L’arsenalisation de l’espace

Mis en ligne le 15 Mar 2022

L’arsenalisation de l’espace

L’utilisation de l’espace en appui aux opérations militaires a débuté avec la conquête de ce milieu au XXème siècle. Depuis peu, l’espace devient progressivement un domaine intrinsèquement conflictuel. L'article brosse la genèse et décrit les modalités et moyens mis en œuvre dans ce processus d’arsenalisation de l’espace.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : «L’arsenalisation de l’espace », par Alain Crémieux. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site 3AED-IHEDN.

Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre
que n’en rêve votre philosophie.
– Shakespeare (Hamlet)

En 2018-2019, juste avant que « ce mal qui répand la terreur » ait empêché les réunions en présentiel à l’École Militaire, un groupe de neuf anciens auditeurs de la session « Armement et Économie de Défense-AED » de l’IHEDN se sont rencontrés mensuellement pour examiner ensemble les changements que peut apporter la transformation en un nouveau champ de conflit de l’espace, domaine réputé jusqu’à présent pacifique[1], Ils ont rencontré, au cours de leurs travaux, de nombreux responsables de l’espace[2]).

L’espace extra-atmosphérique, depuis 1957 et le lancement de Spoutnik, était en effet un milieu où l’on ne se livrait pas ouvertement bataille.

Cela ne veut pas dire que les ministères de la défense s’en désintéressaient. Des satellites de télécommunication servaient à la transmission de messages ; en temps de paix aussi bien que lors des nombreux conflits qui se sont déroulés au cours de ces soixante-cinq ans. Des satellites d’observation fournissaient des informations aux décideurs et certaines ont eu une importance décisive, notamment lors des conflits qui se sont déroulés au Moyen-Orient. D’autres avaient vocation à détecter des tirs de missiles balistiques. D’autres permettaient des écoutes. D’autres enfin fournissaient aux militaires comme aux civils des services de navigation. Des missiles balistiques porteurs d’armes nucléaires auraient traversé l’espace extra-atmosphérique si les conflits entre puissances nucléaires avaient dégénéré.

Cependant, et bien que l’espace ait ainsi participé à l’équilibre des puissances et aux conflits locaux qui les ont opposées, il n’y a pas eu de destructions volontaires de satellites ni de mise en orbite d’armes, nucléaires ou non. La Strategic Defense Initiative, chère au Président Reagan, a peut-être eu un effet de dissuasion mais elle n’a pas été mise en œuvre et l’espace n’a pas été « miné ».

Aujourd’hui, même si aucune opération militaire violente ne s’est toujours pas déroulée dans l’espace, on ne peut plus dire que ce milieu reste et doive rester durablement pacifique.

Les armées de l’air sont devenues, très officiellement, des armées de l’Air et de l’Espace, notamment aux États-Unis, depuis 2018 et en France, depuis 2019.

La Russie, la Chine, le Japon, l’Inde ont aussi pris des mesures en prévision de conflits au cours desquels ils auraient à mener des opérations dans l’espace.

Deux éléments nous convainquent qu’il ne s’agit plus seulement de militarisation mais bien de projets d’arsenalisation de l’espace :

  • d’une part les nombreuses déclarations de responsables civils ou militaires qui ont insisté sur le fait que leurs satellites étaient devenus vulnérables,
  • d’autre part les démonstrations de cette vulnérabilité par les tirs effectués notamment par la Russie, la Chine et l’Inde pour détruire un de leurs propres satellites au prix de la mise en orbite de très nombreux débris.

La guerre dans l’espace n’a pas commencé, mais la démonstration de sa faisabilité lui donne déjà une certaine consistance et des gestes inamicaux ont été détectés, notamment l’observation rapprochée d’un satellite français rendue publique par la ministre de la défense.

Les satellites étaient supposés invulnérables. Ce n’est plus le cas et leur vulnérabilité peut prendre plusieurs formes.

La plus évidente est la possibilité de destruction physique, que celle-ci se fasse par l’impact d’un projectile, qui n’a d’ailleurs pas besoin d’être très volumineux ou par une illumination (Laser par exemple) suffisamment puissante pour endommager cet objet relativement fragile qu’est un satellite de télécommunications. Un satellite pourrait aussi être détruit par un missile tiré du sol.

Mais il n’y a pas que la destruction.

Il peut y avoir déni de service par brouillage des liaisons ou désorientation du satellite.

Enfin les techniques dites « cyber » peuvent permettre de rendre inopérant un satellite (ou un système utilisant des satellites) sans destruction ni brouillage. L’introduction d’un virus peut être tout aussi efficace et beaucoup plus discrète qu’une destruction et ceci en pouvant même ne pas être signée.

Tous ces éléments, qui ne relèvent plus aujourd’hui de la science-fiction, sont d’autant plus inquiétants que les satellites et les systèmes qui les emploient sont devenus progressivement des maillons de plus en plus cruciaux des systèmes de défense et ceci pour toutes les armées et pour des conflits de toute nature.

