Édito n° 98/19 du 17 janvier 2023

« L'ignorance et la bêtise sont des facteurs considérables de l'Histoire. » Raymond Aron, philosophe, sociologue, politologue, historien et journaliste français (1905-1983), in « Le spectateur engagé ».

Nous achevions l’année 2022 sur le constat d’une guerre en Ukraine comme figée sur le front Est, sans réelle lueur d’espoir de solution négociée, et dont l’écho se répercutait sur la planète entière. L’année 2023 semble prolonger, en l’amplifiant, ce triple constat.

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Ce conflit auquel ni les Ukrainiens, ni les Européens ne croyaient ou ne voulaient croire a-t-il pâti d’un manque d’anticipation stratégique ?

Les Américains, voire les Britanniques, seuls à l’annoncer avec constance, ne pouvaient alors guère être entendus, suite en particulier au précédent irakien. Et alors que le conflit se déclenchait, les analyses convergeaient vers la conviction d’une guerre courte, lors de laquelle la puissante armée russe balayerait la résistance ukrainienne.

Erreur majeure d’appréciation du pouvoir moscovite reclus, isolé, enkysté dans ses certitudes idéologiques sur la non-existence de l’Ukraine comme nation, et donc sur l’inconcevabilité d’une sentiment national ukrainien. Erreur d’appréciation sur les capacités militaires de Kiev comme sur la résolution de Washington à fédérer le soutien des capitales européennes, face à l’agression armée.

A ces erreurs du Kremlin, comme en un miroir, semblent se refléter des erreurs occidentales. Erreur d’évaluation de la détermination de Moscou à annexer tout ou partie de l’Ukraine. Surestimation des effets des sanctions économiques, ou tout au moins de la célérité de ces effets. Sous-évaluation de la résilience et/ou de la résignation à la guerre de l’opinion russe. Présomption idéologique à faire partager un ostracisme durable de Moscou sur la scène internationale, à rallier « The Rest with the West ».

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A la guerre existentielle que mène l’Ukraine pour sa survie, fait face la guerre existentielle que poursuit le pouvoir moscovite pour sa survie, sur fond d’apparente acceptation fataliste de la population russe. Les combats acharnés autour de Bakhmout et de Soledar illustrent cette aporie stratégique : l’Ukraine ne veut et ne peut pas perdre ; la Russie ne veut et ne peut pas perdre.

Le conflit peut-il se résoudre sur le terrain, à la faveur d’une marée humaine russe irrésistible, gorgée d’une nouvelle levée en masse, ou par une percée ukrainienne décisive, portée par les nouveaux matériels occidentaux ? Et jusqu’à quel point d’arrêt ? L’enlisement actuel peut-il au contraire perdurer ? Le risque de verser dans une montée aux extrêmes guette les belligérants et leurs soutiens.

Le temps est-il venu de rechercher une fin à ce conflit qui n’affaiblisse pas l’Ukraine, renforcée par ses succès, et qui ne renforce pas la Russie, affaiblie par son échec, comme le suggère Simon Serfaty ? La situation du terrain est-elle favorable à un changement d’attentes, de finalités des protagonistes, condition d’une cessation des combats, comme l’explique Olivier Schmitt ?

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Comprendre ce conflit, et les conditions d’une possible résolution, invite à une analyse des rapports de force géopolitique, géostratégique, géoéconomique. Comprendre ce conflit incite par ailleurs à bien peser la dimension idéologique (ambitions impériales et/ou irrédentistes, démocraties versus autocraties…). Comprendre ce conflit passe en outre par une profonde mise en perspective historique, mais également anthropologique.

Antony Beevor souligne dans un récent ouvrage comment l’oppression et le sang imprègnent l’histoire russe. La Révolution et la guerre civile, entre 1917 et 1921, constituent pour l’historien la matrice effroyable, le prélude aux génocides et à la barbarie du XXème siècle. Ce traumatisme (entre 6 et 10 millions de morts) façonne la psyché russe et peut expliquer à la fois la brutalité, le recours aux atrocités, comme la peur du chaos politique qui traversent cette société.

La notion de crise mimétique, telle que l’a conceptualisée René Girard, ou encore celle d’antagonismes entre sociétés aux structures familiales nucléaire et égalitaire versus communautaire et patrilinéaire, comme l’avance Emmanuel Todd, méritent qu’on s’y attarde.

