En Iran, les Gardiens de la Révolution cherchent à s’affranchir de l’autorité cléricale

Mis en ligne le 25 Nov 2025

Khamenei.ir, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons

Le présent papier, sous forme d’entretien, jette une lumière nouvelle sur la montée en puissance des Gardiens de la Révolution en Iran, depuis plus de quatre décennies. L’autrice souligne les caractéristiques de cet organe paramilitaire en se fondant sur une étude originale menée à partir d’une exploitation méthodique des sources numériques. Elle met en particulier en exergue l’historiographie sur laquelle s’appuient les Pasdarans pour penser leur lutte sur le long terme et s’affranchir progressivement du clergé chiite. Une émancipation progressive qui devient politiquement cruciale, à l’heure où le Guide, Ali Khamenei, a dépassé les 86 ans.

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent pas le CNAM.

Les références originales de cet article sont : Entretien avec Sophia Mahroug, IHEDN, 14 novembre 2025. Ce texte, ainsi que d’autres publications, peuvent être consultés sur le site de l’IHEDN)

Entretien avec Sophia Mahroug

QUELLES SONT LES CARACTÉRISTIQUES DU CORPS DES GARDIENS DE LA RÉVOLUTION ISLAMIQUE, UN ORGANE PARAMILITAIRE AUSSI ANCIEN QUE LA RÉPUBLIQUE ISLAMIQUE D’IRAN ?

La principale distinction du Corps des Gardiens de la Révolution des autres armées réside dans sa mission idéologique, depuis sa création en avril 1979. Par-delà le strict cadre militaire, les Gardiens se distinguent de l’armée régulière d’héritage impérial, l’Artesh, pour défendre les principes de la République islamique, fondés sur ce que l’on appelle la Guidance du juriste (aujourd’hui le Guide suprême Ali Khamenei), la velayet-e feqih.

C’est ce fondement qui explique l’implication des Gardiens de la Révolution dans les champs politique, économique, sportif, culturel et même diplomatique, avec l’aide de ses forces spéciales étrangères, les Forces Al-Qods. Outre ses missions militaires dans la mer, la terre, l’air et le cyber, le Corps des Gardiens dispose d’un large monopole économique, dans un pays pourtant acculé par les sanctions. Une autre importante caractéristique des Gardiens est donc sa mainmise dans des domaines variés comme le BTP, les banques, les assurances, les organisations culturelles ou les télécommunications.

C’est précisément cet éclectisme qui fait des Gardiens de la Révolution une légion paramilitaire difficilement intelligible aujourd’hui : après plus de quarante ans dans l’économie iranienne et les affaires diplomatiques, le grade militaire n’est plus le seul attribut qui puisse définir sociologiquement un Gardien de la Révolution.

POURQUOI VOUS Y ÊTRE INTÉRESSÉE SOUS L’ANGLE DE LA « MÉMOIRE DÉMATÉRIALISÉE », C’EST-À-DIRE NUMÉRIQUE ?

Je me suis intéressée aux sources numériques et aux différentes méthodes d’analyse des données massives en raison d’un obstacle commun à tous les spécialistes de l’Iran contemporain : celui du terrain. Alors que je réalisais mes recherches de master à Téhéran sur un musée commémoratif de la guerre Iran-Irak financé par les Gardiens, je vécus une coupure nationale d’Internet mise en place par les autorités iraniennes durant une dizaine de jours, à la suite d’une vague de manifestations contre l’augmentation des prix du carburant, en novembre 2019.

Cette expérience, loin de me dissuader de la recherche, transforma mes pratiques puisqu’elle me révélait deux choses. Premièrement, l’investissement massif du Web et des réseaux sociaux numériques par les Gardiens de la Révolution, que ce soit dans les médias, la littérature scientifique, ou dans des formes d’expression plus personnelles comme le blog ou le canal Telegram, me fit comprendre la pluralité des opinions et des carrières au sein du Corps des Gardiens de la Révolution.

Deuxièmement, la possibilité de naviguer sur une poignée d’applications et de pages Web autorisées par le régime durant ce blocage dessinait des frontières au sein du Web qu’il fallait analyser. Contrairement au monde physique qui se fermait sous mes yeux, le Web regorgeait d’un matériau empirique exceptionnel pour étudier la place centrale qu’occupaient la culture, la science et la mémoire de la guerre Iran-Irak dans la doctrine militaire du Corps des Gardiens de la Révolution.

HISTORIENNE DE FORMATION, VOUS AVEZ POUR CETTE THÈSE FAIT UN USAGE APPROFONDI DES OUTILS NUMÉRIQUES. DE QUELLE MANIÈRE, ET POUR QUELS RÉSULTATS ?

