourvus de cette protection.
Tout ceci nous ramène en Europe où, depuis maintenant plus de quatre ans (moins que la seconde guerre mondiale, mais plus que la première), une guerre de grande ampleur a déjà fait des centaines de milliers de morts. Cette Europe n’en finit pas de régler les problèmes où l’ont menée deux mille ans de guerres civiles et deux conflits qui sont nés sur son sol pour ensuite embraser le monde. Deux ? Non, trois si, aux deux guerres mondiales on ajoute la Guerre Froide née à Yalta et à Potsdam qui sont bien tous deux en Europe.
La protection qu’attribuent, avec plus ou moins de confiance, au parapluie nucléaire américain trente États européens[8] est-elle justifiée ? Les déclarations du président américain peuvent entretenir des doutes ; le fait est pourtant que, du moins pour l’instant, les parapluies officiels ou moins officiels cités plus haut se sont révélés efficaces.
Quelle que soit la réponse que l’on donne à cette question, réponse dont il faut d’ailleurs se souvenir que c’est celle que lui donne l’adversaire qui est essentielle, la sagesse des nations proclame que « Rien n’est éternel » et il est difficile de prétendre le contraire.
De nombreux pays européens ne peuvent envisager de devenir des États nucléaires, soit que leur taille soit manifestement insuffisante, soit que la géographie et la densité de la population le leur interdisent, soit enfin qu’un tel projet serait un casus belli, pour Moscou. Une solution européenne appuyée sur l’arme nucléaire française et/ou l’arme nucléaire britannique vient donc naturellement à l’esprit et la « dimension européenne » de la force de dissuasion française[9] a été explicitement évoquée par le président Macron le 7 février 2020.
Les conditions dans laquelle cette capacité devra lui être donnée sans abandonner le pouvoir absolu de décision du chef de l’État français[10] restent à préciser, mais le premier pas vers une dissuasion nucléaire européenne a bien été franchi.
La dissuasion nucléaire « avancée » évoquée par le président de la République à l’Île Longue le 2 mars dernier confirme cette évolution dont on conviendra qu’elle n’est pas mineure.
Cette dissuasion doit continuer à s’appuyer sur une excellence technique et sur la suffisance des moyens, conditions de sa crédibilité. Le président de la République a annoncé (sans donner de chiffres) une augmentation du nombre de nos têtes nucléaires ; c’est bien que la crédibilité de la dissuasion en dépend.
La période actuelle est fertile en événements porteurs de grandes transformations. Pour nous Européens, l’événement majeur est le retour en Europe de la guerre de haute intensité, danger que l’on croyait écarté depuis la fin de la Guerre Froide. Ce danger apparait au moment où le déroulement des conflits montre à quel point la révolution numérique et l’apparition des drones peuvent les transformer. Dans ce maelström, les armes nucléaires restent heureusement silencieuses, mais leur présence reste un élément fondamental de l’équilibre mondial.
En 2022 (et même en 2014), en matière de défense, l’Europe a perdu son innocence du fait d’événements extérieurs. C’est toujours une expérience difficile à surmonter ; c’est toujours aussi une expérience salutaire.
Vous pouvez retrouver l’intégralité du rapport des XIXémes Entretiens Souveraineté & Armement 2026 « Souveraineté et compétitions » dont l’article ci-dessus aborde un des aspects.
Références

