Édito n°89/10 du 15 mars 2022

Le choix en politique n’est pas entre le bien et le mal, mais entre le préférable et le détestable.
- Raymond Aron, philosophe, sociologue, politologue, historien et journaliste français (1905-1983)

Le seuil « soutenable » sous lequel se tenait la crise ukrainienne a été franchi le 24 février 2022 ! La guerre ouverte déploie à nouveau son cortège tragique aux portes de l’Europe, là même où l’illusion d’une fin de l’Histoire trouvait un écho persistant.

Cette guerre parait marquer avec brutalité l’aube d’une nouvelle ère géopolitique où le recours ostensible à la force redevient, y compris pour les puissances majeures, une continuation de la politique par d’autres moyens, au rebours d’un ordre international qui tente de le bannir.

Il reviendra aux historiens de dénouer l’écheveau des actions, intensions, incompréhensions, calculs, dénis voire reniements, ayant conduit à l’agression de la Russie envers sa « sœur » ukrainienne. S’il convient donc de laisser du temps au temps, on peut toutefois d’ores et déjà exposer quelques constats et formuler quelques interrogations.

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Pierre Hassner signait en 2015 un ouvrage au titre prémonitoire : « La revanche des passions ». Cette idée profondément ancrée en Occident, et en Europe plus particulièrement, que la raison pouvait canaliser les passions, que ce soit par la norme ou par l’interdépendance et le partage d’intérêts, montre ses limites. La raison n’a pas su ou pu endiguer la réémergence de projets de puissance et/ou néo-impériaux. Nous évoquions, lors de l’édito de février, le poids du ressentiment historique et de l’angoisse obsidionale. La décision prise par la présidence russe procède également d’une volonté (annoncée !), d’une « obsession » de réunir le « monde russe » (Russie, Ukraine, Biélorussie) en une même entité géopolitique (à la démographie augmentée de plus d’un tiers). Sans l’Ukraine, écrivait Zbigniew Brzezinski, la Russie cesse d’être un Empire pour redevenir un pays…

Cette agression s’inscrit par ailleurs dans une démarche plus globale de remise en cause d’un ordre international considéré comme le courtier des intérêts occidentaux et non comme le reflet de valeurs universelles. Le positionnement prudent sinon attentiste de la Chine, mais également de l’Asie et d’une bonne partie de l’Afrique face au conflit en Ukraine, mérite attention à cet égard.

Le conflit souligne en outre la solidarité renforcée, affirmée de l’Alliance atlantique, avec des mesures de réassurance militaires promptement et résolument mises en œuvre. En parallèle, les sanctions financières et commerciales d’envergure, les livraisons d’armes inédites, placent l’Europe en lisière de la cobelligérance et actent sa sortie de la « candeur » stratégique. Les efforts annoncés pour la défense (Allemagne…) et la souveraineté (énergétique notamment) devront néanmoins se concrétiser dans la durée, avec les questions récurrentes de l’articulation Europe-OTAN et de la relation à Washington.

Le conflit consacre enfin le fait nucléaire, qui sanctuarise les intérêts considérés comme vitaux, mais également, qu’on brandit pour dissuader d’une riposte conventionnelle. La cynique grammaire nucléaire censure les hardiesses stratégiques prosélytes. Les Européens s’y résignent et les Ukrainiens en font la cruelle expérience : pas d’engagement militaire direct, au sol ou en l’air, pas d’adhésion accélérée à l’OTAN, comme à l’UE… Froide Realpolitik anticipée aux Etats-Unis !

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Sur le terrain, le conflit met en lumière les limites de la stratégie et de l’outil militaires russes, comme la combativité ukrainienne. La visée d’une décapitation rapide du pouvoir a cédé la place à une guerre (qui ne dit pas son nom en Russie…) d’usure et de sièges, sur plusieurs fronts, couteuse en vies humaines et en matériel. Les actions militaires russes mettent par ailleurs en exergue une sous-estimation de l’adversaire, des carences opératives et de moral des combattants.

Le point clef du moment semble tenir à la célérité comparée de deux process en cours : l’effet des sanctions, qui n’incluent pas (encore !?) les hydrocarbures pour l’Europe, et celui des armes.

Comment faire taire les secondes au plus tôt, sans attendre l’effet des premières sur le sanctionné (et le contre-coup sur le sanctionneur) ?

En durant, le conflit accroît les souffrances et les risques d’escalades incontrôlées. En durant, et sauf révolution de palais assez improbable à Moscou, le conflit éloigne la possibilité d’un compromis « acceptable » (une position de « patience stratégique » de type « helvétisation » de l’Ukraine ?). En durant, le conflit renforce la certitude d’une profonde mutilation territoriale, sinon d’une annexion/subordination totale post-capitulation, sur fond de guérilla endémique, de populations déplacées, d’ombre portée persistante de la menace nucléaire, de nouvelle « Guerre froide ».

La France, l’Europe, peuvent-elles jouer un rôle décisif pour hâter un cessez-le-feu ?  A ce titre, le maintien d’une posture de défense ferme (réassurance militaire, sanctions…), comme celui d’un canal de communication direct, avec Kiev et avec Moscou, paraissent cardinaux ! Mais, vraisemblablement, la situation sur le terrain devra être davantage clarifiée. Les gains politico-militaires escomptés (de facto réévalués) des belligérants, et des Russes en particulier, devront être suffisamment approchés et/ou « honorables », pour qu’ils consentent à une cessation des hostilités.

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Guerre ouverte … crises latentes ! Le « nucléaire iranien » et « Taïwan » tenaillent les chancelleries ; le dernier rapport du GIEC (février) sonne l’alarme climatique ! Le besoin impérieux d’une « convergence méta-souveraine » saura-t-il conjurer le spectre de « divergences néo-souveraines » s’exacerbant ?

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Pour le bouquet d’articles de ce mois de mars 2022, nous vous proposons, outre un papier consacré à la guerre en Ukraine, un choix de thématiques qui pourront être abordées en soi, ou à la lumière indirecte du conflit en cours, sur lequel bien entendu nous reviendrons lors de prochaines publications.

La guerre en Ukraine souligne l’« obsession » de Vladimir Poutine et les risques pour la stabilité interne de la Russie (article ECFR). Cette guerre en Ukraine s’inscrit dans une démarche de puissance plus globale de la Russie, en particulier en Afrique (article Fondation Jean Jaurès). La confrontation de puissances pourrait également dégénérer dans le détroit de Taïwan (article IRSEM) ou encore dans l’espace (article 3AED-IHEDN), alors que la menace terroriste de l’EI persiste et se renforce, en Afghanistan notamment (article FRS). La future consolidation des appareils de défense en Europe renforce le besoin d’une relation transatlantique plus équilibrée en matière d’armement (article IRIS).

Quelques mots enfin pour vous indiquer la parution courant mars au sein de la Collection Placards et Libelles des éditions du Cerf de La guerre qui revient d’Alain Bauer et Olivier Entraygues, et pour vous rappeler que les inscriptions au MOOC « Terrorismes » du Cnam sont toujours ouvertes, et ce jusqu’au 21/04/2022 via le présent lien.

Rendez-vous courant avril, pour une nouvelle publication de votre Agora stratégique.

Général Paul Cesari, Rédacteur en chef, et toute l’équipe de Geostrategia.

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