Ma thèse reposait principalement sur une approche combinée, aussi appelée « multi-scalaire ». Cette méthode s’appuie à la fois sur la consultation qualitative des sources, principalement par la recherche et la lecture manuelle d’informations en ligne, et un traitement quantitatif de celles-ci (méthodes de crawling ou utilisation d’API, par exemple).

Cette combinaison des méthodes me permettait d’éviter le plus possible une analyse désincarnée des hommes et des institutions qui composaient le Corps des Gardiens. La méthode historienne, qui est une science de traces et d’indices, ne se distingue guère de celle de l’OSINT, expression aujourd’hui en vogue pour désigner les investigations des sources disponibles en ligne.

Ce type d’enquête réalisé sur ces traces diverses (des témoignages, des articles scientifiques, des photographies…) m’a révélé de nombreux éléments sur l’éminence grise des Gardiens de la Révolution, leurs dissensions, leur évolution comme leurs pratiques du pouvoir politique et des affaires. Par « éminence grise », il faut entendre plusieurs Gardiens, restés dans l’ombre mais qui sont impliqués dans les domaines académiques et intellectuels.

L’UN DES FILS ROUGES DE VOTRE THÈSE EST QUE LE CGRI EST TRÈS SOUCIEUX DE SON HISTORIOGRAPHIE. COMMENT PROCÈDE-T-IL, ET DANS QUELLE MESURE CE « STORYTELLING » EST-IL CONFORME À LA RÉALITÉ DE SON ACTION ?

La découverte sur le Web d’une école historiographique du CGRI tenue par une « éminence savante » – comme les Gardiens aiment l’appeler – a significativement affiné mon travail. Plus qu’un « storytelling », certains Gardiens de la Révolution se sont appliqués à former une science historienne dès le début des années 1980, en pleine guerre contre l’Irak, à partir des documents récupérés par d’anciens jeunes Gardiens, pour le compte du renseignement militaire iranien.

Aujourd’hui érigés sur le Web en « historiens » ou « narrateurs » du CGRI, ces jeunes apprentis étaient en réalité des informateurs des Gardiens, devenus par la suite les penseurs – parfois critiques – du Corps. Loin d’être anodine, cette découverte permet de prodigieusement renouveler notre lecture des Gardiens dans la politique intérieure et les relations internationales : la science historique, comme la culture, constitue les fondements idéologiques de la doctrine militaire des Gardiens de la Révolution, qui pensent leur lutte sur le long terme et qui se dédouanent progressivement du clergé chiite, en ce qu’ils proposent de nouveaux cadres de pensée, une épistémè.

QUELLES SONT LES ÉVOLUTIONS PRINCIPALES QUE VOUS CONSTATEZ DANS LA TEMPORALITÉ DE VOTRE ÉTUDE (1981-2024), SUR LE FOND COMME SUR LA FORME ?

Je crois que la principale évolution des Gardiens de la Révolution réside dans leur capacité à devenir de véritables technocrates et hommes d’affaires aguerris, loin de l’image des révolutionnaires idolâtres qui les suit depuis leur création. Le domaine de la culture, central dans la formulation de la guerre douce ou de la guerre de l’information, met en exergue une garde prétorienne qui s’émancipe de son Guide depuis 1989, l’ayatollah Khamenei.

La quête du pouvoir et les intérêts financiers, parfois mêlés à de sincères convictions politiques, ont en effet fragmenté le CGRI par des luttes intestines. Face aux graves difficultés économiques et à la crise politique que traverse l’Iran, surtout depuis 2018, les responsables de musées comme les experts militaires du contournement de la lutte armée appartenant au CGRI cherchent de plus en plus à s’affranchir de l’autorité cléricale pour se réaliser individuellement, au nom d’un pragmatisme politique et économique.

« LES GARDIENS ACCEPTERONT-ILS ÉTERNELLEMENT DE RESTER DANS L’OMBRE ? »

Ce constat donné dans ma thèse pourra, je l’espère, offrir quelques indices quant à l’avenir de la République islamique : qu’adviendra-t-il du système de la velayet-e-faqih, base idéologique du régime depuis 1979, lorsque son Guide, aujourd’hui âgé de 86 ans, mourra « en martyr » ?

Les Gardiens de la Révolution, qui pour certains ont combattu bien avant 1979 pour l’existence d’une République islamique en Iran, accepteront-ils éternellement de rester dans l’ombre lorsqu’un clerc et/ou un fils de l’ayatollah Khamenei lui succédera pour devenir la plus haute instance de la politique iranienne ?


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