Le croisement de ces approches peut contribuer au dépassement de lectures superficielles et/ou par trop émotionnelles du conflit, sans verser dans le cynisme ou le déni des responsabilités.

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Ce conflit en Ukraine est à la fois un révélateur et un catalyseur pour un monde de huit milliards d’habitants, en crises et en transitions. Un monde où les Etats continuent d’affirmer leur puissance, où les rapports de force restent la règle, où la confrontation sino-américaine obscurcit l’horizon stratégique.

Ce monde, confronté au spectre d’une prolifération nucléaire hors contrôle comme à celui d’un emballement du changement climatique, est ainsi également menacé d’une nouvelle Guerre Froide. Avec cette perspective de nouvelle Guerre Froide, l’Europe pourrait bien être sommée à un ralliement ou exposée à devenir une variable d’ajustement. En Asie, en Afrique, en Amérique latine, les pays du Sud, abusivement qualifié de global, entendent pour leur part pouvoir manœuvrer avec opportunisme et s’émanciper des tutelles, qu’elles soient américaine, chinoise ou russe.

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« Le réel, c’est quand on se cogne », pour reprendre la formule de Jacques Lacan. Les cartes sont rebattues, certains dogmes et/ou illusions iréniques vacillent, au choc de la réalité du monde.

Dans un tel contexte, l’enjeu de Souveraineté, de souverainetés (militaire, énergétique, industrielle, alimentaire, sanitaire…) pour la France, pour l’Europe, s’établira vraisemblablement au cœur des défis stratégiques de l’année qui s’amorce !

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Éclairer la démarche et les questions stratégiques, dans toutes leurs complexités, c’est l’objet même du cours en ligne ou MOOC du Cnam « Questions Stratégiques ; comprendre et décider dans un monde en mutation ». Vous pourrez rejoindre un nouveau parcours, actualisé et complété, sur la plate-forme France Université Numérique (FUN), à partir du 01 mars pour les inscriptions, et à partir du 05 avril pour le suivi du cours (suivre ce lien).

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En ce début d’année 2023, nous vous proposons une première sélection d’articles de réflexion, autour de quelques enjeux clés pour la France, pour l’Europe, pour le monde.

Vous pourrez disposer d’un premier bilan du conflit en Ukraine et aborder les causes, conséquences, risques d’enlisement, sinon d’escalade, au tréfond de l’impasse stratégique dans laquelle s’est jetée la Russie. Une impasse stratégique qui ne laisse pas de retentir sur la planète entière et qui incite à explorer les voies de sorties réalistes du conflit. Deux papiers, deux approches qui se complètent par leurs points de vue, de France et des Etats-Unis, de praticien et d’enseignant : Article de Didier Le Bret issu de Synopia et article de Simon Serfaty, issu de la Fondation Robert Schuman.

Alors que se profile le prochain conseil Franco-Allemand, sur fond de crispations, et notamment de bras de fer énergétique, attisés par la guerre en Ukraine, vous pourrez sonder la profondeur des racines de la crise du « Couple », et envisager avec l’auteur les perspectives de sortie : article de Ernst Stetter, issu de la Fondation Jean Jaurès.

Aller au-delà des cyberattaques affectant les établissements hospitaliers pour mesurer les risques croissants qui pèsent sur les collectivités territoriales, apprécier leurs conséquences et envisager une véritable politique d’accompagnement pour y faire face, c’est l’objet du papier de Rémy Févier, issu de The Conversation et du Cnam-ESD.

Pour compléter cet envoi, deux papiers qui explorent la profondeur historique de démarches fondamentales pour les opérations militaires. Le papier de Patrick Bouhet, issu de la revue Vortex du CESA, souligne combien la recherche de l’information, du renseignement est partie intrinsèquement liée à la puissance aérospatiale, pour percer le brouillard de la guerre en contrôlant les points hauts tout en les déniant à l’adversaire. L’article de Patrick Michon, issue de la revue Défense de l’Union-IHEDN, propose un voyage à travers l’histoire d’un élément majeur de souveraineté, la fabrication des armes de guerre, via celle de ce que l’on nomme désormais la Base Industrielle et Technologique de Défense, et dont notre BITD actuelle est l’héritière.

En ce début d’année 2023, toute l’équipe vous souhaite le meilleur, à vous et à vos proches, tout au long de l’année 2023.

Rendez-vous courant février pour une nouvelle publication de votre Agora Stratégique.

 

Général Paul Cesari, Rédacteur en chef, et toute l’équipe de Geostrategia.

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