Les satellites d’observation ne sont pas seulement utiles en temps de guerre ; les informations qu’ils donnent peuvent être déterminantes pour décider ou non de s’engager dans un conflit. La détention d’une capacité indépendante d’observation satellitaire est devenue un élément de l’autonomie stratégique que revendique la France. Du Moyen-Orient à l’Ukraine et au détroit de Taïwan les zones qui méritent d’être surveillées ne manquent pas.

Les satellites de navigation, dont les messages peuvent être cryptés, sont aussi des systèmes d’importance stratégique et c’est l’une des justifications, et non la moindre, du programme européen Galileo. Ce n’est pas un hasard si Russes et Chinois ont tenu aussi à avoir des systèmes d’aide à la navigation indépendants (le système russe GLONASS et le système chinois BEIDOU-COMPASS). L’Inde, le Japon, Israël ont des systèmes de navigation nationaux en cours de mise en œuvre ou en projet.

Enfin les systèmes de télécommunications par satellites sont fondamentaux pour tous les pays dont la politique de défense comprend l’éventualité d’Opérations Extérieures (OPEX) indépendantes ou qui, en cas d’opérations multinationales, veulent conserver la possibilité de liaisons directes avec leurs forces ; c’est évidemment le cas de la France, comme c’est aussi le cas des quatre autres membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU.

D’autre part, les technologies d’aujourd’hui, encore plus celles de demain, rendent l’accès à l’espace plus facile et meilleur marché.

Le coût des lancements diminue, les lanceurs deviennent, au moins partiellement, réutilisables et les satellites, à fonction donnée, deviennent de plus en plus légers. On a parlé de mini-satellites (masse inférieure à 500kg) ; on parle maintenant de micro-satellites (masse inférieure à 100kg) et de nano-satellites (masse inférieure à 10kg) qui peuvent être lancés en grappes. Plusieurs satellites en grappe peuvent causer plus de dommages qu’un seul satellite de plus grande taille. Le lanceur franco-italien Véga est destiné à lancer des satellites de petite taille en orbite basse. L’espace est de plus en plus encombré : par les satellites eux-mêmes, et par des débris de toutes tailles qui posent un réel défi de sécurité.

L’ensemble de ces technologies est ce qu’on appelle le Newspace auquel de plus en plus de pays ont accès.

Ce Newspace se traduit donc par le lancement de satellites plus légers, en grand nombre, par des lanceurs plus petits et partiellement réutilisables, offrant des lancements à un coût au kilo réduit d’un facteur pouvant aller jusqu’à dix. Il entraîne de moindres coûts de développements et une adaptation plus rapide aux nouvelles technologies.

Tout ceci s’insère, ou va s’insérer, dans un droit de l’espace qui est d’une part très libéral puisqu’il proclame que celui-ci, bien commun de l’humanité, doit être accessible à tous et qui entend en maintenir un usage exclusivement pacifique. Ce « droit de l’espace » n’interdit cependant en toute rigueur que la mise en orbite d’armes nucléaires ou autres armes de destruction massive. Toute garantie purement juridique est d’ailleurs fragile ; celles relatives au droit de l’espace le sont particulièrement car il n’existe pas de gendarme de l’espace ayant le moyen de les faire respecter.

Techniquement, une dizaine de pays, des États-Unis à la Corée du Nord et de la Chine à Israël ont des capacités de mise en orbite ; cette liste comprend évidemment l’Europe et la France est le premier contributeur de son agence spatiale, l’ESA. Cependant, seuls les États-Unis, le Russie, la Chine, l’Inde, la Corée du Sud, le Japon et l’Europe ont la capacité d’atteindre l’orbite géostationnaire. En une cinquantaine d’années l’espace est ainsi devenu à la portée de l’ensemble des puissances sur lesquelles repose l’équilibre des forces mondiales. La création, sous des noms divers, de « Commandements de l’Espace » dans plusieurs pays caractérise le fait que leur maîtrise de ce nouveau champ de bataille est un élément de leur puissance, de leur autonomie et de leur capacité à mener des opérations militaires.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale et les destructions d’Hiroshima et Nagasaki le nombre des puissances nucléaires s’est progressivement élevé à neuf ; le nombre des puissances spatiales, lui aussi s’est accru depuis 1957 et il est voué à s’accroitre encore. On peut parler de prolifération spatiale comme on parle de prolifération nucléaire.

Il y a de nombreuses façons de procéder, dans l’espace, à des « actes inamicaux » qui peuvent rester isolés ou déclencher un conflit majeur. Cela peut aller depuis la simple observation d’un peu trop près d’un satellite appartenant à un pays dont on veut surveiller le comportement jusqu’à une destruction. Seuls quelques pays sont à même de le faire mais le satellite ainsi mis hors d’usage peut appartenir à l’un quelconque des cinquante pays au moins qui ont fait lancer des satellites par l’une des puissances spatiales.

Si la prolifération spatiale peut être comparée à la prolifération nucléaire, il faut cependant se garder de pousser trop loin cette comparaison. Les conséquences de la destruction d’un satellite n’ont rien à voir avec celles, catastrophiques, d’une explosion nucléaire. Un conflit dans l’espace n’a pas le caractère cataclysmique d’un échange nucléaire (surtout d’un échange nucléaire massif) ; cela le rend moins inquiétant mais beaucoup plus probable.

Les modes de déclenchement que l’on peut imaginer sont multiples.

Il peut s’agir d’un déclenchement accidentel. La destruction involontaire d’un satellite, par exemple par des débris, peut conduire à un conflit si la cause de l’accident est attribuable à un pays et si les deux États impliqués sont dans une situation de rivalité ou d’affrontement.

Il peut s’agir aussi d’une gesticulation. L’observation de près d’un satellite peut être comprise comme la démonstration d’une capacité de destruction. Il peut même s’agir d’un déclenchement offensif avec destruction ou mise hors d’état de fonctionnement d’un ou de plusieurs satellites par une partie adverse, indépendamment ou en relation avec une rivalité au sol ou même un conflit en cours. Si l’acte est signé, c’est un déclenchement d’hostilités avec tout ce que cela implique.

Il peut s’agir enfin d’une attaque non signée, plutôt un déni de fonctionnement qu’une destruction, en marge d’un conflit au sol auquel participe celui qui déclenche l’attaque, ou un de ses alliés et protégés. Des exercices de ce genre ont eu lieu pendant des manœuvres Otan.

Mais surtout, il faut considérer que, comme les communications, si les moyens spatiaux peuvent être létaux, ce ne sont pas que des armes. Les lanceurs et les satellites sont des sous-systèmes dans des systèmes d’armes complexes comprenant des dispositifs de télécommunication, de détection ou de navigation embarqués et des moyens au sol de toute nature. Ils sont aussi complexes et donc aussi vulnérables que les systèmes d’observation de détection, de surveillance et d’interception actuels. Ils pourront être détruits, mis hors d’usage ou interdits de fonctionnement par des moyens physiques, électroniques ou cyber et le développement de l’intelligence artificielle fera que ces actions deviendront plus subtiles et plus difficiles à détecter, à caractériser et aussi à contrer.

Les systèmes spatiaux sont des moyens stratégiques ; ils vont intervenir de plus en plus comme matériels d’emploi lors des conflits ou même en amont de ceux-ci lors de ces nombreuses confrontations qui, en général, les précèdent.

Depuis toujours, détenir des points hauts était un avantage majeur sur le champ de bataille. On peut dire aujourd’hui que qui domine l’espace contrôle le champ de bataille. Cette domination est, et sera, un élément crucial du contrôle et de la maîtrise de l’information dont l’importance ne cesse de croitre.

L’espace était un milieu hostile et dont l’accès était difficile et coûteux. Le Newspace voit son coût diminuer et donc son accès être rendu plus facile. Les systèmes spatiaux, y compris leurs segments au sol, deviennent donc des cibles de grande valeur dont on mesure aujourd’hui la vulnérabilité.

C’est une modification de l’équation stratégique mondiale qui n’est pas favorable aux puissances petites ou moyennes. En effet, il n’existe pas de dissuasion spatiale et l’espace, contrairement à l’atome ne possède pas de pouvoir égalisateur.

La France, comme d’autres puissances moyennes, a accès à l’espace mais ses moyens de destruction resteront inférieurs à ceux des États-Unis, de la Russie ou de la Chine. Elle ne peut espérer rivaliser avec les plus grands en termes de puissance de destruction dans l’espace. Le maintien de son autonomie stratégique passe par la maîtrise des nouvelles technologies qui caractérisent le Newspace : réduction des coûts de lancement, utilisation de la cyber et recours à l’intelligence artificielle devraient permettre de contourner au moins partiellement l’insuffisance quantitative.

Les milieux terrestres et maritimes sont depuis des siècles espaces de conflit. Le milieu aérien et même les ondes électro magnétiques le sont depuis la première guerre mondiale, le traitement automatique de l’information (la cyber) l’est depuis la seconde et les exploits d’Alan Turing. Depuis le lancement de Spoutnik, il y a un peu plus de soixante-quatre ans, l’espace n’est intervenu dans les conflits qu’indirectement. Il y a fort à parier que, dans un délai qui n’est pas très éloigné, il deviendra un lieu de conflit ouvert et d’engagement militaire opérationnel.

Les travaux du groupe de travail à partir desquels cet article a été écrit se sont achevés il y a maintenant plus de deux ans. La guerre dans l’espace se poursuit en sourdine, mais aucun conflit n’a encore conduit à des opérations militaires violentes. On ne peut que s’en féliciter. Le 15 novembre 2021 la Station Spatiale Internationale (ISS) a cependant été mise en alerte de crainte d’une collision avec des débris résultant de la destruction volontaire d’un satellite russe.

Dans un monde où les tensions entre puissances spatiales majeures restent vives, la guerre dans l’espace est devenue plus qu’une éventualité à prendre sérieusement en compte. C’est l’apparition de nouveaux risques pouvant se transformer en nouvelles menaces.

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